H. DE LATOUCHE XXIX
légères ! Vous aussi, vous avez des ennemis, et vous n'y pensez pas. Vous faites comme tout le monde, vous manquez ou vous gâtez le meilleur endroit de vos ouvrages, et vous dites toujours : Cest vrai^ quand on vous le démontre ; puis vous voilà insouciant aussitôt, comme votre fille, lorsqu'elle était ce gros enfant qui se roulait sur les gazons d'Aulnay. Avez-vous raison? Est-ce moi qui ai tort quand je m'indigne contre les torts des autres, quand je m'affecte des miens propres? Peut-être. Cependant, si l'on pardonne facilement aux envieux et aux méchants, est-on bien capable de sentir le prix de l'amitié forte et fidèle? Si on fait si bon marché de soi-même, est-on bien résolu à se corriger de ses défauts ? L'art doit être traité aussi sérieusement qu'une foi politique ou religieuse. Pour l'artiste, c'est la seule affaire de la vie... Ah! vous allez me dire que vous avez des enfants, et que vous les aimez plus que vos livres... Oui, c'est vi*ai. Hélas! si j'en avais!... »
Il me semble voir toute l'âme d'Alceste au fond de cette lettre. La tendresse sous le blâme, le cœur aimant qui s'efforce de s'endurcir et qui paraît implacable à force d'envie de pardonner, la justesse du principe dominant l'injustice du fait. Pauvre cœur brisé ! il s'en allait réellement, et, comme cette agonie dura quinze ans, nous nous flattions qu'il pouvait guérir. Nous nous imaginions parfois que cela dé-*
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pendait de lui. Nous nous trompions. C'est qu'il avait encore tant de ressources dans l'esprit, de tels accès d*activité des organes, qui reprenaient tout à coup leurs fonctions au moment où il se plaignait d'être engourdi et paralytique! Un jour, en 1846, je crois, nous allâmes le surprendre à Aulnay. Nous le trouvâmes mourant en apparence. « Ne restez que cinq, minutea, nous dit-il. Je ne puis ni vous voir, ni vous entendre, ni vous parler, » Cependant, au bout des cinq minutes, cette nature mobile et impressionnable était revenue à la vie. Il parlait, il souriait, il racontait. Il se leva, il marcha dans le jardin, appuyé d'à»bord sur nos bras, et puis sur sa canne, et puis tout seul. De minute en minute il se ranimait. Il s'épanouissait. Il prétendait ne pas reconnaître nos figures quand nous étions entrés. Peut-être était-ce vrai ; qui peut se rendre compte de tels phénomènes quand on ne les a pas éprouvés? Quand nous le quittâmes, il leva la tête et nous dit : « Ah ! voilà les noisettes en fleur. Dans notre pays, cela s'appelle des mignons. Je ne les verrai pas mûrir. » Nous regardâmes les noisetiers, les branches étaient hautes, les mignons imperceptibles. Nous les distinguions à peine. Quand il ressuscitait, sa vie était plus développée, plus complète, plus intense que celle d'aucun de nous. Qu'il eût été condamné à quelque labeur physique, il eût été sauvé.
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Dieu envoya un ange à ses dernières années. Une femme d'un mérite supérieur se dévoua saintement à la lâche pénible et délicate de soigner et de consoler
le poète mourant. Fille de ce noble Flaugergues, qui
fut savant, orateur, homme politique et philosophe théoricien, homme d'un t^aractère supérieur aux événements. et aux partis *j d'un courage, d'un désintéressement, d'un patriotisme à toute épreuve, mademoiselle Pauline Flaugergues se fixa auprès du malade et ne le quitta plus d'un instant jusqu'à sa mort. Poëte elle-même, au moins autant que M. de Latouche, elle adoucit ses derniers jours par les inspirations du cœur, les entretiens de TinteUigençe et les soins assidus de la piété fihale. Laissons parler le mourant lui-même dans une de ses dernières poésies, la plus belle peut-être qui lui fût jamais inspirée par son cœur :
£t j'accuMis le Dlea qui, depuis deux années» Assombrit de mes jours les mornes destinées, M'énerva l'appétit, m'arracha le sommeil, A téra, dans mes yeux, les bienfaits du soleil t J'avais donc méconnu, dans mon ingratitude, Sa visible indulgence et sa sollicitude, Ses soins de m'aplanir sans regrets, ni remord. Les sentiers escarpés qui mônent à la mortt D'abord, à ma faiblesse aux douleurs asservie,
1. On a de lui une excellente biographie faite par M. de Latoncbe, et qui a paru dans le DiciionfUiirê d$ la Conwrtalion , 121* livraison.