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LA GUERRE DES LOUPS

Le château de Bocard, dont les dernières ruines ont aujourd'hui disparu, occupait, vers 1340, une des cimes de cette chaîne de collines qui traverse la Lorraine, en courant de Varennes-Rocroy vers Vaucouleurs. Tout voyageur se rendant de Verdun à Varennes passait forcément au pied de ses redoutables tourelles, et, pour peu que son bagage fût de nature à tenter la convoitise, il était rare qu'il atteignît

la ville sans en avoir laissé qaelqae chose aux mains du seigneur.

Cette dîme, prélevée sur les marchands et les vilains, était, au reste, dans les habitudes de l'époque et ne nuisait en rien à la réputation d'honneur dont les comtes de Bocard avaient toujours joui parmi la noblesse du pays. On les savait braves, fidèles à leur parole, francs compagnons avec leurs égaux, et les dons nombreux dont ils avaient enrichi plusieurs monastères semblaient, d'après la morale du siècle, avoir largement racheté leurs fautes.

Le dernier seigneur, Hugues de Bocard, avait pourtant poussé ses violences et ses rapines au point d'étonner ses plus hardis v(hsins. Son nom était devenu redoutable depuis la Loire jusqu'à la Meuse. Non content d'exploiter la route de Varennes, il poussait parfois, avec ses hommes d'armes, jusqu'am

chemins de Steuay ou deClermont au Argonne, et prélevait sur tous les voyageurs ce qu'il appelait plaisamment son impât anibula-

Ses vassaux n'avaient pas moiuB à souffrir dans leurs propriétés et dans leur pergonuej, dont il usait comme de sou propre bien. Outre les droits seigneuriaux, dont le payement était rigoureusement exigé, il multipliait les conûç^ calions et les amendes selon les besoins de sa bourse, et punissait le moindre murmure de la corde et de la prison.

Hugues n'avait point été toujours si dur aux faibles. Tant que la châtelaine avait vécu, il s'était laissé adoucir par des habitudes plus tendres et des plaisirs moins cruels. Il passait son temps en chasses, en chevauchées, en danses et en festins avec des familles nobles du voisinage. Mais la mort de la dame de Bocard avait tout changé. Hugues avait renoncé

à des amusements qui loi rappelaient Bertba^ et s'était aigri dans un isolement morose.

Cependant il lui restait une fille sur laquelle s'étaient reportées ses dernières affections. Sentant le besoin d*une femme pour Félev^, il avait obtenu les dispenses néeessaires pour faire sortir du couvent sa sœur aînée, qm s'était dévouée à l'enfant et lui avait servi de mère.

L'instruction, nulle alors chez les châtelaines, s'était réfugiée dans les monastères, où la favorisaient les loisirs de la retraite et l'habitude de la méditation. Sœur Gertrude savait tout ce qu'une femme pouvait apprendre à cette époque barbare, et avait communiqué à Iseult toute sa science. Mais, ce qui importait bien davantage, elle avait enflammé son jeune cœur d'une charité sans mesure. Spectatrice involontaire des iniquités et des violences que les mœurs justifiaient, la jeune fille s'était donné

laifiiSftâôû d'y porter remède autant qu'on le lui permettait. Kén souvent For enlevé par le comte au voyageur lui revenait en aumône; le châtiment infligé au paysan était en secret adouci saos que l'on pût voir la main qui amoindrissait la peine ou éloignait la ruine. Obligée de cacher les bienfaits qui condatnnaient son père, Iseult laissait le malheureux qu'elle avait sauvé remercier le hasard ou la Providence. Sauf sœur Gertrude, complice nécessaire de ses bonnes actions, elle n'avait ni aide ni confidente. Hugues lui-même ignorait une conduite qu'il eût infailliblement contrariée, et croyait livrer aux caprices de la jeune fille l'argent dont elle se servait pour soulager la misère.

Du reste, la rude nature du châtelain n'avait pu résister au charme d'Iseult. Il trouvait en elle toutes les grâces de sa mère, avec une sorte d'exaltation attendrie dont il ^ressentait

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l'influence saiiB bb J'expliquer. Il y avait dans cette enfant de la femme et de la mainte. Aussi, dans ses plus violente entraînemente, le seigneur de Bocard ne pouvwt perdre tout à fait le souvenir de cette douce créature dont le regard le rappelait, malgré lui, à rbam** nité.

Mais cette sauvegarde du faible m fit, pour ainsi dire, qu'apparaître à Bocard. Iseult n'avait pas dix-buit ans lorsqu'une de ces terribles épidémies qui, sous le nom de pesk^ décimaient alors presque régulièrement les populations de l'Europe, l'enleva au comte en quelques heures. Celte mort acheva de l'endurcir, désormais rien ne l'arrêtait plus; il ne craignait le blâme de personne, et la douleur le rendit sans pitié. L'ange gardien envolé, le château redevint un antre de bandit.

Cependant sœur Gertrude y demeura, reteiiue par la promesse faite â la jeune fille. Pris

dp rendre le dernier soupir, Iseult Iqi avait demandé de ne point abandonner son père aux inauvaises tentations et de demeurer au moins au château comme un exemple. La sainte femme avait consenti ; jam^ sans autorité sur le comte, elle dut bieutât ge borner à prier Dieu de l'adoucir.

Pctr maJbeur les événements ne favorisèrent poiat ces espérances. Exaspéré par la révolte des paysans qui gagnait de proche en proche et menaçait partout la noblesse, le seigneur de Bocard devint chaque jour plus impitoyable. Les forêts voisines étaient pleines de bandes de serfs qui se donnaient à eux-mêmes le nom de Loups, et attaquaient les voyageurs et les châteaux; l'impôt ambulatoire ne rapportait plus rien au comte, dont les paysans étaient tour à tour appauvris par les a Loups » et par lui-même. Bientôt l'argent lui manqua pour I^yer s^ geus d'armes. Il dut appeler 39$^ vas-

saux à les remplacer et les soumettre à la rode discipline des hommes de guerre.

Depuis bientôt un mois le château de Bocard était gardé par une de ces troupes enrôlées à contre-cœur. Cependant le comte avait réussi à échauffer leur zèle en les menant à la maraude et leur partageant de maigres butins qui les avaient mis en appétit. Dne récente sortie venait de leur procurer une pièce de vin et quelques moutons dont ils se régalaient dans Favant-cour, tandis que le comte soupait dans la grande salle du château.

Les plats avaient été enlevés; les serviteurs admis à Thonneur de la table du maître étaient partis, et le seigneur Hugues buvait à petits coups une tasse de vin épicé qu'il remuait de temps en temps avec une branche de romarin. Sœur Gertrude, assise à quelques pas près d'une fenêtre, égrenait silencieusement sous ses doigts un rosaire. Après une assez Ion-

giie paiise, le comte se toirrna de son côté.

— Par Tenfer? ma sœur, jusqu'à quand continuerez-vous vos patenôtres? dit le comte.

La religieuse releva la tôte :

—Jusqu'à ce que les hommes n'aient plus rien à demander à Dieu, répliqua-t-elle avec un sourire plein de douceur.

— Si vous avez près de lui quelque crédit, reprit le seigneur de Bocard en buvant à petits coups, je vous engage à lui demander l'extermination des Jaques qui perdent le royaume. Par mon baptême ! si j'avais Fhonneur d'être le seigneur du Paradis, pas un de ces malandrins n'échapperait à la corde.

— Dieu est trop puissant pour ne pas être miséricordieux, dit Gertrude.

le comte fit un geste de colère.

— Au diable votre charité l ma sœur, s'écria-t-il; c'est une vertu de nonne; pour les hommes, il n'y a que l'épée qui serve. Voyez

ce que la mienne a fait jusqu'à ce moment 1 De Montfaucon à Charny, il ne reste pas une maison noble qui n'ait été attaquée ou pillée; les châtelains sont en fuite et les loups tiennent la campagne. Le château de Bocard a seul échappé à leurs insultes. Mes vassaux le gardent, et ne craignes point qu'ils y mettent de la négligence, car tous savent que pour la moindre faute il y va de la vie. On a trop oublié que les vilains étaient nos montures, et qu'il fallait les conduire avec le mors et l'éperon.

— Pourquoi pas avec l'indulgence et ramour? demanda tristement sœur Gertrude; s'il faut en croire ce qui se passe, la force n'a servi qu'à révolter les serviteurs contre les maîtres.

— Taisez-vous, Gertrude ! s'écria le seigneur de Bocard en frappant la table du poing; ce sont de pareilles paroles qui ont donné l'audace aux manants; c'est grtee à vos complaisances

et à vos compassions qu'aujourd'hui ils nous égorgent. A force de vous occuper d'eux, vous leur avez fait croire qu'ils étaient nos égaux. Ignorez-vous que les chiens des jaqueries courent sus à ceux qui les caressent et se couchent aux pieds de qui les fouaille.

— Les chiens dont il s'agit, mon frère, fit observer la nonne avec une certîtine fermeté, sont, conime nous, des créatures de Dieu pour qui le sang du Christ a coulé, et qui ont même droit que vous au royaume céleste 1

Le sang monta au visage de Hugues et ses yeux s'injectèrent. Il était aisé de voir que la doctrine de sœur Gertrude blessait profondément son orgueil, et qu'il eût voulu pouvoir protester, Cependant, comme elle était parfai* tement orthodoxe, il se contenta de lever les épîniles avec ui} blasphème,

-^ Que le sang du diable m'étouffe î murmura-t-il; c'est toujours la même histoire; maïs

je suis trop vieux: pour être converti, sœur Gertrude; cherchez quelque autre auditeur pour vos sermons.

— Hélas! celle qui les aimait n'estpas là pour m'entendre, dit la religieuse en joignant les mains; Dieu nous l'avait donnée, Dieu nous ra ôtée !

Le comte fit un mouvement; le souvenir de sa fille le détournait infailliblement de toute autre sensation. Il baissa la tête sans répon* dre, et se mit à remuer machinalement la branche de romarin dans sa tasse vide. Son silence se prolongea longtemps; enfin il en sortit tout à coup en repoussant le hanap resté devant lui, et, continuant sans doute tout haut la série de réflexions qu'il avait parcourue tout bas :

— Non, non, reprit-il, l'indulgence n'a fait que trop de mal jusqu'ici. On avait laissé les dents pousser aux manants, et ils s'en sont

servis pour mordre la main du maître I Ce sera une leçon. A cette heure, la noblesse saura comment il faut traiter la truandaille. Pour ma part, je m'y emploie de grand courage, et j*ai bien fait brancher déjà une centaine de ces méchants garçons, sans compter celui qui va tout à l'heure les rejoindre.

Gertrude tressaillit.

— Parlez-vous du pauvre estropié qui s'est présenté ce matin au château? demanda- 1elle.

— Ah I vous avez aussi été sa dupe I s'écria le comte en riant; vous avez cru à sa jambe croche et son dos en arche de pont. Dieu me sauve ! ma sœur; je suis fâché que vous ne Tayez point vu se redresser et courir quand il a été reconnu.

— Qui était-ce donc, mon frère?

— Rien moins qu'un Loup de la bande du Grand-Ferré.

— Vous en êtes sûr?

— On a trouvé sur lui la croix à deux branches qui est le ralliement. Aussi l'aurais-je M accrocher sur-le-champ à la tourelle, si je n'avais pensé qu'on pourrait en tirer auparavant quelque bon avis. Le petit Pierre s'est chargé de l'interroger sans en avoir Tair, et tout à l'heure, quand il n'aura plus rien à nous apprendre, nous l'enverrons rendre ses comptes à Dieu.

— Au moins, mon frère, ne lui refusez point un prêtre I s'écria Gertrude; c'est grand'pitié que la mort surprenne ainsi une âme dans te péché et l'envoie à la damnation éternelle 1

— Parle Christ ! voudriez- vous lui procurer le paradis! interrompit le comte avec humeur; sommes-nous donc les amis des jaques pour assurer leur joie éternelle? Non, non, qu'ils meurent comme des païens et qu'ils brûlent jusqu'à la consommation des siècles.

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Gertrude joignit les mains avec horreur; mais le seigneur de Bocard s'était levé et avait sifflé son écuyer pour lui donner quelques ordres. Comprenant que toute insistance serait inutile, la religieuse soupira et reprit son chapelet en reportant d'intention sa prière au profit du malheureux qui allait mourir.

Celui-ci avait été laissé à la garde des vassaux armés et sous la surveillance spéciale de Petit- Pierre, qui, pour plus de sûreté, lui avait garrotté les mains et les genoux. Couché près du feu auquel les défenseurs du château venaient de faire cuire plusieurs quartiers du mouton, il les regardait boire et manger avec une indifférence stoïque. Toutes les tentatives de PelitrPierre pour obtenir de lui quelques renseignements sur la retraite où se cachaient les Loups, sur leur force et leurs projets, avaient été jusqu'alors inutiles. Le prisonnier avait toujours répondu comme un homme impossible

à surprendre. Petît-Kerre pensa qaeleseol moyen de vaincre sa défiance était de le mm traiter et de lui donner quelque espoir. En conséquence, il lui délia une main, mit à sa portée le broc d'étain, le quartier de mouton, et rengagea à partager leur bonne chère inaccoutumée.

Le Loup ne se fit point prier, car il avait surtout une faim qui eût suffi pour lui mériter son sumoin. Petit-Pierre Fencouragea à se régaler, en lui faisant espérer une bonne issue à sa captivité.

— Après tout, dit-il, messire Hugues n est point si diable qu'il en a l'air, et, si tu es bon compagnon, il pourra bien te renvoyer sans dommage.

Le prisonnier sourit ironiquement.

— Le seigneur a donc bien changé depuis l'année du long hiver? dit-il.

— Pourquoi cela? demanda Petit-Pierre.

— Parce qu'alors il était sans pitié, reprit le Loup, et ceux du village en ont fait l'épreuve.

-Que veux-tu dire?

— Une chose que tu sais mieux que moi, répliqua le prisonnier en regardant fièrement son gardien. La petite cabane qui touche au four banal n'était-elle point alors habitée par quelqu'un de ta famille ?... ton père, je crois ?

-C'est la vérité.

—Eh bien, comme le bonhomme avait froid, il sortit une nuit pour couper du bois dans la forêt du comte; mais il fut pris par les forestiers, conduit au château, et si fort battu qu'il mitdeuxheurespour revenir jusqu'à son logis et qu'il mourut le surlendemain.

— D'où sais-tu cela? s'écria Petit-Pierre, qui était pâle.

— Tout le pays en a parlé, répliqua le Loup, et tu es sans doute le seulqui l'ait oublié; mais ie pardon est une vertu chrétienne. Ton hanap,

brave compagnon 1 à la mémoire de ton père... et à la santé du comte!

Petit-Pierre, qui tenait un broc, le reposa brusquement à terre avec une sourde malédiction.

Un de ses voisins, qui avait entendu les paroles du prisonnier, éclata de rire.

— Ah ! ah ! voilà un souvenir qui t'étrangle! dit-il ; à moi la tasse alors, que je fasse raison à ce vaillant buveur.

— A la bonne heure, dit le Loup, en jetant un regard de côté sur son nouvel interlocuteur; voyons si tu boiras mieux que ton frère, à qui le comte tf a pu faire accepter que vingt pintes d'eau le jour où il Ta mis à la question.

— Tu sais donc aussi cela? dît le vassal étonné.

— Et bien d'autres choses I continua le prisonnier. — Demande moi, par exemple, d'où vient à François cette cicatrice qui lui coupe

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la joue? Je te dirai : Du fouet de messire le conjte. — Pourquoi le gros Anselme, qui éUit riche, n'a plus que sa souquenille ; je répoup drai : Parce que le cbâtelaia de Bocard a confisqué ses vachep avec son attelage* — Ce qu'est devenu le fils de Guillaume qui nous écoute là : Je t'indiquerai la fourche de justice, où tu trouveras son cadavre. — Croyez-vous donc que parce que la lâcheté vous a faits soldats du seigneur de Bocard, j'ignore les injures que vous en avez reçues? Il n'est pas un de vous qui n'ait été frappé dans son cœur ou dans sa chair par celui que vous servez aujour* d'hui, et qui, une fois délivré des Jaques, vous renverra à la glèbe à coups d'étrivières. Je vous connais tous, allez 5 hier vous étiez le gibier du comte, aujourd'hui vous êtes ses chieufl

Les vassaux armés se regardèrent entre eux ; évidemment le» souvenirs réveillés par le loup

les avaient troublés ; déjà les yeux de quidqaesuns s'allumaient, Texpression de leurs traits devenait farouche; plusieurs voix s'élevèrent en même temps, et s'écrièrent :

-— Mais toi, qui es-tu donc ?

Le prisonnier se redressa sur son séant ' — Qui je suis 1 répéta-t-il ; quelqu'un qui n'a pas oublié comme vous le mal qu'on lui avait fait. Il y a dix ans, j'étais le pauvre fils d'une veuve sans ressources, et comme le pain manquait souvent à la maison, je me mettais à l'affût dans les fourrés avec mon arbalète. Mais, les forestiers me découvrirent; il fallut fuir et m'expatrier. Cependant, au bout de quelques années, le besoin de voir ma mère l'emporta sur le reste; je revins en me cachant; je ne marchais que la nuit et par les fourrés. J'arrivai le soir à la place où avait été notre cabane, mais elle avait disparu, et quand je demandai à un passant la veuve qui y demeurait autrefois,

le passant se mit à rire et me répondit qu'elle était morte.

— Alors voilà pourquoi tu t'es fait Loup, demanda Petit-Pierre, mais ton nom ?

— Je ne le dis qu'à des hommes, et je vois qu'il n'y en a pas ici ! répliqua le prisonnier avec dureté.

Il y eut un silence ; les vassaux de Bocard entouraient le Loup et contemplaient avec étonnement ce visage bruni, à demi caché par une barbe épaisse, ces membres robustes que recouvraient mal quelques haillons^ et cet air d'audace méprisante qui semblait révéler l'habitude de tout braver.

Cependant celui qui excitait ainsi leur curiosité s'était remis à manger avec une affectation d'insouciance; il voulait laisser à ce qu'il venait de dire le temps de produire son effet.

Trop de souvenirs amers avaient été réveillés dans la mémoire de ses gardiens pour ne

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pu aiDener des réflexions, que les plus hardis échangèrent d*abord à voix basse, puis d^un accent plus élevé et plus ferme. Mis sur ]e diemin des récriminations, ils s'animaient Tus Tautre en rappelantles injustices dont ils avaient eu à souffirir. Etienne, qui écoutait cette réoapitalation menaçante, relevait les oublis, envenimait les rancunes, excitait les désirs de vengeance. Déjà les plus animés proposaient de s'enfuir en laissant le château sans défense, et tous s'étaient ralliés à cette opinion, quand messire Hugues parut au ha^t du perrou qn\ conduisait à la grande salle.

Son aspect produisit l'effet ordinaire. Toutes les voix se turent, tous les regards se baissèrent, et, ramenés par l'habitude à leur soumission passive, les vassaux attendirent en tremblant.

Mais le prisonnier profita de ce mouvement général qui avait détouraé de lai l'attantion,

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et, rampant jusqu'au brasier, il saîpît un poignard dont on s'était servi comme de oouteçiu pour dépecer le quartier de mouton.

Le seigneur de Bocard, qui le cherchait des yeux, marcha droit à lui; mais au moment où il se penchait pour lui parler, le prisonnier, qui s'était débarrassé des cordes qui liaient encore ses genoux et une de ses mains, se leva d'un bond^ le saisit a l'improviste et le terrassa.

Les vassaux, d'abord stupéfaits, firent un mouvement aux cris du maître ; mais le Loup leva son poignard.

— Que pas un de vous n'approche s'il tient à la vie! dit-il; ne voyez-vous donc pas que je fais ce que vous auriez dû faire depuis longtemps? Cet homme vous épouvantait ; le voilà à votre merci, abaltu, garrotté 1

Et avec les eordea doflt il venait 4e se dé-

barrasser lui-même, il avait, en effét^ lié les bras du comte.

— Maintenant, continua-t-il, que craigiKzvous encore? Vous voulez fuirl mais ne voyez-vous pas que vous êtes ici les mattres? que vous pouvez vous dédommager en une seule fois de tout ce que vous avez perdu?

Dans ce moment des cris se firent entendre du côté de la première cour, et les voix des sentinelles poussèrent le cri d'alarme :

— Les Loups I les Loups !

Les défenseurs du château relevèrent machinalement leurs armes.

— Ne bougez pas! s'écria le prisonnier; ce sont des amis et des vengeurs! Le Grand- Ferré, qui m'avait envoyé pour étudier la place, se sera lassé d'attendre; ouvrez, et vivent les Jaques I

Quelques-uns des vassaux s'étaient déjà pré-

Cuites vers le point où l'on entendait les clameurs des assaillants^ et reparurent bientôt HQ^lés à leurs rangs. Le cri : Vivent les Jaques ! poussé de nouveau par le Loup, fut répété par les soldats du comte, et, après un premier moment de confusion, les deux troupes n'en firent plus qu'une seule, qui se précipita vers le château livré au pillage.

Nous n'essayerons pas de raconter cette scène de désordre et de destruction! A la cupidité des Loups se mêlait une rage sourde qui se vengeait des possesseurs sur les objets possédés. Enivrés jusqu'à la folie de la revanche qu'ils prenaient, les paysans trouvaient une joie sauvage à détruire ce qui rappelait la puissance du maître abattu. Tout ce qui, selon l'expression des chroniqueurs, se trouvait • trop chaud ou trop lourd pour qu'on pût l'emporter, » était anéanti avec des cris de triomphe. Meubles, tapisseries, tableaux, vo-

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laient par la fenêtre et jonchaient les cours.

Les quelques serviteurs restés Qdëles s^ô** talent enfuis épouvantés, et un quart d'heure après renvahissement du château, le comte et sœur Gertrude se trouvèrent seuls et at>andonnés.

Le premier, toujours garrotté, avait été traîné près de la chapelle, dans une petite enceinte servant de cimetière aux gens de Bocard, et laissé à la garde du Loup qui, son épée nue sous le bras, préparait tranquillement une corde à nœud coulant. Sœur Gertrude s'était agenouillée près du comte, qu'elle s'efforçait de consoler par ses pncouragements et ses caresses; mais messire de Bocard, qui venait de faire un effort pour se soulever, tressaillit à la vue de la corde que tenait soa gardien.

— Que fait là ce drôle î demauda^t-il h demi-yolx.

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— Ne BOiïgêi qu'à Dieu, tbon frère ! répon* dit la noDtie qui avait compris ces funèbres préparatifs, et qui, espérant partager le sort du comte, ne voyait dans la mort qu'un moyen de salut pour tous deux.

Mais le seigneur de Bocard n'était point animé de sa sainte ferveur. Prêt à risquer sa vie dans le combat, il ne pouvait se faire & ridée de la perdre dans un ignoble supplice. Mourir par le fer, en homme noble, était pour lui peu de chose; périr misérablement par la corde comme un manant, lui paraissait le plus grand de tous lés malheurs* Aussi ne putil cacher l'espèce d^horreur dont il fut saisi quand il vit ]e Loup qui le gardait passer la corde à l'une des branches de la crwt de pierre dressée près de la chapelle.

Celui-ci, qui avait entendu ses questions à sa sœur Qertrude et suivi tous ses mouvements, se retourna alors avec un sourire siiâstre :

— Messire de Bocard voit qae les Loups sont vraiment passés seigneurs du pays, dit-il ironiquement, puisqu'ils ont leurs fourches de justice.

— Oserez-vous employer le signe saint à un pardi usage? s'écria Gertrude.

— Pourquoi non? répliqua Etienne avec énergie; notre Sauveur n'est-il pas mort pour tuer le péché, et n'a-t-il pas dit qu'il était le Dieu des faibles? Que sa croix serve donc à la punition du fort et à la mort des pécheurs I Comte de Bocard, prends soin de ton âme, car elle va paraître devant Dieu !

Hugues se redressa avec un cri ; il n'en pouvait croire ses yeux ni ses oreilles. Il voulut briser ses liens, mais ils avaient été solidement noués; il s'emporta en injures et en menaces contre le Loup, puis, saisi du sentiment de son impuissance, il en vint aux promesses, aux prières. Le Jaque écouta tout en silence,

se contentant de Tavertir, d'instants en instants, de se réconcilier avec Dieu; enfin il lui montra du doigt Tombre de la chapelle qui s'allongeait sur le gazon du cimetière, tout près de la croix, et lui déclara qu'au moment où elle l'atteindrait, son heure serait venue.

Cette annonce était faite d'un ton qui ne permettait ni doute, ni espoir, Gertrude, qui n'avait cessé de prodiguer au comte ses consolations, tomba à genoux près de lui et le prit dan^ ses bras.

— Tournez votre cœur vers le ciel, mon frère 1 s'écrîa-t-elle d'un accent plein de larmes; au nom du Tout-Puissant, ne perdez pas ces dernières minutes en débats inutiles. Tout est fini pour nous sur la terre, acceptons l'amertume du passage en pensant à la joie de Tarrivée. Hugues, songez que nous allons revrirlseult.

Le visage du comte se détendit.

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■— Ifieult! i^épéta-t-a»

— Oui» reprit la nonnei celle qui a été à loQgteB^ "VûUe bonheur et votre béaédietion!

ffllô avait Biàé em frère a sa relever sur tes genoux. Le Loup, appuyé à la<:roiK ei tenant la Gorde d*une msôn, regardait avec luae ironie triom^mte.

— Piiezi contmua fiertrude ipii s'exaltait) priez avec ccmâancel

Et comme, en se penchant ven Biessiie de Bocard, ses yeux avaient rencontré une inscription grossièrement taillée sur la muraiUei. elle tressaillit et s'éoia :

— Regardez là, m^on frère^ recoonaissesvous ce nom gravé sur la pierre?

— Non, dit le comte qui contempla un instant Tépitaphe.

— C'est celui d'une pauvre femme pou q«i votre fille a obtenu vos secours et voire pro-

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tection; eourage donc^ mâa fcëve, vous avea dBvaiit TOUS le souveQûr du bien accomplit eeà est une coasolatkm et un eflcouragemeot que Dieu vous envoie par miséricorde I Gelte qui r^ose là et <pii ^8t siorte comm» une matB^ m refiieeri^ poiat à'iatevcéAat pour vous dans le cieL Appuyo2 vos g^oux sur la pierre, baissez votre fixant juftpi'au gacoti qui la eouvre, et ^ppeim aveo oonfiMce M«fg«erite Larmois.

— Marguerite Lâmiois 1 s'écria le k)up en Iftcbwt la corde; qiai parje de Uarguerite Larmois î où est-elle?

— Dans la teixe sainte que mon frôre lui a donnée, dit Gertrude avec onction; Dieu est témoin qu'IseuU et lui ont été pour la pauvre créature ce que le Christ veut qu*on soit pour ses frères.

— Comment cela?

— Si vous êtes du papi vous ne pouvez

ignorer que Marguerite a eu sa place au foyer de Bocard tant qu'elle a vécu, et qu'après sa mort les prières de l'Église ne lui ont point été refusées.

— Est-ce bien vrai? demanda le Loup, avec une émotion dont il ne semblait pas maître ; et celui qui a secouru la pauvre femme?.. .

— Est là, devant vous!

Etienne regarda le comte qui priait, pais la pierre tombale ; il se découvrit lentement, plia le genou et joignit les mains.

— Connaissiez-vous donc aussi Marguerite? demanda Gertrude étonnée.

— Moi, dit le Jaqjie d'une voix creuse, c'était... c'était ma mère I

Messire de Bocard et la nonne se redressèrent avec une exclamation.

— Votre mère, répéta Gertrude; alors vous vous nommez Etienne, dit te Grand-Ranccsur !

Le Loup fit un signe affirmatif.

— Dieu soît béni de vous avoir envoyé vers moi avant qu'il ait disposé de ma vie, continua la sœur du comte, car j'avais une restitution à vous faire.

Et, dénouant le cordon qui retenait sur sa poitrine la croix du couvent, elle retira une bague d'argent qu'elle présenta à Etienne.

— C'est l'alliance de Marguerite, dit-elle; près de fermer les yeux pour toujours, elle me l'avait remise en dépôt; gardez-la comme ime relique, car celle qui l'a portée est maintenant dans la gloire du Seigneur.

Le Loup baisa la bague atec un respect pieux^ puis ses yeux se promenèrent de la tombe à messire Hugues. Évidemment un combat s'était élevé dans son cœur; le comte ne parut point s'en apercevoir. Les paroles de Gertrude, le souvenir de sa iille, l'impatience de sa douloureuse position, tout s'était réuni pour

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le éédàet à mourir. Il rdieva la lato avec calme et dit à Ëtieaiie ; — Allons!

Le Lonp, ^'nne prière ou qu^un repioehe eût peut-être poussé à quelque parti extiéme, parut désarmé par cette tranquille résolu^n. H se baissa brusquement v^rs le comte, et lui délia les mains.

Messire Hugues poussa un cri de surprise.

— Taisez-vous! inteiTompIt brusquement Etienne, et n'attendez pas le retour des autres; ils ont laissé des chevaux au dehors! gagnez par la poterne, et que Dieu vous conduise!

Le seigneur de Bocard n*m attendit pas davantage; 11 s^élança dans la direction indiquée, et, peu après, le galop d'un cheval apprit qu'il avait réussi à s'échapper.

Cette fiiite ne fut pas remarquée par ceux qu'occupait le pillage du château; les sentinelles laissées au dehors n'avaient point tardé

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eUes-mèmes à lesr rendre, ails de ne point perdre leur part du butin.

Quant h sœur Gertrade, elle s'était retirée dans la ehapelle, où, rasevelie dans la prière, elle avait oublié tout ce qui se passait an delwrs.

Elle fut subitement arrachée à son recueil* leraent par une immense lueur qui illuviiDa te sanctuaire; la nonne courut tofs la pcHrte : le château était en tm.

Après ayoir pris tout ce qu^ils pouvaient emporter, les pillards avaient incendié leur conquête. Les ilammes, allumées en même temps sur cinquante points, s'^ançaient déjà jusqu'aux toitures, activées par le vent du soir qui commençait à s'élever. Les incendiai* res fliyaient avec des cris de joie fSioce; ils traversaient les préaux en courant, et se di< rigeaient tous vers la principale entrée. Hais tout à coup Gertrude les vit revenir sur leurs

pas en poussant une grande clameur; un bruit d'armes et de chevaux se fit entendre sur le pont-levis, et une troupe d'hommes d'armes se précipita dans la cour, en criant : — Tuel tuel

Aux premiers rangs se trouvait le comte de Bocard, qui avait rencontré dans sa fuite cette compagnie d'hommes nobles, qu'il avait décidée à le suivre pour surprendre les Loups et reconquérir son château.

La mêlée fut rude, mais courte. Pris & l'improviste, la plupart sans armes et trop embarrassés de ce qu'ils emportaient pour se bien défendre, les Loups et les vassaux de fiocard qui s'étaient joints à eux furent presque tous égorgés*,, et, au bout d'un quart d'heure, la besogne des hommes d'armes se trouvait ftoie. Tous repartirent à la poursuite des Jaques, qui avaient réussi à gagner la campagne avec leur butin.

Alors le comte regarda autour de lui. Les cours étaient jonchées d'une litière de morts parmi lesquels il reconnaissait, à chaque pas, un denses vassaux, et les restes du château achevaient de s'abîmer dans les flammes. Ainsi, de tout ce qu'il avait possédé, hommes ou choses, il ne lui restait que des cadavres et des ruines!

Son épée lui échappa, et il ne put retenir un cri de malédiction contre les Jaques.

Mais au même instant, une main saisit la sienne; il se retourna, c'était sœur Gertrude.

Elle lui montrait le sol inondé de sang, et le corps d'Etienne qui avait été frappé l'un des premiers.

— Ne les maudissez pas pour vous avoir

imités, dit-elle doucement; la haine vous a

perdus des deux côtés, et vous avez tous été

punis pour avoir oublié la recommandation

du Christ : Aimez-vous les uns les autres, t 43

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