ENTRETIEN AVEC NICODÈME
Cela est si vrai que M. Loisy modifie le sens de son symbole et prétend voir figurée dans la mention de la nuit « la contrainte que les chefs du judaïsme exerçaient pour pi:évenir les conversions au christianisme ^. » Mais comment trouver dans le même personnage ce double symbolisme, du pharisien plongé dans les ténèbres de l'ignorance, et du Juif contraint de dissimuler ses sympathies pour la religion chrétienne? La nouvelle signification est d'ailleurs aussi arbitraire que la première. La contrainte à laquelle fait allusion la notice évangélique se comprend très naturellement dans la réalité de l'iiistoire, à l'époque du Sauveur.
Que Nicodème ait été secrètement favorable à Jésus et qu'il soit venu trouver le divin Maître à la dérobée, c'est donc un détail qui présente la meilleure vraisemblance et dont l'authenticité se trouve garantie par l'historicité même des deux autres épisodes où le fait est rappelé.
L'occasion donnée à sa démarche offre un caractère de réalité aussi net. Ce sont les signes récemment accomplis par Jésus dans la capitale. Or, un détail tend à montrer que l'évangéliste n'invente point les miracles auxquels il fait ainsi très simplement allusion.
Dans le reste de l'Évangile, il a à cœur de souligner l'incrédulité des Juifs hiérosolymitains et leur aveuglement obstiné devant les nombreux miracles du Christ 2, Or, ici, il déclare expressément que beaucoup crurent en lui, en voyant les signes cju'il faisait. Sans doute, il laisse entendre que cette foi était superficielle, qu'elle n'avait pas de profondeur, que ce n'était point une vraie foi. Mais puisqu'il tient à accuser l'incrédulité de ces Juifs, pourquoi mentionner si directement, en cet endroit, leur attitude favorable, sauf à faire sur ce point quelques réserves très discrètes ?
1 Loisy, Le qiiatr. Éi'ang., p. 8t').
2 Jean, xii, 37 sq. ; cf. iv, 45, o\\ la foi des Galiléens est mise en contraste avec l'incrédulité des Judéens.
La conduite de l'écrivain ne s'explique que s'il vise un fait de l'histoire : le Sauveur a réellement accompli en cette circonstance des œuvres qui ont amené un commencement de foi chez certains Juifs. La même chose est signalée à diverses reprises dans les chapitres suivants ^. Ces premières manifestations auront engagé un pharisien notable, tel que Nicoclème, à s'aboucher en secret avec Jésus : rien n'est plus naturel.
Mais, si le personnage est réel, si les circonstances et l'occasion de sa démarche appartiennent à l'histoire, c'est, il faut en convenir, une précieuse garantie pour l'entretien qui est ensuite rapporté ^.
IL Entretien avec la Samaritaine
A la suite du dernier témoignage de Jean-Baptiste, Jésus, apprenant la disposition des pharisiens à son
1 Jean, vu, 12, 31, 40-41; viii, 30; x, 21, 41; xi, 45; xii, 11.
2 Peu logique paraît l'attitude de Renan qui sacrifie toute cette conversation, comme « un morceau de théologie apostolique, » tout en reconnaissant que l'interlocuteur de Jésus et la circonstance même de l'entretien appartiennent à l'histoire. « Le texte de la conversation, dit-il, Vie de Jésus, p. 229, note 1, a été inventé par l'auteur du quatrième Évangile; mais on ne peut guère admettre l'opinion d'après laquelle le personnage môme de Nicodème, ou du moins son rôle dans la vie '-^ Jésus, aurait été imaginé par cet auteur. » P. 491 : « La circonstance à laquelle l'auteur rattache cet entretien est-elle historique ou est-elle de son invention? C'est ce qu'il est difTicile de dire. J'incline cependant pour le premier parti ; car le fait est rappelé plus bas (xix, 39), et Nicodèmeestmentionné ailleurs (vu, 50 sq.). Je suis porté à croire que Jésus eut en réalité des relations avec un personnage considérable de ce nom, et que l'auteur de notre Évangile, qui savait cela, a choisi Nicodème, comme Platon a choisi Phédon ou Alcibiade, pour interlocuteur d'un de ses grands dialogues théoriques. » Cf. p. 500, 529. — On est assez surpris de trouver allégué, contre l'authenticité de l'entretien rapporté, un motif comme celui-ci, p. 490 : « Une telle conversation n'aurait pu être racontée que par Jésus ou par Nicodème. Les deux hypothèses sont également invraisemblables, n Et pourquoi invraisemblables?
entretien]; AVEC LA SAMARITAINE 15
égard, quitte la Judée pour aller en Galilée. « Or, dit l'évangéliste, il lui fallait passer par la Samarie. Il vint donc à une ville de Samarie, nommée Sychar, près du champ que Jacob donna à son fds Joseph. Or, il y avait là un puits dit de Jacob. Jésus donc, fatigué du voyage, s'assit à même au bord du puits. C'était environ la sixième heure. Une femme de Samarie vient puiser de l'eau ^. » Pendant que ses disciples sont allés au village voisin acheter des vivres, le Sauveur lie conversation avec la Samaritaine et se révèle à elle comme le Messie. Aux disciples de retour il fait entrevoir leur œuvre d'évangélisation prochaine. Enfin il passe deux jours chez les Samaritains, qui le reconnaissent pour le Sauveur du monde '^.
Tout cet épisode paraît aux critiques symbolistes n'avoir d'autre valeur que celle d'un tableau idéal.
« La réalité substantielle du fait, déclare M. Loisy, n'est pas soutenable, à moins qu'on ne conteste toute signification au témoignage des Synoptiques, des Actes, et même de saint Paul, en ce qui regarde le ministère du Christ. Il est admis par toutes ces autorités que Jésus n'a jamais prêché qu'aux Juifs et qu'il ne leur demandait pas de croire à sa qualité de Messie, mais au prochain avènement du royaume des cieux. Ce que Jean nous présente n'est pas une scène de l'Evangile, mais un tableau de mission chrétienne. Luc avait déjà eu l'intention de figurer par les relations de Jésus avec les Samaritains l'évangélisation dos Gentils ; mais il ne s'était pas risqué à dire que le Christ eût prêché en Samarie; il se contentait de lui faire traverser le pays, et les premières conversions de Samaritains ne s'accomplissent que dans les Actes, par la prédication apostolique. Jean a anticipé dans le cadre évangélique ce que racontent les Actes, et il a résolument attribué à Jésus
1 Jean, iv, 4-7.
l'œuvre que Luc, dans le troisième Évangile, a fait pressentir. Le Christ de Jean est le Christ glorifié, qui réalise par ses disciples le salut du monde. L'histoirt; de la Samaritaine, comme le reste du quatrième Évangile, a derrière elle Paul et la diffusion du christianisme chez les païens ^. »
Les personnages, les détails du récit, tout aurait une signification allégorique. La femme de Samarie représenterait la Samarie elle-même. Lorsque, invitée par Jésus à aller chercher son mari, elle répond qu'elle n'en a point : « Tu as bien dit, reprend le Sauveur, tu n'as pas de- mari; car tu en as eu cinq, et maintenant celui que tu as n'est pas à toi -. » Cette mention doit avoir un sens profond. « L'allégorie peut être regardée comme certaine, dit M. Loisy; le tout est d'en déterminer l'objet. »
Or, « plusieurs critiques, voyant dans la femme une personnification du peuple samaritain, identifient les cinq maris aux dieux des peuples transportés en Samarie par les Assyriens ^, et le compagnon illégitime, soit à lahvé, soit à Simon le Magicien *. » Sans approuver formellement cette interprétation, M. Loisy l'expose avec complaisance, et il n'en signale pas d'autre; on peut en conclure qu'il n'en connaît pas de plus plausil3le. Il précise même sous quelle forme exacte il entend
1 Loisy, Le quatr. Évang., p. 369-370. Cf. Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. I, p. 287 : « L'histoire de la Samaritaine au puits, racontée par le quatrième évangéliste, est évidemment une imitation poétique des scènes de Jacob et de Rachel, d'ÉIiézer et de Rébecca à la fontaine (Gen., xxiv, xxix) ; elle est aussi le symbole anticipé de la prédication des disciples en Samarie (Act., viii, 4 sq.) et de la conversion des Gentils; » H. J. Holtzmann, Evang. Joh., p. 83; Plleidercr, Urchrist., t. il, p. 355; Wernle, Anf. Relig., p. 442; Abbott, art. Gospels, col. 1797, 1801; Schmiedel, art. John, col. 2540; Kreyenbùhl, Evang. der Wahr., t. ii, p. 407 sq. ; J. Réville, Le quatr. Évang., p. 155.
2 Jean, iv, 17-18.
» II Rois, XVII, 24-31.
* Loisy, op. cit., p. 354.
la faire sienne : tandis que H. Holtzmann opine pour Simon le Magicien ^, lui se prononcerait plutôt, à la suite de Pfleiderer et de J. Réville, pour lahvé. « Si » l'évangéliste, dit-il, « a pensé aux faux dieux à propos des cinq maris, il est probable que le Dieu d'Israël est le sixième, qui n'est pas réellement mari, parce qu'on ne le connaît pas ^. » « Pour un habitué de l'allégorie, affirmait J. Réville, cela est clair comme do l'eau de roche ^. »
D'autre part, plusieurs traits du récit seraient calqués, en quelque sorte, sur l'histoire de l'évangélisation samaritaine racontée par les Actes. Ainsi, l'évangéliste ne spécifie pas que la femme ait rempli sa cruche do l'eau du puits : au sentiment de M. Loisy, « la cruche reste vide, » et, dit-il, « il n'est pas téméraire d'admettre que la cruche vide est aussi un symbole. » « Peutêtre l'évangéliste n'a-t-il pas laissé la Samaritaine remplir sa cruche d'eau, pour insinuer qu'elle n'avait pas reçu l'eau de l'esprit, bien qu'elle l'eût demandée, sans savoir ce que c'était, comme Simon le Magicien *. »
Le récit ne dit pas d'une façon expresse qu'au sortir de l'entretien avec Jésus la femme lui soit gagnée : M. Loisy pense encore que l'auteur a dû le taire avec intention. « L'attitude équivoque de la Samaritaine, dit-il, figurerait assez bien celle du groupe samaritain non converti, à l'égard de la prédication apostolique, avec la pointe de curiosité indiscrète, et incrédule au fond, qui se remarque au livre des Actes dans Simon le Magicien ^. »
- H. J. Holtzmann, Evang. Joli., \). 84; IIoltzmann-Bauer, Evang. Jok., p. 112. Cf. Abbott, art. Gospels, col. 1801, note 6.
^ Loisy, loc. cit. Cf. Pfleiderer, Urchrist., t. ii, p. 356; A. Réville, Jésus de Nazareth, t. i, p. ^'l'i ; .1. Réville, Le quatr. Évang., p. 153; Calmes, S. Jean, p. 206.
^ J. Réville, loc. cit.
* Loisy, Le quatr. Évang., p. 361.
» Id., ibid., p. 359.
Enfin, la conversion des Samaritains, qui termine Tépisode, présagerait la conversion des Gentils. Les gens de Sychar témoignent le désir de retenir Jésus auprès d'eux, et les deux jours que le Sauveur reste dans leur ville suffisent pour la conversion d'un grand nombre. « Le Christ, remarque M. Loisy, est mieux accueilli en Samarie qu'à Jérusalem : ainsi l'Évangile sera mieux reçu des païens que des Juifs... Il semble que l'antithèse est voulue, et que, dans sa rigueur, elle répond moins à l'attitude réelle des Juifs et des Samaritains à l'égard de Jésus pendant son ministère, qu'à celle des Juifs, en général, et des non-Juifs, du monde païen, représenté ici par les Samaritains, à l'égard de l'Évangile prêché par les apôtres et leurs successeurs ^. »
Ces diverses interprétations symboliques, soumises à l'examen, accusent le même procédé arbitraire que nous avons si souvent rencontré.
Notre épisode peut-il d'abord être regardé comme un présage de la conversion des Gentils? Il le peut, sans doute, à la façon de l'histoire synoptique du centurion et de celle de la Chananéenne ^ : de part et d'autre, le Sauveur a pu greffer une leçon prophétique sur un incident très réel. Mais rien n'indique que l'épisode soit conçu par l'évangéliste directement et uniquement pour signifier la vérité en question.
Les personnages qu'il met en scène sont des Samaritains ; or les Samaritains sont des schismatiques par rapport aux Juifs, non des païens. L'évangéliste les présente lui-même expressément comme adorateurs du vrai Dieu, se réclamant des patriarches, et attendant le Messie ^. Pourquoi, s'il voulait figurer la conversion des Gentils, n'avoir pas mis en scène des païens
' Loisy, Le quatr. Évang., p. 367. Cf. J. Réville, Le quatr. Écang., p. 155.
= Matth., VIII, 5-13; Marc, vu, 24-30.
» Jean, iv, 12, 20, 25.
authentiques ? Pourquoi, au lieu d'imaginer une excursion de Jésus en Samarie, n'avoir pas exploité de préférence un de ses voyages vers les contrées païennes de la Décapole ou de la Phénicie ^ ? Il ne semble pas possible que, dans l'esprit de notre auteur, l'épisode représente, d'une façon purement idéale, la conversion dos païens.
Est-ce du moins un tableau allégorique de l'évangélisation samaritaine? On n'est pas plus autorisé à le prétendre. Il serait d'abord fort étonnant qu'un théologien d'Asie-Mineure, à la fin du premier siècle, ait eu la pensée de mettre en relief dans un épisode aussi saillant la conversion des Samaritains. L^intérêt porté à cette petite secte palestinienne paraît inexplicable chez un écriA^in de cette époque et de ce milieu.
D'un autre côté, les rapports signalés entre le récit johanniquo et l'histoire des Actes sont des plus subjectifs.
Dans les Actes ^, nous lisons, gu'aprés la persécution qui suivit le meurtre de saint Etienne, le diacre Philippe alla évangéliser les Samaritains, dont il convertit et baptisa un grand nombre ; à cette nouvelle, les apôtres, demeurés à Jérusalem, envoient deux des leurs, Pierre et Jean, qui, par l'imposition des mains, font descendre le Saint-Esprit; émerveillé déjà par les miracles de Philippe, le magicien Simon demande à prix d'argent le pouvoir de communiquer lui aussi l'Esprit- Saint : proposition sacrilège, que saint Pierre lui reproche en termes sévères, en l'invitant à faire pénitence.
Quels rapports signale-ton entre le récit johanniquo et ces données? Simplement que la Samaritaine laisse sa cruche vide, ce qui signifierait qu'elle n'a pas reçu l'eau vive de l'Esprit, à l'exemple de Simon, et, d'autre part, que sa conversion n'est pas expressément
1 Cf. Marc, v, 1, 20; vu, 24, 31.
* Act., VIII, 4-25.
mentionnée par Tévangéliste, ce qui rend son attitude équivoque comme celle du magicien. Mais, en réalité, rien n'indique que la cruche soit vide; il serait même très étonnant qu'elle le fût, étant donné que Jésus n'a dû demander à boire qu'après que la femme a eu rempli son seau au puits ^. L'évangéliste ne précise pas que la Samaritaine soit convertie, mais il ne dit rien non plus qui insinue le contraire; il laisse même assez clairement entendre sa conversion, lorsqu'il mentionne qu'un grand nombre crurent à sa parole et qu'un plus grand nombre n'hésitèrent pas à lui dire qu'ils croyaient désormais, non plus sur son témoignage, mais sur leur propre expérience ^.
Ainsi, les traits mêmes qui sont censés figurer l'attitude suspecte de Simon le Magicien, ou du groupe samaritain non converti, n'ont pas véritablement cette signification. Et, malgré toute sa sagacité, le critique n'a rien trouvé qui rappelât le moins du monde la proposition sacrilège de Simon touchant l'acquisition du pouvoir sur l'Esprit-Saint, ni les menaces qu'elle lui attire de la part des apôtres ^.
Chose encore plus significative, notre évangéliste qui met si fréquemment en scène tels disciples, à l'effet, dit-on, de préfigurer le rôle qu'ils ont joué dans l'histoire de l'Eglise, n'introduit ici aucun trait qui corresponde à la part prise dans l'évangélisation samaritaine par Philippe, Pierre et Jean *. N'était-ce pas le lieu de mêler au récit Pierre et le bien-aimé? Et puisque l'Asio- Mineure s'intéressait particulièrement à l'apôtre Philippe, censé confondu avec le diacre du même nom, cet apôtre ne devait-il pas figurer dans notre tableau de
* Le puits était profond, les disciples avaient avec eux le vase et la corde dont on se munissait en voyage pour puiser aux citernes. Cf. IV, 11.
' Jean, iv, 41, 42.
•■' Act., vni, 18-24.
* Act., VIII, 5, 12, 14.
ENTRETIEN AVEC LA SAMARITAINE 2l
mission, à bien meilleur titre que dans l'épisode des Grecs ^?
Enfin, quel rapport ont avec l'histoire des Actes les données les plus caractéristiques de notre épisode : la rencontre de la femme avec Jésus, son intervention auprès de ses compatriotes, la croyance des uns à sa parole, des autres à celle du Maître lui-même, les quatre mois qui séparent du temps de la moisson, les deux jours passés par le Sauveur à Sychar? En toute franchise, l'indépendance du récit johannique à l'égard du récit des Actes se trouve si complète qu'il semble impossible de prétendre le premier calqué allégoriquement sur le second.
Dès lors, il est bien à croire que l'héroïne de notre épisode n'est pas une simple personnification de la province samaritaine. Et en effet, le seul trait que l'on puisse invoquer pour cette hypothèse est celui qui concerne les cinq maris. Or, malgré toute leur bonne volonté, les critiques n'arrivent pas à trouver dans cette mention un rapport clair et satisfaisant avec la représentation typique en question.
On veut y voir une allusion à cinq dioux qui auraient été honorés jadis par le peuple samaritain. Il est vrai que, d'après le deuxième livre des Rois ^, le roi d'Assyrie, voulant repeupler la Samarie, y fit venir cinq groupes d'immigi'ants assyriens, gens de Babylone, de Cutha, d'Avah, d'Émath, de Scpharvaïm, et que chacun de ces groupes y honora, en même temps que Jéhovah, Dieu d'Israël, son propre dieu national. Mais l'auteur sacré ajoute que deux do ces peuples se firent un double dieu : les Hévéens, Nebahaz et Tharthac; les gens de Sepharvaïm, Adramélech et Anamélech. Cela ferait donc en réalité sept divinités païennes, dont le culte aurait été adjoint à celui du vrai Dieu. Sans
1 Jean, xii, 20-22. Voir t. i, p. 418-422. « II Rois (Vidf;., IV Rois), xvii, 24-33.
doute, Técrivain ne fait pas le compte des sept divinités, mais il ne fait pas non plus celui des cinq peuples * : pourquoi le quatrième évangéliste, en visant les dieux jadis honorés en Samarie, aurait-il eu égard au nombre des groupes païens immigrants plutôt qu'à celui des dieux étrangers qu'ils apportaient? C'est une première difficulté, sérieuse, contre l'hypothèse : les cinq premiers maris de la Samaritaine ne peuvent pas être cinq dieux païens de la Samarie ancienne.
Une difficulté plus grave encore vient de ce que le Sauveur ajoute touchant le mari actuel de la Samaritaine, lequel n'est pas réellement son mari -. Cette pai'ole laisse assez clairement entendre que l'époux actuel, quels qu'aient été les autres, est un époux illégitime. Quel peut-il être ? On a pensé à Simon le Magicien. Mais, observe justement M. Loisy, « pourquoi Simon n'aurait-il pas été mari au même titre que les faux dieux ^ ? »
Faudra-t-il penser, avec ce dernier critique, que le sixième mcrï est lahvé, lequel ne serait « pas réellement mari, parce qu'on ne le connaît pas '* » ? Il serait assez étrange, on l'avouera, que les faux dieux soient
1 Josèphe, Ant. jud., IX, xiv, 3, parle de« cinq peuples » qui apportèrent « chacun leur dieu; « mais l'historien juif n'entend pas réduire exactement à cinq le nombre des dieux, comme si chaque peuple n'en avait apporté exactement qu'un. Et rien n'invite à croire que notre évangéliste ait songé davantage à ce calcul.
' Jean, iv, 18.
' Loisy, Le quatr. Évang., p. 354. Cf. J. Réville, Le quatr. Évang. p. 153, note 1 : « On a eu grand tort de chercher derrière ce mari illégitime Simon le Magicien que Justin Martyr dit avoir été adoré \\\v la plupart des Samaritains cl don l le roman lardif des Homélies clémentines a tiré grand parti. Cela sort complètement de la logique de l'allégorie. » — D'après M. Kreyenbûhl, Evang. der Wahr., t. II, p. 408, le mari illégitime représenterait l'idée de Dieu propre à la gnose juive et qui doit être rejetée de la conscience chrétienne. Hypothèse sans doute inutile à discuter.
4 Id., ibid.
présentés comme époux légitimes et le vrai Dieu comme époux adultère ^.
Pourquoi d'ailleurs le culte rendu à lahvé serait-il censé postérieur au culte accordé aux divinités païennes? Le livre des Rois déclare expressément que les deux cultes furent associés lorsque la Samarie fut repeuplée; et celui de lahvé n'était-il pas bien antérieur aux autres dans le pays ? Au point de vue de l'évangéliste, l'histoire de la Samarie ne commence pas à l'immigration assyrienne ; on ne trouve même pas la moindre allusion à son récent passé païen; au contraire, on voit la Samaritaine se réclamer du patriai'che Jacob, comme père des Samaritains aussi bien que des Juifs 2; elle rappelle que leurs ancêtres ont adoré sur le Garizim ^ et il s'agit exclusivement du culte rendu à Jéhovah. Enfin, à travers tout le récit, l'opposition est, non pas entre le culte païen, qui aurait été celui de l'ancienne Samarie, et le culte du vrai Dieu, qui serait celui de la Samarie actuelle, mais uniquement et formellement entre la tradition religieuse des Samaritains schismatiques et celle des Juifs orthodoxes.
Il n'y a donc, clans la mention des cinq maris de la Samaritaine, aucune allusion probable à l'histoire religieuse de la province de Samarie ^. Le fait que l'héroïne du récit figure en compagnie de compatriotes,
* Holtzmann-Bauer, Evang. Joh.^ p. 112, demande si la chose n'est pas « incroyable ". Cf. 13. Weiss, Joh. Evang., p. 142; Zahn, Evang. Joh., p. 239, note 19.
^ Jean, iv, 12.
* Renan, Vie de Jésus, p. 493 : « Les allusions qu'on a voulu voir dans les versets 16-18 ;~i l'histoiro rpligiouso do la Samarie me paraissent forcées. « Cf. Zahn, Evang. Joh., p. 239, note 19.
On nous dispensera de discuter les autres symbolismes qui ont ('■ti' pruiiusL'S. — Saint Jérôme, £'p.,cviii, voyait dans les cinq maris les cinq livres de la Loi, et dans le sixième l'erreur de Dosithée. — M. Abbott, ait. Gospels, col. 1797, 1801, songe aux cinq sens, sous prétexte que Philon les a|)pelle les cinq séducteurs. Mais, demande M. Loisy, op. cil., p. 354, n. 1 : « Que serait le sixième compagnon? »
24 CADRE HtSTORIQUË DES DISCOURS
habitants de Sychar, qui sont par elle invités à venir trouver le Christ, et dont un certain nombre croient à sa parole, achève de montrer qu'elle n'est pas un type représentatif du peuple samaritain.
Ainsi semble-t-il bien acquis que, ni dans ses détails narratifs, ni du côté de ses personnages, le récit johannique n'est à prendre pour une composition allégorique. Peut-il se concevoir au point de vue de l'histoire?
On objecte que, dans les Synoptiques, Jésus interdit à ses (lisciples d'aller en Samarie de son vivant, et que l'évangélisation de ce pays, racontée au livre des Actes, doit être la première. Cette difficulté n'a pas la portée que l'on prétend. L'ordre que le Christ donne à ses apôtres de n'aller ni aux Samaritains ni aux Gentils n'est pas une disposition rigoureuse et absolue, pas plus que la restriction de sa mission personnelle aux brebis perdues d'Israël. Une exclusion pure et simple des non- Juifs ne serait pas d'accord avec l'esprit général du Sauveur, On voit les apôtres, peu après sa mort, étendre l'Évangile hors du peuple choisi : le Maître aurait-il donc eu plus d'étroitesse dans ses vues, plus d'exclusivisme dans ses ambitions religieuses, que ses disciples ?
Ses actes et ses discours authentiques attestent précisément le contraire. On ne peut mettre en doute que, tout en réservant pour le moment aux Juifs son ministère et celui de ses apôtres, Jésus n'ait eu une bienveillance marquée à l'endroit des Samaritains et des païens ^. Éliminer de l'histoire, sous prétexte d'incompatibilité avec ses autres déclarations, ce que les Synoptiques nous rapportent à ce sujet, est d'une critique arbitraire. La faveur témoignée parfois aux non-
1 Matth., VIII, 11 sq.; xxi, 43; xxii, 1 sq.; xxiv,14; xxviii, 19; Marc, VII, 24-30; xiii, 10; xvi, 15; Luc, iv, 26; ix, 51-56; x, 30 sq.; XVII, 12 sq.; xxiv, 47. Cf. Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. i, p. 289, 291 ; Renan, Vir de Jésus, p. 237-241, 494.
9ri
Juifs ne contredit pas Tattitude ordinaire du Sauveur à leur égard : elle en précise et rectifie la portée, en montrant que l'exclusion n'était pas si absolue qu'elle dût s'imposer indéfiniment aux disciples ^, ni si générale qu'elle n'admit présentement des exceptions de la part du Maître.
Au point de vue de l'histoire, rien n'empêche donc que Jésus, en traversant la Samarie pour se rendre de Judée en Galilée ^ se soit manifesté d'une façon transitoire et spéciale, présage d'une manifestation à venir plus complète, à une femme samaritaine et à un petit village dans les environs de Sichem ^. Cela ne devait pas plus tard dispenser ses disciples de travailler à l'évangélisation proprement dite de la Samarie. L'accueil qu'ils y reçurent alors montre que déjà les âmes s'y trouvaient préparées. Le succès môme de Simon le Magicien n'attestait-il pas, en ces contrées, une attente particulière du Messie, la grande Vertu de Dieu *?
Par ailleurs, notre récit offre les meilleures vraisemblances. Le nombre des maris de la Samaritaine, envisagé dans la réalité, n'est pas aussi extraordinaire qu'il paraît au premier abord. On voit, dans les Synoptiques,
' Matth., XV, 24 : « Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël. » « Il est sous-entendu, remarque M. Loisy, Les Évang. syn., t. i, p. 230, que d'autres seront envoyés plus tard aux Gentils. » Cf. Matth., x, 5 ; Marc, vn, 27.
^ Loisy, Le quatr. Évang., p. .S46 : » C'était le chemin direct, que l'on suivait ordinairement, à moins que, pour éviter la Samarie, on ne franchît le Jouruain et on ne passât par la Pérée, comme fit le Sauveur, d'après les Synoptiques, lors de son voyage à Jérusalem. » Cf. Josèphe,^n«. /Mrf.jXX, VI, \\Zdhï\, Evang. Joh.,Y>. 228. Le trait noté par saint Luc, ix, 51-.56, montre que les Samaritains s'opposaient au passage dos Juifs, lorsqu'ils montaient à Jérusalem pour les fêtes, plutôt que lorsqu'ils en revenaient, ou en d'autres circonstances.
^ Renan, Vie de Jésus, p. 493, estime que cette mission chez les Samaritains fut « probablement réelle. »
* Act., VMi, 10. Cf. Iloltzmann-Bauer, Evang. Joli., p. lOG; Zahn, Evang. Joh., p. 248.
VAL. UIST., T. II. — 2
les Sadducéens interroger Jésus sur le cas d'une femme qui aurait eu sept maris successifs ^ : rien, il est vrai, n'oblige à croire qu'il se soit agi d'un cas actuel et donné ; mais il est évident que, dans la pensée des Sadducéens, il n'était pas chimérique. Et on le comprend sans peine quand on se rappelle la facilité du divorce chez les Juifs et leur loi du lévirat 2. H y a donc tout lieu de prendre la donnée de notre épisode pour réelle autant que précise. De fait, c'est la déclaration du Sauveur à ce sujet qui est pour la femme le signe de sa science surnaturelle : « Venez, dit-elle à ses compatriotes, venez voir celui qui m'a dévoilé tout ce que j'ai fait ^. »
Rien n'est plus naturel ni plus vivant que les détails du récit ^. Fatigué de la route, Jésus s'assied, tel quel, sans autre façon, au bord du puits, pendant que ses disciples vont à la ville chercher des provisions ; une femme vient puiser de l'eau, il lui demande à boire ; quand il s'est fait connaître à elle pour un prophète et le Messie, elle laisse là sa cruche et court annoncer la chose aux gens de son village ; entre temps, reviennent les disciples, qui apportent les vivres et invitent le Maître à manger. Tous ces détails sont si bien pris sur le fait que, pour les expliquer en dehors de l'histoire, M. Loisy est encore obligé de recourir à son hypothèse favorite, savoir que l'auteur « voyait en esprit ce qu'il raconte en histoire ^. » Mais comment accorder une
» Marc, XII, 20-22 == Matth., xxii, 25-26 = Luc, xx, 29-31.
* Deul., XXV, 5, 6.
3 Jean, iv, 29.
* Renan, Vie de Jésus, p. 243, note 1 : « La plupart des circonstances du récit ont un cachet frappant de vérité. » Cf. Sanday, Fourth Gosp., p. 85, 129-131.
^ Loisy, Le quatr. É^'ang., p. 369. Contre H. Holtzmann, Evang. Joh., p. SG-Sf), qui cherche à expliquer toute celte histoire par un simple travail de réflexion et de combinaison allégorique sur les données des Synoptiques et des Actes.
telle supposition avec la chronologie si précise et la topographie si exacte du récit?
L'épisode a sa place bien marquée au cours de la vie publique de Jésus. C'est au sortir de la Judée, lorsque le Sauveur se rend dans la Galilée, pour y commencer le ministère suivi que décrivent les premiers Evangiles ^. On est à quatre mois de la moisson, donc, eu égard au climat de la région, vers le milieu de décembre ou le début de janvier ^. D'une façon plus précise, il est environ six heures ^, quand Jésus se trouve au puits de Jacob. Peu après, arrive la femme qui vient
1 Voir, t. I, p. 221-222.
- Jean, iv, 35 : « Ne dites-vous pas, vous, qu'il y a encore quatre mois avant que vienne la moisson? » Dans ces paroles, on a voulu voir une sorte de proverbe exprimant la nécessité d'attendre entre les semailles et la récolte, ou l'espérance de voir celle-ci suivre après un certain délai celles-là. Cf. J. Réville, Le quatr. Évcing., p. 154 : « La volonté de Dieu, c'est que le Christ achève son œuvre. Cet achèvement est proche. Ne dit-on pas quatre mois à l'avance que la moisson vient ? » Mais, observe justement M. Loisy, Le quatr. Évang., p. 363, « ces paroles ne sont pas introduites comme un proverbe; elles n'en ont pas la forme... Comme proverbe, la formule n'aurait de sens que si les quatre mois marquaient le temps compris entre les semailles et la moisson; mais les semailles devraient être mentionnées, et l'intervalle serait trop court. » Ces paroles « accusent plutôt l'intention de fixer vaguement l'époque de l'évangélisation samaritaine... Comme la moisson commençait en avril, le passage de Jésus en Samarie se placerait au mois de décembre; les semailles ayant lieu en octobre et en novembre, le grain était levé dans les champs. » Cf. H. J. Hoitzmann, Evang. Joh., p. 81.
' Jean, iv, G. « Heure la plus convenable pour la révélation de la divine vérité, » dit M. Abbott, art. Gospels, col. 1801, en s'appuyant sur Philon. « C'est plutôt, reprend M. Loisy, Le quatr. Évang., p. 347, note 7, l'heure du travail et de la fatigue (v. 6); nombre imparfait convenant à l'activité terrestre du Christ, au labeur des semailles (v. 3G). » Deux symbolismes également arbitraires. S'il y avait eu « la septième heure, » on y aurait vu sans hésiter l'heure du repos et du bien-être; un nombre parfait, convenable pour le succès de l'œuvre du Christ et la joie de la moisson. L'heure indiquée est celle qui convient à la circonstance réelle. Voir, t. I, p. 214.
à la fontaine et c'est, en effet, à la fin du jour, vers la sixième heure du soir, que les femmes palestiniennes, revenant de travailler aux champs et rentrant à la maison pour le repas, ont coutume d'aller aux citernes, la cruche sur l'épaule ou sur la tête, pour faire leur provision d'eau ^, Enfin, l'évangéliste note que Jésus reste exactement « deux jours ^ « au milieu des gens de Sychar ; et il revient encore sur ce nombre, si insignifiant au point de vue du symbolisme, pour dire qu' « après deux jours il partit et s'en alla en Galilée ^. »
A la précision chronologique se joint l'exactitude de la description et de la topographie. L'auteur n'est pas seulement au courant de la situation religieuse très spéciale qui était celle des Samaritains, et de la difficulté de leurs rapports avec les Juifs ^, il est surtout intimement familiarisé avec les lieux qu'il décrit. La scène se passe près du petit village nommé Sychar, non loin du puits connu comme le puits de Jacob ^, à proximité de ce mont Garizim sur lequel était bâti le temple samaritain, et que la femme semble indiquer du doigt à Jésus ^, à l'entrée d'une plaine, couverte de blés en herbe, que le Sauveur invite ses disciples à contempler '.
' Gen., XXIV, 11. Il doit être question de « la sixième heure » du soir, comptée à la manière romaine. Si l'on adoptait la manière juive, l'heure équivaudrait à midi et serait anormale en la circonstance. M. Loisy est obligé de le reconnaître. « Bien que le puits ne fût pas tout près de Sychar, dit-il, p. 348, une femme se présenta qui, pour un motif qu'on ne dit pas, venait, à cette heure inaccoutumée, faire sa provision. »
^ Jean, iv, 40.
* IV, 9. Renan, Vie de Jésus, p. 493 : « Je ne pense pas qu'on se fût si fort soucié à Éphèse de la haine qui divisait les Juifs et les Samaritains, et de l'interdit réciproque qui existait entre eux. »