II. — LE SPIRITISME EST IL MORAL
C’est à propos de règles morales que les mots de lieux communs et de vérités rebattues se sont glissés sous la plume d’Allan Kardec lui-même, et l’on a vu à ce sujet, la réponse d’un esprit. Les pages qui traitent de morale sont incontestablement les plus banales et les plus superficielles de son
(1) Cf. Léon Denis : Cluustianisnie et Spiritisme^ note 9.
livre. Elles prêchent une bonne petite morale sans idéal ; ou du moins elles placent devant nos yeux un idéal que les spirites ne sont pas pressés d’atteindre : « Il faut que chaque chose vienne en son temps. La vérité (il s’agit de la vérité morale) est comme la lumière : il faut s’y habituer peu à peu, autrement elle éblouit » (1). Pour nous habituera cette lumière nous avons devant nous l’Eternité.
L’homme trouve dans la loi naturelle la règle de sa conduite et un guide sùr : « Quand vous mangez trop cela vous fait mal. Eh bien, c’est Dieu qui vous donne la mesure de ce qu’il vous faut. Quand vous la dépassez vous êtes punis. Il en est de même de tout. La loi naturelle trace à l’homme la limite de ses besoins; quand il la dépasse il est puni par la souffrance. Si l’homme écoutait en toutes choses, cette voix qui lui dit « assez », il éviterait la plupart des maux dont il accuse la nature » (2).
Mais à quoi bon relever un à un les textes de la révélation spirite ? De ces textes se dégagent des principes généraux qui ont été résumés :
Réincarnation des âmes. Progrès continuel et Universalité du salut.
(1) Allan Kardec, p. 269.
(2) Idem, p. 271.
a J Le dogme de la Réincarnation est-il moral ?
Dites à une mère que son enfant qu’elle a perdu s’incarne ailleurs pour recommencer une nouvelle existence, et que bientôt, sur une autre terre, peutêtre sur celle-ci, dans la famille du voisin, qui sait ? cet enfant va renaître, revivre, aimer et être aimé, et vous révolterez le sens moral de cette mère.
La succession des existences, paraît-il, établit entre les esprits des liens qui remontent à des vies antérieures ; de là des sympathies qui ne s’expliquent pas. Dites à une jeune épouse que l’honnête homme qui fréquente son foyer est peut-être son mari d’autrefois, et vous la ferez bondir d’indignation.
Hélène Smith, le médium de M. Flournoy, était l’âme de Marie-Antoinette expiant ses fautes dans le corps d’une demoiselle de magasin, et Léopold, son esprit familier, n’était autre que Cagliostro, le célèbre thaumaturge qui, après avoir poursuivi la reine de ses assiduités, n’abandonnait pas sa proie et la poursuivait encore pour la protéger, tandis que Louis XVI brillait par son absence.
La fameuse comédie des Surprises du Divorce n’est rien auprès des surprises de la réincarnation que l’on eût tout aussi bien pu mettre en vaudeville, et nous tomberions dans la pornographie la
plus éhontée, si nous voulions tirer les conséquences logiques de ce principe. Et qu’on ne nous accuse pas de plaisanter en exagérant l’étrangeté des situations. Si les ouvrages sérieux ne poussent pas cette logique jusqu’au bout, dans les séances particulières on s’en charge quelquefois, et il serait facile, au prix de quelques exemples hardis, de faire toucher du doigt l’immoralité du système de réincarnation.
Le grand mot qui explique tout d’après les spirites, c’est « l’expiation ». La demoiselle de magasin expie les péchés de la reine, l’esclave ceux du despote. L.e père qui a pu être brutal reparaîtra sous la forme d’un enfant malheureux. C’est la loi du talion, alors? œil pour œil, dent pour dent! Et cette morale ose se dire plus complète que celle de Jésus ?
Et d’ailleurs, que signifie l’expiation spirite ? On n’expie que les fautes que l’on connaît ; or, dans ces réincarnations successives, l’âme perd complètement le souvenir du passé. Alors, nous souffrons sans savoir pourquoi ?
L’explorateur qui endure la soif dans le désert, expierait-il, par hasard, l’ivrognerie d’une existence antérieure? Pourquoi pas? Mais s’il n’en sait rien, à quoi bon ? En quoi sa souffrance estelle réparatrice? Les idiots, assure-t-on, sont des esprits en punition. Est-ce qu’ils le savent? Puisje me repentir d’une faute que je ne connais pas ? Et
si la souffrance n’amène pas mon repentir, à quoi bon me la représenter comme une expiation ?
N’est-ce pas un non sens ?
Il est vrai que l’âme, avant sa réincarnation, a connu le but expiatoire de sa nouvelle existence. Elle a su ce qu’elle venait faire dans notre monde de douleurs, mais elle l’a oublié. Supposons un condamné auquel vous enleviez, par l’hypnotisme, le souvenir de sa faute dès l’instant où il rentre dans sa prison; il se révoltera, à juste titre, et au lieu de l’amender, vous sèmerez dans son cœur le germe de toutes les rancunes. C’est de la morale au rebours.
On nous dit pour nous fermer la bouche, et c’est . un argument intellectualiste plutôt que moral, que la réincarnation explique seule certaines prédispositions natives, les idées innées, les aptitudes spéciales, et que, par conséquent, il faut l’accepter. Si Mozart a été un musicien précoce, c’est qu’il l’était avant de venir ici-bas, et si Pascal a découvert tout seul les premiers livres de la géométrie, c'était une réminiscence de ses vies antérieures. Alors, logiquement, un homme qui possède la bosse des langues et qui jouit d’une facilité merveilleuse pour s’assimiler tour à tour l’anglais, l’allemand, le français, l’italien, a dû être autrefois anglais, allemand, français et italien. S’il est vrai, comme on le prétend, que les Russes possèdent au plus haut degré cette aptitude, la Russie serait-elle
le rendez-vous posthume de ces diverses nationalités ?
La réincarnation n’explique rien, et elle se heurte à l’hérédité et à l’atavisme, qui nous expliquent beaucoup de choses, et qui ont l’avantage d’être des faits scientifiques, contrôlés, observés, étudiés. Cette doctrine n’a même pas l’excuse d’une explication psychologique. Quant à sa portée morale, elle provoque des objections insurmontables à nos yeux.
Mais ce n’est encore que le petit côté de la question.
b J Le dogme du progrès perpétuel est-il moral?
Le principe du progrès perpétuel a le don de séduire, à l’heure qu’il est, une foule d’excellents esprits, c’est un fait. Le mot progrès contient en lui-même quelque chose de magique ; qu’il couronne en lettres de feu la devanture d’un magagasin de nouveautés, qu’il retentisse à la tribune du Parlement, ou que dans le silence du sanctuaire il tombe solennellement de la bouche du prédicateur, il ne manque jamais son effet. C’est un mot à réclame. Notre époque grisée par l’avancement considérable des sciences et de l’industrie, s’est intitulée le siècle du Progrès, et comme la science est, elle aussi, un mot magique, fascinateur, . on
s’est habitué à confondre ces deux mots dans une sorte de respect superstitieux, et bientôt les mots eux-mêmes ont été personnifiés, divinisés. On a marié le dieu Progrès à la déesse Science, et c’est de ce mariage qu’est née notre mentalité d’hommes du XIX® et du xx® siècle. O puissance magique des mots !
Pour autant que nous essayions d’échapper aujourd’hui à ce prestige, nous sommes toujours tentés de confondre le progrès moral des hommes, avec le progrès scientifique et matériel dont nous sommes les témoins émerveillés, et c’est là le secret du succès obtenu dans tous les domaines par le principe du progrès continuel, dont les spirites ont habilement tiré un remarquable parti.
Ils ne sont pas les seuls à admettre ce progrès sans entrave. Les théologiens leur ont emboîté le pas, ou si l’on préfère, ils ont emboîté le pas aux théologiens. Le principe spirite est aujourd’hui commun à une foule de chrétiens.
Pour les spirites, cela s’explique : A leur yeux le perfectionnement moral marche de pair avec la connaissance de la vérité. C’est par ignorance que l’esprit a péché, c’est l’instruction qui le relèvera. Dans tout l’exposé de la philosophie d’Allan Kardec, il règne une confusion entre le bien et la vérité, mais chez les chrétiens, cette confusion est inadmissible. Nous savons tous que les époques de prospérité matérielle d’un pays — et il y a une
corrélation étroite entre les progrès de la science et la prospérité matérielle d’un pays — ne sont pas nécessairement des époques de moralité. L’église primitive était très pauvre en fait de connaissances humaines, et cependant elle fut une église de saints. Nous savons tous qu’un même individu, peut au point de vue moral faire des progrès à reculons, s’enfoncer dans le mal. Inutile de multiplier les objections : Chez les chrétiens le progrès continu est plutôt une tendance irréfléchie qu’un système établi.
Mais tendance chez les uns ou doctrine chez les autres, ce principe procède d’une méconnaissance complète de la liberté de l’homme. Le bien ne saurait dériver du mal. Même en supprimant comme les spirites toute idée de punition, le mal, une fois introduit dans le monde, a été naturellement une cause qui a produit des effets. Or les effets du mal, ne pouvant être que le mal, il n’a pu résulter de la première faute de l’homme qu’une suite ininterrompue de fautes nouvelles dont chacune est à la fois un effet et une cause. Prétendre qu’il peut en être autrement, ce serait prétendre qu’un fait quelconque peut se produire fortuitement et sans entraîner une suite fatale de conséquences. Le seul progrès qui puisse être continu c’est celui du mal.
Mais l’homme est libre, dira-t-on ; de sa propre initiative — ou avec l’aide de Dieu, peu importe
— lÜ(i
pour le moment — il peut échapper à l’enchaînement des causes et des effets. Un acte de sa volonté peut interrompre cet enchaînement fatal. Sans doute, mais il est libre pour le mal, comme pour le bien. Il est libre d’interrompre, mais aussi de ne pas interrompre la chaîne. Il peut insérer dans l’addition un nouveau chiffre qui en modifie le total. Oui, mille fois oui, s’il le veut; mais il est libre, il sera toujours libre, de ne pas vouloir, sans quoi sa liberté n’est qu’illusoire, sans quoi sa liberté est déterminée elle aussi ; et une liberté déterminée, fût-ce par un principe supérieur, par Dieu lui-même est, une contradiction dans les termes.
Le progrès continuel est un progrès fatal, et tout ce qui est fatal est incompatible avec la liberté de l’homme.
cj Le Dogme du salut universel est-il moral?
Le même raisonnement s’applique au principe du salut universel. Mais ici la question se complique et il faut distinguer.
A côté de l’idée du progrès fatal qui s’impose plus ou moins aux esprits de notre temps, ce qui a fait le succès de ce principe, c’est qu’il supprime les peines éternelles, système moyen-âgeux et barbare, qui, assure-t-on, contredit la justice et la
bonté de Dieu. Dans les milieux théologiques on fait tous les jours une foule d’objections aux peines éternelles. Au nom de la raison, du bon sens, de la justice, de la bonté de Dieu ; au nom de Jésus- Christ qui a dit que Dieu ne veut point la mort du pécheur mais sa conversion et sa vie ; au nom de la Bible toute entière pour laquelle le terme philosophique d’éternité n’exprimerait pas l’idée qu’on lui prête d’un temps infini, les peines éternelles sont battues en brèche à peu près dans tous les camps.
Écoutons M. Trial :
« Cette doctrine n’est pas sévère, elle est cruelle; elle froisse, elle glace le cœur ; elle supprime le sentiment, c’est-à-dire la chaleur, l’élan, la vie ; elle plane sur les hommes comme une inexorable fatalité ; elle les terrifie ; elle ne pénètre pas, elle ne s’insinue pas dans les âmes pour les réveiller, les émouvoir et les régénérer. Aussi estelle aujourd’hui passablement tombée en désuétude, surtout en ce qui touche aux tourments éternels de l’enfer (1). »
'Ce n’est point ici le lieu de discuter cette opinion.
Mais autre chose est de rejeter les peines
(1) Trial. Sermons^ deuxième série. La cte, don de Dieu. M. Trial repousse, d’ailleurs, le salut universel.
éternelles, et de croire au rétablissement final de tous les hommes. Entre ces deux dogmes, il y a place pour deux doctrines qui, l’une et l’autre échappent aux critiques sous lesquelles s’écroule le vieux dogme orthodoxe.
L’une d’elles, le conditionalisme, prend à la lettre le mot mort employé dans les évangiles, et refuse toute vie éternelle aux pêcheurs endurcis. C’est la théorie de l’anéantissement final et graduel, dont le texte central est la parole même de saint Paul : « Le salaire du péché, c’est la mort, mais le don de Dieu c’est la vie éternelle en Jésus- Christ » (1). Le conditionalisme est à l’abri des accusations de cruauté que l’on adresse aux peines éternelles, et ne tombe pas dans l’immoralité du salut fatal, en quelque sorte forcé que prêchent les esprits.
Une seconde doctrine, tout en conservant l’idée de punition éternelle, admet la possibilité d’un retour en grâce après la mort : « Il se peut, dit M. Babut, que la miséricorde de Dieu envers les hommes ne s’exerce pas uniquement sur cette terre et, en particulier, que l’Evangile soit annoncé ailleurs à ceux qui n’ont pas eu l’occasion de l’entendre ici-bas (Jean xv. 22 — I Pierre iii. 19 — I Pierre iv. 6 » (2), et cette théorie qui paraît être
(1) Rom. VI. 23.
(2) Babut, Cours de reliffion chrétienne^ 6* section, ch. 2.
admise par la grande généralité des chrétiens, sauvegarde suffisamment la justice et la bonté du Dieu de Jésus-Christ.
Il n’est donc pas nécessaire pour celui qui veut à tout prix éviter le dogme barbare et cruel de l’orthodoxie catholique (1) ou réformée, de se réfugier dans les bras du spiritisme qui ne paraît pas soupçonner l’existence de doctrines intermédiaires et atténuées.
Mais revenons à l’universalisme, au salut définitif de tous les hommes, au rétablissement final.
Ici, dit encore M. Trial, qui cependant rejette les peines éternelles, « la justice est mise de côté, l’amour seul subsiste, mais un amour sans point d’appui et sans direction, un amour sans intensité et sans puissance. Ainsi, la conscience avec ses saintes rudesses est réduite au silence ; les hommes ne reçoivent plus aucun de ces coups douloureux qui les obligent à se replier sur eux-mêmes, à s’étudier, à se connaître et à se convertir (2). »
Origène, l’apôtre même de la transmigration des âmes, redoute les conséquences morales de l’universalisme (3), et M. de Félice s’écrie : « Homme imprudent, que fais-tu? Où sera la sanc-
(1) En réalité, chez les catholiques, le dogme des peines éternelles est atténué par celui du Purgatoire.
(2) Trial, loc. cit.
(3) Cf. Pierre Bosc. CUnieer salis me en matière de salut^ thèse de Montai!ban, 1908, p. 71.
tion de la loi morale ? Où sera le frein du vice et la terreur du crime ? Ne vois-tu pas que les choses visibles l’emportent déjà tellement dans nos affections naturelles sur les choses invisibles, et les choses présentes sur les choses futures, que si tu éteins encore par tes sophismes la crainte salutaire du jugement de Dieu, il ne restera plus rien que des passions ardentes, insatiables, s’entre-heurtant avec acharnement et bouleversant toute la terre ? Pour ne vouloir plus de l’enfer dans la vie à venir, tu nous feras un enfer de celle-ci, avec cette immense différence que les bons y seront opprimés par les méchants. On juge d’une doctrine par ses effets comme on connaît un arbre par son fruit. Examine donc la tienne sur cette règle et tu n’attendras pas à demain pour la démentir (1). » Il est inutile, avec des spirites, d’insister sur l’appréciation des chrétiens, même les plus éminents. Leur opinion pèse peu à côté de celles des esprits, et du point de vue où ils se placent, cela se comprend. Inutile également de citer les paroles de la Bible par lesquelles on peut réfuter l’Universalisme. Ces paroles, qu’il leur arrive quelquefois de prendre au pied de la lettre quand elles paraissent appuyer leurs vues (2), n’ont plus aucune valeur à
(1) De Félice, Acertissement auæ églises réformées de France contre VUniversalisme, cité par Pierre Bosc, loc., c/L/p. 72.
(2) Ex. : La nouvelle naissance, qui selon les spirites désignerait la l'éincarnation.
leurs yeux lorsqu’elles les contrecarrent. Le seul argument qui soit de mise avec eux, c’est l’argument philosophique du libre arbitre.
Eh bien ! il y a contradiction entre la liberté de l’homme et le salut fatal, comme il y a contradiction entre cette même liberté et le progrès nécessaire. D’un côté comme de l’autre, il y a détermination. Dieu nous sauve par force, comme il nous entraînait par force sur le chemin de la vérité, du bien et de la vertu ; et d’ailleurs, l’un est la conséquence de l’autre. Et pour autant qu’on recule l’échéance du salut, pour autant qu’on accumule entre cette échéance et la vie actuelle des éternités d’expiation et de souffrance, le terme est fatal. Tout à l’heure nous étions déterminés par la perfection même de Dieu ; maintenant nous le sommes par son amour. La question est la même : « La conscience et l’expérience morale, dit encore M. Babut, attestent d’une part que le pécheur ne peut être contraint de retourner à Dieu ; d’autre part, que celui qui ne se rapproche pas de Dieu s’éloigne de Lui. Plus la conversion est différée, plus elle devient difficile et invraisemblable. Par conséquent, l’âme qui résiste à la grâce de Dieu tend à un état d’endurcissement complet et définitif ; or, où le péché est éternel, le salut est éternellement impossible (1). »
(1) Babut, loc. clt.
— lia —
La conscience morale ne peut pas admettre une doctrine qui sape par sa base le postulat indispensable de toute morale : la liberté.
b) Ijq péché et la conversion dans la doctrine spirite
La dernière citation de M. Babut renferme deux mots qui, à eux tout seuls, vont nous faire toucher du doigt l’insuffisance de la doctrine spirite. Ce sont les mots péché et conversion.
Pour nous, chrétiens, ces deux mots correspondent à des réalités morales et psychologiques. Les spirites ignorent ces réalités. Pour nous, le péché est un état permanent de révolte contre Dieu. C’est « une maladie spirituelle qui ronge l’individu et la race, l’homme et l’humanité. Il est apparu un jour chez un premier homme par suite d’un premier abus de la liberté. L’habitude l’a fixé dans l’organisme, l’hérédité l’a transmis d’une génération à une autre; la solidarité l’a propagé parmi les membres d’une même génération. Maintenant, il couvre la terre entière, tous les hommes sont pécheurs ; il n’y a pas de saint, il n’y a pas de juste, non, pas même un seul » (1).
Et ce n’est pas seulement parce que la Bible le dit, que le chrétien se déclare pécheur, c’est parce
(1) Trial, lor. rit
que lui-même l’éprouve. Il sent qu’il n’est pas dans l’ordre et qu’il ne peut pas y rentrer ; c’est un fait d’expérience. C’est un état qui lui arrache des larmes. Si nous fléchissons le genou devant Dieu, ce n’est pas seulement pour l’adorer ou le prier d’é^ carter de nous les épreuves, c’est aussi, c’est surtout pour pousser vers lui le cri de douleur du péager de la parabole : « O Dieu, sois apaisé envers moi qui suis pécheur! »
A ce cri de l’âme angoissée, que répond la philosophie d’Allan Kardec? Rien, absolument rien, le péché n’existe pas pour elle.
Pour nous, la conversion est un fait ; qu’elle soit brusque ou graduelle, un changement se produit chez le chrétien, une volte-face qui change l’orientation de la vie; à un moment donné, il signe une déclaration de guerre au péché. Admettons, si vous voulez, que ce changement ne se traduise pas par un épanouissement complet et immédiat de bonnes oeuvres; il n’en existe pas moins une transformation de la mentalité, des goûts, des préoccupations habituelles. Les esprits qui, dit-on, peuvent lire nos pensées, doivent évidemment s’être rendu compte de cette transformation. Que disent-ils ?
Rien, absolument rien. La conversion n’existe pas pour eux.
Mais admettons, en dépit de nos expériences, que le péché, loin d’être une réalité morale et psycho-
logique, ne soit qu’une préoccupation maladive ; admettons à l’encontre de nos idées les plus chères, que la conversion ne soit qu’une illusion mj^stique; cette préoccupation, cette illusion existent ; toute la prédication de l’Evangile repose sur elles. Il y a des centaines d’ouvrages dans toutes les langues qui traitent du péché et de la conversion, des milliers de sermons, des milliers de brochures.
Les esprits n’en disent rien, absolument rien, la prédication de l’Evangile n’existe pas pour eux.
S’il faut nous débarrasser à tout jamais de ces étranges illusions, qu’ils le disent, eux qui prétendent posséder le mot de tous les problèmes. On ne combat pas une erreur en faisant autour d’elle la conspiration du silence. Si l’Evangile n’a jamais enseigné qu’il faille se convertir pour être sauvé, si la Bible n’a jamais voulu dire que le péché soit un désordre radical, si sur ce point notre exégèse est absurde et qu’il faille la modifier, c’est à eux qu’il convient de nous avertir, eux qui prétendent que nous ne comprenons pas toujours la parole du Christ.
Ils ne savent donc pas que pour nous le Christ est autre chose qu’un maître, un docteur, un modèle, un voyant; ils ignorent donc que pour nous le Christ est un Sauveur et un Sauveur toujours présent et toujours agissant autour de nous, à nos côtés, en nous ; ils ignorent donc qu’à nos yeux l’Evangile n’est pas seulement une morale.
mais une force qui nous pousse à l’action ; ils ne savent donc pas que si nous ne comptions pas sur Jésus pour nous aider, nous ne ferions plus rien, écrasés par le sentiment de notre impuissance? Mais si tout cela n’est pas vrai, qui donc nous le dira, qui donc pourra redresser ces erreurs formidables ?
Le spiritisme nous laisse toutes nos illusions ; est-ce admissible? D’un bout à l’autre du Livre des Esprits, pas un mot de péché, pas un mot de conversion ; pas un mot non plus qui nous laisse supposer que ces réalités se cachent sous d’autres noms. Non seulement le spiritisme les ignore, mais il ne parait pas soupçonner que ce soient là nos préoccupations majeures. Ignorerait-il, par hasard, qu’il existe au monde des chrétiens évangéliques ? On le croirait, en vérité.
Sa morale n’est décidément qu’un rellet bien pâle, un diminutif bien terre à terre de la morale chrétienne. Une morale qui ne dit rien du péché, rien de la conversion, qui confond le bien avec la connaissance, le mal avec l’ignorance, et qui, dans son système de rétribution, ne tient pas compte de la liberté humaine, n’est qu’une morale vulgaire dont l’idéal ne dépasse pas celui des conventions humaines.
La doctrine spirite n’a d’autre valeur morale que celle qu’elle emprunte aux lieux communs de
toutes les religions, de toutes les philosophies et de toutes les sociétés policées.