‹ La valeur religieuse du spiritismeChapitre 34 sur 40 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le Surnaturel (1)

L’objection la plus sérieuse qu’on puisse faire à la conclusion du chapitre précédent, est, croyonsnous, celle-ci :

(1) Ce chapitre sur le « Surnaturel », souffrira d’être écrit un an trop tôt et de ne pouvoir s’alimenter au cours que M. le professeur H. Bois, de la Faculté de Montauban, professe actuellement (1904-1905) sur le « Miracle ». C’est évidemment une grave lacune. Dans l’im* psssibilité de remercier notre professeur de ce cours dont nous ne pouvons profiter, nous sommes heureux, du moins, de le remercier de ces conseils et de ces entretiens qu’il prodigue à ses élèves avec tant de cordialité et de dévouement, et qui nous ont été si précieux, bien que notre pensée ne soit peut-être pas toujours le reflet de la sienne.

« Le spiritisme, dites-vous, ou le psychisme restaure la Bible, soit ; mais aux dépens du miracle. Avec lui, les faits les plus merveilleux de l’histoire religieuse sont des faits naturels, ordinaires, que nous pouvons nous-mêmes reproduire, et desquels, par conséquent, il est impossible d’augurer l’intervention de Dieu dans la vie des hommes. Le spiritisme (ou le psychisme) enlève aux événements tout caractère surnaturel. »

L’objection est d’autant plus grave qu’elle nous arrive de tous les côtés à la fois. Sur ce point, radicaux et traditionnalistes font chorus, et nous crient, les uns indignés, les autres ironiques : « Vous ne croyez plus au miracle ! »

Une pareille objection repose sur une fausse conception du surnaturel.

Qu’est-ce que le miracle ?

Littré le définit : « Un acte contraire aux lois ordinaires de la nature, et produit par une puissance surnaturelle. » Et le dictionnaire de l’Académie française : « Un acte de la puissance divine contraire aux lois de la nature connues. » On voit que pour nos Immortels, un phénomène qui ne cadre pas avec nos connaissances actuelles peut, à la rigueur, passer pour un miracle. Mais n’insistons pas sur cette définition.

La Bible, elle, ne définit nulle part le miracle, pour la bonne raison que la notion actuelle des lois de la nature inviolables, intangibles, est une

conception toute récente dont les auteurs sacrés n’avaient pas le moindre soupçon. Non seulement la Bible ne définit pas le mot, mais encore, ce mot ne s'y trouve pas. Ce sont nos traductions qui ont écrit miracle. Partout où nous trouvons ce mot dans le nouveau testament, courons au texte grec, et nous lisons I OTîaseov (signe, signal ; preuve, indice; marque, empreinte, caractère écrit — Chassang) ; s-j-MULt; (puissance, pouvoirs dans tous les sens : force physique ou intellectuelle— Chassang) ; $.o 7 ov (ouvrage, travail, produit du travail, effet; acte, évènement, fait, affaire — Chassang.) On lit également (signe céleste, signe envoyé par les dieux pour étonner les hommes ou les instruire, présage, prodige, monstre — Chassang). Et ce mot qui se rapprocherait plutôt que tes autres du mot français miracle, bien qu’il n’implique pas formellement dérogation aux lois de la nature, paraît n’être employé qu’en mauvaise part pour désigner les miracles des faux Christs et des faux prophètes (1).

Sans doute tout comme Suvaut? et sjjyov, impliquent chez les évangélistes l’idée d’une puissance surnaturelle ; mais non par l’idée d’un surnaturel en contradiction avec les lois de la nature. Cette contradiction est un produit de la théologie

(1) Matth. XXIV, 24, et Marc xiii, 82.

qui ne pouvait germer que dans une cervelle moderne.

Qu’est-ce donc que ce surnaturel qui n’est pas une contradiction, un bouleversement des lois de la nature ?

Voici une définition de Paul Teissonnière qui peut nous éclairer : « Le surnaturel est un ensemble de faits qui ne sont surnaturels que dans la mesure où ils sortent réellement du cours ordinaire et régulier des choses ; mais qui n’en sortent pas en vertu d’un pur hasard, mais par l’action d’une volonté qui domine les lois naturelles (1). »

Des faits qui « sortent du cours ordinaire et régulier des choses », cette définition peut, certes, contenter les plus traditionalistes. Qu’on nous permette de nous y arrêter.

Qu’est-ce que la liberté? Ribot, dans « les Maladies de la volonté », félicite Kant et ses successeurs d’avoir montré que le problème de la liberté se réduit à savoir si l’on peut sortir de la chaîne des causes et des effets pour poser un commencement nouveau (2).

Sortir de la chaîne des causes et des effets, ou sortir du cours naturel et régtdier des choses, c’est tout comme ; et, qu’il s’agisse du surnaturel ou de la liberté, le problème est identique. D’un

(1) Paul Teissonnière, Le Problème du Surnaturel ; Surnaturel physique et Surnaturel moral. Reçue de Lausanne^ 1896.

(2) Cité par P. Teissonnière, loc. cit.

côté, c’est la liberté de l’homme qui est en jeu ; de l’autre, c’est la liberté de Dieu.

L’homme est-il libre, oui ou non ? Dieu est-il libre, oui ou non ? Toute la question est là.

L’homme libre peut insérer un commencement nouveau au milieu de l’enchaînement des causes et des effets, c’est-à-dire au milieu des lois de la nature. Exemple : Lorsque j’étends la main pour empêcher un objet de se briser en tombant, j’insère au milieu des forces de la nature un acte de ma volonté libre ; je fais un petit miracle. Sans mon intervention, l’objet tombait et se brisait, en vertu même des lois de la pesanteur. J’ai modifié le cours de ces lois sans qu’aucune perturbation se soit produite, sans qu’aucun équilibre ait été rompu. Et je ne me suis pas servi d’une autre loi, ma volonté a suffi, et ma volonté, si je suis libre, n’est soumise à aucune loi.

Eh bien ! ce que ma volonté libre peut faire, la volonté libre de Dieu le peut aussi, à moins que Dieu ne soit pas libre, et dans ce cas je suis supérieur à lui, ce qui est absurde. Seulement, ce que je fais à la puissance i,Dieu le fait à la puissances, ou à la puissance infini, si l’on veut que l’infini soit un attribut de Dieu. Et voilà pourquoi le miracle de Dieu revêt une apparence éclatante et prodigieuse ; et voilà pourquoi nous parlons de miracles à propos de Dieu, tandis que nous ne parlons que d’actes libres à propos de l’homme. Mais le miracle

n’est pas autre chose qu’un acte de liberté du Dieu tout puissant.

M. H. Bois dit à ce sujet :

L’homme, quand il agit librement et produit des dérogations au cours naturel des choses, ne viole pas les lois physiques ; mais il les combine et les emploie^ et suscite ainsi des effets que le simple jeu naturel des lois de l’univers, à lui seul, n’aurait pas amenés. Ce sont les miracles humains, miracles innombrables, incessants.

Donc Dieu, quand il agit librement et produit des dérogations au cours naturel des choses, ne viole pas les lois de la nature, mais il les combine et les emploie. Ce sont les miracles divins.

Dieu n’a pas fait le monde de façon à proscrire toute intervention de la liberté humaine, ou de façon que la liberté humaine ne pût intervenir qu’en violant ces lois de la nature. Dieu n’a donc pas fait non plus le monde de façon à proscrire toute intervention de sa liberté à lui. Dieu, ou,de façon à ce que la liberté divine ne pût intervenir qu’en violant les lois de la nature.

Telle est la théorie non pas explicitement enseignée dans la Bible, mais conforme aux prémisses bibliques. (1)

Bien entendu, l’acte libre de Dieu produit des effets dont l’acte libre de riiomme ne saurait approcher. Jésus, à qui son Père avait donné tout pouvoir, guérissait des paralytiques, rendait la vue aux aveugles, ressuscitait les morts, ce que

(1) H. Bois, Revue de Théologie (Montauban), La Théorie de M, Ménégos sur le Mirarh% 1'^ mars 1895.

nous ne faisons pas, même dans les expériences les plus éclatantes d’hypnotisme et de suggestion.

Une telle notion du surnaturel ne saurait en aucune façon se laisser ébranler par les explications du spiritisme ou du psychisme, car en fait de surnaturel, il est nécessaire de distinguer entre le miracle et son mécanisme. Ce qui constitue le miracle, ce n’est pas, à proprement parler, le jeu des forces de la nature quelque inusité qu’il soit, c’est leur mise en œuvre.

A propos du rnii’acle de Jésus marchant sur les eaux, M. Aloys Berthoud de l’oratoire de Genève constate qu’il est possible d’expliquer ce fait par la force psychique et il ajoute (1) :

Qu'y a-t-il de vrai dans cette hypothèse ? Au fond, nous n’en savons rien ! Mais je demande : Où veut on en venir ? A-t on l’intention de montrer que l’événement s’accorde avec les lois naturelles ? Et puis après ? Ceux là seulement qui voient dans le miracle « une violation de l'ordre » pourront s’émouvoir d’un pareil résultat, soit pour s’en réjouir, si ce sont des adversaires, soit pour s’en effrayer si ce sont des croyants. Pour nous qui définissons le miracle « l’intervention d’une force divine dans le jeu des forces de la nature » il nous est absolument égal que ce soit l’agent naturel ou l’agent divin qui ait la plus grosse part dans la production du phénomène : ce pesage de leurs quantités respectives nous paraît aussi impraticable qu’inutile. Que je reçoive de vos

(1) Aloys Berthoud, loe. l'it.

nouvelles par la poste ou que vous me les donniez de bouche, direct ou indirect, le message n’en est pas moins devons.

Expliqué ou non, le miracle est toujours un message divin. Le Spiritisme, ou le Psychisme, pourrait prendre un à un tous les miracles de l’Ancien et du Nouveau Testament, et nous les dépeindre comme des combinaisons de lois naturelles, il n’en reste pas moins que ces combinaisons sont l’œuvre de Dieu, que l’homme seul n’aurait jamais pu les produire, et que si le mécanisme du miracle devient rationnel, l’initiative est, et restera toujours un acte libre et créateur de Dieu.

Et d’ailleurs, il y aura toujours entre les phénomènes accomplis par Dieu (ou par Jésus-Christ) et les expériences de psychisme, une différence radicale. Si Dieu ou Jésus se servent des mêmes lois. Ils leur commandent en maîtres et leur pouvoir n’a pas de limites. Chez Dieu ou chez Jésus-Christ tout est spontané; sans doute, le Seigneur emploie des moyens ; quand il guérit l’aveugle-né, il lui badigeonne les yeux de boue faite avec de la salive, c’est un moyen ; c’est même un moyen grossier, comme si Jésus avait voulu nous montrer l’utilité des intermédiaires les plus naturels. D’autres fois, il touche les malades et ils sont guéris ; son contact est encore un moyen. Mais souvent aussi. Dieu se contente de vouloir : « Que la lumière soit, et la lumière fut. »

Libre au savant, libre au psychologue de rechercher les lois ou les combinaisons de lois, que la seule volonté de Dieu met en œuvre. S’ils les expliquent, tant mieux ; mais leurs explications n’atteindront jamais l’initiative divine qui, seule, constitue le miracle. L’intervention de Dieu est

sauve.

Page 1