‹ La valise de Simon le BorgneChapitre 6 sur 13 · LE BATELIER DE VEVAY · texte numérisé non relu

LE BATELIER DE VEVAY

— Vous êtes Corse P lui dis-je.

— A quoi le devinez-vous P

— A Taccent.

Il dirigea ses yeux noirs vers les crête* mm dionales de la vallée par où se dégorge le Rhône :

puis , levant le doigt, il me désigna le soleil , dont les rayons incendiaient le paysage.

— - Le soleil est plus froid sous le ciel de Genève que sous le ciel de Bastia , me dit-il.

Et il se mit a rêver.

La surface du lac était en ce moment lisse et polie comme un miroir : pas un pli , quoique Pair gonflât la voile. Nous avions franchi cette ligne trouble et limoneuse que trace le chariage du Rhône. La transparence des eaux, sous un ciel lucide et clair, rapprochait les profondeurs du bassin, et Ton aurait cru pouvoir saisir , en se penchant en dehors de la barque , des milliers de poissons turbulens et inquiets, qui se donnaient la chasse au milieu d'une végétation mouvante. De longues herbes, émues par les courans intérieurs , sV déployaient , ainsi que des banderolles au souffle du vent. Y la distance de vingt pas , tout autour de nous, le regard , en plongeant , ne discernait que des

nuages, et, plus loin, la réverbération prolongée des parois de cette coupe immense. Cela produisait une illusion singulière : Peau, trop pure , échappait à la vue. Il n'y avait plus de lac. Notre nacelle semblait suspendue comme un oiseau, les ailes déployées, au centre d^un gouffre qui traversaitdepart en partie diamètre du globe, ouvert entre deux firmamens. Je me prêtais nonchalamment a ces harmonies du silence.

— Vous êtes Français, me dit le batelier en sortant de ses rêves ; et vous êtes du midi ?

— Par conséquent nous sommes compatriotes ? répondis-je.

11 sourit avec amertume.

— 11 y a des Corses qui sont devenus Français : moi , je suis reste Corse. V la vérité je ne mus plus dans mes foyers, et ils dorment dans les leurs. Dieu me dira si j'ai m;il choisi.

— Vous ne paraissez pas avoir cinquante ans.

— J'en ai soixante.

— Eh bien ! vous êtes né quelque temps après l'époque où votre patrie fut incorporée à la mienne.

— Qu'est-ce que cela prouve ? L'âme se donne ou se refuse : l'homme ne change pas de nom comme le chien et le cheval, au caprice du premier venu qui le fouette et qui lui prend sa liberté. Je ne suis pas Français.

Je l'examinai avec étonnement.

— Vous avez été proscrit ?

11 fit un signe de tète affirmatif.

— Par quel parti ?

— Par tous les partis : par les valets des Génois, par les espions de l'Anglais, par les complices de la France! Il n'y avait plus de Corses, en Corse, lorsque j'ai quitté l'île.

Ma surprise redoublait : il put le voir.

Page 1