ERNEST, LE COLONEL
Ernest — Ah ! c'est toi ?] Le Colonel. — Oui. Je croyais madame de Lévalleici.'
136 LÀ VALISE NOIRR.
Ernest. — Tu venais peut-être lui lire encore le journal.
Lk Colonel. — Quelle idée! Je venais m'excuser de nouveau de cette malheureuse rencontre chez madame de SérouUe ; car je ne sais comment j'ai vu ta sœur ce jour-ln ; je lui ai trouvé l'air froid, dédaigneux.
Ernest. — Elle en disait autant de toi.
Le Colonel. — Sans doute; on m'avait fait d'elle tant d'éloges avant son arrivée, que j'étais mal disposé. Je n'aime pas que l'on m'impose Tadmiration , et je croyais faire acte d'indépendance en ne pliant pas le genou devant l'idole. Mais aujourd'hui nous avons causé, et je l'ai trouvée... adorable.
Ernest. — Vraiment?
Le Colonel. — J'ai, du reste, un reproche à te faire. Tu ne m'avais pas dit qu'elle allait se marier.
Ernest. — Ma sœur?
Le Colonel. — Madame Renneterre vient de m'en faire confidence.
Ernest. — Mais du tout. C'est un projet abandonné.
Le Colonel. — En vérité? Alors, mon cher ami, je ne reste pas ici.
Ernest. — Pourquoi donc?
Le Colonel. — Parce que je finirais par devenir amoureux de madame de Lévalle.
Ernest. — Eh bien! quand cela serait?
Ne t'ai-je pas dit...
Le Colonel. — Qu'elle était bien disposée en ma faveur; mais, outre que je n'en crois rien , je n'oserai jamais épouser ta sœur.
Ernest. — Comment?
Le Colonel. — Non. Oh ! je sais bien que tu me traiteras de tête romanesque, comme autrefois; mais la beauté de madame de
Lévalle , son nom , sa fortune, lui donnent droit à un plus brillant mariage.
Ernest. — Mais songe donc...
Le Colonel. — Je songe que je ne m'estime pas assez pour accepter un sacrifice. Je voudrais que ma femme reçut tout de moi, et que la reconnaissance la préparât à un sentiment plus tendre. Oh! tu peux rire à ton aise!... Mais je vais plus loin, voistu 5 je voudrais lui avoir rendu quelque grand service...
Erkest. — C'est cela; comme dans Ma tante Aurore; tu voudrais l'avoir sauvée des brigands, de l'eau ou des flammes.
Le Colonel. — Eh! mais ce ne serait pas si mal.
Erkest. — Eh bien ! dis donc, c'est un plaisir que tu aurais dû te procurer dernièrement, à l'incendie de l'ambassade.
LeColo.nel. — Tu crois plaisanter, mais c'est ce que j'ai fait.
Le Colo>"el. — Toi?
Ernest. — Certainement; j'ai arraché une femme du milieu des flammes. Malheureusement, après l'avoir mise en sûreté, j'ai été obligé de la laisser là pour courir à l'incendie.
Ernest, apan. Dieu! si c'était ma sœur! Pourquoi pas ? C'est l'occasion que je cherchais.
Le Colonel. — Tout ce que je sais d'elle, c'est que je l'ai trouvée près de l'entrée du pavillon.
Ernest. — Près de Tentrée?
Le Colonel. — J'ai aperçu à mes pieds une femme évanouie.
Ernest. — Jeune?
Le Colonel. — Je le suppose à sa taille élégante.
l-IO LA VALISE NOIRE.
Ernest. — Mais ses liails?
Le Colonel. — Il faisait nuit ; je n'ai pu les voir.
Ernest. — ïu ne les as point vus?
(fJuvrant ses bras.) Ail ! mOU ami.
Le Colonel. — Eh bien ! qu'as-tu donc?
Ernest rembrassant. — Mon ami , laisse-moi te serrer dans mes bras.
Le Colonel , se dcgageam avec peine. — Mais il devient fou.
Ernest. — Oui, de joie.
fSCÊIVE XIV.
Liis MÊMES , MADAME RENMTERRE, EMMA, MADAME DE LÉVALLE.
Madame de Lévalle. — Mon Dieu ! quels cris !
Ernest. — Ah ! madame Renneterre , mademoiselle Emma, ma sœur...
Madame de Lévalle. — Qu'y a-t-il donc?
Ernest, — ïu cherchais celui qui t'avait sauvé des flammes?
Madame de Lévalle. — Eh bien?
Ernest, montrant ic coionei. —s- Lc voilà !
Le Colonel. — Moi !
Tous. — Lui !
Ernilst. — Oui. (A part.) Si cé n'est pas, ça aurait pu cire.
Madame de Lévalle. — Se peut-il, colonel?
Le Colonel. — J'ose encore à peine croire à ce bonheur.
Ernest. — C'est lui, tedis-je, il m'adonne
tous les détails, (l/embrassant encore.) Oh! cllCr
ami, va; crois bien que mon cœur... mon
coeur. . . (H s'arrête comme étouffé par l'émotion, et dit à madame de Lévalle d'un ton sérieux :) Agathe, il n'y a qUC VOUS
qui puissiez payer le colonel d'un pareil service.
Madame de Lévallë, baissant les yeux. — Mon frère...
Madame Renneterue. — Mais je n'en reviens pas... Et vous êtes certain, Ernest?
Ernest. — Certain.
Le Colonel. — Il y a d'ailleurs un moyen facile de s'assurer.
Ernest, -vivement. — C'est inutile.
Le Colonel. — La femme que j'ai sauvée portait des bracelets.
Ernest. — Comme ma sœur.
Le Colonel. — L'un d'eux m'est resté,
Ernest, à pan. — Ah! diable!
Le Colonel. — Et le voici.
Madame Renneterre. — Montrez, (jeiantun cri. Ah!
Ernest. — Quoi donc?
Madame Renneterre. — C'est le bracelet de ma fdle.
Madame de Lévalle. — D'Emma!
Emma. — Oui.
Ernest. — Son bracelet !
Madame Reinneterre. — Ainsi, c'est vous, colonel, qui avez sauvé mon enfant?
Le Colonel, embarrassé. — Madame...
Madame Renneterre, àEmma. — C'est ton sauveur ! (Bas.) Evanouissez-vous , Mademoiselle.
Emma. — Mais, maman, je ne puis...
Madame Renneterre. — Alors, jl faut
que ce soit moi. (Feignant de s'évanouir.) Ail!..,
Emma. — Ah ! mon Dieu î ma mère!
Ernest, a pan. — C'est cela, elle perd connaissance pour sa fille.
Madame Renneterre, revenant à eiie. — Ah! ah! une telle émotij)n....
Le Colonel. — Remettez-vous, de grâce, Madame.
IVIadame Renneterre , assise: — Oui, colonel, oui. (Elle lui Uonuc la main, et prend celle de sa CUe.) Mu
Ui LA VALISE NOIRE.
fille, rappelle-toi ce qu'Ernest disait tout à l'heure : il n'y a que toi qui puisse payer un tel service.
EuNEST, à part — G'estcela, je lui ai fourni jusqu'à la formule!
Madame de LéVALLE, d'une voix troublcc. — Je
me réjouis de ce qu'une erreur de mon frère ait amené une découverte..... aussi heureuse... pour tout le monde.
MaD'AME ReNNETERRE, à Ernest. Ah! OUÎ,
c'est vous que nous devons remercier.
Ernest, a\ec humour. — Il n'y a pas de quoi. Madame Renneterre, seievant. — Ah!
Emma. — Vous devriez rentrer, maman.
Madame Renneterre. — Non, non, j'aime mieux prendre l'air, et si le colonel veut bien me donner le bras...
Le Colonel. — Madame , je suis à vos ordres.
LA VALISE NOIRR. 14»
Madame ReNETERUE , embrassant sa nUe. —
Chère enfant, (au coioneiavccsemimem.) Elle vous doit la vie. aecoioncisaïue.) Venez.
(Emma les couduil jusqu'à la porte; madame de Lévalle s'est assise, pe nsive, à gauche; Ernest est adroite.)
SCÉ^E XV.