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dessèchent ; c^est Ja bravoure oisive qui ne sait obtenir du fer que le meurtre , qui frappe Phomme au lieu d^interroger la terre , et qui , pour vivre de hasards , expose a la colère des nations jusqu'à Tenfant au berceau. Pars , jeune fille , tes oreilles ont recueilli des paroles sincères; ta voix peut désormais beaucoup. Le berger cFIsraèl frappa Goliath avecla fronde . c^était un enfant comme toi. Tu as plus et mieux à faire. Ton père ^écoutera. »
Après cette allocution , faite d^un ton pénétré , la pose de la jeune fille se trouvait chan gée du tout au tout. Ses jambes décroisées, on pied cherchant Tappui du sol , son corps jeté en avant , les doigts de ses mains écartés sur ses genoux, ses grands yeux noirs , immobiles de surprise et d^enthousiasme : tout annonçait que la voix dlsmay 1 pénétrait dans son âme comme la lumière d^une révélation. Alors tomba cette forfanterie moqueuse dont elle
armait son visage , pour qu'il ne fut pas dit qu'elle eût tremblé. Elle fit un vain effort pour bégayer des paroles de reconnaissance et de respect; son désordre ne trouva pas de termes, elle se laissa glisser a terre , s'agenouilla , et porta contre ses lèvres l'hermine du cafetan égyptien. Ismayl fit un signal en frappant des mains. La tapisserie , soulevée par deux nègres, nous montra , dans une double ligne de flambeaux , l'àne zébré , conducteur obligé de toutes les caravanes , précédant une file de hauts dromadaires. A la voix d'un vieux cornac de Nubie , les dromadaires ployèrent tour a tour les gcnouv.; on les chargea successivement d'ornemensprécieux, d'étoffes blanches, de tapis éclatans^t variés. Puis, lorsque le fardeau fut assez lourd , ces animaux intelligens se relevèrent ; ils firent résonner les grelots d'argent qui pendaient a leur cou ; de- en fans
nègres, armés de tambours de basque et de ii. i
cymbales de cuivre , s^élancèrent légèrement sur les croupes , en affectant de ne pas étudier leur équilibre , tandis que ; montés à cru sur de petits chevaux d'We race noble , à Fencolure fine, au jarret libre et nerveux, des cavaliers nubiens , bronzés dans leur tunique blanche , et sous le turban de coton , appuyant leurs orteils, largement ouverts par la sandale, sur Félastique étrier de corde , inquiétaient quelquefois avec Facier perpendiculaire de la lance Fœil du dromadaire1 qui voulait rompre la ligne.
Je dois expliquer ici la présence des Nubiens, dans la cavalerie dlsmayl, comme une tactique empruntée à Bonaparte. On ne Fa pas oublié : Fhabile général incorporait dans les rangs de son armée ces alliés partiels que lui donnait successivement la victoire , a mesure que les régimens de la France faisaient planer , de champs de bataille en champs de
bataille , l'aigle impérial sur le terrain abandonné parla coalition. Les vaincus devenaient aussitotdesauxiliaires,etla conquête une arnae. C'est le phénomène de la pelote de neige qui précipite une avalanche au bas des Alpes. cVst le secret de la gloire , c'est le secret des revers de Napoléon.
L'Egyptien avait un avantage sur son devancier : les hordes de l'Afrique tiennent leurs sermens.
Ismayl avait relevé la fille de Malek-Zibarra; il la conduisit respectueusement vers une jeune chamelle, courbée dans le sable, caparaçonnée avec élégance, chargée pour dissimuler les inégalités de la monture et modérer les soubresauts de la route , d'outrés gonflées et de cous sins de diverses couleurs. Près du cou de la chamelle , un enfant d'Ethiopie, nu et debout comme une statue de bronze, tenait un éventail de plumes d'autruche. Le chef des nègre* ,
agenouillé , reçut dans sa main démesurée le pied de la jeune fille , et , par une marque de déférence qui semble un vestige de chevalerie , il garda le sable enlevé à la semelle des brodequins. La chamelle fut conduite vers le centre de la caravane. Au sifflet du chef, tout s^ébranla, et ce ne fut plus, sous la voûte sombre de la nuit , qu'une longue procession de cavales , de lances, de soldats et de chameaux, au milieu de P harmonie des cymbales, du retentissement des clochettes et de la clarté des torches résineuses dont on secouait les flammèches et les étincelles.
ïsmayl et moi , montés sur deux chevaux arabes, nous galopions en dehors des flancs du cortège. Il accepta vivement ma proposition de me joindre à la caravane ; il nVadjoignit quelques mamlouks de sa garde , et me recommanda de seconder les négociations pacifiques, si Malek-Zibarra maîtrisait assez, les autres
chefs de tribus pour les amener a entrer en accommodement.
On arriva bientôt a la limite extérieure du camp. Ismayl se dressa sur les arçons , salua Zakiéh de la main , tourna bride , et , les cent torches des soldats s'étcignant a la fois dans le sable , la douteuse obscurité du crépuscule nous environna de toutes parts.
Il n'y eut bientôt derrière nous que des déserts, et en avant que des déserts. La solitude s'éveilla, s'élargit, parut dans sa grandeur ; une ligne pale dessina l'horizon et donna du relief à ses limites. La plage de cette mer de sables se creusait sous les pas ; le pied de nos montures enfonçait dans les mamelons mouvans de cette plaine a perte de vue : partout une molle et tremblante arène. Au gris-bleu du ciel se mêlèrent peu a peu des nuances plus décisives , des bouffées de jour, des éclats de lumière; les étoiles
s'évanouirent ; le rideau des ombres s^éclipsa eomme arraché par une main puissante. De larges reflets colorés inondèrent détendue ; les brumes se teignirent dW , et , dans la ligne où plongeaient nos regards , une tache de flamme se montra sous les vapeurs dViie fournaise. Alors, et se dégageant comme réclair du bassinet d'We carabine, les rayons du soleil ricochèrent sur les ondulations de la solitude ; ils firent diverger sur le prolongement des blondes falaises de cette mer éblouissante Tombre épanouie en arcades de quelques maigres palmiers.
Deux fois , en quelques minutes , le soleil sembla rebondir sur la terre ; car Tair étant calme et le moment favorable , la caravane plongeait avec ardeur dans les sinuosités sablonneuses , et Ton remontait au galop le versant occidental des collines. Ce fut enfin du sein d^unc colonnade en décombres , qui
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s'élevait charbonnée de poussière , et plaquée contre un horizon de feu , que l'orbe éclatant prit décidément son vol dans l'espace . il parut comme le Saint-Sacrement sur un tabernacle. \u sifflement du chef nubien , on fit halte , et tandis que les soldats idolâtres et les dévots mamlouks , inclinés vers l'orient , formulaient des lèvres la prière , avec ce silence qui impose , je pus jeter un regard circulaire sur l'immense uniformité des environs. L'étendue et le sol rivalisaient d'éclat; ça et la une gazelle effravée fu\ ait avec des élans prodigieux , ou , sur le sommet de la dune la plus proche , un buffle massif nous examinait stupidement. Les ruines m'intéressaient ; mais il fallait partir. Nous devions laisser la colonnade oui me préoccupait a notre droite, et tout ce que je pus faire , pour la satisfaction de ma vive curiosité , fut de m'élever dix minutes sur les areons. Je vis parmi les anfraeîuo<ite> itS
roches et les entassemens confus de pierres f sillonnées cTexhalaisons lumineuses, de colossales statues assises les mains sur les genoux , des caryatides courbées sous de puissantes dalles et prèies à rompre sous le poids , puis , élancées dans les airs , de mélancoliques aiguilles de granit dominant cette ville sans nom , où il n'y a plus de vivans. Combien de grandes choses mortes ! mais aussi combien de misérables ! et sur le tout , sans doute , Fhiéroglyphe railleur dont on croit trouver la clé tous les ans ; style lapidaire dont Palphabet est perdu.
On chemina presque tout le jour sous le disque perpendiculaire du soleil qui clouait nos ombres à nos pieds. Les cailloutages crayeux et pâles de ces sablonnières sans terme réverbéraient une chaleur suffocante. Nous étions , a la lettre , sur le foyer d^un miroir ardent. T/atmosphère semblait de gaz. Le
découragement qui nait de la fatigue se devina bientôt dans notre silence. Les mamlouks mornes interrogeaient avec langueur ces grèves incendiées. Plus d'un hésita. Les dromadaires eux-mêmes paraissaient n'avancer qu'à regret, En vain l'on hâtait la marche : il semblait que Ton fut toujours au centre de ce disque désespérant. Pas une brise , pas une citerne , pas un arbre rien, qu'un monotone espace et cet accablement qui fait vaciller les paupières. Je sentais l'énergie morale s'éteindre en moi par degrés ; la vie m'échappait. Le bruit monotone, le lassant carillon des grelots de nos montures , me livraient a une somnolence perfide ; mes paupières s'abattirent plus d'une fois. On se laisserait aller infailliblement a cette léthargie meurtrière , si la férocité des indigènes, qui sont a l'affût pour donner la chasse aux voyageurs, ne maîtrisait l'imagination en stimulant la crainte. Ces! nu supplier
dont on ne se fait pas l'idée , que ces rè\es distraits par le réveil , que ces songes interrompus par des réalités. La vision de ma patrie vint cent fois interrompre mes idées que je ne gouvernais plus ; quelquefois je ne pouvais démêler qui, de la France ou du désert , était le mensonge. Estimées sur la mesure des souffrances , les heures sont alors infinies et douloureuses comme l'horizon. Déjamêmé, je ne résistais plus que machinalement a cette ivresse de sommeil et de feu ; mes yeux brûlés étaient le centre d'un cercle de flammes ; des fascinations fiévreuses déployaient dans mon cerveau les plus bizarres fantasmagories , lorsque les chants de joie de nos soldats , détonant de concert comme un orage au milieu de la reprise des cymbales et du galop plus hâté des dromadaires , triomphèrent heureusement de ce vertige , el m'apprirent que nos montures pressentaient enfin le voisinage d'une source.
Les fatigues furent oubliées , la satisfaction brilla dans toutes les contenances. La caravane reprit sa marche triomphale , sa régularité mi litaire; et, après avoir gravi des monticules, labouré des plateaux , descendu des ravins , nous aperçûmes la bienheureuse source qui bouillonnait dans un bois de tamarins , de bananiers , de platanes, sous une confusion de rochers d'où s'élançaient de la base au sommet des touffes de roseaux , d< s lotus bleus et des tiges blanchâtres de coloquintes.
Par une rencontre inespérée , qui d'ailleurs faillit nous être périlleuse , notre cortège se fortifia sur ce lieu d'une petite trou|>c de Kaghéiens. Ils s'étaient embusqués pour tomber sur la caravane ; car ils avaient aperçu de loin qu'elle se composait en grande partie de inainlouks de la garde dlsniayl. Le chef àeà Nubiens fut le premier qui les signala. 11 n'\ futquuninstanl d'hésitation. Lafille de Malck
Zibarra gagna les de vans et se fit connaître. En conséquence , les carabines furent rejetées en bandouillère , les lances redressées ; on fraternisa. Les esclaves se hâtèrent de soulager les chameaux , dWganiser des tentes sous la protection des platanes , dans un ordre indiqué par la coutume ; et , en qualité de commandant militaire, ^éparpillai sur divers points des sentinelles qu'on relevait de quart d^heure en quart d^heure.
En prenant notre repas a F ombre , nous apprîmes de ces nouveaux compagnons que le terme de notre voyage se trouvait a quelques heures de là. Malek-Zibarra s^était fait suivre de ses peuplades armées ; il recrutait en ce moment autour de lui les Maleks des tribus environnantes qui se coalisaient pour la défense universelle .La stratégie perfectionnée des mamlouks exigeait cette concentration. Zibarra campait dans un adouar peu distant. Un
congrès devait s'y tenir , où Ton pouvait s^ttendre à des résolutions extrêmes. Les ressentiniens agglomérés pouvaient retarder l'accomplissement des haut es pensées du pacha . Ajourner , citait tout perdre. Zakiéh , gagnée au fils de Mohammed- Aly , ne voulut pas se permettre un trop long retard. Quand, au déclin du jour, le soleil ne traversa plus l'atmosphère que par des rayons obliques, lorsque les brumes delà rosée, concentrées sous la couche sablonneuse des grèves , s^interposercnt librement comme un mur d'ambre entre le ciel et nous , elle me pressa d'ordonner a la caravane le chant du départ. Ce signal , et Tespoir d'en finir bientôt avec le désert , furent accueillis avec des acclamations retentissantes. Toute la nuit on fatigua la solitude, et le lendemain, aux premières fusées du crépuscule , verdoya devant nous le mur de gazon qui formait le rempart avance du camp fie Valek-Zibarra.
l n kagheicn But détaché en parlementaire : nous finies halte. Il revint, après avoir stipulé Les conditions hospitalières de notre bien venue. Zakiéh n'avait pas voulu quitter la caravane ; elle se regardait comme un otage. Sa présence était effectivement notre seule garantie. Il est juste de le dire : a la férocité la plus implacable envers leurs ennemis, ces hordesde IWbyssinie joignent souvent un respect héroïque pour les actes de confiance qui flattent Torgueil africain ; mais le mieux était de ne pas s^y fier. Après tout , nos carabines auraient été funestes pour ces hommes presque nus et la plupart mal équipés. Leur intrépidité seule rend le premier choc dangereux: ils se battent avec acharnement, sans ordre , sans prudence; mais ils sont a la merci des moindres terreurs paniques. Aussi les mamlouks , fiers d^ètre de la garde dlsmayl, quoique incertains peut être sur P issue de iVenturc , se gardèrent de
laisser paraître aucun doute, et s*1 occupèrent surtout de faire , par leur tenue brillante , honneur à leur gênerai , honte à leurs adversaires.
L'importance de son rang parmi les chefs de tribus retenait Malck-Zibarra sur remplacement où nous devions nous rendre. Il ne voulait pas qu'l) fût dit que sa dignité eût été sacrifiée à la légère par une déférence à des émissaires d^Ismayl. De notre coté, il était essentiel de se borner à la restitution pure et simple de Zakîéh, et de rester, jusqu'il nouvel ordre , sur la limite d^une générosité sans caractère politique. C'est ce qui eut lieu de part et d^autre.
On arma les pistolets, on chargea les carabines ; je parcourus les rangs, je prescrivis Inattention et le silence. La solennité de DM préparatifs fit étinceler sur tous |es fronts la résolution et le courage. A la principale entré
de la bourgade nous fumes reçus par des fantassins, demi-nus dans leur blouse qui ne cache pas le genou , fiers de leur nombre démesuré. La , des esclaves du pays débarrassèrent les chameaux des présens dlsmayl , et par mes ordres, notre caravane dressa ses tentes en dehors des fortifications : les esclaves restèrent près des bagages. Un détachement de cavaliers du Kordoufan, le sabre nu , se mit a la tête de notre compagnie de mamlouks , et nous pénétrâmes sur quatre de front , au grand galop , entre la double file de fantassins qui s^échelonnait dans la rue. Les lances , horizontalement renversées , formaient, de droite et de gauche , une balustrade qu'essayait de ployer, pour tout voir à son aise, une foule turbulente dénommes , de femmes , d^enfans. Nous fumes accueillis par une salve déclamations sauvages , de trépignemens de pieds, de défis et de cris ronfus. On crut d^abord que nous étions
prisonniers. Maigre la richesse de l'oasis et de sa végétation si délicieuse , par le contraste du désert, Paspeet de ce peuple et de ses demeures est des plus tristes. La bourgade snenfonce dans une vallée ; les regards s'étendent a perte de vue sur des huttes rondes, en briques, en pierres calcaires , rouges ou jaunâtres, dominées de toits coniques en chaume , égavées d^arbres magnifiques. Puis dans leséclaircies, au loin , sous des montagnes a pic, pelées a la cime et fendues par des ravins, se déroulent des prairies vertes , où paissent librement des cavales et s^élèvent ça et la quelques lourds édifices. Par leur niasse et leur délabrement , ces ruines, vestiges du christianisme qui a passé par-la et que Ton a chassé , paraissaient être a la fois le domaine des lézards et des chefs de tribus. Rien de caractéristique dans les hommes, à part leur stalure colossale et leur presque nudité. Quant aux femmes, le luxe extravagant
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des bijoux fait ressortir l'indigence de leur parure : à leurs jambes , de riches bracelets ; a leur poitrine , des lignes de colliers ; à leurs cheveux, des rangs de perles ; à chaque doigt, des bagues en profusion ; des boucles massives aux oreilles et aux narines; pour tout vêtement une pièce de coton blanche ou bleue tourne autour du corps et retombe sur l'épaule gauche. Les enfans sont nus. L'insouciance et la prodigalité du bandit se lisent dans ce faste et dans cette misère. Je me tins sur mes gardes , et hâtai le pas de la troupe pour ôter a cette horde la fantaisie de nous assaillir. En revoyant la fille de leur chef, ils poussèrent des rugissemens de joie , et malgré les coups de lance ou de cravache d'hippopotame, quelques femmes se glissèrentintrépidement jusque sous les pieds desmamlouks. Il y eut un moment oîi l'enthousiasme alla jusqu'à la révolte , et le rétablissement de Tordre jusqu'au meurtre. Le sang
coula : dessoldats furent étouffes dans la presse, des femmes tuées a coup de sabre ; on écrasa des enfans, et déjà même les pierres se croisaient avec furie au-dessus de nos têtes, quand un large flotde cavaliers, précédés d^une masse de fuyards , dont notre intrépidité divisa le courant, balaya tout Pespace qui nous séparait du centre de la ville ; et nous aperçûmes, au milieu d\in cercle de palmiers , Timmense rotonde du grand conseil.
Cet aspect ne manquait pas d^une certaine élégance. En guise de toit, de larges bandes d'étoffe, alternativement blanches et bleues , venaient se croiser diamétralement de tous les points de la circonférence sur un pilier qui soulevait dans les airs le centre de la rotonde. I ne boule d^or décorait le faîte du coin où venaient se presser et mourir en pointes effilées I«n sommets de longs triangles dont la base élargie se tendait sur des troncs de dattiers.
Vu panache de ces arbres on avait substitué des plumes d'autruche. Chaque intervalle de la colonnade pittoresque était masqué jusqu'à terre par une espèce de store , avec cette éternelle symétrie du bleu et du blanc , couleurs favorites du pays. Les frôlemens continus qui faisaient trembler cette cloison légère , le bruit sourd mal renfermé dans la vaste enceinte , le nombre prodigieux d'esclaves noirs immobiles et la main sur l'yataghan de leur ceinturon , indiquaient suffisamment l'assemblée des Maleksetle sanctuaire des délibérations.
Pendant les inévitables lenteurs du cérémonial , j'eus le loisir d'observer qu'au-delà des palmiers dont nous avions franchi la première avenue s'étendait peu a peu un cordon circulaire de fantassins , dont l'attitude était grave et les lances pressées entre elles ainsi que les épis dans un champ de blé. Les mamlouks , dont j'interrogeai la contenance, avaient le
sourire du dédain sur le visage , et leurs mains caressaient la ciselure du pommeau de leurs armes a feu. Il me parut cependant que ces précautions étaient prises dans notre intérêt , pour servir de barrière a la foule dont les tètes confuses bouillonnaient au-delà comme les vagues du Nil entre les roseaux d^une cataracte. Après tout, ce n'élait pas la seule fois qu^avec un petit nombre d^Egvptiens , dans une crise analogue , j'avais passé sur le ventre a de semblables ramas , dont le courage stupideest toujours sans effet, puisqu'ils ne sont pas encore assez civilisés pour se servir de la poudre. Et pour tout dire , les cavaliers restés près de nos bagages avaient reçu Tordre précis de nous seconder vigoureusement au moindre signal , en cas de trahison et de pièges.
Enfin , six nègres , commandés par un robuste Raghéien , vinrent chercher la fille de Malek-Zi barra. Elle continua de s'appuyer sur
mon épaule lorsqu'elle descendit de sa chamelle. Après avoir remis la bride de mon cheval entre les mains d'un esclave, je pénétrai dans l'enceinte , dont un fantassin souleva devant nous les rideaux avec le fer de sa lance.
Le coup-d'œil offrait un mélange extraordinaire de richesse sauvage et de majesté patriarcale. Malek-Zibarra , dans tout le luxe du costume oriental , les jambes croisées sur des coussins cramoisis , occupait la place d'honneur au milieu d'un demi-cercle en estrade de Maleks ses égaux , non moins magnifiques, et accroupis également a l'égyptienne. Derrière chacun des Maleks se tenaient des groupes de nègres , et, dans chacun de ces groupes, l'esclave principal portait sur son épaule nue le sabre de son maître , renfermé dans le fourreau d'onagre a garniture d'argent, symbole des droits de la délibération où la raison doit présider et non la force. A leurs pieds, au-dessous de l'estrade.
des noirs agenouillés, entre des plateaux de sandal et le réservoir des pipes a sculptures d'ivoire , coupaient du tabac ou mélangeaient des breuvages. Le reste de l'enceinte , a partir du pilier central, était occupé par une bar rière ; et des deux côtés de l'avenue que je par courus d'abord avec la fille de Malek-Zibarra pour m'avancer vers rassemblée , des spectateurs nombreux et pressés en lignes parallèles, se tenaient sur leurs talons avec un silence respectueux .
Chacun des Maleks s'empressa de réprimer de son mieux l'inévitable instinct de la curiosité par une attitude pleine d'insouciance et de morgue. Je pus lire sur ces fronts basanés l'impatience qui se déconcerte et la colère qui se concentre. \ l'aspect de sa fille, Malek-Zibarra éprouva un tressaillement. Je vis une larme se perdre dans sa barbe grisonnante. /akiéli fit un mouvement pour se précipiter
vers lui. Le Kaghéien qui nous guidait la retint à distance : elle étendit les mains et s^agenouilla.
— ce D'où venez- vous ainsi faite, jeune fille? s^écria Malek-Zibarra d^une voix tonnante. Est-ce chez les ennemis de votre nation que vous devez aller déposer la parure de vos compagnes ? Qui vous a permis de rester dans le camp d'Ismayl ? Deviez-vous être loin de moi lorsque Fange maudit déshonorait le front d^un père, en blessant avec Péperon de la peur les flancs du cheval qui voulait fuir P Et quand mon honneur est flétri, Zakiéh, qu'avez-vous fait du vôtre ? »
Zakiéh se releva fièrement ; elle tira Pyataghan caché dans son sein.
— « Ce que jVn ai fait, mon père ? J^ai teint trois fois cette arme du sang mamlouk . Trois cadavres de soldats, tués par une femme , sont