Mathias Dupuis, loeo citato
donc d'autre soulagement que celui qui leur venait des Caraïbes. Ceux-ci, touchés de leur misère, ne se présentaient jamais aux habitations françaises sans apporter des fruits, du poisson ou de la cassave. Mais cette libéralité même éveilla l'avidité de quelques-uns des hommes qui approchaient de M. de rOlive; ils lui représentèrent que les sauvages avaient dans leurs carbets tout ce qui manquait à la colonie, et qu'en les chassant de l'île, on passerait subitement de la disette à l'abondance.
M. de l'Olive, qui joignait à l'inconsistance dont nous avons déjà parlé une de ces bravoures puériles et brouillonnes qui cherchent le combat sans . se demander quelle en sera la suite, applaudit à cette proposition et courut en faire part à M. Duplessis; celui-ci se montra aussi surpris qu'indigné. Après avoir représenté à son associé toute l'injustice et tout le danger d'une pareille guerre, et lui avoir rappelé les recommandations faites par la compagnie et par le cardinal, il finit par déclarer qu'il périrait plutôt que de prendre part à une action aussi honteuse.
— Je la ferai donc seul, répliqua brasquement de rOlive ; et, sans vouloir entendre aucune autre objection, il retourna au fort.
M. Duplessis avait jusqu'alors supporté toutes les contrariétés et toutes les misères avec un courage plein de patience, sinon d'activité. Entravé dans ses projets, trompé dans ses calculs de fortune, navré par le spectacle de souflfrances qu'il ne pouvait soulager, il s'était soumis à tout, abritant son cœur dans la religion et les affections domestiques; mais cette fois l'épreuve était trop forte et la résignation lui manqua. Prévoyant les conséquences de l'indigne violence que méditait M. de l'Olive et se voyant impuissant à l'empêcher, il se laissa aller à
un découragement chaque jour accru par la désertion de ses gens, qui, dans l'espoir de partager les profits de l'expédition, le quittaient pour son associé. Un chagrin domestique * acheva de briser cette âme plus tendre que forte. Il tomba malade, languit quelque temps, et, ayant annoncé d'avance l'heure de sa mort, il expira les lèvres sur le crucifix ; amèrement regretté des siens, qui, selon l'habitude, ne comprirent combien il méritait d'être aimé que lorsqu'il leur manqua.
Les. Caraïbes, qui avaient pour lui une grande vénération, montrèrent autant de douleur de cette mort que s'ils eussent perdu le plus grand de leurs chefs; mais, comme ils craignaient M. de l'Olive, ils ne reparurent plus aux habitations françaises, ce qui hâta les actes d'hostilité que l'on méditait contre eux.
Un hamac de coton, oublié sur le rivage par quelques varreurs, et trouvé par les sauvages, qui l'emportèrent après avoir laissé en échange des
1 . Le danger de mort que eonrat mademoiselle Daplesûs, qu'il aimiàt tendrement. (Le père Ooltrtro, yol. l, p. B3.)
fruits et un javaris, fut le prétexte saisi par le gouverneur de la Guadeloupe pour déclarer la guerre aux Caraïbes.
Il débuta par le meurtre d'un vieillard plus que centenaire, le capitaine Yance, qui fut lâchement assassiné avec un de ses flls; puis il se mit en marche vers le quartier occupé par les sauvages, espérant y trouver tout en abondance. Mais ceux-ci, avertis à temps, avaient pris la fuite, après avoir coupé le bois de leur manioc au ras de terre, de sorte que les colons ne purent le découvrir et continuèrent^ dit l'écrivain auquel nous empruntons tous ces détails, « à enrager de faim sur les vivres qu'ils foulaient aux pieds sans les connaître. »
Du reste, la vengeance des sauvages ne se fit point attendre : aidés par leurs frères de Saint-Vincent et de la Dominique, parmi lesquels ils s'étaient retirés, ils commencèrent une guerre sans trêve et sans merci, qui tint la Guadeloupe haletante pendant trois années et faillit compromettre la colonisation de toutes les Antilles.
Or, pendant que ceci se passait, la prospérité de Saint-Christophe allait toujours croissant sous la sage direction du commandant d'Énambuc. Il commençait même à se trouver trop à l'étroit, et se mit à chercher autour de lui les moyens de s'étendre. Ne pouvant plus songer à la Guadeloupe, où son ancien lieutenant l'avait prévenu, il se décida pour la Martinique, et obtint de la compagnie le droit d'y établir une colonie.
La Martinique, ou Madanina en caraïbe, qui se trouvait située entre le 14° et 15o de latitude nord,
avait l'avantage d'être rencontrée l'une des premières par les navires qui arrivaient de France. Elle offrait, sur une superficie de quarante-sept lieues carrées, toutes les productions communes aux Antilles, était arrosée par plus de quarante cours d'eau, dont quelques-uns passaient pour navigables, et possédait plusieurs rades excellentes, parmi lesquelles se trouvait ce port naturel nommé le Carénage f qui devait plus tard servir d'abri aux navires de toutes nations appelés à commercer avec les Antilles. Mais tous ces avantages étaient effacés par un inconvénient qui faisait regarder la colonisation de l'île comme impossible : les serpents y étaient si nombreux, que leur odeur douceâtre se faisait sentir avant de débarquer, et si dangereux, que la moindre morsure causait la mort dans les trois jours. Aussi inspiraient-ils une terreur qui empêchait les navires d'aborder à la Martinique pour y prendre du bois ou de l'eau. Les Caraïbes eux-mêmes n'y habitaient qu'en petit nombre et à contre-cœur. Selon leur tradition, ces serpents, que l'on ne rencontrait que là et à Sainte-Alouzie, y
avaient été apportés par leurs ennemis, les Allouagues, qui avaient ainsi voulu, disaient- ils, placen^ la flèche de guerre sous chaque feuille,
D'Énambuc n'ignorait point ce danger, mais il savait trop bien ce que peuvent la volonté et la prudence pour s'en épouvanter. 11 y avait encore à Saint-Christophe un certain nombre des compagnons qui avaient aidé au douloureux enfantement de la colonie, et que les misères supportées avaient aguerris, non découragés. Il choisit parmi eux environ cent hommes, tous gens de main, accoutumés à l'air et au travail, leur donna de bonnes armes, des outils, du plant de manioc, et partit à leur tête pour la Martinique, où il arriva en juillet 1635. Il fit aussitôt défricher, bâtit un fort où il laissa un lieutenant, puis retourna à Saint-Christophe en recommandant par-dessus toutejchose de conserver la paix avec les Caraïbes. /
Mais ceux-ci, poussés à bout par les violences de M. de rOlive, avaient juré d'exterminer les hommes de mer dans toutes les îles. Ils se réunirent donc au nombre de quinze cents, et arrivèrent au son de
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leurs conques marines. Au lieu d'aller â leur rencontre, les Français, qui voulaient éviter d'attaquer les premiers, chargèrent jusqu'à la gueule les trois canons qui défendaient le fort, se couchèrent derrière la palissade et attendirent. Prenant ce silence pour de la terreur, les Caraïbes se précipitèrent vers le retranchement en lançant leurs flèches; mais tout à coup trois éclairs partirent, et la mitraille couvrit la terre de blessés et de morts. Les survivants; épouvantés, s'éparpillant au milieu de cette troupe en désordre, prirent la fuite en criant que tous les màboyas de France étaient dans le fœ^t.
La leçon était assez forte pour qu'une seconde fût inutile. Les Caraïbes envoyèrent, peu de jours après, deux de leurs capitaines pour faire la paix, et les colons purent continuer leurs travaux sans craindre d'être surpris et égorgés.
D'Énarabuc apprit avec joie ces heureux commencements ; mais , prévoyant qu'il ne pourrait achever lui-même son œuvre, il voulut au moins en assurer le succès en la coniiant à quelqu'un qui
eût de son sang dans le cû^ur, et il envoya M. du Parquet, son neteu , jeune homme élevé à son école, et cousin de celui dont la mort sublime avait racheté l'honneur national à l'attaque de Saint- Christophe par les Espagnols. Cette précaution prise et toutes ses autres affaires réglées, le commandant d'Énambuc mourut vers la fin de Tannée 1636, « plein de jours, » selon l'expression de TÉcriture, et pouvant se rendre ce magnifique témoignage, qu'ii avait accompli tout ce. qu'il avait essayé!
A la nouvelle de sa mort, le cardinal de Richelieu, qui, comme il le disait lui-môme, n'avait besoin de se frotter à un homme qu'une fois pour savoir s'il était de plomb, de fer ou d'or, le cardinal de Richelieu, qui s'émouvait peu et ne louait guère, demeura comme frappé, et, après un long silence, il dit tout haut à ceux qui l'entouraient :
— Le roi, messieurs, ne perdra jamais de plus utile serviteur.
Éloge immense, et qui pourtant n'était que vrai; car le roi, c'était la France, et d'Énambuc avait été
le premier à lui prouver qu'elle pouvait prendre sa part dans ce testament d'Adam^ qui, selon le pape Alexandre VI, léguait TÂmérique entière aux seuls Espagnols.
La mort de d'Énambuc clôt pour ainsi dire la première période de notre histoire coloniale dans les Antilles, la période d'enfance, d'apprentissage et de faiblesse. Nos établissements de Saint-Christophe, de la Guadeloupe et de la Martinique, vont maintenant se fortifier et s'étendre dans les îles voisines. La jeunesse commence pour eux, une jeunesse chargée d'orages, sans doute, mais aussi pleine de ressources admirables, d'énergie, et inépuisable en grandes actions. C'est surtout dans ce qui va suivre que nous allons retrouver le génie français avec
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sa vivacité bienveillante , son entrain et son goût pour les choses d'honneur, si nous pouvons nous exprimer ainsi. Mais avant de passer au récit de cette brillante époque, qui comprend environ soixante années, nous croyons nécessaire de faire connaître l'organisation de nos établissements d'outre-mer au moment où s'achève l'ère de fondation que nous venons de parcourir.
Ainsi que nous l'avons déjà vu, tous les territoires à occuper étaient la propriété d'une compagnie, qui en faisait ensuite des concessions partielles à certains fondateurs de colonies, auxquels le roi accordait de plus le gouvernement des terres concédées, ce qui leur donnait le double caractère de propriétaires et de chefs railitaîres.
Ces fondateurs partaient de France avec des colons et des engagés. On appelait colons ceux qui se ■ rendaient aux îles pour y former une habitation à leur "compte et de leurs propres ressources; ils payaient leur passage et ne recevaient aucune indemnité. Les engagés, au contraire, étaient des ouvriers loués par le gouvernement, par la compa-
gnie ou par les colons, et destinés au travail des habitations, comme les nègres le furent plus tard. Leur engagement était habituellement de trois ans, ce qui les faisait appeler dans les colonies des trente-six mois. Leurs gages dépendaient des conventions faites avec les maîtres; mais V ordinaire des îles était de cent livres de tabac par an *.
Arrivé au lieu dont la propriété lui avait été concédée, le chef de la colonie procédait au partage des terres, qui étaient distribuées entre les colons proportionnellement au nombre de bras que chacun d'eux pouvait employer. Mais la plupart se contentaient de ce que Ton nommait un étage, c'està-dire de cent pas de large sur mille de long. Chacun bâtissait ensuite sa case et défrichait son terrain.
Une fois leur temps de service achevé, les engagés s'associaient deux à deux, obtenaient à leur tour un étage, et devenaient colons.
Tous les achats se faisaient en denrées du pays