‹ La valeur religieuse du spiritismeChapitre 9 sur 40 · II. — LA DOCTRINE · texte numérisé non relu

II. — LA DOCTRINE

En 1889, un congrès spirite ou spiritualiste (1) réuni à Paris, affirma à l’unanimité des cinq cents membres qui le composaient, les deux principes suivants qui ressortent, à leurs yeux, de tous les phénomènes étudiés :

1« Persistance du Moi conscient après la mort ;

2“ Rapports entre les vivants et les morts.

Si les morts se manifestent à nous, ils nous parlent ; et s’ils nous parlent, ils peuvent nous instruire. Une âme qui sait ce qui se passe au-delà de la tombe peut nous éclairer sur le problème de notre destinée. Et le spiritisme n’est plus seulement un ensemble de phénomènes et de théories qui en expliquent le mécanisme; il est aussi, il est surtout un ensemble de révélations qui constituent une véritable religion avec sa dogmatique et sa morale.

Les morts parlent ; que disent-ils ?

Il est facile de trouver l’exposé complet de la doctrine spirite. La bibliothèque de l’école est extrêmement riche. Elle comprend d’abord plus de

(1) Les spirites emploient volontiers pour désigner l’ensemble de leurs doctrines le mot spiritualisme, qui n’est qu’une mauvaise traduction de l’anglais, traduction illégitime, attendu que le mot de spiritisme existait déjà en français.

quarante volumes in-8“ de la Reaue spirite, fondée en 1858 par Allan Kardec (1), qui fut, on le sait, le grand pontife du système. Mais il existe un ouvrage qui est, en quelque sorte, la Bible des spirites; c’est le Livre des Esprits d’Allan Kardec. Son auteur l’attribue tout entier aux esprits supérieurs, l’écrivain n’ayant eu qu’à mettre en ordi’e leurs enseignements, et à distribuer méthodiquement les matières.

C’est une entreprise périlleuse que de vouloir résumer en peu de lignes le contenu de cet ouvrage, quelle qu’en soit la concision. M. le pasteur Lenoir a tenté l’entreprise dans une thèse soutenue devant la faculté de théologie de Montauban en 1888, et son travail a considérablement déblayé le terrain.

a) Les causes premières

Les premiers chapitres du Livre des Esprits traitent des Causes premières : Dieu, les Éléments généraux de l’univers, la Création, le Principe vital.

(1) Allan Kardec pseudonyme de M. Rivail (1803-1869) de Lyon, publiciste, chef d’institution ou avocat (P. Janet en fait un ancien vendeur de contre-marques), sa biographie est assez peu connue. On sait en tous cas qu'il a fixé la doctrine spirite dans ses ouvrages : Le Licre des Esprits (1857), Le Licre des Médiums^ L’Ecanyile selon le Spirliisnie (1864), etc., etc.

Dieu est l’intelligence suprême, cause première de toutes choses. Il est éternel, immuable, immatériel, unique, tout puissant, souverainement bon et juste.

La matière est le lien qui enchaîne l’esprit. L’esprit est le principe intelligent de l’univers. Dieu est distinct et au-dessus de la matière et de l’esprit. L’espace est inttni et rempli d’une matière qui échappe à nos sens et à nos instruments.

L’univers a été créé par Dieu. Allan Kardec affirme la pluralité des races humaines ainsi que la pluralité des mondes habités.

Il faut ajouter à ces principes relativement clairs une foule de considérations sur le principe vital qui sedinstinguedu universel, considérations

et distinctions que, même à l’aide du résumé de M. Lenoir, nous ne parvenons pas à saisir.

Le spiritisme ne donne pas une définition de la vie ; quant à la mort, c’est le retour du principe vital à la masse, et la décomposition de la matière en nouveaux éléments.

« Il n’est pas possible, dit M. Lenoir, de conserver dans un résumé la forme et l’allure qui sont particulières aux enseignements du Livre des Esprits.

« L’auteur pose aux invisibles une question et ceux-ci lui répondent tantôt avec le ton paternel que l’on prend pour de jeunes enfants, tantôt avec

celui que peuvent avoir des amis qui s’entretiennent familièrement (1). »

b) IjQ monde des Esprits

Le deuxième livre est consacré au monde des esprits.

Les esprits sont les êtres intelligents de la création, qui peuplent l’univers en dehors du monde matériel. Ils sont créés par Dieu et n’auront point de fin. Ils ne possèdent pas le don d’ubiquité, mais ils rayonnent et peuvent se transporter d’un endroit à l’autre avec la rapidité de l’éclair. (Allan Kardec n’aborde pas la question de la réalité de l’espace). Ils sont revêtus du périsprit dont nous avons déjà parlé.

Il existe entre eux une hiérarchie établie d’après le degré d’avancement. Il y a corrélation entre la densité du fluide qui les enveloppe et ce degré d’élévation. Les plus nobles sont enveloppés du fluide le plus éthéré. Aussi les purs esprits qui sont au sommet de l’échelle et qui paraissent être arrivés au bout de leurs épreuves n’exercent-ih aucune influence sur la matière. Au dessous d’eux se rangent de haut en bas :

Les esprits supérieurs.

(1) Lenoir, Etude sur spiritisme. Thèse de Montauban, 188S, p. 59.

Les esprits sages.

Les esprits bienveillants.

Les esprits savants

qui forment la catégorie des bons esprits.

Les esprits frappeurs et perturbateurs.

Les esprits neutres.

Les esprits faux savants.

Les esprits légers ou lutins ou esprits farceurs avec qui nous avons déjà fait connaissance.

Les esprits grossiers, impurs, menteurs qu’on pourrait considérer comme de véritables démons, qui forment la catégorie des esprits imparfaits.

Les qualificatifs qui désignent chacune de ces dix classes rendent, par leur clarté, tout développement superflu.

Mais cette hiérarchie n’implique point que les uns soient bons et les autres mauvais par nature. Dieu les a tous créés également ignorants et sans expérience. Tous peuvent et doivent progresser. « Tous deviendront parfaits » (1), seulement ils y arriveront par étape et plus ou moins vite. Aucun esprit ne peut dégénérer. « Il peut rester stationnaire, mais il ne rétrograde pas. » (2).

C’est là, en somme, le principe essentiel du spiritisme, le principe du progrès continu, en quelque

(1) Allan Kardec, Le Licre des Esprits, 36' édition, p. 50.

(2) Idem, p. 51.

sorte fatal, et c’est pour accomplir, on pourrait presque dire pour subir ce progi’ès, que les esprits s’incarnent.

« Dieu leur impose l’incarnation dans le but de les faü'e arriver à la perfection : pour les uns, c’est une expiation; pour les autres, c’est une mission. » (1).

Un esprit incarné constitue une âme qui s’allie pour former un homme, au corps matériel par l’intermédiaire d un troisième principe, le périsprit.

Après l’incarnation, vient la désincarnation, c’est-à-dire la mort, dans laquelle le périsprit se retire graduellement, avec d’autant plus de lenteur, et par conséquent de souffrance, que l’âme a été plus charnelle ici-bas. Cette désincarnation est accompagnée du trouble spirite, péi'iode qui varie entre plusieurs heures et plusieurs années, et dans laquelle l’esprit ne se rend pas bien compte de son état, ne sait pas toujours qu’il est mort et renaît peu à peu à la vie spirituelle.

Après la désincarnation vient la réincarnation, et ainsi de suite, à travers une pluralité d’existences qui, finalement, doivent aboutir au sommet de la hiérarchie spirite.

La pluralité des existences de l’âme est le deuxième grand principe du spiritisme et le corol-

(1) Allan Kartlec, loo. p. 57.

laire même du progrès continu proclamé plus haut.

Ces diverses existences doivent se dérouler un peu partout sur les différents mondes qui peuplent l’infini. Les âmes se transportent d’un monde à l’autre ; elles peuvent même s’incarner plusieurs fois de suite sur le même globe. Par conséquent, notre existence actuelle a été précédée et sera suivie d’autres vies dont le mode sera réglé par le degré de perfectionnement de notre esprit.

Au dire des spirites, une vie antérieure explique seule le développement rapide de l’enfant, ainsi que certaines aptitudes spéciales.

Entre les diverses étapes de leurs migrations, les esprits planent dans l’espace où Dieu lui-même les dirige vers le monde où elles doivent s’incarner à nouveau. Et dans cet état, qu’on nomme Verraticité (de errare, errer), elles forment, suivant leur degré d’élévation, les catégories du monde des esprits. Ceux-ci se groupent suivant leurs affinités et peuvent se reposer sur certains mondes où la vie organique n’apparaît pas.

c) Lois morales

A côté de sa dogmatique, le spiritisme a sa morale en dix articles comme le Décalogue. Sous la plume d’Allan Kardec ou sous l’inspiration des

esprits qui le guident, cette morale n’est autre que celle de Jésus lui-rnême qui a enseigné les véritables lois. Mais, formulées par le Christ, ces lois n’étaient pas intelligibles pour tout le monde. La morale spirite est, d’ailleurs, une morale naturelle, car « les lois divines sont inscrites dans le livre de la nature et l’homme a pu les connaître quand il a voulu les chercher (1). »

Les dix articles de la loi divine roulent sur l’adoration, le travail, la reproduction, la conservation, la destruction, la société, le progrès, l’égalité, la liberté, l’amour (justice et charité).

Nous aurons plus loin l’occasion d’étudier la valeur religieuse de la morale spirite.

d) Espérances et consolations

Toute loi suppose une sanction, sans quoi elle est caduque.

De tout ce qui précède, il ressort clairement que dans le système spirite il ne saurait être question de peines éternelles ni d’anéantissement final. Puisque le progrès est fatal, puisqu’une âme ne peut pas dégénérer, pour aussi longue que soit son évolution, elle aboutira infailliblement au but, qui est la perfection.

1) Allan Kardec, lor. cit., p. S68.

Aussi Allan Kardec rejette-t-il l’enfer et les peines éternelles comme incompatibles avec la justice et la bonté de Dieu. Il n’y a pour lui d’autres souffrances que celles qui peuvent être provoquées par les conséquences mêmes de nos mauvaises actions. Le repentir ne nous mérite pas le pardon, mais nous aide simplement à nous améliorer.

L’enfer est un état momentané de l’esprit qui a des remords ou qui est abandonné par les autres esprits, en raison de ses fautes. Le pardon de Dieu comporte simplement la perspective d’existences nouvelles où chacun trouvera l’occasion d’expier ses fautes.

Si les esprits parlent quelquefois de peines éternelles, c’est que, imbus de leurs idées d’ici-bas, ils se croient réellement dans l’impossibilité de jamais sortir de leur état, et, dans cette erreur même, se trouve l’aiguillon qui leur fera comprendre leur méchanceté ; c’est alors, mais alors seulement, que s’ouvrira pour eux la perspective d’un rétablissement final.

Ce rétablissement final résume toute la théorie spirite des espérances et des consolations futures, qui reposent exclusivement sur l’expiation personnelle et la réparation par nous-mêmes de nos fautes passées.

Et l’ouvrage d’Allan Kardec se ferme avant sa

conclusion, sur une parole de saint Louis qui promet de longs siècles de ténèbres et de déceptions à ceux qui ferment les yeux à la lumière, aux jouisseurs et aux égoïstes qui ne trouveront personne pour les aider à porter le fardeau de leurs misères. (Il s’agit bien entendu de saint Louis désincarné.)

C’est la péroraison bien amenée de tout un livre. Et nous sommes tentés, nous aussi, de chercher la péroraison de ce chapitre aride et sec comme une analyse, et une analyse sépulcrale, macabre, où s’étale tout le patois de Canaan des spirites : fluides, incarnations, désincarnations et réincarnations. Mais la Bible des révélations d’outretombe a inspiré des voix plus éloquentes que celles d’un S*-Louis devenu l’esprit familier d’un club de tables tournantes. Le spiritisme a son orateur qui est, certes, un orateur puissant, M. Léon Denis, dont la parole, plus encore et mieux que sa plume, a vulgarisé la doctrine spirite en lui prêtant quelques airs de grandeur. Incapable nous-môme de conclure, écoutons-le :

Progrès infini ; justice éternelle ; sanction morale. L’âme libre de ses actes et responsable crée elle-même son avenir. Suivant son état moral, les fluides grossiers ou subtils qui composent son périsprit, et qu’elle a attirés à elle par ses habitudes et ses tendances, ces fluides soumis à la loi universelle d’attraction et de pesanteur, l'entrainent vers les globes inférieurs, vers les mondes de douleur où elle souffre.

expie, rachète le passé, ou bien la portent vers les sphères heureuses où la matière a moins d’empire, où régnent l’harmonie, la félicité. L’âme, dans sa vie supérieure et parfaite, collabore avec Dieu, forme les mondes, dirige leurs évolutions, veille aux progrès des humanités, à l’accomplissement des lois éternelles (1). »

Telles sont les données du problème, les matériaux et l’édifice. Il reste maintenant à se demander quelle est la valeur religieuse de cet ensemble de faits et de théories qui prétend apporter au monde l’idéal nécessaire, régler sa marche en avant, et améliorer les sociétés en piétinant les ruines des religions agonisantes.

(1) Léon Denis. Pourquoi la de? Brochure. Tours, Barbot-Borruer.

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