CHAPITRE II
La Valeur religieuse de la doctrine spirite
Quels sont les caractères qui permettent d’apprécierdâ valeur religieuse d’une doctrine ?
Saint Paul écrivait un jour à son disciple Timothée : « Toute écriture est inspirée de Dieu, et utile pour enseigner, pour convaincre, pour corriger, pour instruire dans la justice» (1). Il écrivait également aux Romains : « Tout ce qui,a été écrit
(1) IL Tim. III. 16
d’avance l’a été pour notre instruction, afin que, par la persévérance, et par la consolation que donnent les écritures, nous possédions l’espérance» (1).
De ces deux textes ressortent trois caractères de la révélation divine : elle est utile, pour nous instruire (enseigner, convaincre) ; elle est morale (pour nous corriger, nous instruire dans la justice et la persévérance) ; elle est consolante (pour nous donner l’espérance).
Instructive, morale, consolante, ce sont là, évidemment, trois caractères que doit présenter toute révélation utile. Les spirites revendiquent ces trois caractères pour leur doctrine, et ils affirment qu’elle les possède au suprême degré. « Mon passage ici-bas n’aura pas été stérile, dit Léon Denis, si j’ai contribué à apaiser une seule douleur, à éclairer une seule intelligence en quête du vrai, à réconforter une âme chancelante » (2). Ailleurs, le même auteur assure que « tout cela constitue un ensemble de ressources morales que l’homme ne saurait méconnaître » (3) et que « l’humanité se relèvera grande et forte le jour où cette doctrine, source infinie de consolation, sera comprise et acceptée. Ce jour là, la haine et l’envie s’étein-
(1) Rom. XV. 4.
(2) Léon Denis. Après la mort, huitième mille, p. 7.
(3) Léon Denis, Pourquoi la oie f
dront au cœur des petits ; le puissant, sachant qu’il a été faible, sachant que sa richesse ne lui est prêtée que temporairement, deviendra plus secourable, plus doux pour ses frères malheureux.... La terre, débarrassée des fléaux qui la dévorent, poursuivant son ascension morale, s’élèvera d’un degré dans l’échelle des mondes (1) ».
La parole des esprits, dans la pensée de ses adeptes, est incontestablement la révélation suprême, la plus capable d’instruire, de moraliser et de consoler l’humanité déçue, trompée par un christianisme devenu impuissant. C’est là le thème admirablement développé par l’orateur de l’école, M. Léon Denis.
Puisque, armés de la raison, nous sommes juges, il est permis de se demander en premier lieu : La révélation spirite est-elle réellement instructive ?
§ l«r. — LA DOCTRINE SPIRITE EST-ELLE INSTRUCTIVE ?
a) Les causes premières
Une parole n’est instructive qu’autant qu’elle nous apprend quelque chose de nouveau.
Ouvrez le Livre des Esprits, et vous n’y trouverez rien, absolument rien de nouveau, rien qui
(1) Léon Denis. Pourquoi la vie?
VOUS apprenne quoi que ce soit, rien qui vous éclaire sur les grands problèmes de métaphysique qui vous troublent. En revanche, vous y trouverez des formules d’agnosticisme en abondance.
Prenez, par exemple, le Livre P' : Les Causes premières.
« Qu’est-ce que l’infini ? — Ce qui n’a ni commencement ni fin : l’inconnu ; tout ce qui est inconnu est infini. »
L’esprit de M. de la Palisse n’est peut-être pas étranger à cette révélation.
« Pourrait-on dire que Dieu c’est l’infini ? — Définition incomplète. Pauvreté de la langue des hommes qui est insuffisante pour définir les choses qui sont au-dessus de leur intelligence. »
« Voulez-vous essayer de sonder la nature de Dieu ? — Croyez-moi, répond l’esprit, ne cherchez pas à pénétrer ce qui est impénétrable. »
« Est-il donné à l’homme de connaître le principe des choses ? — Non. Dieu ne permet pas que tout soit révélé à l’homme ici-bas. »
« La matière est-elle de toute éternité ? — Dieu seul le sait. »
Voici cependant quelque chose de plus précis : La matière est formée d’un seul élément primitif. L’espace est infini. Il est absurde de croire à l’influence des comètes. Mais ce n’est pas nouveau
Voulez-VOUS savoir quelle est la cause de la mort? — « L’épuisement des organes (1). » On s’en doutait.
Et l’ouvrage se poursuit sur le même ton. Dès que l’on touche aux grandes questions de métaphysique, la formule est invariablement banale, et bien inférieure à la pensée du moindre philosophe.
h) Le problème du mal
On prétend quelquefois que le spiritisme nous explique les origines du mal. Nous savons au moins poui’quoi nous souffrons sur la terre ; c’est que nous expions les fautes d’une existence antérieure, notre monde est un pénitencier. Soit ; mais le problème n’est pas résolu, il est simplement reculé. A l’origine, lorsque l’esprit se décide pour le mal plutôt que pour le bien, à qui la faute ? — « Aux influences mauvaises auxquelles il cède en vertu de sa libre volonté. C’est la grande figure de la chute de l’homme et du péché originel : les uns ont cédé à la tentation, les autres ont résisté. » (Où sont ceux qui ont résisté?)
« Pourquoi Dieu a-t-il permis que les esprits pussent suivre la voie du mal ? — Comment osezvous demander à Dieu compte de ses desseins ?
(1) Allan Kardec, loc.'rit., pp. 1 à 8.
Pensez-vous pouvoir pénétrer ses desseins ? Pourtant nous pouvons dire ceci : La sagesse de Dieu est dans la liberté qu’il laisse à chacun de choisir ; car chacun a le mérite de ses oeuvres » (1).
On reproche quelquefois à la Bible de ne pas trancher le problème du mal en faisant obéir le premier homme aux sollicitations de Satan. C’est vrai : le récit biblique de la chute nous explique simplement l’origine du mal dans l’économie actuelle, et n’a pas la prétention de remonter plus haut. Mais le spiritisme se heurte au même écueil ; tout en voulant rechercher la cause primordiale, il s’arrête aux causes secondes. Le « Satan » de la Bible, et les « Influences mauvaises des esprits imparfaits », c’est tout comme; sur ce point nous ne sommes pas éclairés.
e) Ijb, vie à venir.
Il est un chapitre dans lequel on s’attend naturellement à trouver des indications précises et claires ; c’est celui qui traite des « peines et jouissances futures ». Si jamais vous faites tourner une table, demandez à l’esprit qui se manifestera : « Etes-vous heureux? » Il vous répondra : « Oui, ou Non». Essajmz alors de sonder le mystère;
(1) Allan Kardec. Lor. cit. p. 52.
interrogez-le sur la nature de son bonheur ou de ses souffrances, et vous recueillerez infailliblement cette réponse, sous une forme ou sous une autre : « Les hommes ne peuvent pas comprendre la langue des esprits ».
Pas un mot dans l’ouvrage en question ne vient éclairer sur ce point notre curiosité si légitime.Les esprits n’ont pas l’air d’en savoir plus long que nous, et il leur arrive quelquefois d’employer nos images courantes : le ciel, l’enfer, la félicité suprême : « Votre langage, dit l’un d’eux, est trop incomplet pour exprimer ce qui est en dehors de vous ; alors il a fallu des comparaisons et ce sont ces images et ces figures que vous avez prises pour la réalité ; mais à mesure que l’homme s’éclaire, sa pensée comprend les choses que son langage ne peut rendre (1). »
Parfois l’esprit se sert de la terminologie chrétienne :
« La mort n’inspire au juste aucune crainte, parce qu’avec la foi il a la certitude de l’avenir; \'espérance lui fait attendre une vie meilleure, et la charité dont il a pratiqué la loi lui donne l’assurance qu’il ne rencontrera dans le monde où il va entrer, aucun être dont il ait à redouter le regard (2). »
(1) Allan Kardec, loc,cit.y p, 417.
{2) Idem,y p. 405.
Ici l’auteur a dû s’apercevoir de la misérable pauvreté de ses révélations, car il interpelle l’esprit en ces termes :
« Certaines personnes ne trouveront-elles pas ces conseils pour être heureux sur la terre un peu banals ; n’y verront-elles pas ce qu’elles appellent des lieux communs, des vérités rebattues et ne diront-elles pas qu’en définitive, le secret pour être heureux, c’est de savoir supporter son malheur ? » La réponse vaut qu’on la cite : « Il y en a qui diront cela et il y en a beaucoup ; mais il en est d’eux comme de certains malades à qui le médecin prescrit la diète ; ils voudraient être guéris sans remèdes, en continuant àse donner des indigestions (1). »
N’était-ce pas le même esprit qui prétendait tout à l’heure que matériels et bornés, nous étions incapables de comprendre l’élévation de son langage ?
Est-il nécessaire d’insister ? On a beau fouiller dans l’ouvrage d’Allan Kardec, lire page après page, on ne trouve rien de nouveau. Ses principes métaphysiques n’ont aucune originalité. Sa théorie de la réincarnation, de la transmigration des âmes, mais c’est l’idée d’Origène.
D’après ce docteur de l’Eglise, l’inégalité des créatures humaines n’est que l’effet de leur propre mérite, parce que toutes les âmes ont été créées simples, libres, na’ives et inno-
(1) Allan Kerdec, lor. cit,, p. 405.
centes par leur ignorance même, et toutes, par là aussi, absolument égales. Le plus grand nombre tomba dans le péché, et, à proportion de leurs fautes, elles furent renfermées dans des corps plus ou moins grossiers, créés exprès pour leur servir de prison. De là, les traitements divers de la famille humaine. Mais, quelque grave que soit la chute, elle n’entraîne jamais le retour de l’esprit coupable à l’état de brute ; elle l’oblige seulement à recommencer de nouvelles existences, soit ici-bas, soit dans d’autres mondes, jusqu’à ce que, fatigué de souffrir, il se soumette à la loi du progrès et s’améliore. Tous les esprits sont sujets à passer du bien au mal et du mal au bien. Les peines décernées par le Dieu Bon ne sont que médicinales, et les démons euæ-mè~ mes cesseront un jour d'ètre les ennem is du bien et Vobjet des rigueurs de VEternel (1).
D’après Léon Denis, les juifs croyaient à la réincarnation. Les Sadducéens reprochaient aux Orientaux la croyance aux vies renaissantes de l’âme. Les Esseniens et les Thérapeutes professaient la même doctrine.
(!) Le corps spirituel.
Le périsprit n’est autre chose que le corps spirituel dont parle saint Paul dans I Corinthiens xv, Tertulien, saint Grégoire, Cyrille d’Alexandrie, saint Ambroise altirment que l’âme possède un
(1) Histoire de VEglise^ par l’abbé Bérault-Bercastel. Cité par Léon Denis : Christianisme et spiritisme^ 378.
corps plus subtil que le corps terrestre. Inutile de recourir aux textes ;'ce n’est pas nous qui l’affirmons, c’est Léon Denis lui-même, le vulgarisateur du spiritisme qui cite l’opinion des Pères à ce sujet. C’est lui-même, c’est le docteur Gibier qui nous prouveront que le spiritisme est vieux comme le monde et que ses principes fondamentaux pavent les grands chemins des philosophies et des religions antiques. Tous se réclament de cette haute antiquité (1).
Le spiritisme ne nous apprend rien de nos origines, il ne précise pas notre destinée, il n’introduit aucune idée originale au milieu des spéculations métaphysiques que nous connaissions déjà. Au point de vue de l’instruction sa valeur religieuse est nulle.