I. — LA PORTÉE GÉNÉRALE DES FAITS
Il nous reste une question à résoudre : Si les théories spirites n’ont pas la portée religieuse que leur attribuent leurs adeptes, en est-il de même des faits ? Que les morts parlent pour nous être utiles, ou qu’ils parlent pour ne rien dire ; qu’ils parlent en réalité, ou qu’ils ne parlent pas, l’ensemble, non plus des paroles, mais des actes qu’on leur attribue et qu'on peut attribuera d’autres causes,cet ensemble de phénomènes dégagé de toute interprétation
mystique, subliminale ou psychique, n’a-t-il pas une valeur religieuse réelle ?
Et tout d’abord, des phénomènes matériels peuvent-ils avoir une portée religieuse ? Incontestablement. La dogmatique chrétienne repose sur des faits ; la foi s’appuie sur des événements historiques.
a) L’Immortalité de l’âme (1)
Parmi les objets de la foi, il faut ranger en première ligne l’immortalité de l’âme.
Il est incontestable que les phénomènes spirites, partout où ils sont admis, sont considérés comme une preuve de l’immortalité de l’âme, et la foule est immense des hommes qui réclament,pour croire, une preuve formelle et d’ordre scientifique. Dans notre siècle de préoccupations matérielles et grossières cette foule ne fait que s’accroitre ; on veut des faits ; on ne croit plus qu’à ce qu’on peut voir et toucher. Les prédicateurs de l’Evangile peuvent monter en chaire pour développer la parole de Jésus : « Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru » (parole susceptible d’ailleurs d’interpréta-
(1) Immortalité de Tâme, résurrection de l’organisme, survivance de l’être, peu importe la formule qui signifie simplement ici : survivance à la mort sous une forme ou sous une autre. Nous ne prétendons pas discuter le titre de cet alinéa qui n’implique chez nous aucun dualisme métaphysique.
tions différentes) (1), ils perdent leur temps, leur peine et leur éloquence. Nos contemporains ont depuis longtemps renoncé au bonheur de croire sans avoir vu.
Eh bien ! le spiritisme répond, dans une certaine mesure, aux exigences de cette mentalité positiviste : des matérialistes peut-être, des incrédules à coup sûr, ont cru à l’immortalité de l’âme le jour où ils ont admis les faits spirites ; et depuis ce moment, beaucoup, c’est incontestable, vivent d’une autre vie ; la croyance en l’immortalité de l’âme produit toujours son effet moral lorsqu’elle s’introduit dans les intelligences en attendant de s’insinuer dans les cœurs.
A ce point de vue, le spiritisme peut arrêter sur la pente de l’athéisme matérialiste une foule d’esprits qui tous les jours abandonnent le catholicisme pour vivre dans l’incrédulité.
Mais, dira-t-on peut-être, la preuve scientifique de la manifestation des esprits n’est pas établie. Si, comme il semble ressortir de tous les travaux contemporains, les phénomènes spirites sont susceptibles d’autres interprétations, l’immortalité de l’âme est encore un objet de foi et non pas un objet de science. Le matérialiste qui a vu
(1) Jean xx,29. Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru, signifie simplement, à notre humble avis : Heureux ceux qui n’ont pas vu euæ-mêmes et qui ont cru au témoiynage d’autrui.
tourner des tables, qui a été témoin de cas de télépathie, voire même d’apparitions, et qui s’imagine avoir affaire à l’âme désincarnée d’un mort, est encore un homme de foi ; il a vu des faits, c’est la science ; il leur donne une interprétation mystique, c’est la foi.
L’objection a une réelle valeur psychologique, et il serait curieux d’analyser à fond la mentalité des esprits les plus positifs. On trouve certainement chez eux, un domaine mystérieux, subconscient, où la foi se réfugie, joue son rôle, et il serait facile de s’étendre sur les actes de foi que font inconsciemment et fréquemment les plus sceptiques.
Mais il ne s’agit pas de se livrer à des analyses psj^chologiques. Les résultats sont là. A tort ou raison, des hommes ont cru trouver la preuve de l’immortalité de l’âme dans la typtologie, la lévitation, la télépathie et autres faits du même genre ; quelle que soit leur erreur, ils se sont emparés de cette preuve qui leur a suffi,et ils ont cru à ce qu’ils rejetaient auparavant ; voilà le fait indéniable.
Et d’ailleurs, ceux-là même qui ne croient pas aux esprits et qui expliquent leurs prétendues manifestations par l’extériorisation de la force psychique, sont obligés de reconnaître qu’il existe un monde invisible ; or, dès qu’on admet l’invisible, le matérialisme (du moins le matérialisme vulgaire, grossier) disparaît pour faire place à une croyance. Si nous sommes doublés d’un organisme qui
échappe aux sens, cet organisme peut échapper également à la mort, la chose est possible sinon certaine, et voilà une porte ouverte à l’immortalité de l’âme, une porte ouverte à la foi.
A ce point de vue, les faits spirites ont incontestablement une certaine valeur religieuse.
bj luB. Valeur apologétique du miracle
L’immortalité de l’ame, ou si l’on préfère, la survivance de l’être, est ce qu’on pourrait appeler l’objet minimum de la foi. Le christianisme est beaucoup plus exigeant. La foi chrétienne s’appuie sur des événements historiques ; or, parmi ces événements historiques, il en est qui constituent ce qu’on appelle le surnaturel biblique, le miracle. La question n’est pas de savoir si la portée religieuse du miracle est capitale ou secondaire. Pour nous elle est capitale, disons-le en passant. Jésus s’est appuyé sur ses miracles pour établir son caractère et sa mission : « Moi, j’ai, dit-il, un témoignage plus grand que celui de Jean ; car les œuvres que le Père m’a donné d’accomplir, ces œuvres même que je fais, témoignent de moi que c’est le Père qui m’a envoyé (1). — Croyez à ces œuvres, afin que vous sachiez et reconnaissiez que
(1) Jean v, 36.
le Père est en moi et que je suis dans le Père (1). Si je n’avais pas fait parmi eux des œuvres que nul autre n’a faites, ils n’auraient pas commis de péchés (2). » Ces œuvres sont des miracles :
« Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et ce que vous voyez : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent et la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres (3). »
Ces œuvres sont des miracles, où si l’on préfère, des actes qu’il a accomplis dans le monde physique. Ces actes ne sont rien, en comparaison de ceux qu’il a accomplis dans le domaine moral, soit. Un miracle resplendissant, « fùt-il un déchaînement colossal des forces les plus énormes de la nature, n’est pas le véhicule le mieux approprié à la connaissance de Dieu » (4), comme dit avec raison M. le professeur Bois. Mais enfin, les faits accomplis par Jésus dans le monde moral, et qui sont la plus haute manifestation de Dieu, sont-ils essentiellement différents des autres? Où est la limite entre le monde moral et le monde physique? Ces deux domaines sont-ils réellement distincts ? Qui nous dit que le miracle tout spirituel qui consiste à
(1) Jean x, 38.
(2) Jean xv, 24.
(3) Mathieu xi, 5-6..
(4) Bois, Sermon sur Dieu eu en Christ et le Christ eu dans les chrétiens^ p. 9.
changer l’orientation du cœur de l’homme, n’a pas lui aussi, son mécanisme physique? Ce n’est pas à l’heure où disparaît le dualisme métaphysique entre l’esprit et la matière, qu’il est permis de bâtir une cloison étanche entre le surnaturel moral et le surnaturel physique. Dût-on maintenir cette cloison, l’influence du moral sur le physique est un fait trop bien constaté pour qu’il soit possible, en tous cas, de nier la répercussion d’un fait spirituel sur le monde qui nous entoure.
Mais ceci n’est qu’une parenthèse; quelle que soit la portée religieuse du miracle, capitale ou secondaire, le surnaturel biblique joue un rôle dans l’élaboration de la foi chrétienne et l’on peut se demander si les phénomènes spirites ne présentent pas une certaine corrélation avec les miracles de l’Ancien et Nouveau Testament.