II, 12; VII
^ Le quatrième évangéliste présente Jésus tel qu'il apparaît dans les Évangiles antérieurs ; il le prend évidemment au même âge. M. Loisy voudrait que le Christ johannique eût 46 ans au moment de l'expulsion des vendeurs, ii, 20, et près de 50 à sa mort, cf. VIII, 57. Ce sont là des hypothèses sans fondement sérieux : elles ne changent d'ailleurs rien à notre argumentation. Voir t. i, p. 370 sq.
^ L'hypothèse adoptée par J. Réville et M. Loisy, est formellement rejetée par H. J. Holtzmann, Neut. Theol., t. ii, p. 458-461 ; Grill, Entstehung des viert. Evang., t, i, p. 335; Holtzmann-Bauer, Evang. Joh., p. 43, 65. Elle était repoussée déjà par Strauss, Nom>. vie de Jésus, t. ii, p. 61 : a L' Esprit-colombe qui descend sur le Messie ne peut être assimilé au Logos : il est un vestige de la tradition plus ancienne sur le divin dans le Christ. L'évangéliste l'a conservé comme trait convenu, sans s'apercevoir qu'il ne s'adaptait pas à sa doctrine du Logos, pas plus qu'il ne s'adapte, du reste, à la procréation surnaturelle de Jésus, telle que la donnent les Synoptiques. Ce qu'il y a de plus probable, c'est que le quatrième évangéliste s'inspirant de la théorie platonicienne de l'incorporation des âmes préexistantes, faisait remonter l'union du divin et de l'humain aux commencements de la vie de Jésus. »
SON FIUMANITÉ 363
est pour une manifestation solennelle de sa messianité, une communication particulière de grâce en vue ^de son 3 ntrée dans la carrière messianique : ce n'est pas le premier et essentiel investissement de Jésus par la divinité. Son humanité a dû être possédée par le Verbe à son origine même, c'est-à-dire à l'instant de sa conception.
Tel est bien d'ailleurs le sens obvie et en quelque sorte nécessaire de la formule du prologue : « Le Verbe est devenu chair ^. » Le Verbe ne s'est pas uni après coup à une chair étrangère, il ne s'est point associé une personnalité humaine déjà constituée : il est devenu chair, il s'est fait homme 2. Cela suppose une nature humaine formée tout exprès pour devenir l'humanité du Verbe et établie (iès le premier instant sous sa personnalité. L'évangéliste ne spécifie pas si cette nature humaine a été créée à l'état d'enfance, ou à l'état adulte ; mais sa façon de parler requiert que dès l'instant de sa formation elle ait été placée sous le domaine duVerbe. Et comme il n'est pas douteux qu'il suppose ses lecteurs au courant de la tradition consignée dans les Évangiles de saint Matthieu et de saint Luc ^, la portée réelle de sa formule va à faire coïncider l'incaïuiation avec l'instant même de la conception dans le sein de Marie ^.
^ Cf. Loisy, Le quatr. Évang., p. 89 : « Le Logos, qui était d'abord esprit, est devenu ciiair, mais sans substitution de personnalité, car le Christ johannique est le Verbe éternel. »
* Jean, i, 14.
' Cf. Loisy, op. cit., p. 526. Cité ci-dessus, p. 59.
* M. Loisy, ibid., p. 166, 180, adopte pour i, l'A, la leçon u;... âYîvvT,Or, et traduit ainsi : « Il leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom, (au nom de celui) qui, non du sanj:^, ni du vouloir de la chair, ni du vouloir de l'homme, mais de Dieu est né. » — Cette leçon s'imposerait, si ce qui est dit du «sang, » du « vouloir do la chair » et du « vouloir de l'homme, » était seulement pour exclure ce qui est commun aux générations humaines ordinaires. Dans ce cas, on aurait uneallu-
"sion assez directe à la conception virginale de Jésus. Cf. S. Ignace,
364 LE CHRIST JOHANNIQUE
Mais alors vient la question : Pourquoi l'écrivain qui voyait en Jésus, dès avant son baptême et depuis l'origine de sa vie, le Verbe de Dieu incarné, ne s'est-il soucié de relater, ni les miracles de l'enfance et de la naissance, ni le prodige de la conception virginale, alors qu'il mentionne expressément les objections des Juifs concernant son origine terrestre, sa naissance à Nazareth, et ses parents?
A en croire M. H. Holtzmann et J. Réville, l'évangéliste n'aurait pas admis la virginité de la conception de Jésus ^. M. Loisy estime plutôt qu'il « l'ignore, et peut-être délibérément ^. » « Dans la perspective du quatrième Évangile, dit-il, non seulement les miracles apocryphes des Évangiles de l'enfance ne sont pas soupçonnés, mais les récits mêmes de la naissance du Sauveur, dans Matthieu et dans Luc, sont comme non avenus ^. » L'évangéliste « ne répond aux objections des Juifs touchant l'origine terrestre de Jésus que par l'assertion de l'origine céleste du Verbe incarné... L'origine céleste du Christ suffît à sa gloire et satisfait à toutes les difficultés '*. » « Cette attitude de l'évangéliste, observe le critique, ne se comprend que dans un
Ad Sinyrn., 1. D'après M. Loisy, op. cit., p. 180-181, le texte viserait la naissance du Christ par l'Esprit au baptême : cette interprétation tient à la théorie personnelle du critique, qui n'a rien de commun avec la pensée de l'évangéliste. — 11 est du reste plus probable que la vraie leçon est celle que présentent la Vulgate et tous les manuscrits grecs et qu'admettent la plupart des critiques : l'antithèse paraît établie entre la génération matérielle et la génération spirituelle, et il doit y avoir un rapport entre les« enfants de Dieu,» signalés d'abord, et « ceux qui sont nés de Dieu, » mentionnés ensuite.
1 H. J. Holtzmann, Neut. Theol., t. ii, p. 419 ; J. Réville, Le quatr. Évang.,Tp. 133, 197, 259. Cf. A. Réville, Jésus de Nazareth, t. II, p. 341.
'^ Loisy, Le quatr. Évang., p. 101. Cf. Les Évang. syn., t. i, p. 15; Scott, Fourth Gosp., p. 43, 187.
" Id., ibid., p. 228.
« Id., ibid., p. 101.
temps et dans un milieu où les Évangiles de Matthieu et de Luc ne jouissaient pas de Tautorité canonique, où la conception virginale et même l'origine davidique du Sauveur n'étaient pas considérées comme un élément essentiel de la tradition chrétienne ^. »
Mais comment notre écrivain entendrait-il réfuter les objections des Juifs par le simple appel à l'origine céleste de Jésus? Nous l'avons déjà remarqué 2, cette origine céleste n'empêchait pas le Christ d'être homme et d'avoir une origine terrestre : comme homme, il avait dû, pour remplir les prophéties, naître dans la cité de David, à Bethléem ; sur ce point, l'objection juive ne pouvait lui paraître, étant donné son respect des Ecritures, que parfaitement fondée. Or, l'appel à l'origine céleste du Sauveur la laisse subsister tout entière. Si donc l'évangéliste ne craint pas de souligner l'objection, sans se préoccuper de fournir la réponse qu'elle a reçue dans la tradition chrétienne, cela suppose évidemment qu'il sait la solution de l'énigme familière à ses lecteurs ^.
De fait, la conception virginale est donnée déjà par saint Ignace, au début du 11^ siècle, comme un dogme de foi traditionnelle ^; elle se trouve relatée expressément dans les Évangiles de saint Matthieu et de saint Luc, qui appartiennent au moins au dernier tiers du premier siècle et ne font d'ailleurs que consigner une croyance plus ancienne ^. Cette tradition existait
' Loisy, Le quatr. Évang.,p. 101.
* Ci-dessus, p. 00.
^ Cette supposition s'imposerait avec encore plus de force si l'on admettait, avec M. Loisy, que l'objection avait coure dans les milieux juifs, au temps de l'évangéliste. Cf. ci-dessus, p. 60-61.
* S. Ignace, Ad Smyrn., i; Ad Ephes., vu, xviii, xix.
* Il est impossible de détacher l'idée de la conception virginale du fond même des deux premiers cliapitres de saint Matthieu et de saint Luc, et l'on ne peut nier que le fond de ces chapitres ne représente, de part et d'autre, et surtout dans saint Luc, des traditions palestiniennes primitives. Voir Les théories de M. Loisy, p. 320-332.
366 LE CHRIST JOHANNIQUE
donc à l'époque où fut composé le quatrième Évangile. On ne peut douter qu'elle n'ait eu cours dans le milieu chrétien pour lecjuel il fut rédigé : les communications de l'Église d'Éphèse avec les autres Églises étaient déjà intimes à la fm du premier siècle, et la teneur même de notre document suppose l'auteur et ses lecteurs familiarisés avec la tradition synoptique.
D'autre part, le caractère surnaturel de la conception de Jésus est si bien appelé par le rattachement de l'incarnation du Verbe à cette conception, que le quatrième évangéliste devait être, plus que ses devanciers encore, porté à l'admettre et à le souligner. « Dès lors que l'on reporte l'union du Verbe avec l'humanité au moment de la conception, avoue M. Loisy, il est tout naturel d'y associer l'idée de la conception virginale, pour que cette union soit signalée dès l'abord par quelque effet extraordinaire ^. »
On peut donc être certain que, si notre écrivain reproduit avec la liberté qu'on constate les objections des Juifs, c'est précisément parce qu'il savait ses lecteurs au courant de la tradition chrétienne et qu'il ne risquait aucunement de scandaliser leur foi.
Il n'en est pas moins vrai que la manière dont il s'abstient d'auréoler le moins du monde la vie de Jésus antérieure au baptême, son silence absolu, non seulement sur les prétendus miracles de l'enfance ^, mais sur la naissance miraculeuse à Bethléem et sur la conception virginale, quand il signale si franchement tout ce qui accuse l'origine terrestre du Sauveur, est une garantie fort significative qu'il n'a point la préoccupation de glorifier plus que ses prédécesseurs Dmmanité du Verbe incarné.
1 Loisy, Le quatr. Évang., p. 101.
* Cf. Évangiles canoniques et Évangiles apocryphes, p. 29-
Voilà donc ce que nous permet de constater un examen impartial.
Dans le quatrième Évanerile ne se découvre aucune omission tendancieusp de faits que Ton aurait pu croire humiliants pour le Christ : ce n'est le cas ni de la tentation au désert, ni dos relations avec les lépreux, les possédés ou les pécheresses. On ne voit pas non phis que l'évangéliste tire de son propre fonds des traits capables de relever la dignité du Sauveur : ce qu'il dit de son savoir, de sa puissance, de son indépendance, ne tranche pas sur ce que rapportent ses devanciers. Par contre, il passe sous silence des épisodes qui seraient particulièrement aptes à montrer la gloire du Christ, comme la transfiguration et Tascension, ou des particularités qui devraient servir de contrepoids aux abaissements accusés par ailleurs, comme le carac- 1 ère surnaturel de son origine humaine. Enfin, notre auteur enregistre d'une façon personnelle et indépendante nombre de traits où se trouvent mis en relief et la réalité du corps du Sauveur, et les sentiments humains de son âme, et ses relations familières avec son entourage, et ses humiliations étonnantes.
C'est dire que, dans son ensemble, l'humanité du Christ johannique n'offre pas une physionomie transformée sous l'éclat de la gloire du Verbe, mais un portrait conforme aux données réelles de l'histoire.