APRÈS LA GUÉRISON DU PARALYTIQUE
Tous ces détails abondants, précis, minutieux, sont reconnus remarquablement exacts ^ . L'écrivain les fournit cependant do la façon la plus naturelle : la mention des champs de blé et celle duGarizim se présentent sous la forme de simples allusions au cours de l'entretien ; le Garizim n'est même pas appelé par son nom, la femme se contente de le désigner comme « la montagne » qui est là sous les yeux et sur laquelle adorent les Samaritains. Le tableau n'a donc rien d'artificiel, et il accuse une netteté et une sûreté d'information topographique dont on trouve peu d'exemples. L'on peut y voir une preuve assurée que l'auteur n'est pas plus un symboliste idéaliste qu'un romancier vulgaire.
Dans son ensemble et dans ses détails, le cadre historique qui entoure l'entretien avec la Samaritaine offre donc une bonne apparence de réalité. C'est une présomption de valeur pour l'authenticité de l'entretien lui-même 2.
IIL Discours après la guérison du paralytique
Au récit de la guérison du paralytique de Béthesda ^ est annexé un discours ■* qui ne peut aucunement en être regardé comme le commentaire symbolique ^. La
' Voir Uori'^ine du quatr. Évan^., p. 411-413. Renan, Vie. de Jésus, p. 493 : « Un juif de Palestine ayant passé souvent à l'entrée de la vallée de Sichem a pu seul écrire cela. »
- Renan, Vie de Jésus, p. 243, note 1, reconnaît à la plupart des circonstances du récit « un cachet frappant de vérité, » et néanmoins : « Il ne faut pas trop insister, dit-il, sur la réalité historique d'une telle conversation, puisque Jésus ou son interlocutrice auraient seuls pu la raconter. » Et n'était-ce donc pas assez? Si le récit a des garanties d'historicité telles qu'elles s'imposent au critique, il est bien diiïicile de ne pas étendre cette historicité à l'entretien qui fait si intimement corps avec l'épisode.
=> Jean, v, 1-18. Voir t. i, p. 225 sq.
^ Voir t. I, p. 243-245.
théorie de M. Loisy se trouve là complètement en défaut.
Le miracle fournit simplement l'occasion du discours, et il est même remarquable que c'est une circonstance accessoire de l'épisode qui est le point de départ des déclarations du Sauveur : le paralytique a été guéri un jour de sabbat; les Juifs s'en scandalisent ; Jésus en prend occasion pour leur dire qu'il agit en ce jour, et avec cette puissance divine, de concert avec son Père, Le repos du sabbat amène l'idée du travail. De l'œuvre présente de guérison, le Sauveur s'élève aux œuvres bien autrement grandes qu'il réalisera à la fm des temps : ces œuvres, qu'il accomplit en son Père et que son Père accomplit par lui, sont le témoignage que le Père lui rend devant le monde.
Tel est le thème développé par Jésus. La façon dont il est amené par l'épisode miraculeux, et le caractère de réalité qu'il faut reconnaître à cet épisode, créent une véritable garantie d'historicité en faveur du discours,
IV, Discours sur le pain de vie
Le discours sur le pain de vie ^ n'est pas au miracle de la multiplication des pains ^ ce que serait une vérité clairement exprimée par rapport à une histoire symbolique. Il n'y a pas de parallélisme entre les données du récit et les traits du discours ^, D'autre part, le récit a une portée identique à celle des narrations analogues des Synoptiques, et une valeur historique semblable. La relation du discours à l'épisode est de celles qui se conçoivent très simplement au point de vue de l'histoire, pour peu qu'on tienne compte de la méthode
1 Jean, vi, 25-59.
^ Voirt. i,p. 7 sq., 50-51.
d'enseignement habituelle au Sauveur ^. On n'est donc pas autorisé à voir a priori dans les déclarations du Christ une libre composition de l'écrivain.
Le fait que l'entretien, au lieu d'être annexé immédiatement au miracle, s'en trouve séparé, non seulement par un épilogue -, mais encore par l'incident de la traversée du lac ^, lequel ne s'explique aucunement par le symbolisme, mais seulement comme un fait d'histoire, raconté parallèlement dans les premiers Évangiles *, est une raison très grave de penser que le discours est bien emprunté à la réalité.
Une garantie plus immédiate de son authenticité est fournie par la façon très spéciale dont il se trouve déterminé pour le temps et pour le lieu. Il est prononcé le lendemain du miracle, de l'autre côté du lac, auprès de CapharnaiJm, et il se termine dans la synagogue même de cette ville. Ces indications si précises ne semblent pas pouvoir se comprendre en dehors de l'histoire.
En introduisant le discours, en effet, l'évangéliste se contente de dire que la foule trouva Jésus « de l'autre côté de la mer ^ ; » c'est après l'entretien seulement qu'il insère cette notice : « Il dit cela en synagogue à Capharnaùm ^. » Cette mention après coup de la synagogue de Caphamatim, comme lieu du discours, surprend le lecteur, et M. Loisy pense à un manque de suite dans les idées de l'écrivain.
« Le Christ, au début de l'entretien, dit-il, était près de la mor : comment le discours a-t-il pu être prononcé en synagogue? « « L'évangéliste n'a aucun souci de l'incohérence introduite dans son récit par les indications contradictoires qu'il a données '. » C'est qu'il
' Voir t. I, p. 69.
^ Jean, vi, 14-15.
* Voir t. I, p. 43 sq., 49 sq.
^ Jean, vi, 25.
' Loisy, Le quatr. Évang., p. 464.
tenait avant tout à figurer Tinsuccès final du ministère galiléen, en transposant ici réchec que les premiers Évangiles rapportent à la synagogue de Nazareth ^ : sous cette préoccupation, il « n'a visé qu'à une certaine vérité générale de représentation... Les données dont il s'agit ne sont pas, dans sa pensée, rigoureusement historiques -.»
Mais nous avons trouvé impossible que Tévangéliste ait représenté en cet endroit le résultat d'ensemble du ministère galiléen, en transposant l'incident de la synagogue de Nazareth ^. Il serait d'ailleurs si étrange que, voulant rappeler cet incident, il mentionne Capharnaiim, alors que rien ne motivait la localisation du discours en cette ville ^!"Ce n'est donc pas la préoccupation didactique qui pouvait empêcher l'auteur de remarquer l'incohérence introduite dans son récit. Encore moins peut-on mettre cette prétendue contradiction sur le compte de l'inadvertance ^.
Dès lors ne faut-il pas penser que contradiction et incohérence n'existent pas réellement? A suivre le texte sans parti-pris, l'évangéliste ne dit pas que le discours
» Marc, VI, 1-6 = Matth., xiii, 53-57 = Luc, iv, 22. Voir t. i, p. 62.
^ Loisy, Le quatr.Évang., p. 465.
' Cf. t. I, p. 62, note 4, et ci-après, p. 36.
^ Cf. t. I, p. 63. — « Jean, dit M. Loisy, op. cit., p. 465, n'a visé qu'à une certaine vérité générale de représentation, où se concilient sans peine les indications dont une exégèse pesante et littérale essaie vainement de procurer l'accord sur le terrain de l'histoire, dans l'enchaînement des faits particuliers. » Mais l'exégèse de M. Loisy ne concilie que trop aisément les indications censées contradictoires de l'évangéliste : il ne s'agit plus de contradictions apparentes, elles sont déclarées très réelles, et simplement légitimées par l'indifférence de l'écrivain symboliste à l'égard des faits. Cette exégèse n'a rien de pesant, mais peut-être est-elle trop légère. Elle n'est pas littérale, mais peut-ôtre perd-elle trop facilement de vue les textes, se réfugiant dans les hauteurs d'un certain idéalisme qui n'a plus de contact avec la réalité.
» Opinion do H. J. lloltzmann, Evann. Joli., p. 112.
ait été commencé au bord du lac, mais seulement que la foule, venue de la rive orientale, trouva Jésus « de l'autre côté de la mer, » ce qui n'est pas du tout la même chose. On peut supposer que la rencontre a eu lieu dans la ville, près de la synagogue. Le discours n'est pas nécessairement d'une seule venue : il a pu être commencé hors de l'édifice et être terminé à l'intérieur. L'évangéliste se sera contenté de noter après coup que cela se passait dans la synagogue, et son indication pourrait ne convenir qu'à la fin de l'entretien^. On peut aussi parfaitement croire que la synagogue a été le théâtre du discours en son entier. Dès le verset 45, Jésus fait allusion à une parole des prophètes, qui se trouve en effet dans Isaïe ^. Le texte visé n'appartenait-il pas à la lecture que l'on venait de faire à l'assemblée ? Ce qui semblerait l'indiquer, c'est que la section de la Bible hébraïque dont est tiré le texte en question ^ contient justement d'autres sentences où l'on remarque un certain rapport avec les idées que Jésus exprime à travers son discours. Or, cette analogie se constate dès le début, comme si le Sauveur avait amorcé l'entretien à la lecture même des textes prophétiques auxquels il paraît se référer *. Si
1 On pourrait sans peine distinguer dans le discours deux parties, ou deux séries de déclarations, 25-42 et 43-59, se terminant chacune par une remarque sur l'attitude des auditeurs : la deuxième partie a pu être séparée de la première; Jésus, sans doute, y prend occasion des murmures qu'ont fait entendre les Juifs, mais il a pu le faire après coup, après la lecture des prophètes dans la synagogue. B. Weiss, Juh. Évang., p. 227, propose cette coupure différente : 25-29 et 30-58.
2 Is., LIV, 13.
^ Haphtarah, liv, 11-lv, 5, dans nos Bibles hébraïques actuelles, qui ont dû conserver la division traditionnelle pour le service des synagogues.
* Comparer Jean, vi, 45, et Is., liv, 13;lv, 4; Jean, vi, 27, 35, 37, 44, 48 sq., et Is., lv, 1-3 : « Vous tous qui avez soif, venez aux eaux... Venez, achetez et mangez... Pourquoi mettez-vous en balance de l'argent pour ce qui n'est pas du pain, et votre travail
ce rapprochement est fondé, c'est une preuve que le discours a bien été prononcé dans la synagogue. En tout cas, la notice en question ne peut s'attribuer à aucun motif tendancieux qui soit appréciable. L'indifférence même avec laquelle elle est fournie, le peu de souci qu'a l'écrivain de l'harmoniser avec la notice introduisant le discours, engagent positivement à y voir un trait de réalité.
Le discours est suivi d'un épilogue ^, dont le cachet historique ne paraît pas de moins bon oîoi. Scandalisés des déclarations qu'ils viennent d'entendre, un certain nombre de disciples renoncent désormais àsui\Te Jésus. Le Sauveur demande aux Douze s'ils veulent le quitter eux-mêmes. Simon-Pierre, prenant la parole, exprime au nom de tous leur foi en sa qualité de Christ; et Jésus, rappelant l'élection spéciale dont ils ont été l'objet, fait entrevoir que pourtant l'un d'eux doit le trahir.
A en croire M. Loisy, la retraite des disciples et la fidélité des Douze seraient destinées à donner ici encore « une sorte d'aperçu général sur les résultats du ministère galiléen. » « Cet abandon universel et simultané, dit-il, représente d'un seul trait la situation où Jésus se trouve à la fin du ministère galiléen, dans les Synoptiques. » « La foi des Douze est mise en regard de l'incrédulité galiléenne -.. »
D'un autre côté, la question posée aux apôtres et à laquelle Pierre répond serait une « transposition de la scène que la tradition des premiers Évangiles a placée près de Césarée de Philippe ^. » « Vous aussi, voulezvous partir ? » dit Jésus en s'adressant aux Douze :
pour ce qui ne rassasie pas? Écoutez-moi donc, et vous mangerez ce qui est bon, et votre âme se délectera de mets succulents. Prêtez l'oreille et venez à moi; écoutez, et votre âme ç>wra. »
1 Jean, vi, 60-71.
" Loisy, Le qiiatr. Évang., p. 477.
Md., ibid.
c'est « une invitation à manifester la foi qu'ils doivent avoir et qu'ils ont tous, sauf Judas. C'est la question des Synoptiques : Et vous que dites-vous de moi ^? transposée et adaptée au cadre johannique. L'opinion du peuple, dont Jésus s'informe d'abord, d'après le récit de la Synopse ^, est établie ici par les faits précédemment racontés •''. >» « Simon-Pierre répond pour tous, comme dans les Synoptiques *. » Le Saint de Dieu auquel il déclare qu'ils ont foi est « le Messie, mais le Messie au sens du quatrième Evangile, le Christ sanctifié par l'esprit divin, par le Verbe incarné en lui ^. »
« Comme Jean a rapporté à la première rencontre de Simon avec Jésus l'attribution du nom de Pierre, il n'a pas retenu la félicitation directe et personnelle qui est donnée dans Matthieu au prince des apôtres ; mais il en garde l'idée, car la réflexion du Sauveur : Ne vous ai- je pas choisis douze? rappelle implicitement que l'élection des apôtres n'est pas un fruit do leurs mérites et que ceux qui sont dignes de cette vocation tiennent du Père la foi qu'ils ont au Fils ^. » « Enfin c'est la trahison qui représente la perspective de la passion, et c'est Judas qui, par un échange qui en dit long sur la méthode de l'auteur, reçoit l'épithète de démon attril)uée à Simon-Pierre dans les deux premiers Évangiles. » Ainsi, «la tradition et même les textes synoptiques sont à l'arrièrc-plan du quatrième Évangile, comme un thème à interpréter, à idéaliser '', » '
Quoi qu'en pense le critique, le résultat du minis-
' Marc, VIII, 29 = Matth., xvi, 15 = Luc, ix, 20.
^ Marc, vin, 27 Matth., xvi, i;{ - Luc, ix, 18.
^ « NotaininenL par vi, 14, où/e piophèle peut être en rapport ivcc Marc, viii, 28. » (Note de M. Loisy.)
* Loisy, Le qualr. Évang., p. 478.
' Id., ibid., p. 479. Cf. J. Réville, Le quatr. Évang., p. i89 : « Pierre s'élève bien au-dessus de l'idt'^o messianique même spiriluaiisôc... Il adiiùre à toute la tliéologie du qnaliième évangéliste. >
« Id., ibid.
Md., ihid., p. 'i80. Cf. J. Réville, Le quatr. Évang., p. 189.
tère galiléen n'apparaît pas plus figuré dans l'épilogue du discours que dans celui du miracle. Le trait même qui est allégué en faveur de l'hypothèse semble y contredire. On nous parle d'un « départ en masse des Galiléens ^, » auquel ferait contraste la fidélité des Douze. Or, on ne voit pas dans les Synoptiques, qu'à la fin du ministère de Jésus en Galilée, se soit produit une défection universelle des disciples galiléens, les seuls apôtres demeurant fidèles. On y trouve bien plutôt une manifestation croissante d'enthousiasme qui aboutit à la réception triomphale de Jérusalem, à laquelle prend part, à côté des Douze, une foule nombreuse venue de Galilée. L'abandon du Christ synoptique n'a lieu qu'après son ministère suprême dans la capitale.
Le quatrième évangéliste relate lui-même ces derniers événements hiérosolymitains. Est-il vraisemblable que, dès son chapitre vi, il ait voulu figurer un résultat que la tradition rattachait à des faits bien postérieurs, et que lui-même ne racontera qu'à partir du chapitre xviii ? D'ailleurs, à prendre l'histoire synoptique des derniers jours, les apôtres, aussi bien que les autres disciples, abandonnent leur Maître : comment notre auteur aurait-il songé à opposer la fidélité des Douze à la défaillance en masse de leurs compatriotes ?
Le contraste supposé existe si peu dans les textes que M. Loisy finit par tourner son hypothèse dans une autre direction. Si l'évangéliste, dit-il, « parle des Douze, c'est pour faire droit à une tradition dont il ne pouvait s'écarter, et parce que les Douze figurent pour lui la société des croyants ^. »
L'opposition, cette fois, ne serait donc pas précisément entre les disciples et les apôtres, mais entre la
* Loisy, Le quatr. Écang., p. 477.
" Id., ihid., p. 478.
DISCOURS Stm LE PAlN DE VIE 37
masse des Galiléens qui ont abandonné Jésus après l'avoir suivi, et les fidèles de l'Eglise chrétienne qui demeurent fermement attachés au Christ. Ce contraste se tient fort bien; mais est-il dans la pensée de l'évangéliste? Celui-ci vise, d'une façon très formelle, les apôtres ; il rappelle même expressément leur élection au nombre de« douze »; ailleurs il parle de leur mission ^, il les oppose à ceux qui recevront la foi par leur intermédiaire 2; comment voir figuré en leur personne l'ensemble des chrétiens ? N'est-il pas évident que, si l'auteur avait voulu mettre la foi de l'Église en contraste avec la défaillance des disciples historiques du Sauveur, il l'aurait représentée ici, non dans le groupe des Douze, mais dans un personnage supplémentaire et idéal, tel que le disciple bien-aimé, qu'on nous dit justement le type du croyant parfait?
Tout semble donc garantir que nous avons affaire à un épisode bien réel : un certain nombre de disciples ont abandonné le divin Maître, à la suite de son discours sur le pain de vie. Mais, si l'évangéliste ne combine |)as artificiellement les traits de son tableau, on ne voit plus dans quel intérêt il aurait transposé en cet endroit la scène de Césarée. Au fait, la réalité de cette transposition n'est rien moins qu'établie.
Que l'on compare le compte rendu do notre auteur avec celui de ses devanciers : ni ses omissions, ni ses particularités propres no peuvent avoir été inspirées l)ar la préoccupation didactique. Un théologien symboliste se serait bien gardé de faire dire à Pierre, en s'adressant au Christ : « le Saint de Dieu, » et non, comni" dans saint Matthieu : « le Fils du Dieu vivant ^. » La formule choisie semble insister sur l'humanité du Christ sanctifiée par Dieu : ce peut être, et c'est sans doute,
Jean, xiii, ir>-20; xv, IC; wii, 18.
.Mal th., \vi, 10.
\\h. IIIST., 1. M.
une expression messianique ^; elle est pourtant moins expressive que celle de « Fils de Dieu, » employée par le premier évangéliste. De fait, notre auteur préfère cette dernière formule, partout où il parle en son nom propre, par exemple dans la conclusion de son Evangile et dans ses Epîtres -.
Aurait-il omis la réflexion si expressive du Sauveur touchant la révélation du Père céleste, qui est nécessaire pour connaître son Fils? M. Loisy insinue que l'idée en est rappelée par la parole sur l'élection des Douze. Cette insinuation montre tout le parti pris de l'exégète. La parole : « Ne vous ai-je pas choisis douze ?» a nettement pour but de faire ressortir la défection de Judas : elle porte l'attention, non sur le fait que les apôtres ont été élus gratuitement, sans mérite de leur part, mais sur ce fait qu'ils ont été appelés au nombre de douze; elle n'a aucun rapport avec la sentence où la foi de Simon est attribuée à la révélation du Père.
Enfin, notre auteur aurait-il détaché de cet épisode, pour la transporter au début de l'Évangile ^, la collation du nom de Pierre qui venait si bien à cet endroit, en omettant complètement, la promesse d'indéfectibilité faite par le Christ à l'Église fondée sur son apôtre ^? Inutile de remarquer que le rapprochement spécieux entre l'épithète de démon que reçoit Judas et celle de Satan, attribuée à Pierre dans les Synoptiques, n'a pas la signification que l'on suppose : Pierre est appelé tentateur, parce qu'il semble vouloir détourner le Christ de sa mission de souffrances ; Judas est désigné comme un diable, parce qu'il doit trahir son Maître.
Il n'y a donc, dans notre épisode, aucun trait qui
1 Cf. Marc, i, 24, 34 = Luc, iv, 34, 41. Cf. H. J. Holtzmann, Evang. Joh., p. 115.
^ Jean, xx, 31 ; I Jean, iv, 15; v, 1, 5, 6.
* Matth., XVI, 17-iy.
fasse supposer une transposition de Tincident de Césarée. Au contraire, la nature de ses détails, comparés aux détails du récit synoptique, nous assure que le quatrième évangéliste n'a pas exploité dans une vue théologique ni apologétique la narration de ses devanciers.
Est-ce à dire que notre auteur entende rapporter un incident absolument distinct de celui que relatent les premiers évangélistes ? C'est la pensée qui vient d'abord à l'esprit. L'épisode de Gésarée, d'après saint Matthieu et saint Marc, se passe après la seconde multiplication des pains, dans un voyage que le Sauveur entreprend vers la capitale des Etats de Philippe. Si l'incident johannique a lieu aussitôt après le discours sur le pain de vie à Capharnaum, il ne peut qu'être diiïérent. Il faudrait, dans ce cas, admettre que saint Pierre, en deux cii'constances rapprochées, néanmoins distinctes, a proclamé, au nom des Douze, sa foi en Jésus-Christ ^. Plus solennelle et plus décisive apparaît la profession de foi que l'apportent les Synoptiques : elle aurait été précédée, et comme préparée par celle, moins explicite, que relate saint Jean. En s'attachant de préférence à l'incident omis par ses devanciers, le quatrième évangéliste ferait preuve d'information indépendante.
Cependant, il est assez probable qu'une certaine identité (existe entre les deux scènes synoptique et' johannique. De part et d'autre, la confession de Pierre a })our théâtre la région voisine du lac et suit de près la multiplication des pains. Est-ce que le quatrième évangéliste n'aurait pas groupé, et rattaché immédiatement au discours prononcé à Capharnaum, des traits empruntés à plusieurs épisodes distincts, et en particulier à l'incident qui S(.' produisit peu après aux envii'ons de Césarée?
» Cf. Westcott, St John, p. 111.
On pourrait tout d'abord supposer que la question de Jésus : « Vous aussi, voulez-vous partir? » et la première partie de la réponse de Pierre : « Seigneur, à qui irions-nous? Vous avez des paroles de vie éternelle, » ont suivi immédiatement le discours sur le pain de vie. Dans ce cas, l'on conçoit fort bien que la suite de la réponse : « Et nous croyons et nous savons que tu es le Saint de Dieu,» avec la réflexion finale du Sauveur, puisse appartenir à l'incident de Césarée, et que l'union de ces derniers traits aux détails antérieurs soit simplement logique. Elle aurait été amenée par l'analogie des circonstances : à Capharnaiim, Jésus demande aux Douze s'ils ont aussi l'intention de le quitter, Pierre prend la parole et répond de leur fidélité; à Césarée, le Maître les provoque à dire ce qu'ils pensent à son sujet, et Pierre se fait encore l'interprète de leur commune foi. L'évangéliste était parfaitement en droit de réunir ces divers traits.
Mais l'on peut aussi admettre que la question de Jésus et la réponse de son apôtre n'ont pas été unies au discours sur le pain de vie aussi étroitement qu'on le dirait à première vue. L'évangéliste rattache la question du Sauveur au fait qu'à ce moment les disciples galiléens cessèrent de le suivre. Or cette constatation put se faire tout particulièrement à l'occasion du voyage à Césarée ^. Alors le Maître aura demandé aux siens s'ils allaient à leur tour faire défection, et Pierre aura protesté de leur fidélité. Une nouvelle question : « Qui dit-on que je suis?» et :« Que dites-vous de moi vousmêmes? » aura amené, un peu après, le chef des apôtres à exprimer leur foi commune, comme il apparaît dans la suite du texte johunnique et dans le compte rendu synoptique.
Dans celte hypothèse, l'on n'a ])as du peine à s'expliquer le parallélisme que présentent nos documents
' Jean, vi, 66 : il est dit des disciples qu'ils « revinrent en arrière, » à7rf,)>0rjv d- -x ônlijoi.
en cet endroit. De part et d'autre, Pierre se fait l'interprète de la foi des Douze à la messianité de Jésus; de part et d'autre, le Sauveur évoque la perspective de sa passion prochaine. N'y a-t-il pas aussi un lien entre les considérations que fait, aussitôt après, le Christ synoptique sur la nécessité de le suivre dans le chemin du renoncement et do la croix ^, et le refus rnanifesté par les disciples galiléens, dans le quatrième Evangile, de marcher plus longtemps à la suite du Sauveur, refus qui a dû être motivé, non seulement par les paroles où il a été question de sa chair à donner en nourriture, mais aussi par l'annonce de la mort qu'il doit subir à cette fin -? De la même scène, beaucoup plus incidentée que ne le font supposer nos comptes rendus, la tradition des premiers évangélistes et le quatrième évangéliste lui-même auront fait valoir, selon leur point de vue, quelques traits, à la fois variés et ressemblants.
Quoi qu'il en soit, il demeure constant que l'écrivain johannique n'a pas exploité ici ses devanciers en vue de l'enseignement théologiquo ni de l'apologie. On peut, au contraire, trouver à son récit de bonnes apparences d'information parallèle et autorisée ^.
Mais s'il est vrai que notre épilogue appartient à riiistoire, il tend bien, avec les récits antérieurs de la multiplication des pains et de la marche sur les eaux, à couvrir de son autorité le discours qu'il contribue à encadrer. En particulier, le relief donné à la défection de nombreux disciples paraît inexplicable dans l'hypothèse d'une fiction, apologétique ou dogmatique, et
' Marc, VIII, 34 sq. = Mattli., xvi, 24 sq. = Luc, ix, 23 sq. Cf. Jean, xii, 25-26.
- Westcott, St John, p. 109.
* Renan, Vie de Jésus, p. 313, note 1, est d'avis que l'anecdote « ne saurait être dénuée de réalité historique. » « Les traits précis, fournis par les versets GO sq., 68, 70-71, ont, dit-il, p. 49'.), un caractère original. «
confirme directement Tauthenticité des déclarations du Christ qui la provoquent.