MADAME DE LÉVALÎ.E, EMMA
Emma. — Oh î je vous cherchais.
Madame de Lévalle. — Moi?
Emma. Oui. (Elles'aiiprocheel prend un ion confidenUel.)
Eh bien ! vous l'avez vu?
Madame de Lévalle. — Qui?
Emma. — Le colonel.
Madame de lévalle, à pan, avec impatience. J'étais sûre qu'elle allait m'en parler. Il est
dit qu'on ne s'occupera point d'autre chose aujourd'hui.
Emma. — N'est-ce pas qu'il est bien ?
Madame de Lévalle. — Mon Dieu, il m'a paru. ..comme les autres... des éperons, des moustaches et une figure... d'officier...
Emma. — Eh bien, moi, il me plaît beaucoup!
Madame de Lévalle, à part. — Ces jeunes filles ont mauvais goût !
Emma. — Et puis il paraît que c'est un héros ; il a déjà reçu trois blessures! A son âge, comme c'est beau !
Madame de Lévalle. — Certainement...
pour les chirurgiens.
EMMA. — Aussi, c'est, dit-on le favori de l'empereur.
madame BE lévalle, coulenani son impatience et travaillant très vile- — Ah !
LA VALISE NOIRE. i07
Emma. — Il va être nommé général.
Madame de LÉVALLE, IravaiHam plus vilo. — Ah!
ah!
Emma. — Mais vous ne répondez rien. Je vois ce que c'est; le colonel vous déplaît, parce que vous n'aimez pas les militaires.
Madame de Lévalle. — J'ai tort. Des gens si utiles... qui gagnent leur vie à s'entretuer.
Emma. — Mais tout le monde les admire.
Madame de Lévalle , dont l'impatleuce est allee croissant, dit à Emma d'une voix alléréc VoUS aVCZ la
une jolie broderie ma chère.
Emma. — C'est un pîumetis. On dit d'ailleurs que le colonel est plein d'humanité.
Madame de LÉVALCIi;, a pan, avec une impatience dont elle n'est plus maîtresse. — 0 mOU DicU ! UIOU
Dieu !
Emma. — Et tenez, votre frère me racontait hier un trait de lui.
Madame de LéVALLE, impétueusement en se levam. —
Mon Dieu! ma chère, est-ce que vous ne pourriez pas parler d'autre chose. Depuis que votre colonel est arrivé, il remplit le château, on ne prononce que son nom, on n'entend que son éloge; c'est comme une cloche qui sonne toujours le même soii ; j'en ai mal aux nerfs.
Emma, déconcertée. Pardou , Madame je
ne savais pas (vivement) Mais le voici.
Madame de Lévalle. — Encore! u pan) Quand on n'en entend plus parler, il faut qu'il arrive. Maintenant il est trop tard pour l'éviter. Il croirait me faire peur.
scèive: Yiii.
Les mêmes, MADAME RENNETERRE, LE COLONEL, ERNEST.
Madame ReNNETERKE, avec cmliousiasme. — Ah!
vous êtes un homme sublime, colonel.
LA VAIJSE NOIRE, 109
Lk Colonel. — Moi, Madame! Je n'ai
pas plus fait que cent mille autres qui ont
été moins heureux.
Madame Renineteure. — Oh! c'est de la
modestie...
Madame de Lévalle, à pan. Si fausse !
Madame de ReNNETERRE, àmadamedeLévallc*
— Ah ! ma chère, j'aurais voulu que vous entendissiez le colonel raconter sa dernière campagne.
Madame de F.évaile, froidement. — J'ai le malheur, Madame, de ne rien comprendre à la stratégie.
Le Colonel. — Madame s'est plus occupée de législation.
Madame de Lévalle. — Moi?
Le Colonel. — J'ai eu l'honneur de l'entendre attaquer nos nouvelles lois, chez madame de Séroulle.
no LA VALISE NOIRE.
Madame de LéVALLE , apan, avecdepU. — Il
raille encore.
Erkest, au colonel. — Votrc campagiie a vraiment été brillante; j'en lisais ce matin
le récit, (H prend la brochure laissée sur le guéridon.) —
J'ai été frappé du grand nombre d'actions d'éclat... Il y a surtout la défense d'un passage...
Le Colonel. — D'un passage?
Ernest. — Oui... par un chef de bataillon... qu'on ne nomme pas... près du Rhin.
Le Colonel. — Ah ! oui.
Ernest. — Sais-tu que c'est un moderne Léonidas!
Le Colonel. — Mon Dieu ! il n'a fait que son devoir.
Madame de Lévalle, apan. 11 est envieux de la gloire des autres.
Ernest. — Oh! tu ne connais peut-être pas
LA VALISE NOIRE. ill
toutes les circonstances, ai cherche dans la brochure.)
Du reste, tiens, voici, (uni) « Un chef de bataillon s'était placé avec quelques compagnies à l'entrée de la plaine pour arrêter la seconde division ennemie forte de quinze mille hommes. j>
Î.E Colonel. — Dix mille seulement.
Madame Renneterre. — Voilà comme on exagère.
Madame de Lévalle, Apan. — Quelle petitesse !
Ernest, continuant. — « Prendre un pareil poste, c'était accepter une mort presque certaine; mais le résultat de la journée devait en dépendre. »
Le Colonel. — C'est une supposition.
Madame Renneterre. — Certainement.
MaD.\ME de LéVALLE , avecmcpris. — Oïl!
{A Erncsi) Continucz donc, mon frère.
Ernest, coniinnam. — « Lalutte fui terrible;
l'ennemi était vingt fois plus nombreux, et, à diverses reprises, les Français reculèrent; mais ils furent ramenés au combat par leur chef. Enfin, quand les renforts arrivèrent le soir, ils le trouvèrent entouré seulement de quelques soldats, frappé de trois blessures, mais l'épée haute et combattant toujours! »
Madame de LÉVALLE, avcccxaltalion. — Oh!
que cela est beau !
Madame Renneterue. — Mais je ne trouve rien d'extraordinaire, n'es-ce pas, Emma?
Madame de Lévalle, vivemem. — Quoi! vous n'êtes point émue d'un tel courage? vous ne sentez pas le désir de connaître ce chef de bataillon, ne fût-ce que pour lui serrer la main.
Le Colonel. — Ah! Madame...
Madame de Lévalle, plus vivement. — Oui, Monsieur, je ne suis, à la vérité, qu'une
faible femme, aucune rivalité ne peut me rendre injuste; mais je le répète, je voudrais pouvoir témoigner à un tel homme mon admiration, mon respect.
Le Colonel. — C'est trop !
Madame Renneterre, en mm. — Pourquoi pas votre amour?
Madame de LéVALLE, awc impatience. — Eh!
mon Dieu! Madame, on pourrait être fière d'en inspirer à un tel cœur. Mais cette action a-t-elle été au moins récompensée?
Li Coloinel. — Oui, Madame.
Madame de Lévalle. — Et comment?
Le Colonel. — Par le grade de colonel. Ernest. — De colonel?... Est-ce que par hasard tu serais...
Le Colonel^ — J'ose à peine Tavouer maintenant.
Madame de Lévalle. — Quoi ! vous!
Madame Rknnetetke. — Lui !
Le Colonel. — Mais, tout autre oflicier eût agi comme moi.
Madame Renneteure, vivement. — Du tout.
C'est une action sublime.
Ernest. — Vous disiez le contraire tout à Theure.
Madame Renneterre. — C'était l'émotion, j'étais si attendrie. (Bas à Emma,) Attendrissezvous donc, ma chère.
Madame de Lévalle, avec embarras. — Pardou... Monsieur... si j'avais pu soupçonner.
Le Colonel. — Vous eussiez gardé le silence? Ohl ne regrettez point, Madame, les bienveillantes paroles que vous avez prononcées. Tous les éloges ne caressent point la vanité ; il en est qui vont jusqu'au cœur, et l'approbation de certaines personnes, lors même qu'on n'en a mérité qu'une partie,
encourage à s'en rendre plus complètement digne.
Madame RlNNETERRE, qmapailéàundomcsliquo.au
fond. — Colonel , vous aviez accepté quelques rafraîchissements.
Le Colonel. — Je suis à vos ordres, Madame.
Madame ReNKETERRE , à madame de Lévallc. —
Ne voulez-vous point nous suivre ?
Madame de Lévalle. — Mille grâces.
Madame Rewneterre , bas, à Emma. — Placez-vous près du colonel.
(Elle son avec le colonel et Emma.)
SiCÈ.^E IX.
madame de lévalle, ERNEST.
Ernest, k pan. — La première glace est brisée des deux côtés; j'ai déjà ébranlé les préventions du colonel. A ma sœur, maintenant.
Madame deLévalle, lapercevam. — Eh bien!
vous n'accompagnez pas votre ami comme vous l'aviez annoncé ?
Ernest. — Non, ma sœur; je veux te parler.
Madame de Lévalle. — A moi ?
Ernest. — Oui. Tout à l'heure j'ai été trop brusque.
Madame de Lévalle. — Ah ! vous en convenez.
Ernest. — J'ai eu tort. Voyons , Agathe, est-ce que tu m'en veux ?
Madame DE Lévalle — Je crois que oui.
Ernest. — Eh bien! voyons, faisous la paix... Ta main, sœur.
Madame de Lévalle. — Oh! que tu sais bien faire de moi ce que tu veux.
(Ils se donnent la main.)
Ernest. — C'est qu'en vérité je ne sais pas
comment nous avons pu nous quereller. Moi qui t'aime tant! Ce sont ces maudites préventions. (Mouvement de madame de Lévalle.) Oh! je nC t'cn
parlerai plus! Qu'est-ce, après tout, qu'un ami près d'une sœur que l'on chérit? Aussi j'ai voulu en finir tout de suite à cet égard.
Madame de Lévalle. — Comment?
Ernest. — Oui ; je n'avais pas osé te l'avouer ce matin; mais j'avais eu l'imprudence de communiquer mes projets de mariage au colonel avant son arrivée.
Madame de Lévalle. — Se peut-il !
Ernest. — Oh! ne crains rien. J'ai senti qu'il fallait s'expliquer franchement. Aussi je ne lui ai rien caché.
Madame de Lévalle. — Que dis-tu?
Ernest. — Je viens de lui déclarer à l'instant que tu Tavais en horreur.
Madame de Lévalle. — Ah ! mon Dieu !
Ernest. — Et que tu aimerais mieux voir ressusciter ton premier mari.
Madame de Lévalle. — Quoi ! lu lui as répété...
Ernest. — Tout ce que tu m'avais dit.
Madame de Lévalle. — Mais c'est de la folie!
Ernest. — Nullement; il fallait cela pour couper court à toute espérance ; car tu ne sais pas le plus curieux de l'affaire?
Madame de Lévalle. — Quoi donc ?
EuNEST. — Cet homme que tu regardes comme un monstre, que tu fuirais jusqu'au bout du monde...
Madame de Lévalle. — Eh bien ?
Ernest. — Eh bien... il t'adore !
Madame de Lévalle. — Moi ?
Ernest. — Toi.
Madame de Lévalle. — C'est impossible S
LA VALrSE NOIRE. 119
ERNEbT. — Veux-tu que je le lui fasse dire?
Madame de Lévalle, vivement. — Non, non ; tu te seras trompé.
EuNEST. — Trompé ? Ah ! pardi eu ! il n'y avait qu'à voir sa consternation quand je lui ai fait connaître ton opinion à son égard ; il a pris une figure... oh ! une figure...
Madame de î^évalle. — Comment? et cela vous fait rire , mon frère ?
Ernest. — Il n'y a pas de quoi, peut-être? Comprends-tu rien de'plus bouffon que cette maladresse qui, au milieu de tant de femmes disposées à lui vouloir du bien, lui fait choisir précisément la seule qui le déteste ?^h! je lui croyais plus d'esprit. C'est qu'il était vraiment désespéré. 0>
Madame de Lévalle, émue. — Est-ce vrai ?
Ernest. — Du reste sois tranquille ; c'est ^
un amour dont il se guérira facilement. «
Madame di:: Lévalle, piquce. — Je vous remercie, mon frère.
Ernest. — Aimerais-tu donc mieux qu'il ne guérît pas ?
Madame de Lévalle. — Je ne dis point cela ; mais je ne conçois pas que vous , Ernest , qui avez de lascnsiî)ilité, de la bonté, vous tourniez en ridicule le chagrin d'un ami.
Er.NtST. — Vcux-tu que je me désole ? A quoi bon ? Il va d'ailleurs repartir.
Madame de Lévalle. — Le colonel?
EiiNEST. — Certainement ; dès qu'il a appris' que sa présence te déplaisait , il m'a déclaré qu'il allait retourner à Paris.
Madame de Lévalle, vivement. — El vous ne vous y êtes pas opposé ?
E UNE ST. — Pourquoi ?
Madame de Lévalle. — Pourquoi ! Mais
l'hospitalité, la plus simple politesse vous en faisait un devoir !
Ernest. — Puisque tu ne peux pas le souffrir.
Madame de Lévalle, vivcmcm. — Il ne s'agit pas de moi, mon frère. Nous sommes chez madame Renneterre, et si elle apprend que je suis la cause de ce dépari, Dieu sait quels commentaires , que de suppositions ! C'est me compromettre.
Ernest. — Mais il me semble que c'est plutôt en restant que le colonel pourrait...
Madame de Lévalle, vivcmem. — Du tout; je ne veux chasser personne du château. En définitive, le colonel est un homme bien né, qui mérite des égards.
Ernest. — Alors, ma chère amie, parlelui toi-même ; moi je ne puis changer ainsi de rôle à chaque instant. J'ai l'air de jouer
iaa LA VALISE NOIRE.
la comédie bourgeoise... d'autaut que je ne fais que des maladresses.
Madame de LéVALLE, crun ion anirmaliL — Oh!
cela...
Ernest. — Justement voici le colonel.
Madame de Lévalle, — Lui!
EuNEST. — Dis-lui de rester si lu veux.
Madame de Lévalle. — Mais non.
Ernest. — Je ne m'en mêle plus.
Madame de Lévalle. — Ernest, je t'en prie.
Ernest. — Adieu. m son.)
Madame de Lévalle , semé — l'eut -on me laisser ainsi. Yoilà le colonel qui monte le perron. Il a la tête baissée ; il réfléchit, sans doute. Pnuvre jeune homme!
Ah ! mais non, il lit le journal ! (on cmenci le coionei qui fredonne.) On dirait qu'il chantc... Ah! oui, pour s'étourdir! Il faut que je lui montre moins de froideur. Ce n'est pas pour
moi, car je ne reviendrai jamais sur son compte, mais par considération pour madame Renneterre.
(Elle va se placer près de la table, ei prépare son métier à tapisserie).