‹ La valeur historique du quatrième ÉvangileChapitre 34 sur 50 · I, 45; XIX · texte numérisé non relu

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ritaine, il arrive en leur compagnie au puits de Jacob ; pendant qu'il se repose au bord de la fontaine, les disciples s'en vont à la ville voisine acheter des vivres, ot à leur retour pressent le Maître de manger ^. A la multiplication des pains, il s'assied avec eux sur la montagne qu'il vient de gi'avir ; à la vue de la foule qni arrive, il les entretient de la nourriture qu'il faudra à cette multitude, leur donne ses ordres pour la préparation du repas, puis pour le recueillement des miettes -. Sur le lac où ils se sont embarqués, il les rejoint, et dans leur effroi les rassure ^. Après le discours qui suit, et quand font défection les disciples, il demande aux Douze, avec un accent de mélancolique tendresse, si eux aussi veulent le quitter ; puis, rappelant qu'il les a choisis tous les douze, il fait entrevoir que cependant l'un deux est un traître *.

Que dire de la scène du lavement des pieds? Jésus, aimant les siens jusqu'aux limites de l'amour, se lève (le table, pose sa tunique, prend un linge qu'il met à la ceinture, verse de l'eau dans un bassin et, commencfint par Pierre, se met à laver les pieds de ses disci- ])les et à les essuyer avec le linge dont il est ceint ^. Un coup d'œil sur nombre des autres épisodes secondaires suffît à constater que, partout, les disciples en général, tels et tels en particulier, entrent en des rapports intimes avec le Sauveur, marchent à sa suite, sont assis avec lui, l'interrogent, l'appellent Rahhi^, reçoivent ses instructions, jouent \^vs rôlo dan^ los scènes où il figure ".

' Jean, iv, 8, 27, 31-3.'^.

8 I, 38, 49; IV, 31; ix, 2; xi, 8; xiii, 13; cf. xx, 16. ' I, 37 sq.; ii, 2-12, 17, 22; iv, 1, 8, 27 sq.; vi, 3-24. 68-72; ix, 2; XI, 7-16, 54; xii, 4, 16; xiii-xvi; xviii, 1-2, 8, 15-27. Remarquer

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Ne sont-elles pas aussi bien prises dans la réalité les relations d'intimité qui unissent Jésus à Lazare et à ses sœurs? Il se rend à leur maison de Béthanie; Marthe vient à sa rencontre, et sur son ordre va appeler Marie; le Sauveur s'entretient avec elles et les associe à la scène du miracle ^. Il les retrouve au repas de l'onction : là, assis en compagnie de Lazare, il est servi par Marthe et oint de parfum par sa sœur ^. Pour être décrits plus sobrement, ses rapports avec les autres personnages, comme la Samai'itaine, le paralytique, l'aveugle-né, la foule en général, ses juges et les soldats romains, ne sont pas moins réels et familiers que dans les premiers Evangiles.

L'assertion de M. Loisy, d'ailleurs basée sur l'allégorisme purement hypothétique des personnages johanniques, se trouve donc en contradiction avec l'examen impartial des faits. Ce que le critique dit des premiers Evangiles ne contraste pas avec la teneur objective du quatrième, mais lui convient également : (( Jésus vivant traite avec des hommes vivants ; le monde que l'on voit s'agiter autour de lui est un monde réel, les personnages qui s'y dessinent ont le relief de leur existence et de leur caractère individuels ; la vie est partout et avec elle la vérité de la représentation historique ^. »

Peut-on dire que cette humanité du Christ johannique, si nettement accusée, se trouve néanmoins auréolée et transformée sous le reflet de la gloire du

la scène de la désignation du traître et les détails donnés sur Judas, aumônier du collège apostolique. Cf. t. i, p. 450 sq.

1 Jean, xi, 3-5, 20-40.

^ xu, 1-3.

' Loisy, Le qualr. Évang., p. 72.

Verbe, de telle sorte que, malgré tout, elle tranche sur la façon dont les Synoptiques représentent le Sauveur ?

On ne voit d'abord pas que la pensée du Verbe ait fait supprimer ni dissimuler ce qui pouvait paraître humiliant pour le Christ.

L'évangéliste passe « sans transition du Verbe dans son éternité au Christ désigné par Jean-Baptiste » et l'on a observé, « avec raison, » pense M. Loisy, « qu'il était difficile à l'auteur de se représenter le Verbe à l'état d'enfance ^. » Mais on pourrait en dire autant de saint Marc, qui, lui aussi, prend la vie du Sauveur à partir de son baptême. Si le quatrième évangéliste avait délibérément jeté un voile sur la vie du Verbe incarné antérieurement au baptême, aurait-il relevé si franchement les déclarations qui présentent Jésus comme le fils de Joseph, originaire de Nazareth ^, et aurait-il si librement mis en scène auprès de lui sa mère et ses frères ^ ?

Notre écrivain omet encore le récit de la tentation. Mais la tentation, telle que la racontent les Synoptiques, n'avait rien qui pût paraître à notre théologien préjudiciable à la sainteté de Jésus ^, puisqu'elle lui est tout extrinsèque, et que lui-même ne craint pas de relater une tentation analogue de la part de ses frères ^ ;

1 Loisy, Le quatr. Éi>ang.,[). 100. Cf. Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. II, p. 61 : « La représentation de l'enfance d'un Dieu incarné o (Trait de tout autres difficultés que celle de l'enfance d'un homme divinement engendré. » H. J. Holtzmann, Neut. TheoL, t. II, p. 419; J. Réville, Le quatr. Évang., p. 259.

* Cf. ci-dessus, p. 340, notes 2, 5.

* Cf. ci-dessus, p. 340, note 3, 4.

* D'après Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. ii, p. 106, le quatrième évangéliste rejetterait la tentation» par antipathie dogmatique, » comme « peu digne du Fils de Dieu. » Cf. Loisy, Le quatr. Évang., p. 57 : « Il omet la tentation, parce que son Christ n'a pas pu être tenté. » ^'j

* Jean, vu, 3-5. M. Loisy parle même d'une tentation de la

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elle n'avait rien non plus qui pût sembler contraire à sa dignité, puisque lui-même présente le traitre Judas et le monde persécuteur comme des suppôts de Satan ^ ot que la tentation synoptique tend plutôt à faire attester par le démon la transcendance de la personne et de la mission du Christ.

Si le récit des premiers Evangiles s'était trouvé uniquement dans le quatrième, on y aurait vu sans doute im tableau grandiose où notre théologien aurait représenté en traits symboliques la lutte fondamentale entre le Christ, Messie spirituel et Fils de Dieu, et le judaïsme charnel et incrédule, incarné en Satan. La proposition du diable : « Dis que ces pierres deviennent du pain ^, » aurait semblé une allusion au miracle du rhapitre vi, ou à la puissance créatrice du Verbe incarné ; la « parole qui sort de la bouche de Dieu ^ » ot doit nourrir l'homme, aurait fait songer au Verbe éternel, devenu le vrai Pain du monde ; le transfert sur le pinacle du temple et la citation du texte concernant les anges protecteurs * auraient paru viser le Christ plus grand que le temple ^ et maître des anges ^ ; la proposition touchant le domaine à acquérir sur les royaumes de la terre 'aurait rappelé le Christ supplantateur de Satan et roi universel du monde ^ ; enfin les réponsea de Jésus : « Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu, » « tu adoreras le Seigneur ton

mère de Jésus, à Cana; d'une tentation de la foule, après la multiplication des pains. Voir, t. i, p. 45, 195, note 2.

^ Jean, VI, 71; xiii, 27; xii, 31; xvi, 11.

^ Matth., IV, 3 = Luc, iv, 3.

=• Matth., IV, 4 — Luc, iv, 4.

* Matth., IV, 5-6 = Luc, iv, 9-10.

^ Matth., XII, 6.

" Matth., IV, 11; XIII, 41; xvi, 27; xxiv, 31.

' Matth., IV, 8-9 = Luc, iv, 5-7.

» Marc, m, 23-27 = Matth., xii, 25-29 = Luc, xi, 17-22; x, 18- 22; Matth., xi, 27; xxviii, 18.

Dieu ^, » auraient paru à bon droit conlenir uno d(klaration implicite de sa divinité.

Des considérations analogues nous assurent que si le quatrième évangéliste ne raconte pas de guérisons de possédés opérées par Jésus, c'est pour de tout autres motifs que le respect du Verbe incarné. Ne montre-t-il pas 1(^ traître Judas recevant, à la Gène, de la main du Christ, le pain trempé, à la suite duquel Satan entre en lui ^? Ne met-il pas en évidence dans les épisodes de la résurrection le rôle de Marie de Magdala ', qui cependant, d'après la tradition synoptique, avait été possédée de sept démons*? Fait plus significatif encore, tandis que le Christ synoptique exorcise les possédés, lesquels le proclament hautement le Saint do Dieu, c'est le Christ johannique qui est lui-même, à plusieurs reprises, traité par les Juifs de possédé du diable ■'*. Comme on aurait tiré bon parti de ce contraste s'il s'était présenté dans le sens inverse ^ !

C'est sans plus de raison que M. Loisy nous parle du c intact « des pécheresses » qui serait épai'gné au Christ johannique. Sous cette formule si générale, le critique peut tout au plus viser l'épisode dont parle saint Luc, en son chapitre vu : une pécheresse vient trouver Jésus chez Simon le Pharisien et lui oint les pieds en les essuyant de ses cheveux. Or cette scène unique est laissée de côté par les deux autres Synop-

1 Matth., IV, 7, 10 - Luc, IV, 8, 12.

^ Jean, xiii, 26-27.

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