‹ La valise noireChapitre 36 sur 52 · Le père Dntertre, vol. I, p · texte numérisé non relu

Le père Dntertre, vol. I, p

M. de rOlive était, en effet, un de ces esprits fantasques, toujours en crise d'enthousiasme, mais incapables de tendre deiix jours au même but. Son ardeur inutile ressemblait au coup de canon à poudre, qui fait du bruit sans porter. N'ayant d'autre volonté que celle d'une douzaine de familiers dont il adoptait tour à tour les manières de voir, il soutenait ses convictions de passage avec une brutalité violente qu'il s'efforçait de donner pour de la fermeté. A l'entendre, lui seul avait de la fixité, de la décision, de la suite; il attribuait aux autres tous ses changements. M. Duplessis essaya pendant quelque temps de se maintenir en bonne intelligence avec cet esprit flottant, mais tous ses eflbrts furent inutiles. Les variations de son associé ne pouvaient être ni prévues ni ménagées. Ce qu'il avait approuvé la veille devenait un grief le lendemain, 11 fallut se résoudre à vivre chacun de son côté en voisins brouillés, sinon en ennemis.

Les deux capitaines emmenaient avec eux cinq cents hommes et quatre religieux réformés de

Tordre de Saint-DomiDique « qui avaient rejoint le port d*embarquement en ramassant des aumônes pour acheter des ornemente d'église et des habits*. » La traversée fut favorable; l'expédition prit terre d'abord à la Martinique; mais cette île déplut à M. de l'Olive, et l'on fit voile pour la Guadeloupe, où Ton débarqua le 23 juin 1635. Le lendemain, les quatre frères prêcheurs plantèrent la croix, bâtirent une petite chapelle de roseaux, où l'on célébra la messe, et l'île fut déclarée acquise à Dieu et au roi.

i. Mathias Dupuis, lococitato.

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La Guadeloupe, que les Caraïbes appelaient Korukera;et qui a reçu son nom actuel des Espagnols, se trouve placée entre le 15** et le 16** de latitude nord. Sa superficie est d'environ cent lieues carrées. Un bras de mer la partage en deux parties. La plus petite, au nord-est, est appelée grande terre; le sol, dépourvu de rivières, y est entrecoupé de rocs et de marécages. L'autre partie, au nord, plus grande, plus fer*:le, et qui fut longtemps la seule habitée, se nomme basse terre, ou proprement Guadeloupe.

Ce fut là que nos colons abordèrent. Ils trouvèrent le centre de l'île occupé par des montagnes inaccessibles, au milieu desquelles s'en élevait une qui lançait par instants de la fumée et des étiociBlle^; mais plus bas la terre leur parut fertile. Ils comptèrent plus de cinquante rivières ou torrents qui allaient se jeter da^is la mer, des étangs, des fpntiiines, et plusieurs sûurce9 d*eau bouillante.

Deux baies très-profondes, auxquelles ils donnèrent le nom de cul-de-sacj étaient parsemés d't- Jots ombragés de lauriers où se trouvaient en abondance les oiseaux de mer, les crabes, les tortues et les lamentins. Les terres basses, couvertes de palétuviers, servaient de refuge aux yawn^ *.

Par malheur, M, de l'Olive voulut s'arrêter sur l'un des points les plus montueux et les plus ingrats de nie; il y bâtit un fortin auquel il donna le nom de Saint-Pierre, et M. Duplessis, qui ne pouvait s'écartçr beaucoup, s'établit à la gauche avec ses gens.

1. Sangliers des Antilles. Hs y avaient été apportés par les navires espagnols.

Malgré les instances de celui-ci pour passer à la Barbade, où il voulait prendre du plant d'ignames et de manioc, on avait cinglé tout droit vers la Guadeloupe, de sorte que les colons, une fois établis, se trouvèrent dans Timpossibilité de cultiver les terres et de préparer des récoltes. 11 fallut donc s'en tenir aux vivres que l'on avait apportés. Chaque habitant fut réduit d'abord à une livre de pâte par jour, puis à cinq onces ; et, cette ressource même étant épuisée, il fallut vivre de poisson, de crabes et de tortues, ce qui engendra des maladies auxquelles la plupart succombèrent.

XYIII

Les missionnaires nous ont laissé des détails horribles sur les souffrances des colons pendant ces premiers temps. On en vit manger Fonguent des chirurgiens, le cuir des baudriers, et jusqu'à la chair des cadavres. Quelques-uns, poussés par la superstition et la faim, se rendaient aux carrefours des bois pour appeler le démon et lui offraient leurs âmes s'il voulait nourrir leurs corps *. Les mourants ne consentaient à communier qu'à la

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