‹ La valise de Simon le BorgneChapitre 5 sur 13 · LE SPECTRE · texte numérisé non relu

LE SPECTRE

J'avais acheté sur les limites de Fromainville, et presque sans bourse délier, une maisonnette, pour me donner le divertissement d'aller quelquefois rêver tout à mon aise sous les frais ombrages de la forêt de Saint -Germain.

C'était une petite masure avec un jardin terme d'une haie de sureaux et de groseillers. Lliiver, cet endroit est inhabitable , a cause du voisinage de la Seine , qui s^étend au-delà des clôtures, inonde les caveaux , et nécessite pour les propriétés du littoral des réparations fort coûteuses lorsque les eaux se sont retirées. Mais pendant six mois de Tannée ce paysage est un des plus beaux que je sache, avec ses îlots sur la Seine et ses magnificences forestières. Il prit fantaisie a ma mère, convalescente et domiciliée pour le moment a Saint-Germain, chez une de ses amies, dépasser la belle saison dans ce qu'elle appelait en riant ma terre. Pour cela nous fîmes emplette, dans les environs, de quelques meubles indispensables et d'outils de jardinage, que je comptais bien utiliser, parce que je mYtais alors farci la cervelle de prétentions agronomiques. Le jour pris, un cultFvatcuT de Fromaimille , nommé

Perrin, donl j'avais fait connaissance en allant inspecter pour la première fois le petit doinaine du bord de Peau, devait revenir, avec sa charrette , du marche de Poissy, où il était allé le matin porter des luzernes. Nous Tattendîmes. 11 était assez tard quand il revint charger notre léger bagage. Ma mère , d\ine santé des plus frêles , ayant indiscrètement abusé de ses jambes pendant la journée en visitant les alentours qu'elle ne se lassait pas de parcourir, nous lui composâmes un divan de fougères et d'herbes , sur lequel Perrin lui conseilla de s'asseoir, entre les meubles et les provisions , tandis qu'il mènerait lentement le cheval par la bride sur- un chemin tantôt sablé, tantôt garni de pelouse, et par un des sentiers de la forêt.

Nous cheminions depuis près de deux heures avec gaieté sous les colonnades et les dômes des charmes grêles et des ormes centenaires que le

soleil perçait à peine de ses rayons. C'était Tété; il fallait lutter a force d'esprit et de bonne volonté contre rabattement de la chaleur, et nous éprouvions quelque plaisir a sentir circuler parfois autour de nous , sous la protection des clairières , la tiédeur moite de l'ombre. Sur je ne sais plus quelle réponse biscornue que venait de me faire Perrin , à propos de quelques théories de jardinage , dont j'étais naturellement empressé de faire parade, car je ne les connaissais que depuis le matin, je regardai mon homme, et je lui trouvai la figure soucieuse. A son tour , sur mon air questionneur, il m'indiqua du bout de son fouet une percée à l'ouest , au fond de laquelle j'aperçus des nuages s'amonceler vers les confins de l'horizon. A l'instant même il sortit delà foret un frémissement sonore, des cris d'oiseaux effarouchés et des tourbillons de poussière. C'était un pronostic d'orage. Les hauts arbres , les

chàtaignierset les hêtres, aprèsavoir ployé avec des CFaquemens, se redressèrent , et il n'y eut plus ni un bruit ni un battement d'ailes. Ce câline d'un instant est un symptôme qui d'ordinaire ne présage rien de bon. Perrin fouetta Je cheval , qui se mit a hennir. ,Je doublai le pas, et nous gardâmes le silence. Ma mère contraignait visiblement sa frayeur chaque fois qu'un rapide éclair venait !» tomber comme une flamme dans les allées devenues sombres. Les nuages gagnaient insensiblement l'espace, pesant sur Pair chargé d'électricité, courbant les hautes herbes qui s humectaient d'une rosée pénétrante. La sueur collait nos cheveux à nos fronts. Enfin toutes les puissances de la tempête se déchainèrenia la fois. L'étendue fut illuminée coup sur coup; et le tonne ire, rebondissant d'échos en cehos, des profondeurs du ciel aux profondeursde la terre, imprima <!<■ forlo sccoiism^ au| <n\irnii».

comme une forteresse ébranlée par la poudre, et qui s'écroule de fond en comble. L'orage était sur nos têtes. A l'instant de larges nappes d'eau se déroulèrent des flancs déchirés de la nue qui nous dominait : il fallut chercher un abri. Des marronniers, dont les mille et une branches formaient un impénétrable parapluie , nous protégèrent contre l'averse furieuse , qui répandait a la ronde la senteur acre d'une terre long-temps calcinée par le soleil. Nous n'eûmes la d'autre distraction que le ralentissement et le redoublement alternatifs de la pluie ; elle semblait cesser avec l'éloignement des coups de tonnerre, et reprenait avec une furie nouvelle quand un éblouissant éclair blafardait tout l'espace. Près de deux heures s'écoulèrent de la sorte. Les marronniers commençaient a nous faire part de l'ondée qu'il avaient reçue pour nous, quand Perrin fouetta son cheval et gagna une allée plus spacieuse. L'essentiel était

de ménager la san té de nia mère. Je compris bien que Perrin prenait le chemin le plus long pour que les arbres ne secouassent pas sur elle leur froide rosée ; mais il v avait bien un autre inconvénient : la nuit s^approchait , et malgré la fermeté d'esprit de ma mère, je craignais que cette traversée nocturne dans une forêt ne l'intimidât quelque peu. Du reste, je me gardai bien d'en parler. Rien ne sollicite la frayeur comme de la vouloir mettre en garde ; et les recommandations que Ton fait aux femmes pour les inviter à montrer du cœur leur glacent habituellement le sang dans les veines. 11 parait qu'avec sa connaissance prétendue de tous les chemins, Perrin finit par se désorienter tout-à-fait. Je le devinai à son assurance. Rien ne décèle l'ignorance comme l'affectation. Je lui fis pari de ce soupçon, qu'il réfuta bien vite, en me disant de me fier à lui , et qu'il était un vieux routier* Je parlai de quelques

lieux que nous aurions pu gagner provisoirement, sauf a y attendre le lendemain. Il ne repondit pas : il s'était fourvoyé.

Enfin , après nous avoir fait passer contre des fosses où je faillis me rompre les jambes, et sur des amas de pierres qui firent boiter Je cheval, il jeta un cri de joie , et dit en A essuyant le front : « Parbleu! j'étais bien sûr de mon affaire. »

Alors il conduisit le pauvre animal sur la droite dans un des plus étroits sentiers. Les premiers pas allèrent bien ; puis les branches abattues en travers du sentier effarouchèrent le cheval. La nuit la plus noire avait succédé au clair-obscur qui nous servait de guide. Pas une étoile au ciel, pas une lueur au loin ; avec cela , un sol parsemé de cailloux coupans qui grinçaient sous les roues de la charette, et, pour diversion, desflaques d'eau où s'arrêtaient nos pieds. Perrin enrageait; je le donnais menta-

lement a tous les diables , et ma mère chei - (hait a tromper la mauvaise humeur qui nous gagnait par des plaisanteries débitées d'un ton inquiet et pénible. Enfin notre roue de gauche donna contre un bûcher de fagotage qui barrait la route , et nous nous aperçûmes que de Pautre coté se trouvait un enfoncement assez profond où roulait une source.

On fit halte ; on délibéra. Perrin avoua sa méprise, et, au hasard d'attendre, nous convînmes qu'il irait a la découverte en droite ligne. Le bon garçon était si désespéré que nous lui prodiguâmes nos consolations. 11 partit, ayant soin de temps en temps de jeter un grand cri pour nous indiquer par les dégradations chromât iques de sa voix \e zèle avec lequel il arpentait le terrain, dans la résolution de venir nous retrouver au plus vite.

Rien n'est mélancolique comme le bruit d'une fmvi et rniiimc ces dessins bizarres des

masses qui jettent leurs ombres tremblantes autour d'un horizon rétréei. L'œil se familiarise avec ces nuances plus ou moins sombres; il parcourt leurs crêtes, qui se jouent sur le ciel, etleurs bases d'où s'échappent de pâlesavenues. Il me semblait a chaque instant voir quelque sanglier sortir de sa bauge et venir a nous. Ma mère m'avait forcé de monter sur la charette , auprès d'elle : aux pressions convulsives de sa main , je démêlai souvent qu'en dépit d'une conversation qui sollicitait la mienne , elle avait peur que ma voix ne nous attirât quelque malheur.

Plus de deux heures s'écoulèrent ainsi. Le claquement des dents, les frissons que ma mère cherchait a maîtriser, me disaient assez qu'un autre péril que celui des animaux carnassiers nous menaçait. Moi-même j'étais froid comme un marbre.

Enfin une légère lueur étincela dans les

feuillages, et nia mère crut en même temps discerner un cri. Je descendis; je répondis en faisant de ma main un porte-voix. La lumière disparut. Je courus en avant, ma mère me rappela. Je lui promis de ne point m ''éloigner au-delà de cent pas pour demeurer a la distance de sa voix; puisjenVagenouillaia terre pour entendre les pas sur le sol. Le sol était si mouillé , si flasque , que je ne pus y coller mon oreille. Je m^enfonçai dans un fourré, je me cramponnai frénétiquement a un arbre, que j^escaladai avec la rapidité d^un écureuil. Rien! ni bruit, ni lumière; seulement muétoile scintillait dans un espace de nuages, el deux ou trois corbeaux prirent leur vol.

Je revins a ma mère. Voilà qu'en accourant vers la charrette je me heurtai le visage contre quelque chose qui me blessa. J 'étendis les mains... I ne Sueur froide me prit de Fa tête aux pieds: je restai muet . immobile. Ce

quelque chose était une énorme paire de souliers qui tenaient aux jambes d'un homme; et Je balancement que je leur avais imprimé me disait assez que ces jambes appartenaient au corps d'un pendu. * .

Je laisse a penser dans quel désordre d'esprit j'allai reprendre mon poste. Ma mère m^a dit depuis que je répondais quand elle ne parlait point , et que j ''étais sourd quand elle m'adressait la parole. De plus indifférens n'auraient pas été sans doute exempts d'une préoccupation pareille*

Je revins a des idées plus nettes quand une vingtaine de clartés a la fois tremblèrent dans l'épaisseur desclairières, et qu'autant de fortes poitrines nous apprirent le retour de Perrin suffisamment escorté pour nous tirer d'embarras . Seulement la joie de ma mère et les bruyans éclats de rire des paysans qui se moquaient de

notre guide me semblaient un sacrilège. ( lette gaieté me blessait.

Perrin avait pense a tout : il amenait un braneard où Ton contraignit ma mère de se laisser emporter; et la femme de Perrin, chargée d^un fallût, hâta le départ. Quelquesuns pourtant restèrent avec nous pour débarra^scr la charette; et lorsque notre avantgarde fut a distance je m'empressai de raconter aux quatre paysans restés mit le lieu l'incident qui m'occupait. On retrouva l'arbre. C'était effectivement le corps d'un pendu qui K balançait a &eS rameaux.

La curiosité nous fit porter plus loin Tevi mi'ii : on voulut rcconnaiire les traits du malheureux. Perrin monta sur les épaules d'un de ses camarades, s aidade nos efforts réunis pour saisir une des fortes branches , <M , s'y i ram ponnant avec précaution , il étendit son fallût lournovant jusque sous |<> vidage du mort.

Ce spectacle était effrayant , surtout par les harmonies du lieu et de l'heure. Sous un plafond de vertes feuilles, humides et inégalement lustrées parla tremblante lumière, se détachait devant nous, a cinq pieds du sol , un cadavre dont les oscillations du fallot de Perrin étendaient l'ombre vacillante sur les pâles cailloutâmes du sentier. Nous gardions le silence, car l'aspect du meurtre volontaire porte a sonder les abîmes du désespoir, et ce cadavre semblait être un réquisitoire contre la société. Ses yeux sanglans sortaient de leurs orbites ; le vent jouait dans ses cheveux; sa mâchoire disloquée battait sa poitrine , et ses bras raides étaient collés a ses hanches glacées. Cela donnait le frisson. Du reste son costume offrait des vestiges de misère , comme sa figure des traces de désespoir ; et je crus reconnaître à l'enflure qui cerclait de rouge la peau de ses deux jambes nues, au-dessus de la cheville, le stigmate

des doux entraves de fer qu'on met ordinairement aux forçats. Je conçus mal que celui qui avait consenti a vivre au bagne s'en fut évade pour se décider au suicide.

Nous serions restés Ta je ne sais combien de temps, fixes et taciturnes, sans les appels fréquens de notre avant-garde. Sans nous expliquer ce que nous éprouvions, on se promit de ne rien dire aux femmes , et l'un de nous se chargea de prévenir l'autorité. Enfin , grâce a maints efforts , la charette , remise en bon chemin, rattrapa le village ; et après un sou per auquel je ne fis pas honneur, tout Fromain ville rentra dans le silence. Je n'ai pas besoin de dire que la figure du pendu resta gravée dans ma mémoire et s'offrit à moi dans un rêve fiévreux auquel la fatigue et la pluie contribuèrent sans doute.

Le lendemain, avant l'aube, le maire me in

prévenir; Perrin et quelques brigadiers it

gendarmerie se transportèrent avec moi près du suicide.

Je n'ai jamais mieux compris combien la vie est un néant et la sensibilité une dérision que lorsqu'on arrivant dans ce fourré du bois \ la veille même si lugubre , je vis les chardonnerets voltiger en gazouillant de branche en branche, la marguerite s^épanouir dans la mousse , et le soleil diamanter de son prisme les mille et une gouttes de ro;ée qui foisonnaient parmi les fougères.

Je glisse sur les détails juridiques, sur cette inhumation sans pompe a laquelle nous présidâmes , la plupart sans doute avec indifférence , car les travaux des champs les réclamaient. Seulement je dirai qu'un sentiment de curiosité dont je ne pus me défendre me fit relever un instant la planche de la bière où le pendu s'étendait sans linceul. Ces chairs violàtres et gonflées , cet œil dont un sang

extravase rendait Ja prunelle bleue, ces narines qu\ine moiteur infecte verdissait déjà, triomphe de la dissolution qui décompose sa proie , spectacle qui dit avec force le peu que nous sommes, tout cela me mit du noir dans lame et de la lie sur les lèvres.

lln^y a en vérité que la mort de ceux qu'on aime qui donne envie de croire en Dieu.

V quelque temps de cette sinistre rencontre eut lieu la fête patronale d^un hameau de Tautre rive. Nous y fumes conviés, ma mère et moi, pour tenir sur les fonts de baptême Tenfant du frère de Perrin , dit (irand-Colas , maître bourrelier de la commune dllerhlav. Les fêtes furent très-bruyantes, d'autant que deSartrou\ill(\deLafrctle,deConflans,d* \n dresis et d'Achères toutes les populations s y rendirent pour le couronnement d'une rosière et le prix de L'arquebuse. Les carriers de Gayon vinrent tout barioles de rubans . avec

de la musique ; et sur des bateaux ornés de banderoles. Ils tirèrent des coups de fusil auprès de Féglise et dans le port encombre de marchands forains et de marionnettes. Les jeux et les danses étaient organisés dans une île couronnée de peupliers qui se déploie sur le cours de la Seine. Ma mère s'y réjouit de grand cœur : les amusemens se prolongèrent bien avant dans la nuit. Comme au tir de Parbalète j'avais prouvé que j^étais d^assez bonne force , le carrier qui devait remporter rhonneurdelafètem"offrit, avant de se retirer, de remettre le prix en litige entre nous deux ; j ''acceptai. On marqua le but, qui fut illuminé, et du premier jet ma flèche alla frapper sur le point central de la pancarte, au milieu d^une explosion de bravos ; le carrier se tint pour vaincu. Comme je recevais ses félicitations et celles de ses camarades , un homme me toucha Tépaule en me remettant ma flèche.

Je nie retournai et je restai frappé connue d'un éblouissement à l'aspect d'une figure que gavais vue deux fois; Tune de nuit, a dix pieds au-dessus de ma tète , avec le fallot de Perrin; l'autre de jour , dans le cercueil , auprès du fossoyeur , et sous l'empire d'une de ces sensations qui sont ineffaçables. Je ne pouvais le nier ; citait le pendu , le suicide de Saint- Germain , citait le cadavre glacé de la forêt qui me souriait en ce moment. Je retrouvai même sur son front ridé, dans ses yeux caves et sur ses joues maigres, ces ravages de la faim et de la misère que j'avais silencieusement analysés. J'avais bien toute ma raison , car je laissai a dessein glisser de mes doigts l'arme qu'il me tendait , et en me baissant pour la ramasser , je retrouvai d'un prompt coup d'œil , malgré le bas grossier qui recouvrait sa jambe, l'enflure caractéristique du forçat. Ce n'était pas une illusion, an-rêve. Il faut

qu'en me relevant il v ait eu dans mon regard une expression singulière , car il me rendit pâleur pour pâleur, œil fixe pour oeil fixe, et la fascination fut réciproque : dès lors je n'eus plus de doute. Il se perdit dans la foule. Je le désignai a un marinier d'Herblay , qui me le signala comme un bûcheron d' Achères ; mais un garde-chasse d"' Achères m'assura, quelques minutes après , que c'était un vanier de Sarti ouville ; enfin, un garçon meunier de ce dernier pays me jura sur sa parole qu'il le reconnaissait pour un couvreur en chaume d'Her blay. Je demeurai convaincu qu'il n'était d'aucun de ces villages , et que ceci cachait un de ces inexplicables mystères dont les plus incrédules n'ont pu ni deviner ni nier l'énigme: dès lors la fête ne fut plus rien pour moi. Ma mère devait séjourner a Iierblay. Je regagnai solitairement Fi omainville dans un batclel, a la faveur des illuminations de la fête qui se

réverbérait avec ^es flambeaux et ses rondes dans les ondulations de la Seine. En taisant glisser ma barque a travers les roseaux , je laissais parfois s'arrêter la rame pour céder à ma rêverie ; il me semblait que cette appa rition n'était que pour moi, que ce spectre { car qu'était-ce, sinon un spectre?) tenait un des fils de ma vie . et venait comme; un présage insulter a mon incrédulité.

Ce fut donc comme une confirmation de ees pensées bizarres que je vis grandir une ombre à travers les arbres, à dix pas de mon bateau , et qu'une voix , éteinte par la rage ou la mort, me fit entendre ces paroles mena çantes : « Tu sais qui je suis, prends garde a toi î »

Pavoue que les superstitions de l'enfance, et les récits imbéciles de ma \ieille et bonne gouvernante dans les veillées d'hiver, quand elle me parlait de revenans faute d'avoir i me

donner des morceaux de sucre pour me faire tenir en paix , trouvèrent dans mon émotion du moment plus de complaisance que je ne leur en avais accordé depuis Page de raison. Rien n'aide a ces chimères, d^ailleurs, comme une fraîche nuit , Pisolement et Tespace , Taspect d'We forêt d^où s^échappent les soupirs mélancoliques de la brise et Pimpossibilité de démentir un fait a la fois inexplicable et menaçant.

Aussi, par un brusque mouvement, je gagnai le large , et quand j^eus atteint ma haie de sureaux , je me barricadai dans ma maison avec des angoisses dont je ne me rendais pas compte. Je ne sais pas trop, si j^avais eu de Peau bénite, ce que j'aurais fait dans le premier moment.

Je passai une nuit blanche.

Le lendemain , mon scepticisme se ravisa avec les premières clartés du jour. Je m^argu-

mentai avec toutes les ressources de la philosophie, et j'eus le plaisir de me trouver, sinon parfaitement calme , du moins un peu plus brave. Je me rendis a la foret : je m'assis au pied de l'arbre : j'examinai la branche où gavais vu mon forçat , je recueillis des indices et je me fatiguai la tète de suppositions , dont pas une, a la vérité, n'était concluante. Bref, le mieux étant de s'étourdir, je gagnai, a travers la foret, la rivière où je me baignai; puis, mettant mes hardes en paquet sur ma tète , a la manière des écoliers, j'abordai aux carrières de Gayon pour rendre visite aux danseurs de la veille , et surtout à mon rival de l'arbalète, que je croyais retrouver a l'ouvrage. Je ne connaissais pas alors l'axiome dont j'usai depuis quand je fus ouvrier, qu'il n'y a pas de bonne fête sans lendemain. Je trouvai sous la voûte les pioches, les sondes, les leviers et les tombereaux, mais du reste personne Je demeurai

toutefois. Par une tournure particulière de mes études de jeunesse, la théorie de Faccroissement graduel des montagnes , que bâtit peu à peu sur le globe le dépôt suecessif et continu des limons de la mer , est une de mes prédilections favorites ; je voulus jeter un regard sur ces mille et un rubans de mille et une couleurs, pavoises par la main des siècles au front des rochers que Ton brise. Je m'' aventurai dans la profondeur des cavernes creusées dans le roc avec une lampe qui charbonnait en pétillant à la base d^un pilier de ces carrefours souterrains. Ici , il y a de par le monde un de mes amis qui sourira , je le gage , en se rappelant nos excursions de collège dans un temps plus heureux, nos déjeuners républicains près d'We couche de gypse qu\>n fait éclater avec de la poudre, et nos dissertations a perte de vue sur les phrases retentissantes de M. de Buffon. Le charme de ces époques Ta se ravive tout entier

dans ma tète quand je me retrace les arceaux écrasés de ces larges voûtes qui supportent de*> plaines, des manufactures et des moissons. Ces masses sous lesquelles on étouffe et qui surplombent de leurs dalles de quelques lieues des piliers confus et des labyrinthes de corridors, ont le privilège de me rajeunir de quinze a vingt années.

11 est bon d'avoir de si doux souvenirs à si bon marché , et je consens qu'on en rie sans consentir à m'en priver jamais.

Je m'enfonçai donc, libre et suivi de mes remémorances d'ami , dans ces excavations profondes. Tantôt j'admirais une salle, au centre de laquelle les éboulemens du plafond ont fait surgir un large cône ; tantôt une arène sépulcrale, comme leschreliensdurent en avoirpour temples aux jours de la persécution et avant de donner aux galeries de leurs églises gothiques <<s nefs « \ miles arrondies des catacombes

romaines ; puis je gravis sur une terre molle et croulante , pour atteindre les niches que le levier creuse et qu'arrondit le marteau. Partout des effets pour le peintre , soit que ma lampe , impuissante à dérouler ses débiles rayons dans Pétendue, n'esquissât que d'W faible sillon d^or les angles des piles massives , soit quelle allât se réfléchir dans un bassin où filtrent les eaux d'We source mal emprisonnée : soit enfin qu^à travers les crevasses des écroulemens et les embrasures artificielles , le soleil prolongeât quelques rayons ardens sur la vapeur des ténèbres. Et citait pour moi un plaisir de provoquer Técho de cette solitude , car il me rendait mot pour mot comme un adversaire intrépide.

J'étais , de degrés en degrés , parvenu à la dernière excavation, et j'allais m'asseoir, courbé , sur un de ces premiers quartiers de pierre qui se tirent par feuille et peu à peu du

sommet à la base , quand un homme se dressa près de moi , pâle et les yeux ardens. Etait-ce un homme ?... Il poussa un cri de hyène et se précipita ; s'il m ''eut atteint, je perdais l'équilibre sur une pente de près de cinquante pieds, et je tombais au fond d'un gouffre où se trouvaient, dans un effrayant pèle-mèle , des blocs de pierre qui m'auraient infailliblement mis en pièces. L'instinct me sauva. D'un bond, je franchis a dix pieds sur un autre tertre. Le spectre s'élança comme moi, et je me crus entraîné dans sa chute : elle fut terrible ; il sonda toute la profondeur ; mais il se remit à grimper vers moi avec une vivacité qui semblait tenir du prodige. Pour moi , je roulai sur une pont» en soulevant des tourbillons de poussière , et a mi-chemin je me rejetai vers un autre sentier. J'étais aveuglé par le plâtre , je savais à peine quelle direction je suivais ; je me heurlais dans les ténèbres aux piliers, a des blocs

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qui me barraient la route, et je sentais a mon eou le souffle du spectre qui me poursuivait. Je Pavais trop bien reconnu; je me rappelais trop ses menaces pour l'attendre desarmé , et je crois que ce guet-a-pens dans un lieu que j'imaginais désert m'avait trop bouleversé de fond en comble pour me laisser d'autre présence d'esprit que celle de la fuite. Heureusement il se trouva que sur le versant occidental du gayon, une large percée m'ouvrit soudainement sa ligne droite. Par une vigueur que donne l'effroi , je grimpai parmi les vignes escarpées qui s'étendent presqu'à pic sur le couronnement de la butte. La je fus atteint de plusieurs pierres ; mais je ne cessai de courir , et après une demi-lieue je fis halte. Il n'y avait personne sur mes traces.

De fait, en pensant de sang-froid à cet accident, je fus si mécontent de ma pusillanimité que je me gardai d'en ouvrir la bouche. II v a

bien des superstitions dans le hameau de Fromainville ; mais les paysans se seraient moqués (Pub philosophe qui leur reprochait les leurs tout en ayant la sienne. Je ne voulais pas hasarder ma considération. On aurait pensé que Dieu mVvait envoyé ce spectre en punition de mes plaisanteries sur les divers < juartiers de la lune, que je tenais fort a disculper des crimes qu'on lui attribue dans la répartition des intempéries. Je fus quelques jours sans sortir de mon jardin.

Je pris ma revanche sur les perdrix qui bâtissaient leur nid a fleur du sol, dans un carré de luzerne attenant a mon enclos. V cet effet, un matin, je chargeais mon fusil a deux coups, présent et chef-d*1 oeuvre de l'armurier Lepa^pe. Vpres avoir adapté les deux capsules aux pistons, je l'avais appmé contre m.» haie je versais dans le tube en cuivre de ma poire ;i poudre la charge de petit plomb nécessaire.

quand, au milieu des clématites roses et des ombelles de sureau, se dressa une figure ba sanée. C'était encore lui! ... Il étendit la main, saisit mon arme et m'ajusta. Les deux coups partirent avant que j'eusse pu quitter le tertre où j'avais pris racine, et quand la fumée de la double explosion cessa de voiler ma haie, mon fusil déchargé se trouvait à terre. Le spectre était disparu.

On deviendrait certainement superstitieux a moins. Cet acharnement à se trouver sous mes pas, la fréquence d'une apparition qui présentait un caractère de surnaturel, ces menaces suivies d'actes répétés contre moi, me frelatèrent la tête au point que je crus devenir fou. Je me proposai d'en parler ; mais ma mère se serait intimidée ; les paysans m'auraient frelaté de plus en plus la cervelle par leurs conjectures ordinaires, et je me rappelais mes prises de corps avec le curé , sur le chapitre

des revenans. Il aurait pris nus confidences pour de Tironie ou pour une mystification d athée qui raille et se moque des gens. \ force de scrupules et d^hési tarions je gagnai quelques jours, et le spectre ayant cessé de se faire voir, Réprouvai quelque répugnance à mVn occuper davantage.

Un nouvel événement changea mes résolutions sur ce point. Un soir, a la brune, je me trouvais sur l'extrémité d'une barque dont je faisais dériver la proue. .Tétais en veste el pantalon de coutil, dans un attirail qu'exigeait la chaleur du jour et le divertissement auquel je me préparais. L ''endroit fourmille de pois sons. Il s'y trouve une gare fermée par une forte estacade où sont amarrés, vers la nuit, des bateaux de toute dimension, des carriers etdes buanderies. En dépit desloissurlapèehe,j''av;us attaché aux dernières mailles de mon filet des

poids de plomb, pour le développer sur une ii. 9

étendue favorable et prendre de la sorte une plus grande quantité de ces barbillons qui foisonnent dans la vase. Au moment où je me penchais hardiment pour lancer le filet , le bateau tressaillit et oscilla sous la pesanteur d'une masse qui s'y précipitait avec bruit. Je n'eus pas le temps de me retourner ; un choc violent entre les deux épaules me fit perdre l'équilibre et je plongeai dans la Seine. Heureusement le filet ne se prit pas dans mes jambes, et je me trouvai sur un fond sablé, d'où je pris terre et repartis avec vigueur jusque sous la carène d'un marnois, que. je traversai d'un élan. Ce calcul de l'instinct me sauva. En revenant a la surface de l'eau, presque aveuglé, je me cramponnai aux poutres de l'estacade, et grâce à la protection de quelques toisons de chèvres, qui séchaient à J'air sur des cordes tendues, je pus reprendre mes sens et voir sans qu'on me vit. C'était

encore cet horrible forçat, ce misérable pendu, acharné sur sa victime comme un vampire. Mais d'où \enait donc sa rage? Mais quelle vengeance poursuivait-il? En vérité, ma tête s'y perdait. Quanta lui, debout, armé d'une rame qu'il balançait, et le regard attaché sur la rivière, il contemplait avec une indicible expression de férocité les frémissemens circulaires tracés dans la Seine par ma chute; il attendait sans doute que je vinsse à reparaître , pour me briser la rame sur la tête. Jusqu'à ce que les rides précipitées qui s'élargissaient en cet endroit, eussent fait place aux flots plus réguliers du courant ordinaire, il demeura dans cette attitude ; cela dura bien quelques minutes. Peu a peu son bras se détendit, là rame retomba sur le bord du bateau, ses doi;;t> lâchèrent prise ; alors il poussa un grand éclat de rire, se tordit les mains dont il fit craquer les articulations, ébouriffa ses cheveux sur sa

tète, bondit de joie, de nie croire noyë peutêtre : puis, en trente pas, avec la raideur d^une flèche détachée de Farbalète , il s'alla perdre au milieu d\ine châtaigneraie du voisinage.

Cette fois je n^y tins pas, et le soir même, à table, je racontai le fait au maire , au curé, à Perrin, a tout le monde. On trouva mon histoire fort amusante; on me la fit recommencer trois fois , et Ton resta convaincu que jetais l'homme du monde qui tenait le mieux son sérieux quand il voulait faire des récits fantastiques. Ma mère me demanda un chapitre de plus. Je jurai mes grands dieux; on me pria de croire qu'on me croyait. Je me fâchai tout de bon, et chacun se sauva chez soi pour aller rire a son aise. Voila ce qui doit arriver aux philosophes quand ils se permettent à leur tour une petite crédulité.

Le lecteur s*1 attend a quelque explication sur cet imbroglio. Le lecteur a raison. Qu'il

sache néanmoins que je fus deux ans de suite dans la persuasion qu'il y avait du diable dans l'affaire.

Pavais donc quitté Fromainville depuis deux ans.

L n jour, après avoir assisté au départ de la chaîne, spectacle du moyen^àge, qui fait honte a notre civilisation, intermède ignoble entre la prison et le bagne, je parcourais avec l'administrateur en chef de Bicètre les vastes divisions de cet hospice. Nous abordâmes quatre médecins qui faisaient une consultation sur un fou furieux , renfermé dans un des cabanons solitaires. Sur ce que j'entendis des phénomènes qu'offrait la maladie de ce malheureux , j^insistai pour le voir. On y consentit .

Au premier aspect, je reconnus mon pendu, mon forçat, mon spectre. J allais donc mettre le doigt sur le problème, et donner un mol a cette énigme de ma vi- . i était <l uuo

maigreur désolante à considérer ; nu , chargé de chaînes et dans un moment de délire. En me voyant, il éprouva des convulsions plus terribles , secoua ses fers , qu'il s'efforçait de briser; heurta sa tète contre les barreaux, où il se cramponnait en épuisant le vocabulaire des provocations les plus épouvantables. À ses hurlemens, d'autres hurlemens partis des cabanons contigus, répondirent aussitôt. C'était a glacer d'épouvante. La première impression reçue a tant de prise sur l'ame qu'il se glissa dans la mienne je ne sais quel sentiment qui ressemblait a de la frayeur.

Je ne voulus pas rester davantage; mais, en me retirant, je m'informai de l'histoire de cet infortuné. Un infirmier eut la complaisance de me la dire ; ce fut avec cette sécheresse d'expression et, cette indifférence caractéristique d'un homme qui en a bien vu d'autres.

La voici a peu près , sauf les broderies de l'infirmier.

Un crime environne de circonstances atroces fut commis (il y a de cela trois ans) dans la

commune de B , département de lWude.

Bon nombre de témoins, dont les dépositions d^ailleurs cadraient à merveille, signalèrent le nommé Julien Hachet, qui ne put démontrer un alibi; il fut condamne aux galères a perpétuité. Il pleura beaucoup, subit l'exposition cl la marque, et fut envové a Brest. Ce condamné était d\in caractère doux et mélancolique ; ses habitudes expliquaient mal son crime. Il ne manifestait pas la perversité si familière \\ la plupart des bandits, qui savent que leur vie entière s?écou!era sous le fouet et le bâton du garde-chiourme.

Six mois plus tard , dans un département voisin, relui de la Cote-dT)r, le propre frère de Julien Ha< lui, du nom de Fremin aCCUÀ

d'incendie et convaincu de vol, fut envoyé dans Je même bagne.

La on s^aperçut de l'étonnante similitude des deux frères. Frémin pourtant était un peu plus grand et beaucoup plus robuste que Julien. On parla beaucoup de cette circonstance ; un magistrat dut s'en occuper a Paris pour éclaircir des doutes qui s'éveillèrent naturellement dans les esprits. En outre, on les lit surveiller, dans le but de préparer au besoin les bases d'une réhabilitation en faveur de Julien.

Frémin semblait exercer beaucoup d'ascendant sur son frère. Celui-ci était avec tout le monde sombre et taciturne Des espions rapportèrent que le plus jeune reprochait en secret a Tautre de l'avoir compromis à sa place. Quelquefois aussi leurs entretiens roulaient sur une petite villageoise des environs de Troyes en Champagne , restée enceinte des

œirvres de Julien. Ils en étaient fort inquiets tous deux ; on n'en recevait pas de nouvelles. Julien voulait se tuer; niais a diverses reprises Frémin l'en empêcha.

En attendant mieux, le magistrat, retourne a Paris, obtint du roi une commutation de peine pour les deux condamnés. On devait les transporter à la Force. Quand les papiers arrivèrent a Brest , les deux frères venaient de s'évader ensemble.

On suivit leurs traces; mais , n'imaginant pas l'intérêt qu'on voulait déployer pour eux, ils dépistèrent les gens mis a leur poursuite.

Il paraît que la petite Champenoise que Julien devait épouser avait prudemment trouvé un père à sa progéniture ; car elle avait quitté

la commune de B , et s'était mariée a un

scieur de long d' Yndresis , petit village du département de Seine-et-Oise.

Julien exaspéré y courut ; elle refusa de lut

parler, s'indigna de ses tentatives , et le menaça d'avertir la gendarmerie. Alors il se pendit dans la forêt de Saint-Germain. C'était lui dont j'avais heurté le corps pendant l'orage.

Frémin , sans doute devenu fou par le remords , la solitude et la crainte de retourner au bagne, erra dans les bois et les carrières , vécut de racines volées dans les champs, laissant croître sa barbe et ses ongles. Ce fut , je pense , de notre rencontre a la commune d'Herblay que data son inimitié contre moi. L'expression de mon regard , a sa vue , mon examen a bon droit suspect , et qu'il interpréta comme une menace , lui persuadèrent que j'étais a sa poursuite , et qu'il fallait se défaire de moi comme d'un espion. De la ses tentatives contre ma vie ; car il ne voulait pas s'éloigner des environs. Quand les gardes le traquaient dans le bois ou qu'un passant lui

faisait Paumène , il criait , en s^arrachant les cheveux , qu'on Fempêchait de retrouver son pauvre Julien , qui dormait a un arbre de la foret. Cette pensée était devenue fixe dans sa tète ; et quand la gendarmerie le surprit dans sa tanière , il déclara qu'il attendait son frère pour retourner au bagne avec lui.

Cinq mois après ma visite a Bicêtre, Frémin Hachet brisa de nuit ses chaînes , et se pendit dans son cabanon.

Le Batelier de Vevay.

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