III. La MANIFESTATION DU ChRIST JOHANNIQUE
COMME Messie et Fils de Dieu préexistant
A entendre M. Loisy, dans le quatrième Évangile « Jésus s'annonce, dès le début, comme le Christ promis » et il est « reconnu immédiatement comme Messie par les disciples qu'il recrute auprès de Jean ^. » Or, dit le critique, le fait qu' « on discerne aisément au fond des premiers Evangiles » est que « Jésus ne s'est pas d'abord avoué Messie, même devant ses disciples ; que cet aveu se place chronologiquement après l'insuccès de la prédication galiléenne ^. » « Il est évident... que ses disciples s'étaient d'abord attachés à lui comme à un docteur inspiré, à un prophète, sans avoir
1 Loisy, Le quatr. Évang., p. 70. Cf. Schmiedel, art. John, col. 2519 ; J. Réville, Le ^Mafr. Éi'an!;.,\). 133, 302 ;,von^Soden, Urchrisll. Lit., p. 200.
- Id., ibid., p. 69.
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ridée ni surtout la conviction nette qu'il était le Messie ; que Jean-Baptiste a été amené par la renommée de Jésus à se demander ce que quelques-uns pressentaient, ce que nul ne savait encore, c'est-à-dire, si Jésus ne serait pas le Christ ; que le Sauveur ne s'est dit Messie et n'a parlé de se rendre à Jérusalem qu'après l'expérience de son ministère en Galilée ^. »
Le contraste ainsi marqué par M. Loisy n'existe que si l'on force de parti pris, pour les mieux opposer, les traits de nos deux tableaux. On exagère d'abord la signification de l'incident de Césarée. Alors a lieu, par la bouche de saint Pierre, la proclamation solennelle de la foi des apôtres au Christ, et Jésus l'approuA-e nettement en faisant entrevoir sa prochaine passion. Mais rien n'empêche qu'auparavant Jésus ait manifesté sa messianité sous une forme plus discrète, et que les disciples aient eu déjà depuis quelque temps un commencement de foi à son égard 2.
Dès son entrée dans sa carrière publique Jésus se présente, en effet, comme un homme de Dieu extraordinaire, ayant une autorité, des privilèges, des pouvoirs, qui le placent au-dessus des plus grands prophètes et le rapprochent intimement de Dieu. Le rôle qu'il s'attribue, d'autre part, dans la prédication et l'établissement du royaume messianique, invite à voir dans sa personne le Christ attendu ^. Il ne laisse même pas, dès ces premiers temps de son ministère, de suggérer directement l'idée qu'il est bien le Messie. Aux envoyés de Jean-Baptiste qui lui demandent s'il est celui qui vient, il répond en faisant entendre qu'il l'est en effet ^. La déclaration sur la royauté de Satan qui s'effondre et le royaume de Dion qui s'élève, quand il
' Loisy, Le quatr. Évang., p. G9-70.
= Voir t. I, p. 332-334.
^ Cf. Jésus Messie, p. 94-108.
* Cf. Matth., XI, 3 sq. = Luc, vu, 19 sq.
chasse les démons, tend à donner la même impression ^. Et il en est sans doute ainsi encore de l'appellation de « Fils de l'homme, » par laquelle il aime à se désigner dès les premiers jours ^. Toutes ces déclarations montrent que le Sauveur, non seulement a conscience d'être le Messie au début de sa vie publique, comme l'atteste d'ailleurs l'épisode du baptême ^, mais encore insinue cette idée dans l'esprit de ses disciples par ses discours et par ses œuvres.
Bien plus, au témoignage des Synoptiques, Jean- Baptiste a déjà, sur les bords du Jourdain, l'assurance que Jésus est le Christ promis, et il le fait entrevoir à la foule, en lui déclarant que le Messie attendu est au milieu d'elle *. Le message qu'il envoie plus tard de sa prison au Sauveur ^, ne contredit en rien l'authenticité de ce premier témoignage ^.
Auditeurs de Jean-Baptiste et témoins du Sauveur, disciples assidus surtout, durent donc avoir de bonne heure le pressentiment que Jésus était le Messie. Que ce pressentiment ne soit devenu une conviction que plus tard ^ sur la fin du ministère, en ce qui regarde la foule ; lors du voyage à Césarée, pour ce qui est des apôtres — cela est tout à fait dans l'ordre, étant donné que Jésus, en se présentant comme le Messie, affichait des prétentions bien différentes de ce qu'on attendait. La croyance messianique ne put s'établir fermement dans les disciples qu'après un rude combat entre l'assurance discrète que le I\Iaître donnait de sa mission et le contraste qu'offrait sa conduite avec l'idéal populaire du roi Messie. Mais précisément, si forts étaient les préjugés des disciples, attestés à chaque page des Évangiles,
1 Marc, III, 23-27 = Matth., xii, 28 = Luc, xi, 20.
* Cf. Jésus Messie, p. 110-114.
* Matth., IH, 15. Cf. Les théories de M. Loifii, p. 172-175.
* Marc, I, 7 = Matth., m, 11= Luc, m, 16. ' Ci-dessus, p. 380, note 4.
» Cf. Jésus Messie, p. 138-140; t. i, p. 281.
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que leur conviction ferme à Césarée ne se comprend pas sans une manifestation antérieure, assez prolongée et assez significative pour être devenue, malgré son caractère réservé et malgré l'opiniâtreté des préjugés à combattre, pleinement démonstrative ^.
Or, le témoignage du quatrième Evangile s'accorde exactement avec ces données. Si Jean-Baptiste y reconnaît Jésus pour le Messie dès le baptême, il fait de même dans les premiers Évangiles, et les termes qu'il emploie pour le révéler sont équivalents à ceux dont il se sert dans ces Évangiles antérieurs ^.
Pour sa part, le Sauveur se révèle d'un façon très indirecte et mystérieuse. Il atteste son origine et sa mission divines, il prouve ses affirmations par ses miracles, mais pas une fois il ne déclare expressément sa dignité de Messie. Même quand on l'interroge sur ce point, il se borne à répondre qu'il ne cesse de leur dire ce qu'il est ^ et il en appelle à ses œuvres qui montrent en lui l'Envoyé et le Fils de Dieu. Le titre de « Fils de l'homme » qu'il emploie à diverses reprises semble, comme dans les Synoptiques, choisi tout exprès pour insinuer sa qualité de Christ, sans l'exprimer ouvertement *.
La foi de la foule, sous l'influence des discours et surtout des oeuvres du divin Maître, paraît se former et se développer d'une manière analogue à ce qui se constate dans les Évangiles traditionnels.
C'est après la multiplication des pains qu'elle éclate pour la première fois au grand jour ^. Nous sommes précisément à la fin de la seconde année de ministère. Il est d'ailleurs à remarquer que cette manifestation de foi se produit dans une circonstance très spéciale, à
' Cf. Jésus Messie, p. 449, 459-460.
2 Voir t. I, p. 258 sq.
* Jean, viii, 25; x, 24.
* Cf. ci-dessus, p. 334 sq.
* Jean, vi, 14-15. Voir t. i, p. 43 sq.
la suite d'un miracle extraordinaire. D'autre part, la fuite du Sauveur, se dérobant aux tentatives faites pour le proclamer roi, puis les déclarations si déconcertantes de son discours sur le pain de vie, durent mortifier grandement l'enthousiasme du premier moment et empêcher cette impression si vive de devenir, au sein de la multitude, une croyance durable.
L'incident ne nuit donc en rien à l'opposition qui se manifeste, dans les Synoptiques, entre la conviction messianique des apôtres, près de Césarée, et les opinions divergentes du peuple au sujet de Jésus. Il confirme simplement un fait, qui apparaît d'ailleurs assez clairement dans les premiers Évangiles, savoir que la foule, après quelque révélation ou quelque prodige plus saillant du Sauveur, était toute prête à crier au Messie, sauf à changer aussitôt de sentiment, quand de nouvelles réalités venaient heurter de front ses préjugés.
Dans les entretiens à la fête des Tabernacles, les incertitudes de la multitude touchant la messianité de Jésus sont décrites de la manière la plus précise. Le va-et-vient des impressions, ballottées entre les marques que Jésus donne de sa mission divine et les difficultés que présente ce que l'on sait de son origine humaine, se trouve peint sur le vif ^.
C'est seulement, comme dans les premiers Evangiles, à l'occasion de l'entrée à Jérusalem, que la foi messianique populaire apparaît dans son plein et décisif éclat ; et encore notre évangéliste- la montre-t-il brusquement déconcertée par la parole sur le Fils de l'homme qui doit être élevé en croix, tandis que le Christ attendu ne doit pas mourir 2.
L'accord est donc remarquable entre le quatrième Évangile et les trois premiers au sujet de la manifes-
* Cf. ci-dessus, p. 54 sq., 157-158.
■ Jean, xii, 34.
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tation de Jésus Messie à la foule juive et du développement de la croyance messianique au sein de cette foule. Une concordance aussi exacte, sur un point qui prêtait si facilement à l'idéalisation, ne peut qu'apparaître très significative ^.
Chose étonnante, le quatrième évangéliste, qui s'attache à mettre en relief les préoccupations du peuple et celles des apôtres eux-mêmes, touchant la personne du Messie, ne mentionne nulle part que Jésus déclare ouvertement sa qualité de Christ à ses disciples. A eux, comme à la foule, le Sauveur se contente de la montrer indirectement.
La -foi messianique des disciples ne tranche pas ellemême esentiellement sur celle que leur attribue la tradition antérieure.
A leur première entrevue avec le Maître, ils expriment l'idée qu'ils ont trouvé le Messie annoncé par les prophètes, et leur croyance paraît se référer au témoignage personnel de Jean-Baptiste 2. Nous savons précisément par les Synoptiques que Jean-Baptiste a eu dès le début connaissance de la messianité du Sauveur et qu'il en a fait une certaine révélation à son entourage. Leur foi d'ailleurs paraît être seulement une foi naissante : ni le témoignage de Jean-Baptiste, ni les manifestations premières de Jésus, ne sont un contrepoids suffisant au scandale que doit créer à leurs préjugés messianiques le caractère que, durant de longs mois, le Sauveur va donner à son ministère. Pour s'ex-
' La déclaration plus expresse de Jésus à la Samaritaine, iv, 26, déclaration d'ailleurs amenée d'une façon fort délicate et très habile (cf. ci-dessus, p. 152 sq.), constitue un cas isolé et tout à fait particulier, qui n'ôte rien à la réserve générale dont le Sauveur fait preuve à l'égard de la foule. A Nicodème, m, 13-14, à l'aveugle-né, ix, 35, Jésus parle seulement du Fils de l'homme, non expressément du Messie. Et ce sont également des entretiens privés et extraordinaires.
* Jean, i, 41, 45.
primer d'aussi bonne heure, la croyance des apôtres n'en a pas moins une longue épreuve à subir avant de s'affermir, de s'enraciner et d'aboutir à l'état de conviction solide dont témoigne saint Pierre à Césarée.
A l'issue du discours sur le pain de vie, notre évangéliste mentionne l'exclamation du chef des apôtres : « Nous croyons et nous savons que vous êtes le Saint de Dieu ^. » Mais nous sommes justement à la fin de la seconde année du ministère ; et, si notre épisode ne s'identifie pas au fond avec celui de Césai'ée, rien n'empêche que, quelques jours avant l'incident solennel que rapportent les premiers Évangiles, saint Pierre ait commencé d'exprimer sa foi, comme en témoigne notre document -. 11 est à noter que la formule johannique : « le Saint de Dieu, » est moins directement expressive de la mcssianité de Jésus que celle des Synoptiques.
La première déclaration franche d'une croyance définitive à la mcssianité de Jésus apparaît dans la bouche de Marthe, au terme de la dernière année de la vie publique ^.
Chose non moins digne de remarq^ue, la foi messianique des disciples, dans le quatrième Evangile, se présente sous une forme aussi primitive que dans les trois premiers. Nathanaël voit en Jésus le Messie « roi d'Israël^, » tout comme la foule juive au jour des Rameaux ^. Jude s'étonne que le Sauveur ne parle pas de se manilVstei' au monde *, et sa réflexion rappelle visiblement colle des frères du Seigneur avant la fête des Fabernaclcs ' ou la question des apôtres au moment de l'ascension ^. M. Loisy voudrait même que, dans la
» Jean, vi, 70.
' Cf. ci-dessus, p. 39 sq.
' Jean, xi, 27.
' xii, 13.
« XIV, 22. Cf. ci-dessus, p. 163-164.
' Act., 1, 6. ,. ..
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scène du lavement des pieds, saint Pierre se scandalise à la pensée du Christ humilié par sa mort ^, comme il s'en offusque dans la scène synoptique de Césarée.
Comprend-on pareille conformité à l'histoire, en un tel sujet, de la part d'un pur théologien? Ni la manifestation de Jésus comme Christ, ni la croyance de la foule ou des disciples à sa qualité de Messie, n'ont, dans notre document, un caractère autre que dans la tradition antérieure. Le témoignage johannique s'harmonise avec le témoignage synoptique, en le complétant, et l'on a le droit de voir dans cet accord une garantie véritable d'historicité 2.
Mais si l'évangéliste, qui nous déclare avoir écrit pour donner la foi en Jésus « Christ et Fils de Dieu ^, » et qui, dans sa première Epitre, s'élève avec tant de force contre ceux qui ne reconnaissent pas Jésus pour le Christ *, a cependant si peu accentué la croyance messianique des apôtres et presque complètement voilé la manifestation de Jésus comme Messie, cela ne nous dispose pas à croire qu'il ait obéi à la préoccupation apologétique en attribuant au Sauveur les déclarations que l'on constate au sujet de sa préexistence céleste et de sa divinité ^.
De fait, la manière dont le Christ johannique révèle son origine et sa nature divines à la foule ou à ses dis- «iples, offre des caractères d'authenticité très appréciables.
^ Jean, xiii, 6. Voir t. i. p. 435.
2 Cf. Sanday, Fourth Gosp., p. 138-140. ^ Jean, xx, 31.
* I Jean, 11, 22; iv, 2, 3, 15; v, 1, 5; cf. II Jean, 7, 9. ° Sur la manifestation de l'origine divine de Jésus par Jean- Baptiste, voir t, I, p. 312 sq.
Jusqu'à la guérison du paralytique de Béthesda, à la seconde année pleine de son ministère, Jésus se contente de montrer sa puissance et sa science surnaturelles 1. Dans cette période, si Ton excepte l'entretien privé avec Nicodème, où la déclaration sur le Fils de l'homme qui monte au ciel après en être descendu dut paraître surtout mystérieuse au notable pharisien et lui laisser moins une conviction qu'une impression profonde, on ne trouve d'autre indication sur la divinité de Jésus que l'allusion très générale, et de teneur tout à fait synoptique, rattachée à l'expulsion des vendeurs : « Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic ^. »
Après la guérison du paralytique, le Sauveur sem- ])le reprendre cette dernière parole pour l'accentuer, en faisant entendre que, s'il vient d'opérer ce miracle, au jour du sabbat, c'est en agissant de concert avec Dieu son Père ^. Les Juifs comprennent qu'il se met à l'égal de Dieu, se prétendant son Fils et revendiquant sa puissance : ils en sont affermis dans leur dessein de le perdre "*.
A cette attitude le Christ aurait dû, semble-t-il, répondre en appuyant sur sa déclaration antérieure, en la renforçant dans le sens indiqué par le prologue de l'Évangile et des préoccupations que l'on prête à notre écrivain. Il n'en est rien cependant. Les explications que le Sauveur fournit ensuite roulent uniquement sur la dépendance à l'égard de son Père et la participation qu'il a reçue à ses pouvoirs ^. Or ces nouvelles déclarations paraissent le viser dans son
1 Manifestation de sa science, à NathanaCl, i, 48, à la Samaritaine, IV, 18. Manifestation de sa puissance, à l'occasion des deux miracles de Cana, ii, 1-11 ; iv, 46-54.
» Jean, ii, 16. Voir t. i, p. 357 358.
3 V, 17. Voir t. I, p. 243 sq.; ci-desssus, p. 30, 352.
' V, 19-47. Cf. ci-dessus, p. 352.
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humanité privilégiée de Dieu; rien ne vient souligner' autrement que dans les discours habituels des Synoptiques, ridée qu'il soit « l'égal de Dieu » par les attributs et la nature.
Jusqu'à la fête de la Dédicace, Jésus ne s'expliquera pas davantage sur son rapport spécial avec Dieu et s'attachera à rappeler plus directement le fait de sa céleste origine. Ainsi agit-il dans le discours qui se rattache à la multiplication des pains, et dans ses entretiens à la fête des Tabernacles. Mais cette révélation même de son origine céleste revêt un caractère d'opportunité, un mélange d'ombre et de clai^té, très remarquables. Le Sauveur ne proclame pas de but en blanc, et avec une évidence immédiate, qu'il est le Fils de Dieu descendu du ciel, où il préexistait éternellement auprès du Père.
Dans le discours après la multiplication des pains, il commence par se comparer à la manne que les Israélites regardaient comme un aliment envoyé de Dieu; et c'est après avoir fixé l'attention de ses auditeurs sur cette comparaison que lui-même se déclare le vrai pain de vie, descendu du ciel et envoyé par Dieu au monde i. Ce rapprochement, qui donne à son langage une certaine appai'ence de métaphore ; d'autre part, le caractère nettement allégorique de sa formule : « Je suis le pain de vie ; » enfin, l'emploi du titre impersonnel de « Fils de l'homme, » tout contribue à répandre sur son discours une teinte mystérieuse. Les Juifs en perçoivent bien le vrai sens, puisque à ce qu'il prétend de sa descente du ciel, ils objectent ce qu'ils savent de son origine terrestre ^ : néanmoins, dans son ensemble, la révélation reste fort discrète.
Ce qu'elle offre de clarté est d'ailleurs grandement
1 Jean, vi, 32-40. Cf. ci-dessus, p. 155-156,253-254. » VI, 41-42.
atténué par ce qu'il y a de déconcertant pour l'esprit juif dans cette perspective d'un Messie qui livre sa vie en sacrifice et donne sa chair à manger, son sang à boire, pour le salut du monde. Il semble même que, suivant la méthode du Christ historique ^, il ait fallu un contrepoids au scandale que causent nécessairement ces dernières déclarations aux disciples demeurés fidèles : le souvenir du récent miracle n'y suffisait pas; les allusions plus expresses à son origine céleste fournissent, au contraire, une compensation admirablement appropriée.
A la fête des Tabernacles, le divin Maître procède d'une façon également insinuante et progressive. Il parle d'abord, en termes généraux et mystérieux, de celui qui l'a envoyé, que les Juifs ne connaissent pas, mais que lui-même connaît bien, et vers lequel il retourne 2.
Sur la fin de la fête, il ajoute cette indication que celui qui l'a envoyé est « le Père ^; » mais, quand ses auditeurs, différents sans doute de ceux dont il a été question après le miracle de Béthesda, lui posent cette question : « Où est ton Père ^? » il se contente d'observer qu'ils ne connaissent pas son Père, parce qu'ils ne le connaissent pas lui-même ^. Un peu après, il parle du Père qui l'a envoyé et duquel il tient ce qu'il enseigne dans le monde * : les Juifs no comprennent pas encore que ce Père n'est autre que Dieu '. On lui demande : '( Oui es-tu ^ ? » il se l)orne à répondre
* Ce procédé est très sensible dans Marc, vui, 27-32 = Matth.,
XVI, 13-21 = Luc, IX, 18-22, et dans Marc, ix, 1-12 = Matth.,
XVII, 1-13. Cf. Jésus Messie, p. 194.
* Jean, vu, 16-vni, 15.
» viii, 19''.
« viii, 26.
* viii, 27. Cf. ci-dessus, p. 158. J
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« Ce que je vous dis depuis le commencement ^. » Cependant le Sauveur devient plus expressif : il parle de ce qu'il a « vu auprès du Père 2; » bien plus, il déclare qu'il est « venu d'auprès de Dieu, » « envoyé par Dieu ^. » Enfin, il conclut par ce trait, qui renchérit sur toutes les allusions antérieures et en découvre, quoique obscurément encore, la portée incomparable : « Avant qu'Abraham fût, j'étais "*. »
Jésus ne dira rien de plus aux Juifs sur son origine céleste. Désormais il s'en tiendra, sur ce point, aux formules générales et imprécises qui déclarent sa (( venue en ce monde ^ » et son a envoi par le Père ^. »
Ma,is, en ce qui concerne son rapport personnel avec Dieu, le Sauveur semble, à la fête de la Dédicace, revenir sur la déclaration faite à Béthesda, comme pour la préciser, en disant expressément : « Moi et le Père sommes un ". » Non content de revendiquer Dieu pour Père et de prétendre agir en commun avec lui, il proclame l'unité entre lui-même et le Père. Aussi les Juifs veulent-ils le lapider, non plus seulement parce qu'il s'égale à Dieu, mais parce qu'il se fait directement Dieu, tout en étant homme ^. Le progrès dans sa manifestation est indéniable.
Ce qui ne l'est pas moins, c'est, d'une part, le contraste des explications suivantes du Sauveur avec la tendance qu'on suppose à l'évangéliste, et , d'autre part, leur convenance parfaite avec le procédé habituel du Christ de l'histoii'e.
1 Jecin, VIII, 251). Cf. ci-dessus, p. 307, note 3.
' IX, 39; X, 10; xii, 46, 47.