II. Les REI,ATIo^'s nii Christ joifannique AVEC Dieu
Le Christ johannique, véritablement homme par la nature et dans ses relations avec le monde extérieur, se comporte-t-il d'une façon également humaine dans ses rapports avec Dieu ? Ou bien traite-t-il avec Dieu d'égal à égal, comme étant uniquement, sous la
368 LE CHRIST .TOHANTNIQrE
simple enveloppe de Thumanité, son Verbe éternel et consubstantiel ?
D'après les premiers mots du prologue, le Verbe est proprement de nature divine : il communie à l'Être de Dieu, il est substantiellement un avec Dieu, il est Dieu ^. On s'attendrait donc à ce que le Christ johannique eût formulé d'une manière expresse et habituelle l'idée de son essence divine. Ce n'est cependant pas ce que révèlent les textes.
En nombre de circonstances, au contraire, Jésus se présente formellement comme distinct de Dieu. S'adressant à son Père céleste, dans la prière après la Cène, il l'appelle « le seul vrai Dieu » et il se nomme lui-même simplement son « envoyé, Jésus-Christ -. » A Marie- Madeleine, après sa résurrection, il fait entendre cette parole étonnante : « Va vers mes frères, et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, mon Dieu et votre Dieu ^. » Les Synoptiques ne prêtent pas au Sauveur de déclaration qui accuse plus expressément sa distinction d'avec Dieu.
Distinct de Dieu, le Christ johannique se déclare aussi son inférieur, A l'entendre, son Père est plus grand que lui * ; il dépend de lui en toutes choses et ne peut rien faire de lui-même ^; il parle en son nom et de sa part ®, Il agit par imitation de son Père " ; c'est de lui qu'il
1 Jean, i, 1. Loisy, Le quatr. Évang., p. 154-155 : « Le sens de la phrase est évidemment : Et le Verbe était de nature divine. » Si la proposition : Le Verbe était en Dieu, littéralement vers Dieu, non seulement près de lui, mais à lui, suppose» une distinction personnelle entre Dieu et le Logos, » « une sorte de subordination transcendante du Logos à Dieu, » cette subordination est « associée à la communauté de nature entre les deux. »
* XIV, 28; cf. X, 29.
'" V, 19, 30; viii, 28.
* VII, 16, 18; viii, 26, 28, 38, 40, 42; xii, 49; xvii, 8. ' V, 19, 20.
tient ses pouvoirs ^. Il l'aime 2, ne cherche que son ?)on plaisir et sa gloire, fait sa volonté et accomplit ses ordres ^. Enfin il s'adresse à lui, les yeux levés au ciel, pour le prier en faveur de ses disciples ^ ; à la résurrection de Lazare, il lève de même les yeux vers lui et lui rend grâces de l'avoir exaucé ^; aux approches de sa passion il lui demande de lui épargner l'heure fatale *', et néanmoins se déclare prêt à boire le calice qu'il lui offre '^; ailleurs il paraît se ranger au nombre de ses adorateurs ^.
Comme le Christ synoptique, le Christ johannique se place donc à côté et au-dessous de son Père ; les rapports de religion, de dépendance, d'amour, de dévouement, qu'il entretient avec lui sont bien ceux d'une créature humaine à l'égard de son Dieu, qu'elle estime et aime comme son Père ^. C'est donc tout à fait à tort que M. Loisy formule en thèse générale, que « l'union morale du Christ avec Dieu est fondée sur le rapport métaphysique du Verbe et du Fils avec Dieu ^°. » Le critique reconnaît ailleurs formellement que le Christ johannique se distingue du Père et se montre à son égard inférieur et dépendant. « Par là, dit-il, le Verbe entre dans l'histoire et dans le personnage historique de Jésus ^^. » C'est convenir qu'en cela le Christ johannique apparaît bien identique au Christ de la réalité.
1 Jean, v, 21, 22, 26, 27.
^ IV, 3'»; V, 38; vi, 38; vu, 18; viii, 29, 49,55; x, 17-18; xiv. 31; XV, 10; XVII, 4.
• Cf. Jésud Messie, p. 291-300.
'• Loisy, Le quatr. Évang., p. 103.
" Id., ibid., p. 102.
370 LE CHRIST JOHANNIQUE
Ce qui ne rappelle pas moins clairement le Christ des premiers Evangiles, c'est la place gardée dans notre document à la communication de TEsprit Saint, qui est faite à Jésus au moment du baptême. L'évangéliste présente le Sauveur comme le Verbe de Dieu incarné : n'est-il pas étonnant qu'il le montre néanmoins recevant le Saint-Esprit au début de son ministère, et que, loin de dissimuler ou de corriger la relation des premiers Évangiles à ce sujet, il la reproduise avec son plein relief en tête de son œuvre ^?
M, H. Holtzmann observe que le don de l'Esprit paraît, en effet, superflu pour le Christ johannique, qui est déjà Fils de Dieu à raison de son union au Verbe. C'est, pense-t-il, la tradition qui l'inspire à l'auteur du quatrième Evangile ; logiquement celui-ci aurait dû dire que Jésus n'avait pas reçu et « n'avait pas besoin de recevoir le Saint-Esprit pour lui-même ^. » Mais il est bien étrange de mettre au compte du respect traditionnel une attestation dont notre écrivain aurait fort bien pu se passer, qui n'était nullement nécessaii^e à son œuvre ^ et qu'il place néanmoins en évidence, malgré qu'elle contredise sa thèse du Logos incarné !
M. Loisy ne trouve rien de mieux que de supprimer équivalemment le don de l'Esprit, en l'identifiant, au moins pour la perspective, avec l'incarnation même du Logos. Mais cette interprétation, nous l'avons vu, est tout à fait arbitraire et en opposition directe avec les textes. La descente du Saint-Esprit au baptême n'est pas l'incarnation du Verbe en Jésus. C'est un fait nouveau et indépendant, qui, d'une certaine manière, peut contribuer à signifier et manifester le premier, mais qui ne lui porte aucun préjudice. C'est à
1 Jean, i, 32-34.
* H. J. Holtzmann, Evang. Jok., p. 50. Cf. Hoitzmann-Bauer, Ecang. Joh., p. 65. C'est l'idée qu'on retrouve chez Strauss, Noue, cie de Jésus, t. i, p. 61. Voir ci-dessus, p. 362, note 6.
» L'omission de i, 32-34, aurait passé tout à fait inaperçue.
Jésus, Verbe incarné, qu'est accordé le don de l'Esprit. Et c'est là précisément ce qui ne se comprendrait pas de la pai't de notre écrivain, s'il avait la préoccupation de substituer la théologie du Verbe fait chair à l'idée traditionnelle du Messie, en ne montrant plus dans le Christ que le Verbe subsistant en Dieu et identique à Dieu.
Il n'est pas jusqu'à la qualité de Fils de Dieu qui ne paraisse souvent appliquée au Christ johannique dans son humanité. C'est parcB qu'il a vu descendre sur lui l'Esprit-Saint que Jean-Baptiste l'a reconnu pour celui qui baptise dans l'Esprit, et l'a déclaré le Fils de Dieu ^. C'est bien de l'homme-Christ investi de l'Esprit de Dieu que le Précurseur dit encore : « Dieu ne lui donne pas l'Esprit avec mesure. Le Père aim<^ le Fils, et c'est pourquoi il a tout remis entre ses mains ^. » Aussi Pierre, exprimant sa foi au nom des Douze l'appelle-t-il « le Saint de Dieu ^ » Pour sa propre part, le Sauveur se présente comme celui que « le Père, Dieu, a marqué de son sceau ^ » « celui que le Père a sanctifié et envoyé dans le monde ^. »
La qualité même de « Fils unique, » tout en lui convenant d'abord comme Verbe dans le sein du Père, paraît à certains égards lui convenir aussi en tant que Verbe incarné, par comparaison avec les hommes qui ont reçu de sa plénitude et participent à sa qualité de fils en devenant par sa grâce enfants de Dieu ^.
1 Jean, i, 33-34.