MAD.\ME DE LÉVALLE, LE COLONEL
Le Colonel , ciurant , un journal à la main, sans voir madame de Lévallo. C'cst singulier. Si j'en
croyais quelques paroles échappées tout à l'heure à Ernest, l'apparente froideur de madame de Lévalle à mon égard cacherait une sympathie que malheureusement je ue partage point.
Madame de Lévalle, a pan. — Le voici.
Le Colonel. — N'importe ; c'est la sœur d'un ami ; montrons-nous au moins poli.
Madame de Lévalle, se détournant: — Ah! monsieur le colonel.
Le Colonel. — De grâce, Madame, ne vous dérangez point.
Madame de Lévalle. — Monsieur cherchait sans doute madame Renneterre?
Le Coloinel. — Nullement, je parcourais le journaL
Madame de Lévalle. — Continuez, je vous prie.
Le Colonel, a pan. — Elle affecte toujours la même froideur.
Madame de Lévalle, a pan. — Il cherche à cacher son émotion.
(Madame de Lévalle travaille près de la lablc; le colonel s'assied près du guéridon de l'autre côlé du Ihéàlrc. Un silence , pendant lequel ils se regardent à la dérobée.
Le Colonel. — Si Madame était curieuse de connaître les dernières nouvelles?
Madame de Lévalle. — Volontiers.
Le Colonel , nsant. — Nouvelles extérieures : Les journaux anglais continuent
leurs injures contre l'empereur des Français à propos de son divorce.
Madame de LéVALLE, se déloumant vivement. — Le Colonel, qui s'est arrêté un peu embarrassé- —
Âh! Mon Dieu! j'ai la main malheureuse.
Madame de Lévalle. — Pourquoi donc?
Le journaliste doit justifier cet acte.
Le Colonel. — En effet, Madame.
Madame de Lévalle. — N'est-ce point votre opinion?
Le Colonel. — A moi? Nullement, Madame de Lévalle. — Comment? Mais il me semble avoir entendu monsieur le colonel défendre le divorce.
Le Colonel. — En principe et au profit de l'être faible; c'est toujours mon avis, Madame, mais non dans l'intérêt de l'inconstance ou de l'ambition.
Madame de Lévalle. — Je ne comprends pas.
Le Colonel. — Dans l'étal de nos mœurs, l'homme, quoiqu'il arrive, est libre et maître de ses actions. Sans briser une union, il peut la dénouer, tandis que la femme qui souffre ne peut pas même fuir son persécuteur, la loi en fait l'esclave de son mari. C'est là ce que je ne puis supporter.
Madame de Lévalle , vivemem. — Ainsi , vous voudriez que le divorce fût permis...
Le Colonel. — Seulement aux femmes.
Madame de Lévalle , d'un ion aimabie. — Mais c'est très raisonnable, cela. Je n'avais point du tout compris ainsi.
Le Colonel. — Madame...
Madame de Lévalle , amicaiciacui. — Ma corbeille, je vous en prie, colonel.
( l.e colonel prend sur le guéridon la coibeille où se Irouvcnl les laines, et les apporte à madame de Lévalle.)
Madame DE Lévalle. — Ah! c'est là votre raison pour soutenir le divorce? Mais c'est bien différent. Je m'explique à présent votre généreuse chaleur. J'avais cru, au contraire, que, comme homme, vous défendiez un moyen d'inconstance et d'abandon.
Le Colonel, avec chaleur. — Moi, Madame ! Ah! s'il fallait dire toute ma pensée, pour ma part, je ne saurais comprendre le divorce. Après avoir confié à une femme toutes ses espérances , après avoir vécu de sa vie, comment songer à un nouvel amour? comment pouvoir déménager ainsi son cœur? C'est impossible.
Madame de Lévalle. — N'est-ce pas?
(1res aimable.) AsSCyCZ-VOUS donC, Coloncl.
Le Colonel , instemem. — Du reste , nous autres militaires , nous ne devrions point avoir de pareilles idées.
Madame de Lévalle. — Et pourquoi?
i28 LA VALISE NOIRE.
Le Colonel. — Parce que le bonheur de la famille nous' est interdit, et que notre profession nous condamne à de continuelles séparations.
Madame de Lévalle, vivement. — Et qui empêche de suivre le mari qu'on aime?
Le Colonel, vivement. — Quoi! vous comprenez donc qu'une femme brave la fatigue, le danger?
Madame de Lévallk, vivement. - — Qu'importent le danger , la fatigue , lorsqu'on les partage avec celui qu'on a choisi, quand on a la joie de veiller sur lui, de le consoler, d'être sa providence?
Le Colonel, ravi et se rapprochant: — Oh I oui, c'est cela.
Madame de Lévalle, avec chaleur. — Qu'estce que la vie d'une femme sans les sacrifices? Le dévouement n'est-il pas notre bonheur, notre plus beau privilège? Ne devons-
nous pas tout braver, plutôt qu'une séparation ?
Le Colonel , se rapprochant encore. — Certainement. Continuez donc, je vous en prie, Madame 1
Madame de LÉVALLE , un peu confuse ei souriant.
— Pardon, je ne sais pourquoi je vous parle avec cette chaleur.
Le Colonel. — Ah ! Madame , j'étais si heureux de vous entendre I Pourquoi vous interrompre? Il semble que vous m'en veuilliez encore de cette discussion chez madame de Séroulle.
Madame de Lévalle. — Moi? nullement; et la preuve, c'est que je voulais vous prier de ne point repartir aujourd'hui.
Le Colonel. — Il se pourrait!
Madame de Léyalle. — Vous consentez?
Le Colonel. — Madame!...
Madame de Lévalle, vite. — C'est convenu.
Le Colonel. — Si vous l'exigez?
Madame de Lévalle. — Au nom de madame Renneterre. (Regardant par la fenôire.) Mais votre cheval vous attend. Vous me permettez de prévenir ?
Le Colonel, — Restez, de grâce, Madame.
Je vais donner de nouveaux ordres.
[Il sort en saluant.) MADAME DE LÉVALLE , le regardant s'en aller.
Décidément,ilestmieuxqueje ne croyais; il n'est même pas mal ; il est même très bien. — Oh ! si mon frère m'entendait faire cet aveu , quel triomphe pour lui! Je ne lui donnerai pas cet avantage, d'autant qu'il voudrait revenir à ses projets, à ses folies. Non, toute réflexion faite, je crois que M. de Massol est le mari qui me convient. Maintenant
d'ailleurs, que j'ai écrit, je suis presque engagée. Eh bien ! tant mieux ; cela m'ôtera l'ennui des hésitations. Qu'il vienne, et je
1? r épouse. (Elle reste assise el rêveuse.)
SCÊ^E XI.