UNE DIXIÈME MUSE
Je donne ce qui va suivre pour une de ces histoires désormais vulgaires dans nos familles, et dont la triste péripétie se reproduira fn- (|ucmmcnt encore , par une raison tellement en vue de chacun, que cela même fait <jn«
cette raison échappe à tous les yeux. Cette raison, peut-être l'indiquerai -je ; peut-être non. En ce siècle , où Ton écrit tant de journaux et de livres , où le plus intrépide lecteur ployé sous le fardeau de la publicité , je me chargerais quelque peu volontiers de plaider en faveur de la rature et de la réticence ; ne fût-ce que pour amener bon nombre de gens, qui en ont perdu l'habitude , à réfléchir et a penser par eux-mêmes. Conteur, et rien de plus, je redoute un écueil. Je crains d'empiéter sur la mission et la spécialité du moraliste ?
Vers le commencement de l'automne, en 1831, je me rendais à Rouen. Parmi les voyageurs de la diligence, un jeune Houennais, qui courait sur le fil de la conversation avec la verve et l'étourderie de son âge, m'avait offert, entre deux relais , d'être mon cicérone pour les curiosités de sa ville natale, et aussi de m'aplanir l'accès de ses principaux compa-
triotes. iJne double et cordiale poignée de main avait scellé le pacte. Ces intimités brusques ne sont pas rares dans nos mœurs : il suffit, on le sait, de se rencontrer sur le nom d^un ami commun , pour jeter a bas la cloison du passé , se familiariser en un clin-d'œil et s^entendre ; sous prétexte que Ton a serré les mêmes doigts et rompu le même pain a la même table. L^axiome que les amis de nos amis sont les nôtres, est essentiellement français, surtout en voyage. N^est-ce qu'une manière d'échapper aux fatigues de cette prison roulante , où six corps sont emboîtés dans la sueur d'une coin mune torture, pendant la monotonie d'un parcours nocturne au milieu d'un paysage éteint par le brouillard et la nuit? Peut-être. On aime un compagnon de malheur royei plutôt a la Force et au cabaret !
Je sus bientôt la vie entière de mon jeune provincial, qui put lire aussi dans 1m mienne