COMMENT SONT FAITS LES ANGES
« C'est un de mes plus vieux, un de
mes plus vifs souvenirs. «Pavais près de neuf ans, et par suite des contre-sens systématiques d^un ridicule professeur, qui voulait user dr rigueur envers moi , pour parer au\ Im vues de
sa méthode , je faisais si peu de progrès a Técole de notre petite ville , que l'on remit à un autre temps de m^y envoyer. Notre famille était considérable et ne pouvait se permettre aucune dépense onéreuse. — Mais que feronsnous de Georges? disait parfois ma mère avec désespoir. — Que veux-tu que je te dise? un soldat ou un mousse ! répondait mon père : nous Penverrons aux colonies , et il verra ce que c^est que de ne pas écouter les bons avis
des gens qui nous aiment A la suite de ces
entretiens que j^écoutais avec Papathie de la plus morne et de la plus profonde indifférence, ma mère , femme très vive , me rudoyait en m'Wdonnant de ne pas rester devant ses yeux : j^obéissais à cette injonction de tout mon cœur. Mes deux frères étaient alors au collège, à Paris : ils écrivaient d'admirables lettres tous les mois , ils envoyaient des traductions en vers de Phèdre et de Virgile.
I >ans nos soirées un peu monotones de Fontainebleau, en réunion de l'inspecteur aux revues et de deux autres fontionnaires de ce calibre , qui venaient jouer la partie d'échecs , on lisait les chefs - d^œuvre fraternels, pour stimuler mon petit orgueil. Sur parole, au milieu des louanges unanimes, je me disais à moi-même que cela était bien beau. J'eus de la jalousie, mais pas la moindre émulation. Il me semblait assez bizarre que mon père , jadis meunier , retiré depuis quelque temps avec une fortune assez modeste, fit tant de fracas du latin qu'il ne savait pas lui-même. — \ quoi bonP me disais-jc. Il nie semblait déjà confusément qu'il pouvait \ avoir du ;;lo rieux dans l'utile* D'instinct, je me dirigeais vers mon avenir* Hais où sonl les païens qui prennent garde à ces symptômes? Volontiers aurais-je été meunier, mais plutôt artisan , et
je me souviendrai toujours de la petite hou
tique du tourneur, près de Tauberge du Cheval-noir , dans la principale rue , où je m^arrêtais des heures entières en extase , pour voir ciseler des morceaux de buis , des manches de couteaux , des toupies, des boîtes et des cassenoisettes. Fanchonnette Marteau , notre vieille bonne, insinuait que je ferais peut-être un excellent ébéniste , comme feu son mari : sur quoi on la priait de se taire , et elle se taisait. En France, dès qu'ils ont deux sous , nos meuniers veulent que leurs enfans soient des marquis.
Ma sœur Hortense , restée parmi nous , venait d^atteindre sa dix-huitième année. Citait un phénomène de province , habile à je ne sais combien de belles choses , qui en ont fait par la suite une petite personne très médiocre et très importante. Au parc a Téglise, dans les fêtes foraines , le fils de Prospecteur aux revues ; un grand blond fade , très
heureux d être au monde , et que j'avais en horreur pour T insolence de son rire, ne perdait pas Toccasion d'adresser a ma sœur des complimens dont elle se décontenançait en adi w santde timides regards a ma mère. Ma mère la reprenait de ses timidités. Voyant qu'il lui serait facile de profiter des plaintes éternelles de mes parens sur mon apathie, pour se ménager de plus fréquentes visites à la maison, le jeune pédant s^avisa de gager qu^Hortense apprendrait le latin avec beaucoup plus de facilité que moi ; sans peine il obtint de m en donner des leçons auprès dVlle. Ma famille se trouvant de eette façon ensorcelée , il fallut subir le latin. Chaque jour, ce maître improvisé venait très régulièrement , et j'avouerai qu'il me conduisit l'epée dans les rein-, en moins de trois mois, jusqu 'à la conquête du Cornélius Nepos. Ma sœur se montra surtout d'une habileté très remarquable ? au dire
d'W vieux prêtre , qui , chaque dimanche , ne manquait pas de vanter les confitures de ma mère. Une fois a ce point, le maître me négligea , il ne se montra plus si zëlé pour mon éducation; même, il en désespéra le plus formellement du monde , et mon aversion pour lui redoubla de toute la fatuité que gavais déjà prise à Tétude de la langue morte des vieux Romains. JPavais servi de prétexte : Hortense continua ses leçons ; moi , comme indigne de m^y mêler , j^eus la clé des champs. Souvent , en passant a petit bruit derrière le paravent de la chambre où le professeur et Técolière écorchaient des périodes de Cicéron, il m^arriva, tout jeune que pétais, de trouver étranges , et d'écouter attentivement les versions du jour. Présente a Fentretien, ma mère en ignorait le sens , et , comme tant de mères , elle ne supposait pas qu^on put tricher effrontément sa surveillance. On
dit que c est une sottise qui se commet de toute éternité dans les familles. Je le croirais assez. «Feus bientôt la conviction, moi , que je notais pas si sot qu'on voulait bien le dire. Sans trahir ni mon secret, ni le leur, a plusieurs reprises Ressayai de vérifier les conjectures de* mes traductions improvisées, par Fespionnage de quelques furtifs rendez- vous. Mes traductions et celles de ma sœur étaient conformes; on ne pouvait pas mieux se rencontrer. Cette expérience me donna du courage. Il y avait un vieux volume de latin dans la chambre de Fanchonnctte Marteau; je le pris , je le dévorai , je le sus bientôt par cœur. C'était un livre des œuvres de Pline , le nalu laliste. Vprès bien du travail, je erus en comprendre la moitié, et deviner confusément le reste. Cela pourrait passer pour un véritable tour de force, a neuf ans!
Il hmt que je vous parle \\\\ rnstanl <le l'an
chonnette Marteau. (Tétait la bonté même, une bonne et aimante vieille : elle avait bien soixante ans. Son flegme contrastait avec la vivacité de ma mère , et malgré la lenteur apparente qu'elle mettait a ranger la maison, tout était en place de bonne heure et d'une admirable propreté. On devinait en elle une de ces natures résignées et laborieuses, qui ne reculent ni devant les avanies de la domesticité , ni devant les fatigues du travail. Depuis trois générations elle servait dans la famille, et tour à tour elle avait dû se plier a bien des caractères. Dans les castilles domestiques , elle inclinait vers les plus faibles, comme c'est le penchant des bonnes âmes. A force de persévérance, elle avait obtenu que mon berceau fût installé dans sa mansarde, et, par une déférence dont on subissait l'esclavage sans trop s^en rendre compte , mes parens n'auraient osé concevoir le projet de protester centre relie habitude ..
Quand on nie battait , je la voyais trembler dans tous ses membres; quand je pleurais, elle avait le cœur gros , et des larmes lui roulaient dans les yeux. Je me réfugiais toujours dans les plis de son tablier ; mais Fanchonnette n'osait me protéger ouvertement , de peur d'exaspérer ma mère , jalouse de l'instinct qui me portait à chercher cet abri. Si je me glissais dans sa petite chambre, j'y trouvais des jouets et des caresses, des friandises et une grosse Bible toute remplie d'estampes; elle me racontait aussi des histoires saintes , qui étaient d'un effet étrange dans sa bouche ; et je l'écoutais avec tant de plaisir, je dirai plus; avec tant de religion, que si la nuit venait , sur ces entrefaites , a plonge] notre réduit dans l'obscurité, la conteuse , qui pensait que mon silence pouvait être du soin meil , se prenait a me dire d'une voix douce : ( ieorges,d(»i m tu? — ]\on. Fanchonnctlc ; va toujours
Sicesdétails impatientent les lecteurs, qu'ils passent tout ; car ceci n'est, à bien dire, qu'une page des mémoires de mon enfance : rien de plus. Je ne saurais faire que ces puérilités aient le même charme pour eux que pour moi, à moins qu'il n'y ait eu de naïves douleurs dans leur enfance et d'heureuses apparitions a travers ces chagrins ingénus.
Je ne vous dirai pas de quelle religion était Fanchonnette Marteau. Ce chapitre est resté fort obscur entr'elle et moi. Le fait est qu'elle disait ses prières en français, et ce n'étaient pas là , je vous le jure, des prières toutes préparées, sorties de la boutique d'un libraire ,à l'usage des gens dont le culte est un mécanisme de la mémoire: cela tenait du moment, de l'intérêt des circonstances , de ses peines et de ses satisfactions du jour. Le timbre qu'elle y mettait , l'onction de sa voix et de son maintien , revivent aujourd'hui même et par momens dans
mes rêveries, comme le souvenir <Tun chant que la pensée ne peut traduire a personne au monde , et qui cesserait peut-être de vibrer sur le clavier mystérieux de l'imagination, dès que Ton tenterait de le faire passer par les lèvres; et puis, il y a des accessoires qui manqueraient a cette évocation, lors même quelle serait possible, ce que je ne crois pas: c'est le calme solennel de l'étroite mansarde , avec ses rideaux de serge verte ; c'est la file de pots de giroflées sur le rebord de la fenêtre , et , dans la baie de cette fenêtre, la perspective d'une encoignure de vieux bâtiment , jadis religieux, dont par suite des révolutions on avait fait une écurie. A l'angle de cette écurie, sous Tardoise en équerre du toit , il existait , comme attestation de la dignité flétrie de Tédifice , une petite statue d'ange d'an pied de haut , portée par une simple eolonnetle qu'un noueux cep de vigne entortillait de ses reje
Ions : la vigne i après avoir dépassé la masure, laissait retomber, comme un dais, ses pampres las et ses raisins abandonnés. Chaque matin, des oiseaux, babillards et voleurs, fesaientleur curée des grappes mal protégées par le feuillage. Pauvre ange, il était bien mutilé par le temps , bien noir et bien défait ! Ses ailes ressemblaient à la valise poudreuse d°un porteballe, et de plus il était horriblement camard. Ajoutez a cela qu'une détestable barre de fer , toute rouge de rouille , rajustait le plus mal possible un buste sans bras sur ua corps sans pieds. Mais tel qu'il était , désarmé de ses attributs comme la religion , il me semblait être le tabernacle de Fanchonnette Marteau , puisqu'elle se tournait de ce côté pour adresser à Dieu ses prières, J'adressais aussi mes prières d'enfant a cette statue difforme et brisée , et je doute que sous les roulcmens de l'orgue, à la fumer capiteuse de l'encens, dans les grandes
harmonies de clartés et d'ombres qui rayonnent en brouillards au milieu des cathédrales , F adoration soit plus fervente et plus pure. Lorsque ma mère m^avait puni, cl, par conséquent, lorsqu'elle avait dit a Fanchonnette Marteau quelques paroles de mortification et décolère sur ses faiblesses pour moi, faiblesses sans nombre, la pauvre vieille priait Dieu }>our ma mère et pour moi. Il n'y avait certainement pasde calcul dans ses prières; niais j'y trouvaiune leçon pour mes petits ressentiments, et la leçon agissait. Vlors , sur les plis de celte carnation de parchemin légèrement jaune , et gravée par des grains de petite vérole dont la vieillesse effaçait de jour en jour l'empreinte; dans la symétrie de ces cheveux argentés que son deuil faisait \aloir, dans ses \eu\ g- ris , dans son calme , il régnait un sentiment de bonté comme je n^en ai vu depuis nid h' pari , même dans les tableaux dte Raphaël.
Maintenant vous connaissez Fanchonnette Marteau.
On a vu que je ne tenais pas beaucoup de place dans ma famille. Une circonstance assez insignifiante acheva de m^en déclasser. Quelque arriéré que soit le livre de Pline sur les sciences naturelles , citait un progrès remarquable de ma part que de le lire avec attrait. Mais pour les caractères dont la sensibilité se replie avec Fémotion du ressentiment devant un sourire de dédain , la méditation a cela de funeste quelle leur imprime je ne sais quoi de farouche et d'intraitable. Je restais des heures entières à regarder un caillou, une fleur, un oiseau. Pline rn) embarrassait, Fanchonnette Marteau ne pouvait me répondre, et je ne questionnais personne. Cet isolement me rendit sombre. On m^excéda de remarques dures : ma contenance était celle d'W idiot» On atteignit l'époque des vacances : mes frères,
chargés de couronnes, devaient nous ai river par les messageries. La famille se rendit à leur rencontre. Sur la route, au point du rendezvous , mon père fit une visite au meunier qui nous avait succédé dans la propriété du moulin. Tout était bien changé dans cette usine. Des procédés nouveaux avaient remplacé le vieux système; un simple filet dVau faisait mouvoir une manivelle immense , qui se substituait partout au travail de Y homme avec une prodigieuse économie de forces. Mon père blâma ces innovations , et le novateur lui tint vaillamment tète. Quoique je n'eusse jamais porté mes réflexions sur les problèmes de la mécanique , il me sembla que mon père confondait l'énergie de l'action avec l'étalage des moyens. M. Victor L..., le galant maître de latin de ma sœur Hortense, apporta toute Pim pertinence de son peu de savoir dans la ques tion , peut-être bien pour faire s;» cour a mon
père. Je me tenais cependant à distance respectueuse, contre une des lucarnes du moulin, à regarder un étourdi papillon dont les ailes lisses et nacrées se heurtaient vainement aux mailles de fil d'archal d'un châssis mobile que Je soleil criblait de sa lumière. Mon attention se partageait entre la discussion qui s'agitait à deux pas , et le brillant prisonnier qui cherchait à retourner dans l'espace et les champs par ce réseau trop serré pour l'envergure de son vol. Sur un sourire qui m'effleurait en ce moment les lèvres , le meunier m'adressa la parole , et me demanda mon avis de la façon la plus encourageante. Je pris avec délicatesse l'insecte entre mes deux doigts, et je répondis en le plaçant sur la paume de ma main : —a Que d'économie dans le mécanisme des ailes d'un papillon î h
— Ne voyez-vous pas , s'écria mon père , que c'est un petit sot qui ne comprend rien ?
Et la discussion fut rompue. J'étais perdu sans retour dans Tesprit de ma famille! Quel ques momens après , on livra , comme de raison, ma réponse a la supériorité du génie de mes frères, qui la trouvèrent stupide et qui en firent des gorges-chaudes. On les fêta : ils récitèrent tout d'une haleine une demi -douzaine de fables latines , et le professeur qui les amenait , étala devant moi les couronnes de prix et la nomenclature d^accessits dont on les avait accablés. Jamais humiliation ne fut plus complète. De retour à la maison , on n'oublia pas de raconter ma déconvenue devant Fan< h< tl< Marteau. Elle mVmbrassa !
Bonne Fanchonnette !
Quelqu'un m m \ ait rompra: cela me fit du bien.
La présence de mes hnrs amena du sur croit dans les tortures de ma position. Il nie sembla qu'on n'aurait pas en tant de plaisir h
les complimenter, si je n'eusse été la pour recevoir en pleine figure, et par contre coup, Tinsulte cTune comparaison chagrinante. Les éloges qu'on leur prodiguait notaient que des outrages à mon adresse. Une fièvre insensée se glissa dans mon cerveau. Je devins sauvage, bourru, répondeur : Pinjustice déprave et révolte. L*5 envie, la plus cruelle de toutes les envies, celle qui aie secret de sa supériorité et qui se sent méconnue, rongea sourdement mes entrailles ; elle se serait changée en haine, sans la frayeur que je ressentis de me livrer à ce démon qui tourmente ses complices, et de faire un pacte avec ses inspirations. Alors, tout ce qui me restait d^enfantillagc se tourna vers le Dieu de Fanchonnette Marteau, qui lui faisait supporter les douleurs avec une résignation si sublime qu'elle y puisait des vœux pour les ingrats, et des prières pour les médians. Ma vie et mon avenir étaient a la merci de cette
crise. Vingt-cinq ans se sont écoulés depuis lors, et je ne pense jamais à. cette époque de mon enfance, sans qu'un tressaillement ne me passe des pieds a la tète, ou qu'un instinct d'emportement fébrile ne produise un mouvement nerveux dans tout mon corps. Les enfans ne sont que de petits hommes, et les petits chagrins sont capables de grandes résolutions. Une fois je voulus me tuer.
Cette fois-la, Fanchonnette Marleau me trouva sur l'escarpement d'une sablonnièrc, à l'extrémité de notre jardin, le regard arrêté sur la profondeur d'une excavation qu'on disait ré* pondre aux souterrains d'une carrière ; et il faut que, par quelques discoursdont j'ai coin plclcinent perdu la mémoire , Fanchonnette ait été mise a même de pressentir une fantaisie fatale, car, en m'attiranlavec douceur, elle me parla bien tendrement de l'histoire d Vgar et d'Ismacl : \gar, pauvre servante abandonnée
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qui voulait mourir avec son enfant , et qu'un ange envoyé du ciel alla secourir dans le désert, en lui portant la parole de Dieu. Ge récit me rendit plus calme. Il notait pas tard, mais, a Toccasion d'We entrevue dont la cause était un secret, ma mère avait, ce soir-la, congédié Fanchonnette. Nous rentrâmes tous les deux dans la mansarde ; nous étions sans lumière. Seulement, du rez-de-chaussée, par Pentrebaillement de la persienne, Péclat des bougies allait s^épanouir sur la niche de verdure où figurait la petite statue, et, dans le firmament, comme un diadème, je voyais trembler un triangle d^étoiles d^où filait une lueur de soie. Ces palmes de feuillage que moirait la rosée de la nuit, cette sculpture invalide, dont les traits prenaient du mouvement et de la grandeur dans les fascinations lumineuses, les deux fortes idées de Dieu et de la Mort, qu'il est peut-être funeste d^épeler de front a la fleur
de la vie, tout cela devait donner un autre cours a mes résolutions. Une idée fixe se logea dans mon esprit ; je ne songeai plus qu'au désert où Dieu fait voir ses anges.
Et chaque soir après ce soir-la, ^interrogeai Fanchonnette Marteau sur les grandes
Sr
solitudes où vivaient les élus, sur les célestes messagers de l'Eternel, sur ces intarissables légendes, naïves et colorées, qu'il me semble encore qu'elle disait si bien, et dont je ne me lassais pas.
Quelque temps après, il y eut un air d'activité dans notre maison, et j'appris que ni;i sœur allait épouser le fils de Inspecteur au\ revues. Pendant les préoccupations des deux familles , on m'oublia. C'est ce qui pouvail m'arriver de plus heureux; du moins, je le croyais. Lorsque Ton se butte contre un malheureux enfant, il est rare que d'un coté comme de l'autre on n'en vienne pas au divorce. Ivec
— bâcles trêves il y a quelquefois de la ressource*
Ce fut pourtant cet oubli qui devint la cause de Pévénement dont le récit me reste a vous faire.
Le jour des noces , après avoir vu ma sœur, dans le luxe de ses mousselines et de ses dentelles, bondir au milieu de ses jeunes amies par la portière du remise qui se dirigeait vers la maison municipale ; parens et témoins se trouvant installés a la suite, ainsi qu'il est réglé par le cérémonial ; je vins , au milieu de mes frères , escalader le marche-pied de la voiture. — Va donc tliabiller , me dit Théodore.
— Oui , tu n^es pas présentable comme cela , me dit Eugène.... Et je me tournai vers mes parens. Ma mère causa tout bas avec mon père , qui parut lui répondre par de vifs reproches.
— Eh ! lui dit-elle , il fallait y songer vousmême !
Et Ton mWdonna de rester au logis.
Je fus me cacher clans la chambre de Fanchonnette Marteau, et je pleurai beaucoup. Ma pauvre bonne ne sut rien de ce nouveau crèvecœur ; on lui avait adjoint plusieurs aides pour le travail du jour et les préparatifs du repas de noces; elle devait songer a tout, s'inquiéter des emplettes et des provisions. Il fallait ensuite organiser un bal , pour le soir , dans notre jardin. Et puis, a l'avance , ayant su que Ton préparait des cadeaux et des surprises pour tous , Fanchonnette Marteau ne s'imaginait pas que je pusse être exclus. Cela n'entrait pas plus dans sa pensée que dans la mienne.
Vlors je résolus d'épuiser cette nouvelle coupe d^amertume, et, puisque aussi bien la noce devait revenir chez nous , de me représenter intrépidement devant ma mère.
Cestà quoi je ne manquai pas : mais, sur le seuil de la salle a manger \ je trouvai mon père qui me ramena brusquement dans la chambre
de Fan chonnette Marteau. — Voila ce que c^est que cTêtre négligent et obstiné , me dit-il ; tu serais brave comme Eugène et Théodore . si tu étais studieux et intelligent comme tes frères. Ecoute bien ceci : je ne veux pas à ma table d^un petit garçon qui me fasse honte. Tu resteras tout seul. . .
Il m^échappa un geste de désespoir.
— Ah , ah ! on te prendra peut - être par Forgueil et la gourmandise , me dit mon père en ricanant.
Et il s^éloigna.
Hélas! je n'étais ni gourmand ni orgueilleux , et même . dans cette supposition , ne risquait-on pas de faire jaillir une funeste lumière dans ma jeune intelligence , en réapprenant cette vérité si mondaine , qu'avec certaines qualités d^hypocrisie et de politique on peut arriver a satisfaire une foule de vices ? Quelle éducation , mon Dieu , que celle qui spécule sur
les perversités, et qui leur offre une prime cTencouragement î Dans combien de familles en est-on la! C^est une faute que je vois commettre tous les jours.
Pour le quart-cT heure je ne conçus pas tout cela. Je ne vis dans cette parole si amère qu'une déclaration de haine de ma famille , et mon désespoir éclata par des trépignemens furieux contre la porte que Ton fermait a double tour.
La porte fut rouverte brusquement et à Tinstant même.
— Veux-tu le fouet? me dit mon père.
Je retombai sur un siège et je me tus aussitôt.
Mais le coup venait de pénétrer , et je sentis une angoisse sourde , comme si les mains de mon père eussent fouillé dans ma poitrine po ur tordre mon cœur a deux reprises.
Plusieurs fois dans la journée », mon \wvr vint. Je n'avais pas change de place. Deux foie
il déposa sur une table des assiettes que je ne regardai même pas; il me dit des mots que je n^écoutai point. La nuit tomba : je restai immobile. Pentendis seulement, et d^une manière confuse, des chants et des éclats de rire ; puis de lourds frôlemens de pas multipliés dont la maison tressaillait. Pour moi, citait un rêve : citait comme la résurrection mentale d\in fait accompli depuis bien longtemps , le pâle reflet d^un souvenir , une douleur sourde du passé. Je vivais ailleurs : je me sentais bien loin. Quand on est ainsi, les projets dont on ne doit pas se départir marchent et se déroulent dans le cerveau ; ils se gravent dans la volonté; déjà la volonté les réalise.
Un frôlement discret s^avança dans le corridor. Cette fois , je lançai par la fenêtre ce que mon père m^avait apporté , fruits ou gâteaux ; puis je me précipitai sur le lit de Fanchonnette.
La bonne vieille entra, tenant un bougeoir. Je fermai les paupières.
Elle prit doucement une chaise , et se mit près de moi. Elle me toucha le front, puis m'embrassa.
J'ouvris les yeux, j'allais lui parler : elle essuyait une larme, et ne vit pas ma ruse. 11 me souvient que le bougeoir , dépose contre une petite malle auprès du lit , sans doute pour que les rayonnemens de la flamme ne vinssent pas blesser mes yeux , reflétait sur la figure de la vieille et digne amie du pauvre Georges, avecces touches vigoureuses de lumière et d'ombre qui m'ont frappé plus tard a l'aspect des compositions de l'Espagnolet. Les prédilections de l'homme tiennent à des analogies d'enfance : ces riens se mêlent a notre avenir, germes subtils que la culture fortifie ou dépravr, mais qu'elle ne déracine pas. Vvec sa respira lion ])nw (i tremblante, ses sanglots sourds
— âl8 —
et contenus , une main ouverte sur son genou ,
son autre main qui soulevait machinalement
le coin du tablier pour tarir une seconde larme
arrêtée par les plis de la joue, Fanchonnette
devenait sublime pour moi de tout cet intérêt
grave et profond qu'elle accordait a, mon
isolement et à mes angoisses. Je dois le dire :
la figure si fraîche et si correcte de ma mère
passa comme un contraste dans ma pensée ; je
ne lui connaissais rien de cette expression-là.. .
M^apercevant alors que la porte tournait
pour la seconde fois sur ses gonds, je retombai
dans mon sommeil simulé.
— Laissez-le dormir, dit sèchement ma mère : vous savez, Marteau, que Ton a besoin de vous. Mais je dois vous signifier que, puisque vous détruisez Feffet de nos punitions par des amitiés indiscrètes, ( Georges ne couchera plus dans votre chambre. Pas de réplique : vous songerez a descendre le berceau.
Elles sortirent. J'écoutai bien : on ne ferma pas le double tour. ,
En un clin cTœil, je suis a bas du lit. La chambre est noire comme un four, mais cela m'est indifférent : je connais les êtres. Je mets la main sur mon volume chéri de Pline, et je m'inspire de la bravoure au moyen d'un signe de croix rapide. Arrivé près de la rampe, je m'abandonne avec résolution au penchant de la spirale de fer, et je passe en tournoyant d'étage en étage devant une chambre où ma mère cause encore avec Fanchonnette. Les salles du rez-de-chaussée sont illuminées, mais désertes, car tous les convives dansent au jardin. Je vois leurs tètes par la mousseline claire des portes vitrées. J'ouvre vivement une fenêtre, et je saute dans la rue ; puis je repousse les volets. Enfin me voila dehors ! Je cours, je ne regarde plus derrière moi jamais je ne m< SHMifitnti plus d'agilité. I ne idrr forte mV
nime et me donne des ailes. Tant que je me sens obsédé par le voisinage des maisons, ma rapidité s'accroît. Enfin j'ai franchi les limites municipales de Fontainebleau : je suis dans l'allée de frênes qui coupe en deux parties la forêt Ou vais- je ?
Au désert !
Mais, où se trouve le désert ?
Je ne me fis cette question que lorsque j'eus l'embarras du choix entre plusieurs routes, et ma logique d'aventurier se déconcerta singulièrement, lorsque j'eus la crainte de ne pouvoir me perdre. Toutes ces routes frayées par la main de l'homme ne pouvaient aboutir qu'a des villes ! Prendre l'une ou l'autre de ces routes, c'était s'exposer à retourner parmi les hommes; et je ne le voulais pas.
Je m'arrêtai sous un groupe d'arbres pour discuter avec mes doutes, et pour laisser passer une ondée qui ne dura que dix minutes,
niais qui rafraîchit considérablement l'air
Tout autre, a mon âge, aurait eu peur de ces ténèbres, de ces cimes d'arbres gémissantes, qui s'animaient au dessus de ma tête, de ces avenues sans ordre, d^où sortaient des voix inconnues et des souffles humides. Moi, je me fiais à Dieu. T'espérais trouver Fange dlsmacl et dWgar; Fange dont Fanchonnetle m'avait tant parlé. A la vérité, comme Ismaél, je n'étais pas avec ma mère ! . . .
Comme il devenait urgent de prendre une décision, je fermai les yeux, et je me mis a tourner plusieurs fois sur moi-même; puis, lorsque, pour ainsi dire, le sort en fut jeté, je nie dirigeai d'un pas ferme vers le massif qui se trouva devant moi. Vu premier abord , des broussailles m'apposèrent un obstacle , et je laissai choir mon Pline favori eri m'ouvrant de vive force le passage. Il me fut impossible de retrouver mon pauvre volume; je cherchai
— Hû£2 —
long-temps dans les herbes, et je me résignai , quoiqu'avec douleur, à cette perte, comme au dernier sacrifice de la vie mondaine que je quittais pour la vie solitaire.
Ceci notait pas une promenade ordinaire et faite de sang -froid; le terrain m'était inconnu. N'importe! j'y marchais sans hésiter, de même que saint Pierre aurait dû marcher sur les flots du lac de Tibériade a la voix de Jésus-Christ : et cette intrépidité de confiance fut a coup sûr ce qui me préserva de tout événement ; car se présentait-il un obstacle P en m'y heurtant je l'escaladais ; et des creux s'ouvraient-ils sous mes pieds ? j'y roulais avec la démarche de l'ivresse, mais sans tomber, sans tenir compte des branches qui me lacéraient la figure, et des quartiers de pierres qui se détachaient autour de moi . Dieu permet, j'en ai la certitude, que, dans les temps de crises, le trésor de nos forces nous soit connu :
la bravoure et la peur ont la révélation de ces énergies cachées; une croyance vive en dispose. L^àme devient insensible aux épreuves, aux angoisses du corps ; je nie surpris même à penser qu'il y avait un avant-goùt des récompenses du ciel dans les voluptés extraordinaires du martyre, et qu'il ne fallait déjà pas tant s^estimer pour son courage a braver la souffrance, puisque la souffrance était vaine et fausse comme les joies et les plaisirs de la terre. Ce que dura cette frénésie, je Tignore. En rajustant a tout hasard les souvenirs si mêlés de cette caravane de nuit, il me semble quelquefois que ma course est ralentie par un sable fin et lourd, tandis que des bouffées odoriférantes passent avec des bruits sonores e| religieux sur ma chevelure. Quelquefois, aussi, je me débats des mains, des genoux, de la poitrine, contre un terrain froid et capri cieux, qui grandit par degrés comme pour
insulter à ma persévérance, ou qui s^abaisse et croule a Pimproviste , en me laissant rebondir avec lui de chute en chute. Je n'ai de bien clair, de lucide et de fixe, dans ce chaos de sensations voilées et confuses, que le réveil éphémère de toutes mes facultés cérébrales, quand je me sentis étendu sur la mousse, lié par la paralysie des membres, et toutefois libre par la pensée. La perception du bruit s^était éteinte, grâce a Fexcès du bouillonnement de mes propres artères, et comme on suppose avec assez de vraisemblance que les harmonies surhumaines qui se dégagent du mécanisme des sphères célestes dans leurs parcours de Tespace, échappent à la faiblesse de nos organes par le déchaînement de leur splendeur; mais les étoiles me paraissaient plus pures et plus radieuses dans le vide où elles s^élargissaient, peut-être pour venir à moi ! et j^cus la conviction que je m^élcvais insensiblement
pour les rejoindre au plus vite, a Taide des parfums subtils qui s'exhalaient de concert du sein des pelouses et des groupes de sapins de la forêt. La léthargie dès lors pesa sur mes yeux ; les phénomènes de la nuit prirent des développemens étranges sous mes paupières ; je me voyais a la merci de rétendue. Mon dernier vœu fut pour Fange dlsmaèl, cet ange qui veille sur les enfans proscrits ; et je m'évanouis, ou plutôt, car cet évanouissement, quelle que soit d'ailleurs sa durée, ne doit pas tenir la moindre place dans les heures de mon existence, je passai, par une secousse indéfinissable, des rêveries delà fièvre aux perceptions intelligentes delà vie. assurément, si le Christ tient ses promesses, on ne franchit pas autrement la limite qui sépare les impostures de
la terre des sérénités du inonde éternel
L'Ange, que j'avais rêvé dans mes déses poirs d'enfant, cet ange était devant moi!
J'ai, ce me semble, mis un titre assez décisif à ce chapitre pour que le lecteur ne s'étonne de ,rien, et je le prie de suspendre le sourire de son incrédulité, dans le cas où il serait parvenu jusqu'à cet endroit de mon récit. Après tant de bravoure de sapart, qu'est- ce qu'une seconde de bravoure de plus? Il me la doit. Le fantastique n'est pas assez dans mes goûts pour que je le mêle aux souvenirs de mon enfance , cette portion si pure et si malheureuse de ma vie; je veux bien être invraisemblable, mais à la condition de rester vrai. D'ailleurs ces fièvres, ces défaillances, ces visions, me sont aujourd'hui bien expliquées : je n'avais pas pris la moindre nourri ture depuis près de trente -six heures.
Oui! l'ange était devant moi!
Et a quelle autre conjecture me livrer, je vous prie , dans le cas oii cette apparition Saurait pas été celle d'un ange?
Si parfois, sous le joug des réminiscences artistes, k travers le cadre de vos rideaux sou levés par l'encens qui se tord en larges colonnes de fumée, vous avez rêvé ducielet des richesses qu'il dévoile quand il se réalise dans le cerveau des hommes de génie, c^est entre les branches d"W rayon de lumière que ces magies de Raphaël vous sont infailliblement apparues, la tunique correcte et flottante, la flamme au front, les ailes au vent, un doigt vers Dieu; dirigeant d^une main contre les régions de ce monde le glaive qui flamboie et qui brûle , ou la palme verte etfleuricque lesenfans semaient sur les pas du Christ dans les carrefours de Jérusalem ! Ces inaltérables et belles figures , n'est-ce pas? rayonnaient dune majesté qui suffoquait votre poitrine et faisait ployer votre paupière. Et vous vous sentiez défaillir , en proie a ce vertige que Ton gagne lorsque Ion élève les veux vers les voûtes du \ atiean et
sous la coupole de Saint-Pierre de Rome; firmarnens de plâtre où vivent les anges dont votre imagination est frappée ! . . .
Ce n'est pas cela.
Ces anges n'ont pas connu le malheur, pas plus que Dieu. Mais à son tour le Christ, le Christ qui s'est fait chair, lui , a peuplé les cieux d'anges à son image , persécutés ici-bas comme il le fut ; nobles infortunés , qui sont émus de pitié pour l'infortune, car ils en ont bu le calice jusqu'à la lie; dont les yeux pleurent lorsqu'ils consolent; dont les fronts ridés se penchent avec amour sur le front malade et chaud des enfans. Voyez! pendant le pèlerinage d'exil, avant de retourner dans la grande patrie, les mèches de leurs cheveux se sont argentées, et chaque pli dont votre doigt peut sonder les creux, est le signe d'une épreuve, le témoignage d'une expiation , la blessure d'un triomphe. Il est glorieux enfin de les prendre
pour modèles, car le fardeau de la Croix a courbe leurs épaules, et la résignation mélancolique des traits vieillis de leur visage inspire un intérêt dont je ne puis me sentir ému pour ces inutiles et brillans privilégiés de la félicité suprême, qui, préservés de tout contact avec la misère et le mal, iVont jamais affronté la lutte et concouru pour la couronne. Les anges de la loi nouvelle sont les plus beaux de tous. Sublime aristocratie de Inhumanité , ils ont emporté vers le ciel tout ce qu'il y a de fort et de généreux dans le monde : la Douleur etla Victoire. Le Christ les charge de ses messages que les anges de Tancienne loi ne comprendraient pas.
Voila comme sont faits les anges!...
— Oh! Georges, me dit l'ange, tu «eux dort la mort de ta mère!
El je me sentis emporté dans ses bras, don ement ben é, côuverl de caresses e( <1» larmes;
ma tète se pencha sur son épaule, et je perdis les sens.
Lorsque j ''ouvris les yeux, les sapins, le firmament et les étoiles avaient disparu. «Tétais dans mon berceau, sous le plafond bien connu de notre mansarde, la mansarde de Fanchonnette Marteau. Une veilleuse achevait de s'éteindre au fond d'un verre, et, par l'un des côtés de l'épais rideau de serge, le soleil, en se glissant comme un espion dans la chambre, agitait dans un de ses rayons des milliers de parcelles enflammées qui semblaient exécuter des sarabandes.
Je fis un effort pour me soulever : ma mère ! ma mère elle-même accourut. Elle me regarda et me sourit : elle avait pleuré , ma mère ! Elle m'embrassa deux fois sur le front ; puis elle prit une tasse, en agita le contenu, et me la présenta sans dire un mot, mais avec cet air
de supplication timide qui semble redouter un refus. Je pris la tasse et je bus avec avidité.
— ïl vous reconnaît, dit Fanchonnette Marteau.
Et ma mère se mit à sanglotter comme une perdue.
Je fus étonné de la ressemblance qu'il y avait entre Fange et Fanchonnette Marteau
JVntends ici plus d^un lecteur se récrier , et se faire un plaisir de mf expliquer avec empressement les circonstances obscures de mon retour a la maison paternelle : et cela, par la sollicitude de la pauvre domestique , par ses recherches promptes, quand elle ne me retrouva plus dans la mansarde ; Findiee de la fenêtre ou\ ert e dans la salle du rez-de-chaussée , leur paraît sans doute avoir mis Fanchonnette mit mes traces. Après cela, mon volume de Pline laissé dans les broussailles, et que, par parenthèse, je retrouvai près de mon lit: mon
chemin visiblement frayé au milieu des herbes; de petits pas marqués sur le sable, et qui devaient paraître bien récens, car Paverse tombée depuis quelques secondes ne devait pas en avoir comblé les empreintes; nombre de branches abattues pour me livrer passage ; mille indices plus ou moins faciles à saisir, et qui surtout parlent à Inexpérience, auront, si je dois en croire ces esprits calmeset logiques, trahi pas a pas mon itinéraire. Par suite de ce raisonnement, fort mathématique si Ton veut, Papparition dont je viens longuement de les entretenir notait pas un ange, mais bien Pexcellente et vieille domestique, munie sans doute d^un fallot pour me rattraper plus sûrement au milieu des bois. Peut-être bien que Ton mVmbarrasserait, je Pavoue, si quelque témoin du fait, simple et franc garçon, pouvait me le jurer sur sa parole : mais c'est impossible, et je jure, moi, que je ne le sais pas,
car il ne m'en fut jamais dit un seul mot, ni par Fanchonnette, ni par ma mère. Mes allusions ne furent pas comprises, mes doutes restèrent sans réponse; et les gens de la noce affirmèrent avec bonhomie, devant tous ceux qui redirent et colportèrent mes confidences, que je n'avais pas mis le pied dehors cette nuit, qu'ils en feraient au besoin le serment, et que ces sottes crédulités pourraient bien être un reste d^ébranlement cérébral produit par une petite maladie dont ils avaient eu la première nouvelle à la sortie du bal , le lendemain du mariage d^Hortense. Seulement, un jour que je parlais en famille des effets de cette superstition sur mon caractère, bien changé depuis lors, ma mère se leva pour me sauter au cou, d me dit: — Oh1 George&! lange aussi l'a rendu ta mère !
Kt c'était vrai!
Vprès cela, si Ton veut m'aci order que Dieu
ne délaisse jamais ceux qui croient à sa générosité toute-puissante , ^avouerai que la conjecture des lecteurs fut aussi la mienne; et, de là, vient peut-être le respect que j^ai conçu pour le poème de Fénéion, puisque cet archevêque eut le génie de cacher Tune des plus belles divinités du paganisme sous le front chauve de Mentor, avec le projet de former Famé de Télémaque à Testime du bon, qui doit avoir le pas sur le beau.
Fanchonnette Marteau niourut deux ans plus tard, en emportant son secret
Et ce n'est pas ma mère qui doit me le dire
Ne vous étonnez donc pas si je détourne avec pitié les yeux des tableaux où Ton croit représenter des anges.... »
Une dixième Muse.
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