‹ La valise noireChapitre 3 sur 52 · PORTEFEUILLE DE CHAGRIN · texte numérisé non relu

PORTEFEUILLE DE CHAGRIN

A cette époque, la vapeur n'emportait pas encore sur une double voie de fer les voyageurs qui franchissaient l'espace compris entre le Havre et Paris. La vieille route à chevaux était sans cesse sillonnée par les diligences, les voitures de rouliers, les pataches ou les équipages, et presque à chaque sinuosité se dressait un de ces cabarets où les cochers ont l'habitude d'aller reprendre des fcfces

pour le compte de leurs chevaux qui soufflent sur le seuil.

C'était précisément ce que venait de faire le conducteur d'un vieux cabriolet arrêté sur l'accotement du chemin. Son attelage fumant reprenait haleine, tandis qu'il se faisait servir un verre de cognac sur le comptoir par la fille du cabaretier. A voir son regard vague, son sourire automatique et sa démarche flottante, il était aisé de deviner que cette station avait été précédée de plusieurs autres du môme genre. Au moment où la jeune fille faisait passer l'eau- de-vie de la mesure d'étain dans le petit verre, le cabaretier remonta de la cave et reconnut un de ses clients habituels :

— Tiens! le père Jacques, dit-il.

Le cocher se retourna et se mit à dire :

— Eh bien... voici l'autre, bégaya-t-il d'une voix épaisse; merci, mon bonhomme... ça va

bien, et toi?».. Eh! eh! eh! fait-il chaud, hein?

— Tu vas donc à Paris? demanda l'aubergiste.

— Du tout... c'est pas moi... c'est un Américain, répliqua Jacques en riant; un bourgeois cossu... et pressé... à preuve qu'il m'a fait louer un cheval de renfort à la dernière poste. . . à ses frais s'entend.

— Pourquoi n'a-t-il pas pris plutôt la diligence?

— Ah! pourquoi, malin? Parce que, comme dit cet autre, quand le verre est plein, il n'y tient plus rien... — eh 1 eh I eh 1 — Mais il n'a psis à se plaindre... je l'ai mené comme un prince, toujours au trot... aussi j'ai chaud... -* Encore une tournée de dur, la petite; faut bien se désaltérer...

Dans ce moment une voix se fit entendre au dehors, prononçant avec colère des mots étran-

ger& Le cabaretier et sa fille se retournèrent surpris ; mais Jacques éclata de rire :

— Faites pas attention, dit-il en clignant l'œil, c'est mon voyageur! Voudrait-il pas m'empëcher de me rafraîchir, sous prétexte qu'il est pressé? Ces goddams d'Amérique sont rageurs comme des loups; aussi^ bah I je m'en bats l'œil, il a payé d'avance I — Ëhl ehl eh!

— Je comprends, dit le cabaretier en s'assoeiant à sa galté, et je gage, vieux brigand, que tu lui as demandé le prix de poste pour le mener dans ta carriole?

— Ëh bien donet est**ce qu'on ne doit pas payer pour avoir ses aises? reprit la cocher; il est seul,, cet homme^ faut bien qu'il compte pour âeux...i ce qui empêcherait pas d£ M donner un compagnoin s'il s'en {ffésen^tail; — eh! ehl eh! — Mais^ bahl il y a pas d'affront, le particulier a de quoilj'ai entendu les ]aunets gazouiller dians ses gooss^, sans partet

d'un portefeuille noir avec serrure, qui doit être bourré de billets. — Ah\ tonnerret quelle chaleur! encore une retournée... pour la dernière.

Id le cabaretiw M obligé de quitter Jacc[Qes pour recevoir le prix â^me botileiUe de bière que venait d'achever un îneomiu assis au fond de la salle. C'était vrn iMmune d'envilondaquante ans, dont la tenue négligée pou» tait annoncer égalen^ent le voyageur à bout de ressources ou le touriste moins occupé de ses aiâes que de. ses goftts. Si le fratre gris rayé par la lâuie^ le paletot de coutil déteint et les chaussures déformées. faisaieEt pencher vm la presiiëre suppositiou,, le lorgncm d'écaille suspendu au cou et la badine de jonc à pomme d'agate l'amenaient bientôt à la se- , coQde. Quant au visage et aux manières, on y trouvait le même mélange î les traits étaient finsi mais un peu flétris; les mouvements ai-

ses, mais parfois vulgaires; si bien que Tobservaleur n'osait décider si c'était là un homme du monde qui se négligeait ou un aventurier qui avait vu le monde.

Ayant entendu la conversation, du cabaretier et de Jacques, l'inconnu déclara qu'il se rendait à Paris et demanda au cocher s'il voulait l'emmener; sur sa, réponse affirmative, il slnforma du prix, qu'il accepta sans marchander, et dit qu'il allait monter; mais Jacques l'arrêta du geste.

— Minute! minute! bourgeois, dit-il; faut d'abord expliquer la chose au particulier qui est là dans mon sabot.

— Alors, parlez-lui, répliqua le nouveau voyageur.

Le cocher fit une grimace.

— Facile à dire, reprit-il en riant; mais je vous ferai'irohserver que je ne sais tout bête-

ment que le français, moi, et Tautre n'y entend rien.

— N'est-ce que cela? je vais lui parler dit le piéton.

— Vous savez Taméricain ! s'écria Jacques émerveillé ; fameux pour lors !... En entendant son charabia, il ne pourra refuser... — Ohl dites donc, faut l'appeler par son nom, ça fait toujours mieux... 11 se nomme... comment déjà ? — Je l'ai pourtant vu sur sa malle ; tenez, là, derrière; on peut lire l'adresse.

— Robert Owes, dit l'inconnu.

— C'est ça I interrompit Jacques; c'est pardieu! tout à fait ça!

Et s'approchant du cabriolet il ajouta, en portant la main à son chapeau :

— Eh! monsieur Robert... Comment déjà l'autre nom?... n'importe! Voilà un voyageur qui parle votre langue et qui veut bien vous

134 LA VALII&f: NOIRE

faire société. Appuyez bb peu à gauche., r t vous commander.

L'Américain ne parut pa» ccaupreadre et reprit ses malédictions contre les stations coatis Buelles de son conducteur,

— Si monsieur Owes le permet, fit observer le nouveau- venu en anglais, je lui servirai d'interprète en même temps que de compagnon de route^ et j'espère que nous réusôiroos à faire marcher cet ivrogne.

La figure du Yankee s'éclaira.

— Ahî voici pourtant quelqu'un qui comprend et qui parle! s'écria*il.

— A peu près, dit le nouveau-venu en sou* riant; monsieur excusera mon mauvais langage...

— Vous allez à Paris? interrompit l'étranger.

— S'il y a place pour moi dans votre cabriolet;

LA VAL1S£ NOIBE 135

M. Owes l'examioa d'un œil scrutateur.

-— Je TavaiB loué pour moi smil, objecta-t-il oprèA ooe pause.

'^ PardoiL, reprit Tincounu d*un ton poli, votre codier paraît l'avoir compris autrement; mais ou peut s'expliquer...

«— Inutile, monsieur, dit TÂméricain; ce serait autant de retard ; montez vite, je vous prié, et tâchez de persuader à ce drôle que nous sommes en route pour arriver.

Le piéton au paletot de coutil s'empressa de fse rendre à Tinvitation; Jacques ferma le ta* blier de cuir, regagna son siège et la voiture repartit.

La nuit commençait à venir, un brouillard grisâtre montait du fond de la vallée et resser* rait lentement Thorizon. Bien que les arbres eussent encore leurs feuilles, Tautomne leur avait déjà imprimé un caractère de décadence qui attristait. Soil influence de cet aspect, soit

toute autre cause, M. Owes gardait un silence morose. Après quelques hésitations, son compagnon de route essaya de lier conversation; mais la brièveté des réponses du Yankee la dénouait chaque fois et l'obligeait à un nouvel effort. Jl se décida, en conséquence, à parler à peu près seul et à donner à son monosyllabique interlocuteur l'exemple de la confiance. Celui-ci apprit qu'il se nommait M. François Germain, qu'il habitait Paris et revenait d'une excursion archéologique dans le département de la Seine-Inférieure. 11 parla en détail des antiquités normandes, nomma la propriété qu'ils apercevaient au passage et fit l'histoire des propriétaires. Il les connaissait tous, beaucoup étaient ses anciens camarades de classe, quelques-uns ses parents. Lui-même possédait un petit domaine qu'on ne pouvait voir de la grande route, mais dont il indiqua la position derrière une colline.

Malgré ces confidences familières, M. Owes resta singulièrement circonspect ; tout ce que son compagnon put apprendre de lui, à force de questions, c'est qu'il se rendait à Paris pour une importante affaire.

— Et c'est la première fois que vous y venez? demanda M. Germain.

Il répondit affirmativement.

— Diable! diable! prenez garde alors, continua l'archéologue. Paris est une ville terrible, monsieur! chaque matin il s'y réveille vingt mille marauds qui, pour déjeuner, n'ont que leur appétit, et pour ressources que la poche des passants. Aussi faut-il se tenir sur ses gardes comme dans un coupe* gorge.

— Je pense pourtant que vous avez des tribunaux et qu'on peut se faire rendre justice? objecta le Yankee.

— Justice ! répéta en riant M. Germain, cer-

138 LA VALJSE NOIRK

tainement : c'est un article que nous tenons, et on en achète... pour son argent.

M. Owes hocha latétç.

-^ SoU, dllril en se parlant à lui-même; on paiera ce qu'il faut I

-^ C'est-à-dire que vous avess pris vos précautions et que vous arrivez sur les galions d'Espagne? répliqua l'archéologue avec un rire significatif.

— J'arrive avec quelques dollars, dit l'Américain froidement, vu qu'en voyage je n'emporte jamais sur moi que l'argent indispensable.

— J'entends, vous aimez mieux les billets de banque.

— Nullement.

— Les lettres de change, peut-être?

— Pas davantage.

— Les crédits chez un banquier, dans ce cas? M. Owes ne répondit point.

— Je comprends, reprit M. Germain, c'est certainement commode... mais il y. a aussi des Inconvénienls... les banquiers ne sont point comme notre saint-père le pape... ils peuvent faillir.

— C'est mon affaire, fit observer M, Owes d'un ton sec.

L'archéologue-propriétaire s'inclina.

— Très-ju3te, parfaitement juste, diHl

Et, s'appuyant mv lu barre du tablier, il ge mit h regarder la campagne en fredonnant,

Il était clair que sa confiance, loin de gagner le Yankee, l'avait effarouché et qu'il se tenait sur la défensive. M. Germain en parut sinon blessé, du moins désappointé. Tout en affectant d'admirer le paysage qui allait s'effacer dans rombre, il jetait un regard de côté sur M, Owes dont il étudiait chaque mouvement.

Celui-ci, délivré du partage de son compà-

gnon, avait tiré de sa poche un poitefeuille de chagrin à serrure, qu'il ouvrit au moyen d'une petite clef mêlée aux breloques de sa montre et dont il se mit à examiner le contenu. Les fredonnements de l'archéologue s'étaient éteints peu à peu, et son regard, fixé avec une ardeur singulière sur les papiers que rangeait l'Américain, semblait vouloir, à travers les plis, lire leur contenu. Ce dernier, en le surprenant deux ou trois fois dans cet examen indiscret, l'avait forcé à détourner la têtp et à reprendre sa chanson ; mais enfin, las de rencontrer ses yeux attachés à son portefeuille, il le referma avec impatience et le fit disparaître au fond de la large poche de son surtout de voyage.

M. Germain ne put retenir une grimace de dépit et se renfonça dans le coin du cabriolet, comme s'il eût renoncé à toute comunication avec son voisin.

Ce fut celui-ci qui, contre toute attente, rompit le premier le silence.

L'allure de Fattelage devait fixer son attention ; il fit remarquer à l'archéologue que leur conducteur, qui s'était endormi sur son siège, laissait leur voiture rouler au hasard. M. Germain haussa les épaules et répondit, avec une ironique indifférence, qu'il avait toujours mis en question si c'était le cocher qui devait conduire les chevaux, ou les chevaux qui devaient conduire le cocher. Le Yankee fit observer que, dans ce cas, leur position était peu rassurante, vu le désaccord de l'attelage. Le jeune cheval de renfort pris à la poste précédente ne cessait, en effet, de contrarier son compagnon par des élans et des soubresauts qui dérangeaient ses habitudes de locomotion paisible. Ces tiraillements redoublés avaient peu à peu accéléré la marche commune, au visible mécontentement des deux chevaux, qui s'animaient dans

142 LA VALISE NOIP4K

leur hoj^Uité. he cabriolet, au lieu de suivre la ligne droite, décrivait sur la route de continuels méandres et avait déjà fsûUi plusieurs foi3 accrocher le^ voitures venant en sens inverse ou dépasser la bordure de gazon qui dessinait le fossé. Arraché à son assoupissement d*ivresse par les malédictions des autres cochers et les avertissements des voyageurs, Jacques ne resserr^ûtun instant ses rênes que pour les laisser bientôt flotter de nouveau.

Cependant là nuit venait, la mésintelligence impatiente de Tattelage allait croissant, et, avec elle, les plaintes de M. pwes. Son mécoU' tentement s'était insensiblement transformé en inquiétude, puis, lorsqu'il avait vu Tinuti- Uté de tous ses avertissements, celle-ci s'était mêlée de colère. Elle fut augmentée par te ealme affecté et les plaisanteries de mn com* pagnon. M, Germain semblait prendre sa revanche de la froideur soupçonneuse de Tétran*

LA VALISJS NOinE 143

ger en riant de ses efforts pour se faire comprendre de Jacques. A ses tenlalives de français barbare, le eoeber^ toujours assoupi, et qui possédait le fond de la laugue anglaise à la manière de Figaro, répondait par des ycs redoublés, mais sans rien changer à son allure.

— Monsieur, monsieur, s'écria en anglais M. Owes qui se tourna vers l'archéologue, vous voyez que cet homme n'entend rien...

— Comment doncî répliqua M. Germain ironiquement ; mais il me semble, au contraire, qu'il vous répond dans votre langue.

— Je n'ai nulle envie de rire, monsieur! répondit le Yankee en colère.

— C'est visible, répondit M. Germain, qui jouait avec son lorgnon.

— Co drùle semble décidù à nous verser.

— Croyez-vous?

— Gela vous regarde comme moi, monsieur.

— lûcoûtestablement.

— Vous ii'avez point envie de vous casser le cou?

— Je ne suppose pas.

— Dans ce cas, parlez-lui donc!

— Pardon, mes paroles n'ont pas le pouvoir de dégriser.

— Eh bien! qu'il descende! s'écria l'Américain furieux, je conduirai moi-même.

— Fi donc! reprit M. Germain, mettre un cocher à pied; savez-vous, monsieur, que c'est comme si l'on dégradait un officier ou si Ton déclarait un négociant en faillite?

M. Owes se retourna vers son compagnon la figure enflammée.

— Ainsi vous soulTrirez qu'il continue de cette manière?

— Je souffre (oujours ce que je ne puis empêcher.

LA VALISK NOIRE 145

— Alors c'est moi qui veux descendre! s'écria rAméricain exaspéré ; avertissez que je descends, monsieur... Je vous somme d'avertir votre ivrogne de compatriote...

Mais il fut interrompu par un choc violent; le cabriolet venait de rencontrer un de ces tas de cailloux brisés mis en réserve pour l'entretien de la route, il pencha et faillit verser. Jacques, réveillé par le soubresaut, allongea un coup de fouet à l'attelage qui, déjà surexcité, partit brusquement. On atteignait une descente rapide aboutissant à un pont étroit. M. Owes vit le danger que sa disposition d'esprit devait encore grossir; il poussa une malédiction et décrocha le tablier de cuir en criant qu'il voulait mettre pied à terre; mais, loin de s'arrêter, le cabriolet accélérait sa course; il venait de rencontrer la pente qui l'entraînait. L'Américain se leva avec cette résolution subile et emportée qui lui semblait naturelle; son

1'j6 la valise XOIRE

compagnon poussa un cri et avança le bras pour le retenir ; mais il était déjà trop tard; il s'était élancé : on entendit le bruit de sa chute, un faible gémissement, puis rien! le cabriolet roulait rapidçment, emporté sur la descente, malgré les appels du voyageur qui s'y trouvait et les efforts du conducteur, arraché cette fois à sa somnolence.

Il ne s'arrêta qu'à l'entrée du pont, une petite maison sur le seuil de laquelle flottaient la touffe de lierre et le chapelet de pommes qui indiquent les tavernes du dernier ordre. Ce fut là seulement que Jacques apprit ce qui s'était passé. M* Germain et lui regardèrent en arrière sur la route, que la brume du soir enveloppait, sans rien apercevoir. Us appelèrent sans qu'on répondit. Tous deux se décidèrent alors à rebrousser chemin jusqu*à l'endroit où Félraiiger s était précipité hors du cabriolet.

Ils l'y trouvèrent, mais étendu sur le sol cl sans mouvement. Cependant, à l'examen, ils n'aperçurent aucune trace de sang; les membres semblaient sains et entiers ; tous ceux conclurent que M. Owes était seulement évanoui, et s'empressèrent de le transporter à la petite auberge. Mais là les soins qui lui furent donnés ne purent le ramener â la vie. M. Germain commença à craindre que le contre-coup de la chute n'eût été plus dangereux qu'il ne Tavait d'abord supposé. Ce qu'il fallait avant tout, c'était un médecin; Jacques effrayé détela rapidement son cheval; l'enfourcha et partit, laissant le blessé aux soins de la cabaretiôre et de l'archéologue.

Celui-ci interrogea alors la vieille femme sur le temps nécessaire au cocher pour ramener le secours attendu; elle répondit qu*il faudrait au moins deux heures, en supposant, ce qui était douteux, qu'il rencontrât chez lui

le docteur, M. Germain demanda s'il était le seul qu'on pût trouver aux environs, et comme la cabaretière lui en nomma un second, il la pressa de courir à sa recherche, La vieille femme hésita quelque temps; mais il employa avec tant de force les prières, les reproches et les promesses, qu'elle se décida enfin à mettre ses sabots, à allumer une petite lanterne et à partir en grommelant.

A peine eut-elle disparu dans le brouillard, que notre touriste, qui était resté sur le seuil, rentra vivement, referma la porte et poussa le verrou.

La cabane n'avait qu'une seule pièce, qui servait en même temps de buvette, de cuisine et de chambre à coucher. Au fond se dressait un misérable grabat sur lequel l'Américain avait été déposé; quelques traînes achevaient de brûler au fond du large foyer, et sur la table qui tenait lieu de comptoir brillait une

de ces chandelles fluettes que M. Alfred de Musset appelle de maigres suifs.

M. Germain promena autour de lui un regard rapide. L'expression de ses traits avait complètement changé. Son œil s'était assombri, son front plissé; à son sourire banal venait de succéder une sorte de contraction de ses lèvres qui annonçait une fermeté hardie ; toute son apparence nonchalante avait fait place à un air d'activité fiévreuse; l'enveloppe d'archéologue était tombée et ne laissait plus voir qu'un homme d'action.

11 courut d'abord à la petite fenêtre qu'il referma, afin qu'on ne pût voir du dehors ce qui allait se passer, posa la chandelle à terre, pour que le vitrage ne fût point éclairé, puis s'approcha du blessé.

Il était toujours immobile et ne faisait entendre qu'une respiration très-faible et trèscourte. Son gardien passa ses deux mains sous

son paletot entr'ouvert, comme s'il eût voulu s'assurer des battements de son cœur; mais quand il les retira l'une tenait une bourse et uae montre; l'autre un portefeuille de chagrin,

La promptitude avec laquelle cette double opération venait d'être accomplie témoignait d'une adresse tellement exercée qu'elle ne pouvait laisser le moindre doute sur le prétendu archéologue. Il jaugea^ en effet, d'un seul coup d'oeil, la bourse du Yankee, et reconnut que ce dernier lui avait dit vrai en parlant du peu d'argent emporté pour son voyage. Peasant que le portefeuille, serait njieux garni, il se hâta de l'ouvrir; mais, à 3a grande surprise, il n'y trouva que des boidereaux, des traites soldées ou des lettres d'affaires.

Son \mge prit une expression de dépit et il jeta sur le mourant un regard irrité.

— Rien, murmura-t-il : au diablo ! c'était bien la peine de se tuer pour me faire hériter de quelques louis 1

Et, ne pouvant accepter un pareil désappointement, il continuait à fouiller dans le porteifeuille ; mais toutes ses recherches ne lui firent découvrir que des titres sans valeur ou des correspondances. Il examina en vain celles-ci dans l'espoir d'y trouver quelque utile indication; après les avoir successivement parcourues, il tenait une dernière lettre qui renfermait trois billets signés Owes, mais acquittés depuis plusieurs mois, et il allait la joindre aux autres, quand un mot arrêta tout à coup son œil : il lut les premières lignes, devint plus attentif, déploya la feuille encore à demi pliée et poursuivit avec un intérêt toujours croissant jusqu'à la signature. Arrivé là, il s'arrêta un instant, puis reprit sa lecture en l'entrecoupant de pauses méditatives. A mesure

qu'il avançait, ses yeux semblaient s'animer, ses traits passaient alternativement d'une anxiété chercheuse à l'épanouissement; des mots interrompus lui échappaient comme si quelquegrand débat se fût plaidé en lui-même; enfin tout son visage s'illumina d'une résolution définitive et il replia la lettre.

Dans ce moment un bruit de pas et de voix se fit entendre sur la route. Il n'eut que le temps de remettre à leur place la bourse, la montre et de courir à la porte, dont il tira le verrou.

C'était la cabaretière accompagnée du médecin.

Celui-ci s'approcha du blessé, l'examina quelque temps avec attention, puis secoua la tête.

— Le secours arrive trop tard et eût été, en tous cas, infructueux, dit-il.

— En êtes-vous sûr? s'écria M. Germain.

Le médecin interrogea encore un instant le pouls du mourant et, se relevant comme un homme qui n'a rien à faife, il ajouta avec une assurance qui ne laissait place à aucune incertitude.

— Avant une heure, monsieur, vous n'aurez là qu'un cadavre.

Quelques jours après les événements racontés dans le chapitre précédent, voici ce qui se passait dans une des élégantes villas bâties près des sources du Loiret :

On était au milieu du jour; le soleil d'automne inondait le petit parc de ses lueurs éblouissantes, faisait scintiller larivière CQvam une plaque d'argent irisée d'azur et d'opale, et prolongeait ses rayons jusque sous une verenda toute festonnée dç vigue vierge, de glycines et de clématites, Là uuô j^uue fllle

était assise souriante devant un jeune homme, qui achevait son portrait d'une main à la fois délicate et hardie. La jeune fille était dans tout l'éclat de sa beauté de dix-huit ans, blonde, rose, lumineuse de bonheur; le jeune honmie semblait livré à tous les enivrements d'un premier amour. A chaque instant son pinceau s'arrêtait, et son regard et son sourire restaient perdus dans le sourire et le regard de son modèle.

Tous deux étaient plongés dans cette espèce d'extase fascinante, lorsqu'un troisième personnage ouvrit la porte vitrée du salon et entra dans la verenda. C'était un homme d'environ cinquante ans, mais dont la figure noble et ouverte n'accusait encore aucun amoindrissement de force ou d'intelligence. Il contempla un instant les deux amoureux, qui ne ^'étaient point aperçus de son arrivée, remua la tête et s'écria gaîment :

-— Est-ce là ce que vous appelez faire le portrait d'Hermine, mou cher Maxime?

Le peintre et la jeune fille tressaillirent comme s'ils étaient réveillés en sursaut.

— Ah! méchant père! vous m'avez eflfrayée ! dit celle-ci, qui se leva et courut se suspendre au cou de l'interrupteur.

— Dieu me pardonne! reprit ce dernier, qui s'était penché sur l'aquarelle du jeune homme; vous en êtes au même point qu'hier. Qu'avez-vous donc fait pendant ces deux heures de séance?

— Moi? répliqua Maxime en souriant; eh bien, mais... j'ai regardé I... il faut bien étudier son modèle. '

— A la bonne heure, répliqua le père ; maïs lorsqu'on étudie toujours, on risque de n'être jamais qu'un écolier.

— - Un écolier! répéta Hermine scandalisée; un écolier qui a eu le grand prix de Rome,

qui vient d'obtenir une médaille de première classe à l'Exposition, qui est chargé d'un plafond au Louvre...

— Et qui va épouser mademoiselle Dulac, acheva le père en riant, ce qui en fait évidemment le premier peintre de l'époque.

— Le plus heureux, au moins, dit le jeune homme, qui prit tendrement la main de sa fiancée. Ah! quand je pense que vous me donnez cetle chère créature..,

— Permettez, fit observer M. Dulac en riant; d'abord, la chère créature n'est pas encore à vous, vu que la prise de possession, comme on dit au Palais, exige plusieurs cérémonies; entre autres, la signature du contrat, sur laquelle je comptais aujourd'hui, mais qui, je le vois, ne pourra avoir lieu .

— Pourquoi cela? s'écrièrent en même temps les deux voix.

— Parce qu'il nous manque Téléraent indispensable.

— Quoi donc? quoi donc?

— Un prétendu en cravate blanche et en habit noir.

Hermine, qui avait déjà une mine toute saisie, éclata de rire, et Maxime répondit qu'il courait s'habiller. Cependant, après avoir fait un pas vers la porte de sortie, il revint au père de la jeune fille, et lui demanda s'il avait eu la bonté d'examiner les papiers de la succession... M. Dulac l'interrompit en lui déclâ' rant que tout était prêt, excepté lui, et le pressa tellement que le jeune homme dut 8û^ tir sans demander plus d'explications,

Hermine vint prendre le bras de son père.

— Voilà ce que c'est que d'épouser la flUe d'un avocat, dit-aile îivec une fierté plaisante, il se charge de débrouiller vos affaires, Pauvrel

hX VALISE NOIRE t59

père! je gage que vous dyei eu granâ'peine pour cet héritage de Mf Duvivier,

le magistrat regarda derrière lui p.fl^ de s'assurer qu'ilp étaient seuls,

r^ Plus que tu ne peux croire, enfant, dit-il d'un ton eérieux et en baissçint la voix; maia je bénis Dieu d'avoir été chargé de cet exa-« raen, et surtout de ce que Maxime puisse tout ignorer,

•— Qu'y a-t-il donc? demanda la jeune fille curieuse.

— Une complication d'affaires que tu ne pourrais comprendre, reprit M. Dulao, mais de laquelle il résulte que le père de Maxime est mort ruiné, et que, ne pouvant sans doute supporter un pareil coup, lui-même s'est donné la mort.

-^ Ciel! et Maxime n'a rien su?

— Parce qu'il ae trouvait alors absent, et que le suicide a été tenu secret ; mais, chargé

de régler la succession, j'ai dû tout connaître : si je t'en parle, c'est pour que tu m'aides à lui cacher ce double malheur : veille à écarter tout ce qui pourrait l'éclairer. Laisse-le croire que M. Duvivier est mort riche et à son heure ; s'il ne t'apporte point la fortune qu'il espérait, il te l'a offerte, c'est assez pour que tu lui en saches gré. Son talent et ta dot suffiront amplement à votre aisance ; qu'importe un peu plus d'opulence quand le nom du père est resté pur et que celui du fils promet d'être glorieux? Plus tard, sans doute, tout s'éclaircîra; mais alors vous serez l'un à l'autre, et les scrupules délicats de Maxime ne pourront remettre en question ou retarder votre bonheur.

Hermine se jeta dans les bras de son père en le remerciant avec des larmes; celui-ci sourit et s'efforça de la calmer.

— Allons, voilà qui est entendu, dit-il; n'en

parlons plus. Essuie tes yeux, ou le notaire et les amis qui viennent pour la lecture du contrat vont croire que je suis un père de mélodrame qui force sa fille à « trahir les secrètes aspirations de son cœur! » n'est-ce pas la phrase convenue?

— Cher, cher père ! murmura Hermine en rembrassant à plusieurs reprises; ah! vous êtes bon!...

— « Comme Dieu! » interrompit M. Dulac : c'est encore une phrase faite; seulement je ne suis pas tout-puissant comme lui, et il ne me suffit pas de dire : Que la lumière soit! pour y voir clair; la preuve en est dans cette affaire des trente-deux, dans laquelle je dois plaider; voilà près d'un mois que j'étudie des rapports, des interrogatoires, des signalements sans pouvoir me reconnaître au milieu de tous ces vauriens. Aussi vais-je, en attendant nos amis, retourner à mes dossiers...

t62 LA VALISE NOIHE

•— Je crois que c'est inutile, objecta Hermine, car j'entends une voiture : c'est sans doute un des invités.

L'avocat -général s'avança vers l'extrémité de la galerie et regarda dans la cour d'en^ trée.

— En efitet, dit-il, voici quelqu'un qui descend de cal^riolet,.. Mais. .. je ne connais point cette figure.

^ Il demande M, Duvivier, fit observer la jeune fille, qui était venu rejoindre son père; c'est peut-être un ami.

»— Probablement, reprit l'avocat, dont les yeux restaient attachés sur l'arrivant.

— Attendez, interrompit la jeune fille qui prêtait l'oreille, voici Maxime, nous allons savoir.,. Eh bien!... ils ont Tair de se voir pour la première fois!... Ah!.., ce monsieur s'est nommé...

-— Et tu as entendu?

— Il me semble qu'il a dit : Robert Owes.

-- Owes, répéta M. Dulac qui parut chercher, j'ai vu ce nom.,, oui, dans les papiers de M. Duyivier, Il y a plusieurs lettres d'un de sep correspondants de Boston qui s'appelle ainsi I Pourvu qu'il ne vienne point parler d'affaires à Maxime... qu'il ne lui fasse point quelque révélation fâcheuse sur la position de $on père.

•^ Tous deux sont entrés dans le petit salon, . JQterrompit Hermine.

— C'est bien; dit M. Dulac, je retourne à mon cabinet, et pi l'entretien se prolonge, j'irai les interrompre; toi, ma chère, veille à tout pour le dîner; il se peut que l'Américain nous reste...

En parlant ainsi M- Dulao rentra, et sa flUe courut s'assurer que les ordres précédemment donnés par elle avaient été exécutés.

Cependant Maxime Puvivier avait conduit

l'étranger dans la petite pièce qui séparait le salon de la bibliothèque où travaillait son futur beau-père. C'était là qu'il avait établi son atelier. Près de la fenêtre se dressait un chevalet, et tous les meubles étaient parsemés d'esquisses, de boîtes à pastel, de ckdres et de cartons entr'ouverts.

Le jeune homme s'excusa en souriant de ce désordre, qui était bien, comme celui dont parle Boileau, un effet de l'art^ et débarrassa un fauteuil qu'il offrit à son visiteur. Celui-ci s'assit gravement.

Nos lecteurs auraient eu quelque peine à reconnaître, dans cet Américain raidé, froid et rogue, Fexpansif touriste du chapitre précédent. C'était pourtant lui, mais transformé avec une habileté qu'eût enviée le comédien le plus exercé. Il n'avait eu recours à aucun des grossiers moyens de théâtre, qui griment au lieu de transfigurer : ni rongé, ni perruqjie,

ni barbe postiche I le changement se bornait à Texpression du visage, aux habitudes du corps, au costume ; mais le tout si naturel et dans une si parfaite mesure, que l'œil le plus attentif n'était averti par aucune discordance. Lorsque M. Germain, devenu M. Robert Owes, se trouva assis vis-à-vis du jeune peintre, il le regarda en face et lui fit la demande habituelle de: You speak english? Sur la réponse négative de Maxime, il secoua la tête.

— Alors... je parlerai... votre langage, ditil en cherchant ses mots et avec un fort accent ; vous excuserez les fautes.

Maxime répondit qu'il était prêt à l'écouter.

— Vous avez entendu mon nom? demanda rAméricain.

— M. Robert Owes, répondit le jeune peintre.

•^ Oui, Robert Owes et frères, de Boston...

— Bien que je sois toujours resté étranger aux affaires de mon père, fit observer Maxime, il me semble Tavoir entendu bien des fols prononcer ce nom.

— Probable, vraiment probable, reprit Tétranger : la maison Robert Owes et frères correspond avec la maison Duvivier depuis proche vingt ans...

Le jeune homme s'inclina et dit qu'il était heureux que des relations eussent pu se continuer si longtemps.

—Pas moi, the deuce! répliqua brusquement TAméricain; j*aurais voulu les avoir rompues... Comment vous dites cela... radically ?

— Pourquoi donc, monsieur? demanda Maxime surpris.

— Ahl pourquoi I répéta M. Owes, c'est pour le dire que je suis venu... Je vous prie de mettre votre bonne volonté à m'écouter.

— 11 me semble que j'en fais preuve, dit le

peintre un peu blessé du ton de son interlocuteur; mais ce dernier ne parut point s'en inquiéter.

— Entendez ceci, continua441 en levant les doigts comme pour une démonstration : le 25 septembre année courante, votre père présente à MM. Duflot et compagnie trois traites de deux mille dollars chacune, whole number, six mille dollars! Boni Duflot et compagtiie paient, par la raison que notre papier est de Tor. Je ne sais pas si vous dites ça en français?

Maïime fit un signe afflfmatif.

— Tîès-bien, reprit le Yankee ; mais, au règlement, Duflot et compagnie envoient à Boston les traites en disant : Vous avez signé, Robert Owes; payez, Robert Owes.

Il s'arrêta eti regardant Maxime.

— Eh bien, dit celui-ci, qui ne comprenait pas, il me semble que la demande était juste;

168 LA VALJSJS NOIRE

— Atoll at a«, inique, monsieur, très-inique, s'écria rAfliéricain.

— Par cpielle raison?

— Par la raison que Robert Owes n'avait pas signé!

— Pas signé?

---No.

Mais alors le nom écrit sur les traites était un faux?

— Very well, vous avez trouvé le mot, monsieur ; c'était un vrai faux I

Le jeune homme regarda son interlocuteur.

— C'est-à-dire, reprit-il, que mon père avait été trompé; qu'on lui avait fait accepter ces billets imaginaires pour des valeurs loyales?

— C'était notre opinion dans la maison Robert Owes et frères, reprit l'étranger, qui avait tiré de sa poche le portefeuille de chagrin et l'avait ouvert; aussi nous avons écrit à Duvivier pour savoir qui avait donné les traites et

poursuivre le... comment vous dite» en français ? le faussaire, je crois.

— Et quelle a été la réponse? demanda Maxime vivement.

— Celle-ci, lui reprit le Yankee en tirant du portefeuille une lettre qui portait le double timbre de Paris et de Boston... Vous connaissez récriture?

— C'est celle de mon père, répliqua le peintre.

— Lisez, dit M. Owes gravement.

Le jeune homme ouvrit la lettre avec une émotion involontaire et lut ce qui suit :

« Ne cherchez pas l'auteur de la signature apposée au bas des traites de six mille dollars ; sachez seulement qu'écrasé depuis six mois par trois faillites, j'avais besoin de cette somme pour ma fin de mois. J'étais certain que vous ne me l'auriez pas refusée; mais le temps me

manquait pour vous la demander : je Tai prise en votre nom. »

Ici Maxime s'arrêta avec un cri ; il pensa que ses yeux le trompaient, et retourna le feuillet; la lettre n'était pas signée ; mais il ne pouvait méconnaître récriture de son père. Il porta la main à son front, sur lequel perlaient des gouttes de sueur, et eut besoin d'appuyer à ses genoux la main qui tenait le papier. M. Owes lui fit signe de continuer. Il s'efforça de reprendre sa lecture où il l'avait laissée; mais tout se confondait devant ses regards et dans son cerveau. Le reste de la lettre ne renfermait d'ailleurs que des explications et l'engagement positif de retirer des mains des frères Owes les trois billets, en remboursant leur valeur à une date précise. Le jeune homme frémit: le jour indiqué était justement celui de la mort subite de son père. La vérité, qu il n'avait point soupçonnée jusqu'alors, traversa

SOU esprit comme un éclair; il répéta tout haut la date avec une expression d'épouvante,

— Oui, c'était bien cela, reprit TAméricain, qui comprit.,, le 30 august, Duvivier n'a pu régler le compte de la maison Robert Owes et frères en valeurs ; alors il a réglé le sien, , . avec un pistolet.

Maxime se cacha le visage eii laissant éclater un sanglot.

— Mélancolique... très^mélancolique, reprit le Yankee après un court silence ; mais lep affaires sont les affaires ; on ne perd pas six mille dollars comme une paire de gants, the deuce! aussi j'ai pris le paquebot pour venir réclamer l'argent... Quand le père est mort, c'est le fils qui répond pour lui.

^ N'en doutez pas, monsieur, dit Maxime en fi'efforçant de dominer son désespoir; tout ce qu'il m'a laissé sera employé à payer cette dette...

— Ao, no, interrompit vivement M. Owes, je m'étais informé : la succession Duvivier vaut juste... comment déjà?... juste zéro.

— Que dites-vous? s'écria le jeune homme; serait-il possible!...

— Possible, nOj certain. J'ai vu le notaire à Paris.

— Grand Dieul voilà donc pourquoi M. Dulac a voulu se charger seul de tout? pourquoi il ajourne sans cesse les explications sur ce sujet. Il me savait ruiné, et sa délicatesse voulait m'éviter l'humiliation de recevoir quand je croyais donner ! Ah I tant de coups à la foisi c'est trop l c'est trop!

Et il cacha de nouveau son front dans ses deux mains.

Mais le Yankee ne paraissait point d'humeur à le laisser ainsi à ses impressions personnelles, et il le ramena bientôt à l'affaire des six mille dollars. Maxime proposa en vain de les payer

à la longue sur son travail/ M. Owes déclara qu'il lui fallait de l'argent comptant, et qu'il ne quitterait point la France sans en avoir obtenu. Dans le cas où les trois billets ne seraient pas retirés par le jeune homme, il était décidé à accepter les propositions d'un acheteur de créances qui lui avait été indiqué. Le faux était constant, avoué; s'il ne donnait plus de prise sur son auteur, désormais hors de la juridiction humaine, il en donnait au moins sur les débris de sa fortune, et, en le faisant constater juridiquement, on ne pouvait manquer d'obtenir quelque chose dans la répartition faite aux créanciers. Le seul moyen pour Maxime d'éviter un scandale qui ferait rejaillir sur lui la honte de son père, était donc de payer sans retard les traites, afin de les anéantir.

— Payer! répéta le jeune homme exaspéré ; et comment, monsieur, comment? Vous venez me mettre le couteau à la gorge en me mena-

174 LA VALTSK NQTRE

çant de frapper si je no vous livre une somme que je ne possède point,

— Excuse, monsieur, excuse, interrompit le Yankee, je suis au fait ; vous aurez la somme tout à l'heure.

— Que voulez-vous dire ?

— Je disais que c'était aujourd'hui votre contrat de mariage avec la demoiselle du logis et qu'on vous remettait la dot.. . douze mille dollars, je crois ; je puis attendre jusqu'à ce soir : vous payerez la maison Robert Owes et frères avec l'argent de la jeune miss, et tout sera bien.

Maxime se leva d'un bond.

— Et vous m'avez cru capable d'une pareille action, monsieur! s'écria-t-il pâle d'indignation; vous avez pensé que je dépouillerais la femme qu'on me confie généreusement, que je me rachèterais d'un malheur par une lâcheté?

Vous n'avez pas compris que votre affreuse révélatioa venait de rompre ce mariage I.,.

— Le rompre | iaterrompît rAméricain «itupéfait, et pourquoi cela, monsieur?

— Parce que mon premier devoir eet do tout déclarer à M. Dulac,

— Vous? Quoil voua lui direz?,..

r-Je lui dirai, s'écria Maxime avep uoe exaltation douloureuse, inais résolue, que cq n'est point seulement la fortune qui s'çst en« gloutie dans la tombe ouverte il y a quatre mois, mais Thonneur du nom que je porte 1 ^^i parole qu'il çivait donnée au flls du conimerçant estimé lui sera rendue par le fils du faus-» saire,

— Merci, Maxime 1 interrompit la voijt de M. Pulac, qui ouvrit brusquement la porte de son cabinet,

Le jeune homme leçula, et M- Owes se levî^ ea tressaillant.

— On nous écoutait, dit -il d'un ton blessé.

— Dites qu'on vous a entendus, monsieur, reprit l'avocat avec hauteur; j'étais seulement attentif au bruit des voix; elles se sont élevées de manière à ce qu'il fût impossible d'ignorer ce qui se passait ici. . .

— Et Dieu en soit loué I ajouta-t-il en s'avançant vers le jeune homme, puisque j'ai pu ainsi apprécier une fois de plus votre loyauté, Maxime.

Il lui tendait la main : celui-ci hésita à la prendre.

— Pardon, balbutia-t-il, vous n'avez peutêtre pas tout compris?...

— J'ai compris qu'après trente ans de travail et de probité, votre père n'avait pu supporter l'idée d'une faillite, reprit M. Dulac; que sa raison s'était égarée; qu'il avait cédé à une tentation fatale, et que vous avez une grande faute à réparer ; mais vous la répare-

rezl monsieur vous en offre les moyens. Maintenant votre honneur est le mien, et ce que vous ne vouliez point détourner de la dat d'Hermine, je le détournerai, moi.

Le jeune peintre avança les mains avec une exclamation attendrie et voulut essayer une objection; l'avocat lui imposa silence du geste.

— Laissez, mon enfant, dit-il d'une voix très-douce; ceci est une affaire, et, par conséquent, me regarde seul.

A ces mots il se retourna vers le Yankee, le regarda fixement et lui adressa la parole dans un anglais si libre et si pur, qu'on eût cru l'entendre parler sa langue maternelle. L'Américain répondit avec quelque embarras, et parut vouloir éviter toute nouvelle explication en présentant les trois billets revêtus de la signature contrefaite et la lettre renfermant l'aveu; mais M. Dulac, qui avait paru surpris de l'ac-

cent de son interlocuteur, lui adressa de nouvelles questions sur plusieurs détails du comgte ouvert entre la maison Owes et M. Duvivier, détails que l'examen de la succession lui avait rendus familiers» L'étranger s'excusa eu prétendant que la comptabilité n'était point de son domaine; qu'il n'avait point fait le voyage pour de pareilles misères, mais afin de rentrer dans les six mille dollars qu'on lui devait; qu'il exigeait le remboursement immédiat ou un refus, aprè« lequel il saurait ce qui lui restait à faire.

Tout cela était dit avec une expression de mécontentement sous laquelle perçait la gêne. A mesure que le prétendu Américain parlait, l'étonnement de M, Dulac se changeait en soupçon; son œil, fixé sur son interlocuteur, cherchait évidemment à percer son masque de tranquillité gourmée; on eût dit que ses traits remuaient dans sa mémoire quelque

réminiscence confuse qu'il ne pouvait ncltement ressaisir.

Robert Owes, visiblement mal à Taise de cette intensité d'attention, se leva et prit sou chapeau, en murmurant qu'il ne pouvait attendre davantage.

— Un moment, dit l'avocat, l'affaire est assez importante, monsieur, pour qu'on y réflochisse; je m'étonne même que vous ayez songé à la traiter ainsi, sans vous faire assister d'aucun conseil.

— Au lieu de surprise, je pourrais attendre un remercîment, répliqua l'Américain avec aigreur; car, en venant seul, je gardais secret ce qui s'était passé... et il me semble que je n'y étais pas le plus intéressé.

— Peut-être, reprit M. Dulac; mais votre discrétion ne nous exempte pas de prudence; Maxime ni moi ne connaissons l'honorable M. Robert Owes, et vous devez comprendre

180 LA VALISE NOIliE

qu'il est au moins indispensable de consulter ridentité... Votre correspondant à Paris, M.Dttflot, le pourrait sans doute. . .

— Inutile, interrompit le Yankee, je puis fournir toutes les preuves.

Et, tirant de sa poche le portefeuille de chagrin, il y prit plusieurs papiers qu'il présenta à l'avocat.

— Voyez, ajouta-t-il, voici notre correspondance... nos traites acquittées... un passeport.

M. Dulac, qui avait ouvert les papiers l'un après l'autre, en y jetant un rapide coup d'oeil, s'arrêta à ce dernier ; il le parcourut un instant, regarda de nouveau l'étranger et parut prendre enfin son parti.

— Allons, monsieur, dit-il, je vois qu'il faut se rendre... veuillez attendre un instant, je reviens avec la somme.

Un éclair de triomphe traversa les yeux de

Aobert Owes et n'échappa point à Tavocat; il fit un geste, comme s'il venait de se confirmer dans une conviction, en priant rAméricain de lui préparer un reçu.

Son absence dura quelque temps. Lorsqu'il reparut enfin, il avait à la main un groupe de billets de banque, à Taspect duquel le Tankee se redressa avec un éclat de rire involontaire, en tendant à M. Dulac le reçu qu'il venait d'écrire. Celui-ci le parcourut rapidement, compara l'écriture à celle d'un papier qu'il tenait.

— Est-ce là ce que vous voulez? demanda M. Owes en anglais.

— Parfaitement, répliqua M. Dulac de même.

— Alors, comptons la somme.

L'avocat redressa la tête.

— Soit, dit-il en changeant tout à coup de

langue; mais, pour mieux nous entendre, ce

sera, si vous le voulez bien, en français.

— Pourquoi cela, monsieur? demanda le Yankee étonné.

— Pourquoi, répéta son interlocuteur, qui continuait à le regarder fixement, parce que depuis que je vous écoute, je m'aperçois que ranglais vous est médiocrement familier; parce que ce reçu, donné dans une affaire qtû n'en comportait point, prouve que vous êtes également étranger au commerce; parce que le signalement du passe-port que vous venez de me montrer ne se rapporte point à votre personne; parce que, enfin, vous n'êtes pas M. Robert Owes, de Boston.

En parlant ainsi, M. Dulac avait fait un pas vers le soi-disant Américain, qui avait reculé et était devenu très-pâle.

— Que voulez-vous dire?... monsieur, bal-, butia-t-il; et qui suis-je donc, alors?

-• Je crois le savoir, reprit l'avocat, qui

LA VALISE îïOlftïE 183

continuait à le tenir rivé sous son regard. Si les indications que je viens de relire dans les pièces relatives à Tinstruction du procès des trente-deux sont exactes, et sî la ressemblance d'écriture ne me trompe point, vous êtes le général de cette armée dont on va juger ici quelques soldats; il me serait difficile de dire votre véritable nom; maid, il y a trois ans, vous avez été condamné, sous celui de Pierre Caudelot, pour vol de diamants; vous vous êtes échappé, et Ton croit que vous avez passé en Angleterre.

— Monsieur...

— Attendez 1 il y a deux ans, vous vous nommiez le baron de Rosberg, et vous avez été arrêté pour escroquerie.

— Cette supposition...

— Ne vous a pas empêché d'en imaginer une autre il y a six mois, lorsque vous vous êtes présenté â Rouen comme fondé de pou-

voir de la maison Vancroft, d'Amsterdam.

— C'en est trop ! s'écria l'Américain démasqué, en s'efforçant de cacher son effroi sous une apparence d'indignation; vous vous repentirez, monsieur, de ces insultes!

Et il voulut gagner la porte; mais Tavocat lui barra le chemin.

— Pardon, dit-il, vous ne nous quitterez pas sans que tout soit éclairci. Pour que le portefeuille de M. Robert Owes soit entre vos mains, il faut qu'un crime ait été commis; vous aurez à en rendre compte, et je ne vous laisserai point partir avant d'avoir appris comment ces papiers sont tombés en votre pouvoir.

— Ahl je crois le savoir! s'écria Maxime, qui, depuis que l'on ne parlait plus anglais, avait suivi le débat avec im intérêt toiyours croissant; ce matin j'ai lu quelque chose dans votre Gazette des Tribunaux. Oui, maintenant

que je rassemble les circonstances... c'est celai c'est bien cela!

— Quoi donc?

— Un négociant américain tué par accident sur la route du Havre à Paris... on n'a trouvé sur lui aucun papier, bien que le conducteur interrogé ait déclaré lui avoir vu un portefeuille de chagrin.

— Comme celui-ci.

— Un compagnon de route qui a disparu, est soupçonné de la soustraction... Mais voyez vous-même, j'ai là le journal.

Il courut le prendre sur un fauteuil et le présenta à M. Dulac en lui indiquant l'article; l'avocat le parcourut rapidement, et quelques détails oubliés par le jeune homme levèrent tousses doutes; il se retourna pour les lire au faux Robert Owes; mais celui-ci avait profité de l'instant pendant lequel on avait cessé de l'observer pour se glisser par la porte entr'ou-

186 LA VALISE NOIHE

verte de la bibliothèqae, franchir la fenétie et gagner la cour. Maxime le vit qui la traversait en courant; il voulut s'élancer ^ sa poursuite; M. Dulac lui saisit le bras ;

— Laissez, dit-^il vivement, sa fuite nous sert mieux que son arrestation; la lettre et les billets sont là. En les détruisant et en y substituant, dans le portefeuille, les six njille dot lars que TAméricain venait réclamer, les preuves de la faute de votre père seront anéanties, et cette faute elle-même réparée. Voici la somme, que nous ferons parvenir à la maison Owes avec les autres papiers; quant à ceuxci, vite, allumez une bougie, leur seul aspect m'épouvante.

Le jeune homme se hâta de faire ce que M, Dulac demandait, et les pièces accusatrices furent réduites en cendres. Quand leur dernier débris se fut envolé, l'avocat poussa un soupir de souUgemçat et se retourna veni Ummei en

souriant; celui-ci voulut parler, mais les paroles s'éteignirent sur ses lèvres; il ne put que se jeter sur le cœur de M. Dulac; tous deux restèrent embrassés jusqu'au moment où la voix d'Hermine se fit entendre : elle les appelait pour les avertir que le notaire et les témoins venaient d'arriver. Maxime s'essuya vivement les yeux, et, serrant les mains de M. Dulac dans une dernière étreinte :

— Ahl mon père! murmura-t-il, comment m'acquitter jamais de ce que vous faites aujourd'hui pour moi?

L'avocat lui montra sa fille qui traversait la galerie, et lui répondit avec un sourire :

— Tu n'as qu'un moyen, mon fils; rends-la heureuse.

Page 1