CHAPITRE
La Question de méthode
Dans l’exposé pur et simple du système spirite il nous a paru logique d’énumérer : 1® les faits qui lui servent de base; 2® les théories explicatives qui en ont été données ; 3® la doctrine qui repose à la fois sur les phénomènes et sur leur interprétation.
C’est cette doctrine qui, à proprement parler, constitue tout le spiritisme. Elle en est, en quelque sorte, la synthèse inséparable de ses éléments. L’ensemble des témoignages spirites forme une révélation que l’on nous présente comme supérieure à toutes les révélations, et, notamment, à la révélation chrétienne.
C’est la thèse de tous les écrivains spirites que « leurs croyances menacent d’envahir le monde, en proclamant par cela même la puissance, car
une idée sans fondement et dénuée de logique ne saurait devenir universelle : si donc le spiritisme s’implante partout, s’il se recrute surtout dans les classes éclairées, ainsi que chacun le reconnaît, c’est qu’il a ün fond de vérité » (1).
(( Toutefois ce serait se faire une bien fausse idée du spiritisme que de croire qu’il puise sa force dans la pratique des manifestations matérielles, et qu’ainsi, en entravant ces manifestations on peut le ruiner dans sa base. Sa force est dans sa philosophie, dans happel qu’il fait à la raison, au bon sens » (2).
C’est également la thèse de tous les écrivains spirites que leur doctrine, eût-elle été élaborée par des hommes, indépendamment de toute manifestation extra-terrestre, reste la vraie doctrine, celle qui répond aux besoins de la raison et de la conscience modernes.
Faisons pour le moment abstraction complète des origines du spiritisme ; laissons de côté les faits sur lesquels il repose, admettons que ses théories n’aient germé que dans quelques cerveaux humains, les principes du progrès continu et universel, de la transmigration des âmes et du salut final de tous les hommes qu’il affirme, n’en sont pas moins des
(1) Allan Kardec, toc. cit., p. 454.
vérités définitives, absolues, seules rationnelles et seules morales.
Autrement dit, les spirites ne font pas appel seulement à l’autorité extérieure de témoignages, pour eux indiscutables. Ils pourraient se contenter de nous dire : Voilà les affirmations autorisées des âmes plus instruites que nous, pour lesquelles une foule de mystères ont été éclaircis, il faut les croire sur parole ; les esprits désincarnés sont mieux placés que nous pour discerner la vérité, et pour autant que cette vérité nous heurte, il faut l’admettre ; il faut plier notre raison.
Dans ce cas, la marche à suivre pour étudier la valeur religieuse du spiritisme serait celle-ci :
Examiner d'abord les faits à la lumière de toutes les interprétations qui en ont été fournies ; écarter ceux qui peuvent échapper à l’explication spirite, retenir ceux qui nécessitent l’intervention des esprits (s’il s’en trouve), rechercher à quelle catégorie appartiennent les esprits qui se manifestent en discutant leur identité, et s’incliner devant le témoignage incontestablement autorisé des bons esprits.
Mais puisque les spirites en appellent à la conscience, à la raison et au bon sens, pour juger de l’ensemble de leur morale et de leur métaphysique, la méthode est toute différente : C’est sur l’ensemble même de la dogmatique spirite que
doivent porter en premier lieu les opérations de notre jugement.
Que valent cette métaphysique et cette morale ? C’est la première question qui se pose. Que valentelles intrinsèquement, d’où qu’elles Viennent, quelle que soit l’autorité de leurs prophètes ?
Sans augurer de la réponse à cette première question, on se demandera ensuite si l’ensemble de la doctrine quelle qu’en soit la valeur, est bien rigoureusement déduit, logiquement établi. On nous a dit : « Les morts parlent, et voilà ce qu’ils affirment. » Est-il bien sûr qu’ils aient affirmé tout cela et qu’ils n’aient pas dit autre chose ? Si nous avons adopté l’ensemble des théories spirites, qui nous dit que d’autres révélations négligées par Allan Kardec ou ses disciples, ou qui leur sont inconnues, n’eussent pas modifié notre jugement? Dans le cas contraire, qui nous dit que d’autres révélations ne nous l’eussent pas fait accepter?
Cette question en introduit deux autres : La contradiction et l’identité des esprits : quels sont réellement les morts qui parlent?
Nous nous demanderons ensuite : est-ce bien l’esprit des morts qui parle, et les phénomènes étudiés ne sont-ils pas susceptibles d’autres interprétations ?
A ce point du problème, la question de fait se posera de nouveau. Que la métaphysique et la morale spirites soient à rejeter ou à conserver, qu’elles
soient logiques ou contradictoires, que les esprits parlent ou qu’il faille attribuer leurs manifestations à d’autres causes, existe-t-il des faits réels, authentiques, solidement établis, et ces faits, indépendamment de toute théorie qui les explique, n’ont-ils pas eux-mêmes une valeur religieuse?
Cette méthode régressive nous est tracée par les philosophes spirites eux-mêmes lorsqu’ils font de leurs conclusions un système intangible pour lequel ils réclament le contrôle de la raison, avant même de réclamer le contrôle des témoignages et des faits sur lesquels il s’appuie.