I. Préface de Christine d Fontainebleau
public ! vous avez détruit sa foi en des œuvres immortelles, et vous vous étonnez de ne pas lui en trouver pour une religion qui n'a, pas fait de miracle.
» Est-ce que Christophe Colomb partant pour chercher un nouvel univers insultait la patrie du pont de son navire ? est-ce qu'il maudissait les palais de marbre de Gêneô, ou les orangers de Palos ?
» Quelques législateurs rétrogrades ont voulu nous imposer des lois prétendues nouvelles : c'étaient ceux-là mêmes que le divin Ronsard à condamnés d'avance en recommandant « de ne pas voler par le » travers des nues et faire des grotesques, chimères » et monstres, et devenir imitateurs d'Ixion qui n'eut » point de naturels enfants » . Ces écrivains « qui pen- » seraient n'avoir rien fait s'il n'était extravagant, creux » et bouffi, plein de songes monstrueux, de paroles » piaffées, plus semblables à un jargon de gueux et » de bohémiens qu'aux paroles d'un citoyen honnête » et bien appris ; » ces contempteurs du langage d'Athalie « qui, si vous vouliez démembrer leurs » carmes, n'en laissaient sortir que du . vent non » plus que d'une vessie de pourceau pleine de pois » que les petits enfants crèvent pour leur servir de » jouet » ; ils veulent.nous rattacher à leurs intolérantes bannières.
Mais le pubhc, en récapitulant leurs chefs-d'œu-
vre, s'est étonné de voir- que ces génies fussent partis de là pour s'admirer, porter leur tête avec respect, se laisser surprendre vingt fois par jour à leurs propres genoux. Quoi ! c'est pour de tels essais, disait-il, que, parodiant les uns en faveur des autres le chaste rôle de la postérité, on se traite de grand, de colossal et dHllustre t qu'on se dédie des tendresses à faire sauver les dames, qu'on s'adresse des éloges à faire rougir les morts ?
» Illustres! Et comment des enfileurs de mots, même habiles, , pourraient-ils prétendre à un pareil titre? Que réserverions-nous pour nos magistrats, nos capitaines, les défenseurs de nos libertés? Que dire un jour de-ces jeune» combattants déjà chers au pays par un premier triomphe sur la royauté parjure? Seulsils mériteront un tel nom, ces hommes de l'avenir ; soit que, ressaisissant trop tôt les armes, les uns n'aient pu consoler encore la patrie que par la sublime résistance de soixante contre vingt mille, des canons, un maréchal de France; soit que les autres, sûrs de vaincre, éclairent chaque jour, par de mâles écrits, la raison publique. Arrière, mes camarades, et place à ces républicains de probité, de raison calme et de savoir qu'essaye à calomnier la foi punique qui nous gouverne.
» Il est permis sans doute de se faire beaucoup valoir ; saint Jean disait déjà aux romantiques de son
siècle : « Mes enfants, aimez-vous les uns les autres, » car qui diable vous aimerait ! » Je sais que, dans un temps assez pauvre d'actions pour faire du nom d'Anvers un nom de victoire, on peut tirer parti de trèspeu de chose, et élever les moindres versiculets à la hauteur des conquérants ; mais songez enfin à ce que deviendraient vos prétentions, si, à travers Téchafaudage de vos réciproques apothéoses, il venait à tomber au milieu de nous un fait, un événement digne de Thistoire ? soit même une révolution pour la liberté italienne, un czar pendu à Varsovie.
» Mais les mœurs ont changé. Déjà les gens de cœur se sont affranchis de la domesticité des éloges et des travaux forcés de Tadmiration. Toute main de poëte n'est plus passée sous le menton de son confrère, toute plume ne caresse plus les joues de son voisin. On ne verra plus d'écrivain se plaçant toujours en arrière et jamais à côté de son ami, oublier la dignité d'homme. Vous êtes devenues risibles, ô spéculations de flagorneries, orgueils embrigadés à la manière du bataillon thébain, amitiés de Muses lesbiennes, vanités incubes et succubes.
» Or, mon cher éditeur, si la moitié de ces timides conseils avait été hasardée autrefois par un homme qui aime mieux l'art que l'artiste et la vérité que Platon même, connaîtriez-vous un acte de justice à espérer pour dix^lignes écrites de sa main ? Qui est-ce qui
veut distinguer Tindépendance, et peut-être la malice de Tesprit, de la profonde noirceur de Tâme ? J*ai perdu pour ma part un ami de vingt ans, sur une critique grammaticale; et j'entendrai toute ma vie résonner l'amertume des paroles par lesquelles il m'annonça notre rupture :
» — Vous n'avez pas, dit-il, assea d'admiration pour ce que j'écris.
» Eh ! messieurs, donnez-m'en donc d'abord pour ce que j'écris moi-même ! Faites donc que je prenne au sérieux votre métier d'auteur. L'admiration devrait ce me semble, comme la charité, commencer par soi-même ? Or, il ne m'est pas possible d'être en adoration de moi. Auteur! toujours auteurj jamais qu'auteur! que voulez-vous, si je ne puis tenir ouverte comme vous, et d'un soleil à l'autre, ma boutique d'auteur! si je ne sens point là cette vanité qui est toute votre âme et qui vous bat dans chaque veine! J'ai désespéré de comprendre la fatuité de Narcisse. Un moment fascine par l'illusion d'un travail rapide, il m'arrive bien quelquefois d'être enchanté de mes vers ou de ma prose, mais cet éréthisme pour moimême ne dure jamais que le temps qu'il faut à mon encre pour se sécher.
» N'attirez pas, monsieur, vous qu'une fraternité d'opinions a fait pour moi plutôt un ami qu'un éditeur, n'attirez pas sur les opérations de votre indus-
trie la colère de deux partis. Après cela vient une question de délicatesse que ma moralité littéraire me force à vous faire. Cette macédoine que vous m'obligeriez à livrer à vos magasins a-t-elle assez de chance pour en sortir ? Il ne faudrait d'abord pas me demander ce qui, dans ces Fantaisies et ces SouvenirSy est souvenir et fantaisie. La ligne de démarcation est déjà effacée pour moi-même. Ce n'est pas toujours sa confiance en tel ou tel morceau qui le fait conserver à l'auteur.; on tient à tels ou tels vers, non à cause de la valeur littéraire qu'on leur attribue, mais parce qu'ils vous rappellent un sentiment que le hasard a pu leur attacher. Ceux-ci auront été composés au fond des bois de Sainte-Geneviève, ceux-là récités devant l'amie de Corinne et sous l'arbre que Chateaubriand a planté. Ainsi une vague odeur ou le motif d'un air qui résonne au loin, ranime pour vous un passé qui s'effaçait, sans que le souvenir, et l'air, et la senteur aient une analogie apparente.
» Et: puis il vous faudrait une préface : difficulté de plus. Il faudrait consigner là que, si j'ai eu souvent des imitateurs (ce qui est mon seul orgueil), ou si plutôt les confidences de quelques essais déjà anciens ont inspiré des compositions bien supérieures et déjà publiées, j'ai quelquefois imité à mon tour. Ici, c'est Tieck ou Gœthe ; là, le révérend Mathurin, Van Worden, quelques chroniqueurs populaires...
» Mais décidément je m'aperçois, monsieur, aux signes d'impatience qui échappent à votre ambassadeur (je le croyais devenu fossile), que vous avez résolu d'achever le sacrifice, et de me faire conduire à vous, mort ou vif. Je remets à la fois tous les papiers qui doivent composer le volume. Placez-lés dans Tordre qui vous conviendra. Surtout * corrigez les épreuves ; épargnez à l'auteur l'aspect de ces inflexibles lettres de plomb qui nous montrent nettement nos difformités, comme au chevalier qui s'oubliait dans l'île d'Armide le terrible miroir d'Ubald.
» Puissiez-yous dans ce livre, que je comparerai moins ambitieusement à quelque carton renversé par un déménagement, ou à un tiroir de commode en désordre, trouver quelques billets qu'il vous plaise de' lire, quelques fragments de rubans^ reconnaissables encore, quelques flacons demi-brisés où il survive un reste de parfum.
» Ce matin, après avoir vu jeter par les fenêtres de son troisième étage le reste des fleurs qui avaient embelli deux jours les vases chinois de ma rieuse voisine, n'ai- je pas vu venir un bonhomme à peu près aveugle, qui s'est baissé curieusement pour examiner ces fleurs, trier le peu de réséda, d'œillets et de julienne qui conservaient encore une senteur, une couleur, et s'éloigner en respirant ce bouquet sans
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dédain. Il est des jours, monsieur, où il jie tient qu*au public de se croire un peu pareil au bonhomme. Espérez en sa curiosité oisive. Il serait public à ramasser quatre cents pages pour en trouver deux qui lui conviendraient. »
LA
Une année avant la Restauration , Versailles était une bien noble solitude. Le temps avait donné un air de grandeur à tout cet habitacle de courtisans, et jeté un voile de pardon sur les monuments fastueux et cruels du grand comédien couronné. Les ombrages du parc avaient rompu le ban des symétries, pour re-. trouver Téhergie et toute la libre grâce d'une croissance naturelle. Dans lés extrémités de ces canaux de fonte d'où les ApoUons et les Neptunes à longue chevelure lancent des fusées d'eau écumante, vous auriez vu fleurir des cressons bleus. Rien ne troublait, aux croisées rondes d'où la Montespan regardait son
peuple, le chaste nid de ces hirondelles qui passent rhiver aux ruines de Thèbes. Si les habitants de la cité morte s'agitaient encore tin moment à l'heure des affaires, ils semblaient glisser sur le gazon de leurs rues. Les jeunes filles venaient bien cueillir les giroflées jaunes entre les marbres disjoints des grands escaliers de la terrasse ; mais, graves et silencieuses, rien n'empêchait de prendre à côté d'elles les statues qui s'abritent entre les arbres, tendent un bras au passant, ou s'enveloppent sagement de leur manteau, pour une partie de cette population discrète.
Là, pouvaient s'établir les longues extases d'un amour plaintif, et toutes les erreurs de la poésie. A une imagination de vingt ans, le soir, quand il grandissait des ombres fantastiques, que la nuée légère et bru*lante effleurait les cheminées du château muet, il pouvait être donné de rencontrer l'ombre de la Vallière au détour d'une allée ; d'une de ces allées de charmilles, moitié noire par les ombres portées des bosquets, moitié blanche par la clarté dé la lune.
En 1814, un caprice de désœuvré avait amené dans cette résidence abandonnée un de nos amis. Il y fit bientôt un second voyage, et y prolongea indéfiniment son séjour. Ce n'est pas que ce fût un garçon mélancolique : au contraire, le plus joyeux compagnon ; mais, sans carrière encore, il était agité d'une ardeur sans but: Je me souviens qu'il se faisait . honneur de
dépenser tout son argent en un jour. Je Tai vu entrer brusquement dans nos chambres à minuit, s'étonner de trouver sur une table «ne bourse non tout à fait vide, et la jeter d'indignation par la croisée, à travers les carreaux.
Que diable pouvait faire Charles, qui le retînt plusieurs jours loin de nous ? Je courus à Versailles, et ce fut avec orgueil qu'il me confessa son secret. Amoureux!
— Une grisette ? quelque héroïne du Tapis vert ? quelque bergère de Satory ? Tu trouves là, pour compagnon, Ducis, portant le poignard d'Othello et le chapeau de Timarette.
Il me mena, sans répondre, vers un bas côté du parc désert, près d'un bassin d'eau vive assez mystérieusement protégé par quelques ormes, et posant un doigt sur sa bouche, il m'indiqua du regard, à dix pas de nous, une figure. Elle était demi-couchée sur une urne- et la tête ornée de roseaux. C'était, je crois, ou la Saône, ou la Meuse allégoriquement dessinée par Coustou, une des mille statues fondues par les Keller pour les décorations de ce jardin royal.
-— Voilà, dit-il, tout ce que j'aime. Je viens m'asseoir près d'elle, la contempler, lire à ses pieds pendant des heures qui s'écoulent avec enchantement. Ne parlez plus de vos affections vulgaires. Le soir, quand elle a retenu du soleil je ne sais quelle chaleur
vivante, puis, à cause de la rosée, la molle tiédeur de la peau de la vierge, je suis heureux de toucher ses épaules et de déposer un baiser sur ce front pur.. Je le regardai fort attentivement. Il se prit à rire, et m'entraîna avec violence vers un autre côté du parc.
— Pauvre garçon! répéta- t-il avec un accent qui voulait être joyeux... Et moi qui lui croyais une âme !
— Ton goût, Charles, lui dis-je, n'est pas absolument nouveau, vois-tu; un certain Pygmalion, de Téos, en a fait tout autant que toi, et je ne sais plus quelle sainte Thérèse ou quelle vierge Marie il faut à Rome défendre par une balustrade de l'adoration obstinée des Anglais. J'aimerais mieux une plus capricieuse idole. Mais laisse voir un peu si ce que tu dis est vrai, de la chaleur que ce métal conserve, exposé aux ardeurs du jour.
L]idée que j'oserai^ poser ma main sur l*objet de son culte, enflamma de courroux les yeux bleus de mon pauvre Charles.
— Si j'étais jaloux ! cohtinua-t-il, en souriant les dents serrées.
La nuit vînt. Il fut convenu que nous retournerions à Paris ensemble, et nous montâmes dans la voiture publique. Mais, â onze heures du soir, nous étions à peine à la barrière de Passy, tant l'orage qui était survenu et la pluie qui inondait les chemins avaient relardé notre grave équipage. Charles, qui ne s'était
aperçu de rien, dormait, pleurait, ou feignait de dormir, au fond de la voiture. Il descendit à la barrière et ne remonta plus. Je pensai que, obéissant à quelque résolution fantasque, il Hvait voulu gagner la rue Saînt-Flôrentin, où il demeurait, par une contreallée des Champs-Elysées. J'ai su depuis qu il était, à rinstant et à pied, retourné à Versailles, qu'il avait escaladé une des grilles du parc, et passé le reste de cette nuit au lieu même où il m'avait conduit le matin. Deux mois après, une lettre d'écriture méconnaissable me priait d'aller voir Charles. En quel lieu? J'avais ignoré complètement ce qu'il pouvait être devenu pendant un si long intervalle de temps. Tou- ' tefois, un instinct d'amitié me poussa à Versailles ; et, dans un squelette presque éteint, couché sur un lit d'auberge, je retrouvai Charles.
— J'ai vécu mort, dit-il ; mais je crois enfin que je recouvrerai ma raison.
— A quoi le reconnais-tu, ami ?
— A ce que j'ai maintenant deux idées.
— La nouvelle ?
— Nous y reviendrons-. Tu sais mon secret ; promets de ne pas m'en parler, de n'en parler à personne avant dix ans.
Je le promis. Je passai bien des nuits à côté de son lit de souffrance et quelquefois de délire, avant que l'incroyable état de sa faiblesse lui permît de renouer
un autre entretien, ou d'accomplir un seul mouvement qui témoignât d'un retour de force. Enfin, un matin, un matin d'octobre que le soleil entrait joyeux par la seule croisée de sa chambre, et qu'un vent doux faisait voltiger son rideau à fleurs brunes, il m'accueillit par un plus affectueux sourire encore que de coutume, et, en rougissant un peu et sans me regarder :
— Procure-moi,^ dit-il, un peu de terre glaise, ou quelques livres de cire à modeler.
Je ne soupçonnais pas ce qu'il en voulait faire. Mais une fantaisie de la fièvre, un premier désir de convalescent, qui se refuserait à le satisfaire? Je trouvai ce qu'il avait demandé.
**il sembla subitement retrouver des forces, se leva sur son séant, fit placer sur ses genoux qui tremblaient la cire et un carton ; et, après deux heures d'un travail qui avait plus d'une fois humecté son front de sueur , il m'appelai pour me laisser voir. C'était une copie miraculeusement exacte de la statue du parc.
— Ma vocation, dit-il, la voilà ! Elle m'a été bien péniblement révélée ; mais enfin je la connais.
Après dix jours, Charles, appuyé sur mon bras, avait fait ses adieux à sa maîtresse. Je m'effrayai encore de ses longues contemplations ; mai^ il finit par découvrir une faute du dessin. Je fus tranquille.
— Oui, oui, dit-il, je ne baiserai plus ces lèvres
immobiles, je ne lui reprocherai plus d^être de bronze.
Le plus assidu des élèves de Bosio, ce fut Charles au bout de quelques mois. Et Técolier amoureux à seize ans de la médiocre statue de Versailles, est à trente-trois ans Thabile sculpteur que vous connaissez tous.-
L'auberge du Soleil d*or était è Rambouillet, le matin du 15 avril 1814, pleine de gens du pays : point de voyageurs. Tous se tenaient debout dans une salle basse, • ornée de deux gravures représentant, Tune Ventrée à Berlin du général Duroc, l'autre le sacre de Temperei^r Napoléon P'.
Tous s'observaient en marchant de long en large d'une manière assez vague et inquiète ; tous écoutaient avant que personne eût parlé. Soyez sûrs que, lorsque les regards s'interrogent ainsi, que la crainte, et pardessus tout une curiosité vive, allongent les figures, relèvent les sourcils, rendent les yeux plus ronds que de coutume,'c'estun signe de perplexité bourgeoise à l'approche ou à la suite de quelque catastrophe mili-
taire. Ici, on brûlait de savoir les choses de la veille, et Ton attendait pour le jour même des événements décisifs.
— Mais ce jeune homme, dit un étranger à Thôte du Soleil d'oTy qu'est-ce qu'il a donc là bas, ce jeune homme? Son air est intéressant. — Monsieur, qu'avezvous donc à pleurer ?
— Laissez, laissez, dit l'hôte ; c'est un enfant, un page de l'impératrice. C'est bien lui seul, en vérité, qui est parvenu à assurer hier le service des relais pour le voyage de Blois ici ; car les maîtres de postes ne voulaient plus prêter leurs chevaux depuis l'abdication. Mais le voilà qui n'aura peut-être pas même la satisfaction d'être remercié par sa maîtresse. On ne laisse plus approcher d'elle aucune des personnes de son ancienne maison.
— Sans doute, dit un garde-chasse. S^ famille d'Autriche arrivera ce soir, et les postes sont déjà occupés par les chasseurç de Niepperg.
— Ah ! ah ! dit un vicaire de la paroisse.
Mais le voyageur croyait savoir un moyen de pénétrer encore jusqu'aux appartements de Marie-Louise, et, quand il vit le page sortir, il le suivit dans l'évidente intention de le consoler. Au détour d'une rue, s'éclipsa le page ; et le voyageur devenu pensif n'en continua pas moins de cheminer vers le château.
Lui, que le hasard d'une connaissance près dugou-
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verneur pouvait laisser maître de rendre ce léger service, n'avait jamais approché, pour sa part, des dieuw qui venaient de tomber. Sa sympathie pour un général descendu volontairement au rang d'empereur, avait commencé le matin même et au moment où il vit qu'on allait laisser entraîner dans cette chute tout rhonneur dû pays. Le lion, la famille du lion ne l'avaient intéressé que depuis la victoire des loups ; d'autres diront des renards, d'autres des oies : ne disputons pas.
En attendant l'heure de partir, et dans l'unique intérêt de ses affaires privées, l'étranger tourna donc le petit château de briques où mourut si chastement François I^, longea les bords de l'étang du côté de l'ouest, et poussant une porte à claire-voie, se trouva dans une espèce de verger rustique. C'était le plus joli endroit du monde, un petit enclos tout embaumé de l'odeur du céleri et des graines potagères.
Le long d'un mur doucement échauffé par un rayon de soleil, une grande allée invitait à la promenade. Elle était bordée de plants d'oseille et de fraisiers en boutons ; il la suivit en réfléchissant peut-être aux vicissitudes des empires.
. Au bout de l'allée, un enfant. Il jouait dans le sable; à quelque distance, une dame. Pelisse de velours noir, voile de dentelle et bras croisés ; elle marchait la tête penchée aussi par des réflexions
qui pouvaient se rapporter à Tinstabilité des choses royales.
Le voyageur reconnut la dame : une dame d*hon-
neur, la comtesse de Mont , la plus dévouée des
gouvernantes de ce rejeton où le clergé de France avait vu hier le gage de la paix européenne et de la réconciliation du ciel avec nous. .
Pour le voyageur, il venait d'être aperçu, et il se crut obligé de se retirer par déférence^ après de courtes excuses. La dame ne le permit pas. Le prétexte fut la politesse même de l'étranger et l'absence de toute étiquette en un pareil moment : la raison, c'étaient les mille questions qu'on brûlait de faire au précieux jeune homme qui arrivait peut-être de Paris. D'ailleurs, la politesse n'est-elle pas déjà une flatterie dans la disgrâce? Le moindre intérêt qu'on leur témoigne ne vous place-t-il pas dans la confiance des grands plus haut que vingt services autrefois rendus? Eh ! mon Dieu, combien de jours revit le passé dans une mémoire de trône? et quel général valait pour Richard III, à Bosworth, le ma* quignon qui lui aurait prêté un cheval ?
— Monsieur, dit la comtesse, ce ne sont pas des personnes comme vous qui sont importunes dans un tel jour. Ne parlez point d'étourderie, de convenances blessées ; nous sommes heureux de trouver des figures amies, des cœurs un peu touchés de notre
sort. Mais, s'il vous plaît, que dit-on, que f«itH)û ? Que prépare-t-on pour Tavenir ?
Le voyageur essaya de le prédire, cet avenir. Il en parla avec beaucoup de ménagements, et comme un homme qui ne croirait pas lui-même à toutes ses craintes^ La dame les appuya contre lui de Tautorité de plusieurs larmes.
— Oui, oui, dit-elle, on nous séparera, et cet enfant ira mourir à Vienne.
L'enfant approcha. Sous sa veste bleue, ornée de boutons éclatants, de brandebourgs et de fourrures très-rares, passait'un large ruban de moire écarlate ; un crachat de pierreries ornait son côté gauche, et il portait dans chacune de ses mains une poignée de sable mouillé dont il avait attentivement choisi les grains les plus blancs et les plus gros.
— Pauvre ange 1 dit la gouvernante : depuis ce matin, monsieur, il a eu comme le pressentiment de son malheur, il est triste. Il avait cependant repoussé assez durement une de ces dames, et, quand je lui ai dit ; « Vous n'êtes plus roij sire, il faut être bon avec tout le monde ; » il m'a longtemps regardée. En me reprenant, je l'ai appelé monseigneur^ il a pleuré.
C'était donc l'unique fois que l'étranger put contempler avec loisir et attrait cette jeune figure. Il observa que les cheveux blonds ne couvraient pas un front très élevé ; mais le menton, (vivement articulé,
reproduisait un des caractères de tête paternels ; les yeux singulièrement fixes rappelaient le regard qui appartient assez communément aux oiseaux guerriers. .
— Il est beau, dit-il. Il vous en coûtera de le quitter, madame. Si j'osais, dans cette circonstance inouïe, vous demander une grâce. Ce Serait, je vous assure, un acte de respect pour son sort. Me permettriezvous?...
— De Tembrasser ? Eh ! monsieur, Tintérêt, la pitié peutrêtre suffisent aujourd'hui pour en donner le droit à tous les Français.
L'étranger se baissa. Ce n'était pas la gracieuse victime, ce n'était pas le maître de Rome et de la moitié de l'Europe qu'il allait flatter ; c'était un hommage rendu à la séduction naturelle de cet âge, une caresse à un bel enfant.
Mais le prince avait entendu le voyageur, et quand le voyageur se fut incliné, il lui tendit fort gravement sa petite main à baiser.
Trop ému pour bien voir, ou se rendre compte de cette action, ou interrompre la sienne, le voyageur enleva au bout de ses bras le potentat de trois années, et, écartant les beaux cheveux, il déposa sur sa joue impériale un baiser retentissant, aussi affectueux que s'il eût embrassé l'enfant d'un soldat.
En le posant à terre, le bruit d'un carrosse s'était
fait entendre. Ce carrosse paraissait entrer dans la principale cour du château, et la dame d'honneur avait pâli. Toutefois, Fétranger l'aida à porter l'enfant de ce côté, et ils virent descendre d'un coupé jaune assez simple des officiers de la Sainte-Alliance. Ils étaient trois. En même temps une femme blonde, un peu échevelée, descendait rescalier à leur rencontre, suivie de quelques personnes le chapeau à la main. L'enfant, qui attira le premier l'attention des arrivants, fît une exclamation et un rire moqueur en désignant du doigt le plus âgé des personnages qui marchaient à lui.
C'était un grand sec, vêtu d'un habit d'officier; teint d'homme d'état ou d'apothicaire ; pâleur de mort ou de pâtissier. Cette figure était si étroite, qu'elle n'offrait qu'un profil de quelque côté qu'on la regardât. Quel effet avait donc produit sur le jeune aiglon cette tête poudrée, ce chapeau à plumes de coq noires, cet uniforme blanc doublé de rouge, et une manière de cravate en guise de brassard ?
Quand l'habit blanc et rouge voulut prendre à son cou l'enfant, celui-ci se rejeta en arrière. Le sable qu'il portait lui échappa des mains, et il poussa un cri de colère, en commençant à jouer des jambes assez brutalement contre les flancs de son admirateur.
nature ! c'était son respectable aïeul, l'empereur François II, roi de Bohême et César.
Un conseiller ayant Je front haut, le nez un peu fort, mais des yeux caressants ; des dents mal rangées, mais le sourire fin, homme de quarante ans, svelte encore et d'une taille de valseur assez distingué , s'approcha nonchalamment du maître.
— Metternich, dit la Majesté confuse, chargez- vous de ce gaillard-là. .
, Et, tout en marchant vers sa fille bien-aimée. César se retourna vers le second de ses acolytes : un chambellan, feld-maréchal. Bien qu'ayant l'œil gauche couvert par un bandeau peu semblable à celui de l'Amour, le chambellan avait rendu et pouvait rendre encore plusieurs espèces de services à la maison de Hapsbourg.
— Un peu gâté, Albert, dit l'empereur : c'est un inconvénient des fils uniques ; entejidez-vous ?
Le comte de Niepperg s'inclina.
— A condition que nous nous ne parlerons plus de politique I
-^ Boit, dit le maître de là mâisOû ; côla seul fera déjà plaisir à ma femme. N'avons- nous pas depuis une heure assez disputé, crié, péroré sans, nous répondre, joué au colin-maillard de la discussion ? Et puis vous la racontez si bien^ grand homme, cette merveilleuse histoire, que ceux de nous <jui la connaissent déjà la trouveront nouvelle; C'est un dédale de petites préparations si mystérieures^ ce lont des tiMH qui promdttent tant de choses, qu'en vérité Tins* truotion est pédantesque et la moralité fatiguante à côté de votre fantastique manière.
— Madame, dit indolemment M^ de TreisHEtoiles,
je VOUS préviens que mon récit est imprimé dans plusieurs recueils. J'ai déjà été obligé de me vendre à cinq ou six libraires : je ne saurais suffire à la consommation.
— L'épopée que nous allons entendre n'esi-elle pas, mon cher, dit Ernest, cette composition dont tu n'as emprunté à Dalleville que le fond et le dénouement?
— Du tout ! mon cher. Celle-là vient d'Eugène V. Je ne m'en cache point. Eh ! qu'est-ce que c'est aujourd'hui, je vous prie, que l'invention ? Un labeur ingrat, une peine de crocheteur littéraire, un mérite de hasard, une vrai fortune de coq, prêt à la changer pour un grain de millet. Dans les arts, vois-tu, l'unique mérite consiste à brillanter le sujet, enjoliver, grossoyer les détails. Que serait sans le talent du joaillier, le diamant lui-même qui 'brille à l'épée du roi ? et ce§ tableaux que les banquiers achètent, sans les amples dorures de leurs cadres ?
Les anciens pensaient peut-être autrement en matière de poésie, je le sais. Une idée, un type original, était ce qu'ils estimaient le plus ; ils se contentaient ensuite d'une assez pure esquisse et du contour bien net de toutes les figures. Enfance du savoir-faire ! Aussi leur plus belle scène, la scène où Priam redemande aux pieds d'Achille le corps de son fils, manque tout à fait de développements. Si j'avais eu
cette situation à rendre, ou encore celle de Glorinde expirant sous le cimeterre de Tancrède, au lieu de Técourter en deux pages, comme elle*rest, j'en aurais fait, moi, un volume in-8** pour Charles Gosselin. J'eusse économisé d'abord en dix chapitres la seule reconnaissance des amants, ensuite retourné ce même cimeterre vingt fois dans l'âme du lecteur, enfin j'aurais voulu tarir les larmes et épuiser l'attendrissement. Mais la perfection ne pouvait pas devancer notre siècle, et les anciens ne sont, au bout du compte,, que les anciens. On refera quelque jour leurs ouvrages; on pourra prendre pour argument les petits chants de V Iliade, ou s'en servir en épigraphe. ' Inventer, mon cher ! découvrir ! Mais les pourceaux découvrent les truffes, et Christophe Colomb a inventé un monde qui n'a illustré que le nom d'Américus. Tiens, Ernest, avant moi, cette histoire que je vais dire et que j'ai transfigurée, ce n'était que l'homme d'argile avant le larcin de Prométhée. Je dis cela avec quelque hésitation, parce que ce n'est peutêtre pas modeste, je le crains ; mais c'est l'exacte vérité, sur ma parole d'honneur.
— Eh ! sans contredit, appuya l'amphitryon. Et puis ce qui me charme aussi dans votre rhétorique contemporaine, c'est son parfait désintéressement des affaires humaines, c'est son détachement absolu des choses d'ici-bas. Elle est toute songeuse et toute
aérienne. Qu'on entre en lutte pour la liberté, qu'on se batte, qu'on se déchire, elle ne se mêle de rien ; c'est la colombe qui passe au-dessus des nuages sans regarder la terre. Qu'est-ce que vous trouveriez, je vous prie, au fond de ce calme parfait, si ce n'est une étonnante supériorité ?
— Mais j'y verrais peut-être un étonnant égoïsme, dit Henri de Bréval, et une trop large indifférence pour les maux présents de la société. Se récuser dans le procès actuel où se débat le genre humain, c'est, de la part des lettres, méconnaître une vocation, c'est abdiquer toute philosophie et toute magistrature à exercer sur une époque où il s'agit de décider assez périlleusement plus d'une chose : par exemple, si nous serons hommes ou sujets ; si la propriété restera impitoyablement étrangère à ceux qui travaillent; qui sera victorieux du droit divin ou du bon sens, de la fraternité populaire ou de la coterie surannée des rois. Après cela, dans un ordre d'idées peut-être inférieur, c'est avec peine aussi que je verrais les lettres renoncer à deux petites conditions qui leur ont fait quelque honneur de siècle en siècle avant le dixneuvième : inventer, quoi qu'on en dise, monsieur, et être utile. Au lieu de jeter dans la circulation des idées une seule idée, de soutenir au moins l'élan du '^pays, cette littérature, qui n'est jeune que par ses hommes, ramasse les plus caducs et les plus pauvres
sujets du inonde, pourvu qu'ils prêtent à l'élasticité des détails. On a droit de demander aux plus brillants ouvrages qui passent : « Sonate, que me veux- tu? Palette, quel dessin caches-tu, si tu caches un dessinsous ce luxe de coloris? Est-ce que les vivantes muses, inhabiles à se créer quelque étoffe énergique et neuve, auraient la modestie de ne prétendre plus qu'à attacher des paillettes à la serpillière, à couvrir la toile d'emballage de lames d'or ? On dirait que les idées qui préoccupent cette littérature sont exclusivement celles de son commerce et de son lucre. Estce que tout autre intérêt la gêne? Est-ce que l'humanité la distrait? Est-ce qu'elle borne sa récompense à un peu d'or, comme son mérite à faire heurter des antithèses, ou chatoyer des mots? Elle me semble avare de sens et prodigue de volumes. Au lieu de marcher avec son temps, la voilà qui gambade à côté de lui. Ses grands hommes sont des bateleurs; elle se fait acrobate, elle danse sur la période, elle se tient sur la phrase sans balancier. Les imitateurs, talents si fantastiques qu'ils échappent à la perception, si vaporeux qu'on ne peut les saisir, s'en vont poussant aux apologues et aux féeries du Bas-Empire, si fort qu'ils feraient de leur art le complice des rois, s'il ne restait la chose des enfants. Mais pourquoi n'en serait-il pas ainsi? Hier, leurs maîtres euxmêmes, au bruit des chaînes italiennes, et pendant
qu'expiraient les cris de la Pologne, à quoi s'occupaient-ils ? A racornir des peaux, à conter des histoires de lézard, à glaner quelques miettes dans les festins de la Fontaine. Et aujourd'hui, pendant que le pays tombe en abjection, on fait le procès de l'hymen devant la cour d'amour, on dissèque les cœurs de bourgeois, on distille des pleurs de femme ; c'est sur les joies de l'adultère qu'on attendrit nos départements ! Ces souffrances, mon cher, sont à la cause de l'humanité en 1833, ce qu'est à l'harmonie et à la conservation du monde de. Dieu la blessure d'une puce ou la fièvre cérébrale d'un ciron. Enfin, excepté quelques belles odes, quelques virils plaidoyers, quelques beaux anathémes des feuilles de notre opposition, la littérature n'est plus qu'un luxe de sérail. Ses productions, dites nouvelles, arrivent de temps à autre pour distraire la France de la tyrannie de ses pygmées, avec l'à-propos qui suit l'apparition d'une girafe. Quel dommage ! Ils pouvaient, ces esprits qui se font eunuques, exercer une mâle influence sur l'avenir du pays ; et ils n'auront fait que rabaisser à l'émotion des rêves, à l'éclat de la verroterie, à la chaleur du phosphore, le philosophique héritage de Montesquieu et de Rousseau.
— Cela est très-vrai, dit un ancien faiseur de tragédies à tirades et à sentences : c'est un commerce de bimbeloterie, c'est une boutique de bric-à-brac.
— Certes, messieurs, la politique, se hâta (Vintervenir le président naturel du salon, la politique a son intérêt transcendant. J'ai parfaitement saisi vos idées à travers le bruit que nous avons fait, et, si vous voulez me le permettre, avant de nous embarquer dans des fictions qui amusent, je résumerai vos opinisns divergentes ; vous serez bien étonnés de m'en voir tirer une conséquece qui conciliera tous les esprits et réunira tous les suffrages.
On se prit à sourire ; puis Henri de Bréval demanda, comme pour déconcerter le conciliateur, à entrer en émulation avec Vanecdotierj en récitant avec lui une histoire de ministres, compliquée de voleurs et de contrebandiers.
— Vous, monsieur, dit le maître de la maison au légitimiste, vous voulez, n'est-ce pas régler l'avenir sur le passé? Selon vous, le mieux p*olitique est l'ennemi du bien ; le pouvoir des princes émane de la grâce divine, et si l'ancre qui retient le vaisseau de l'état n'est pas jetée dans le ciel, tout n'est qu'orage et tempête sur la terre ? Vous souhaitez que le prince résigne le pouvoir aux mains d'un enfant; et qu'à la faveur de quelque pacte, concession, mariage peutêtre, le pays qui n'a pu supporter les uns, les reprenne avec les autres, et rentre sous la double autorité des deux branches de la même famille ? C'est assez difficile; mais vous allez au moins convenir...
— Je ii*ai pas dit un mot de cela, interrompit le légitimiste ; que le lieutenant-général fasse seulement son devoir, et cesse d'être un obstacle entre le pardon du maître et le repentir des sujets.
— Vous, continua Tofflcieux orateur du milieu, s'adressant à Bréval, vous demandez, je crois, l'égalité des fortunes, le suffrage absolument universel, et l'abolition de toute distinction sociale ? Ceci est un peu grave et rigoureux ; mais vous allez du moins convenir...
— Je n'ai pas dit un mot de cela, interrompit le^ républicain. Mais je ne crois plus qu'à un seul gouvernement viable : celui du pays par le pays. Je ne nie point que la monarchie, imitée de l'autorité du père sur les enfants, n'ait été une institution fort belle, et même utile, quand les rois étaient plus éclairés que les peuples ; maintenant que la chose est à peu près changée, la royauté n'a plus à mon avis tel ou tel inconvénient, et je n'en dirai point de mal ; je dis seulement qu'elle est morte : c'est la jument du paladin qui n'avait précisément que ce défautrlà. Calquée sur la révolution de 1688, la révolution de 1830 n'est ni conséquente à son principe, ni aux prog»ès du temps, ni conforme à l'humeur des gouverné». Dans, l'affamation de servilité où a presque toujours été un peuple laquais qui a eu trois beaux jours dans son histoire, et on n'a pas fait assez d'attention à la
seule et énorme distance qui sépare les deux millésimes. Que peut, sur un corps qui se régénère, le caput mortuum des «gouvernementabilités, » comme dirait la faction doctrinaire ? A quoi sert de faire bouillir le vieil Eson, et d'imprimer un mouvement galvanique à des corps expirés ? Voyez ! quatre fois en quinze ans la fortune de la France a été confiée à des rois :. Napoléon, Louis XVIII, Charles X, Louis- Philippe. Ils ont eu sans doute des qualités et des chances bien diverses ; mais tous des circonstances miraculeusement favorables pour nous replacer ou nous maintenir à la tête de TEurope. Eh bien, tous quatre ont laissé misérablement périr cette fortune ; et il commence à devenir permis de croire qu'il n'appartient plus à un roi de sauver la France. Si trois jourç de notre histoire ont été probes, courageux, en exemple au monde, c'est qu'apparemment ils ont été affranchis de toute influence des rois. Que si absolument vous vouliez piller une constitution, n'y avait-il pas chez une nation un peu plus amie que l'Angleterre, un pacte social moins en desharmonie avec la civilisation du siècle ? Les institutions républicaines ne peuvent çtre retardées en France par la crainte» même hypocrite, d'un retour au régime du sang : car le premier acte du nouveau pouvoir serait l'abolition de la peine de mort. Ce qui leur nuit, monsieur, ce sont les vertus qu'elles supposent. La
moitié de ceux qui les repoussent sont effarouchés de Tobligation où ils se croiraient de devenir de petits Spartiates. Prouvez-leur que la république n'est malheureusement pas incompatible avec les vices ; prouvez-leur qu'on peut encore pratiquer le luxe, l'égoïsme, la dureté du cœur, l'avarice et la cupidité comme le juste-milieu les développe, et vous allez émousser de beaucoup leur opposition. Du reste, nous ne sommes nullement impatients de voir se réaliser nos espérances, tant les générations telles que la cour et l'Eglise vous les ont faites, sont loin de mériter ces améliorations. Quand on prend le présent en pitié, on peut aussi le prendre en patience. Et d'ailleurs, il est peut-être d'une équité providentielle qu'un peuple qui peut supporter ce qui se voit ici en 1833, soit puni par ce plat despotisme luimême, de la lâcheté qu'il a de le souffrir.
— Mon Dieu! ne renouvelons pas les disputes, insista pour la dernière fois l'intrépide optimiste. Convenez seulement, messieurs,! et c'est sur ce point que j'espère rallier vos opinions, convenez que le roi, Sa Majesté Philippe, est bien digne de tout l'intérêt et de toute l'admiration personnelle qu'elle excite en Europe ! Quitter Neuilly pour Saint-Cloud, n'était-ce pas changer contre les joies pures du sage les tribulations d'un monarque que l'ingratitude appelle usurpateur ? violenter tous ses goûts de philo-
Sophie? Car, quel désir de s'illustrer l'avait jamais, celui-là, engagé dans vos luttes jusqu'aux journées de Juillet, inclusivement? Il est bien clair qu'en se résignant à la place qu'il occupe, il a laissé approcher de ses lèvres un calice qu'il n'avait pas mérité. Il a tout, sacrifié pour nous : liens de famille, devoirs, reconnaissance, et on l'attaque ! Il s'est immolé pour le repos, l'honneur, la réputation de la France telle que la voilà faite, et on le calomnie ! Pauvre roi !auguste victime ! . '
— Mais, monsieur, interrompit quelqu'un, vous prenez, je crois, lapitié à l'envers. Ne serait-ce pas plutôt pauvre France qu'il faudrait dire ?
— Du tout, monsieur : pauvre roi ! Là France est triomphante et belle, le roi seul est à plaindre. Qu'est devenu le repos que la Providence avait départi au fils innocent du régicide, dès qu'il a accepté ce trône d'où son père avait eu la douleur de faire descendre quelqu'un? Ah! messieurs, plus vous prisez à sa juste valeur la félicité dont il jouissait, lui, si peu ambitieux et si désintéressé, et plus volontiers vous direz avec moi, dans un sentiment de haute justice et de noble pitié : « Pauvre roi ! »
— Ceci me rappelle exactement, dit Bréval avec amertume, une histoire...
Mais déjà il était interrompu par un tel brouhaha, un si absurde tohu-bohu élevé dans le salon sur les
kl
conclusions de Granvelle, qu'on eût dit être à la chambre de vos députés. Quelques assistants protesrtaient par des rires ou des réclamations si ai^ës, que la maîtresse du logis, bouchant avec deux doigts ses gentilles oreilles, fit, en hochant la tête, signe au raconteur de commencer, espérant qu'il opposerait quelque puissance à une tempête capable de faire sauter les doubles vitres. Mais Bréval qui, la lèvre ironiquement avancée, couvait d'un regard fixe le préopinant, s'aperçut néanmoins du signe, et profitant d'un demi-silence qui ne s'établissait pas pour lui, demanda aussi par un signe la permission de prendre la parole, et s'écria :
« ~- Messieurs, il y avait une fois... »
Ce préambule fit sourire et même taire assez brusquement quelques disputeurs, tant il y a dans ces mots un bon souvenir des premières émotions dramatiques de la vie, et tant, malgré leur motononie intrépide, ils conservent d'empire sur les imagina^ lions les plus éteintes. Cette monotonie, du reste, est si frappante, qu'hier et pas plus tard qu'hier, j'entendais un enfant dire à sa mère qui conmiençait à lui réciter Peauni'Ane avec le fossile exorde :
— Mais pourquoi ne dirais-tu donc pas : « Il y avait deux fois un roi et une reine? Tu dis toujours la même chose.
Hélas oui 1 Et quand donc, nous autres enfanta
RVissi , mais enfants déjà deshérités, n'aurons-nous plus occasion d'adresser un reproche pareil aux prétendus pères de la patrie, lesquels radotent sans cesse à notre propre tribune qu'il y a encore une reine et un roi ?
Bréval donc, sans modifier ce regard où semblait s'enfermer une indignation profonde, et se cacher l'intention sournoise de quelque vengeance :
— Messieurs, répéta-t-il, il y avait une fois, au Théâtre-Français, un acteur nommé Florence. Il était déjà vieux en 1807, et ceux qui l'ont observé avec plein sang-froid assurent qu'il n'a jamais paru en scène, ce fidèle concertant de la tragédie grecque, qu'avec une figure ingrate, un corps maigre et deux genoux à peu près cagneux. Mais il possédait une voix solennelle et ronflante. Avec un maillot couleur de chair vive, le cothurne à cordons pourpres, une tunique orange brodée de noir, et un petit manteau verdâtre, il avait coutume déjouer les confidents, ou *" plutôt, comme on disait plus pompeusement alors, il tenait l'emploi des troisièmes rôles. *
On se regarda sans comprendre,
— Or, messieurs, poursuivit Bréval, écouter à cette époque tous les projets de conspiration longuement déduits, les soupirs do prince poussés haut et fort, recevoir dans ses bras les victimes poignardées, et venir raconter au dénouement comme quoi une biche
avait pris la place de la princesse à Taulel, ou comment Poliphonte avait eu la complaisance de se laisser fendre le crâne par le dauphin de la branche aînée de Messène, ce n'était pas une sinécure. Florence s'était acquis une réputation spéciale dans le rôle, ou plutôt dans le récit de Théramène qui ornait alors toutes les mémoires, et servait de champ clos à tous les enseignements de déclamation. On donnait P/ièdre à Paris très- fréquemment en 1807. Théramène était le Mosè et VOteUo des dilettanfi de la cour impériale. Rarement on était aussi heureux en province.
» Cependant, messieurs, vers Tautomne de cette même année 1807, il tomba à Orlùans deux acteurs du ci-devant théâtre de la République : mademoiselle Raucourt et ce même Jean-Baptiste Florence. Sémiramis, propriétaire assez imposée dans le. département du Loiret, avait traîné à sa suite son camarade, espèce de vassal de ses succès, ordinaire confident de ses remords. Florence tenait gravement à sa renommée, messieurs. Il était exact dans tous les détails de son art, dans tous les soins qui touchaient à son devoir. Il s'occupait avec un zèle particulier de tout ce qui pouvait concourir au bon effet de ses entrées et de ses sorties. Il avait remarqué que la moitié des chances heureuses dépend, au théâtre comme dans la vie, de bien entrer et de sortir à propos.
» M. Granvelle suivait ce récit avec une défiante eu-
riosité, comme s'il eût soupçonné cette bonhomie de cacher un piège.
» Un dimanche donc qu'une affiche de cinq pieds de haut, marquée de deux croix à l'ocre jaune, avait promis Phèdre à un parterre Orléanais, le Théramène se préoccupa de son rôle. Dès le matin, il quitta la bonne closerie aux bords de la Loire où Phèdre et lui demeuraient, et il s'en alla au théâtre, afin de reconnaître un peu les visages de la troupe départementale. Je me souviens, après vingt ans, que je le rencontrai seul dans ce trajet pédestre. Il avait, selon je ne sais quel caprice, passé par de certaines venelles de Saint-Marc, dédale étroit à travers les vignes, rustique solitude où j'allais m'asseoir souvent sur le revers d'un fossé, respirer le silence et le parfum des champs, végéter au soleil, grandir avec l'herbe, bourdonner avec les mouches d'automne. Plus tard et plus oisif, j'y ai cherché quelques rimes : elles fuyaient devant moi comme ces oiseaux que je troublais le long des buissons.
— Ah çà ! mais où diable en veux-tu venir, interrompit Ernest ? Il me semble que tu allonges singulièrement les détails, et abuses de l'exemple et de l'autorité de cette mode littéraire. Quel rapport y aura-t-il entre ton histoire et le roi ?
— Il y avait huit jours à peine que j'avais vu Florence représenter Abner. A son aspect, je sentis un
étonnement mêlé d'admiration et comme une respectueuse terreur. Je m'écartai du sentier où il marchait, je baissai les yeux quand nous nous croisâmes, et d'un peu loin, quand il fut bien passé, j'observai avec stupéfaction que c'était un homme comme un autre.
» Pour lui, messieurs, il continua sa route, car il avait des soucis d'une bien autre nature. Il se défiait d'un certain Thésée, principal interlocuteur pour lui, et qui n'était, en effet, qu'un tragédien naïf et tout-àfait improvisé. C'était M. Dantremont, gros et apathique, directeur de la troupe orléanaise, ancien négociant de bois de campêché, et qui, pour avoir permis imprudemment à son père noble d'aller faire vendanges â Beaugency, allait se trouver forcé de déroger jusqu'à représenter en personne Thésée, roi d'Athènes.
» — Écoute, mon vieux, lui dit Florence en le prenant à part ; tu sais qu'on ne joue bien qu'autant qu'on nous seconde : il faudra m' aider un peu ce soir dans mon grand récit, vois-tu. C'est mon Cid à moi, c'est mon rôle de réputation.
» — Bien.
» — La première chose, pour me mettre â l'aise, ce sera de m' écouter avec intérêt, tu comprends. Si tu- me laissais aller tout seul pendant cette harangue qui est longue, je manquerais de contenance. On n'a pas d'émulation à parler si on ne rencontre de temps
en temps des yeux qui excitent à l'éloquence. Il y a de naauvais camarades, il y a de méchants cabotins de Thésées qui tournent quelquefois le dos à un pauvre Théramène. Ils s'enveloppent dans leur manteau, tombent sur un fauteuil, posent la tête dans leurs mains, et vous laissent ramer comme vous pouvez : ce n'est pas ça. Toi, il faudra me regarder, mon ami ; m'écouter de toutes tes oreilles, et donner par intervalles des signes de. ta douleur paternelle. Que diable ! tu ne peux pas entendre raconter en détail la mort de ton fils unique sans prendre part à l'événement, sans t'étonner, sans frémir? Tu as trop d'esprit pour cela ! Racine n'a pas voulu que Thésée articulât un mot dans cette circonstance, et son récit n'en est pas moins le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre; il faut nous conformer aux idées du poëte. Seulement, rien n'empêche que tu ne témoignes une sensibilité muette. Il faut même que tes gestes l'indiquent. Tiens, veux-tu bien faire ? Pendant ma tirade, je te conseillé de prononcer à voix basse, en toi-même, sans que le public entende; là, de toi à moi, mais pour donner du naturel à tes attitudes, quelques mots significatifs ; comme par exemple : « mon fils ! — Suis-je assez malheureux ! — Déplorable prince ! » Enfin ce qui te viendra. Mais tu comprends, cela animera ta pose et te donnera une pantomime plus juste.
» — Très-bien.
» Le soir arrivé. Nous étions là tous et à l'orchestre, nous autres vieux enfants de ce temps-là, écoliers alors avides de poésie et de spectacles. C'étaient à côté de moi deux frères, deux amis inséparables, MM. Moreau, aujourd'hui hélas! éligibles, mais dont l'un du moins est devenu l'esprit le plus éclairé de sa ville natale, et l'ailtre un habile architecte ; c'était le docte avocat Ligier, c'était le baron Charles Dupin, c'était Cornemin-Delahaye, un des flambeaux de la législature actuelle, un des ministres de la France à venir.
» Mais le drame s'achevait. Déjà mademoiselle Raucourt avait déclamé le naturel et hurlé la passion au gré des. connaisseurs de l'endroit ; sa figure assez vivement couperosée, donnait toute vraisemblance à la chasteté de son beau-fils. Enfin Florence apparut : il vint couronner cette œuvre par l'épique narration où intervient, comme vous savez, un taureau indomptable qui n'est qu'un dragon impétueux. Nous entendions les plaintes du personnage avant qu'il entrât en scène ; il vint les bras en avant et les jambes chancelantes, comme un homme ivre. Il semblait que, sous des pas inégaux et précipités, il voulût déclouer les planches du théâtre. Quand il commença l'immortel monologue, messieurs, il s'improvisa le plus religieux silence, il s'opéra la plus respectueuse réticence de toute respiration humaine où j'aie jamais vu s'enga-
ger un parterre à ses risques et périls. Thésée fut admirable. Il ne fit usage de son manteau royal qu'avec sagesse et discrétion; il écouta en conscience, il s'attendrit et s'émut à l'unisson de tous ces lugubres détails ; mais, quand Théramène arriva à ces vers, oii il dit, en parlant d'Hippolyte :
Pousse an monstre ; et, d'nn dard lancé d'une main sûre. Il Ini fait dans le flanc une large blessure...
Thésée, messieurs, avec un sentiment de pitié trèsnoble aussi, Thésée se prit à dire :
» — Oh!... pauvre monstre !
SI
T- J*ai fixé ma demeure en ce hameau, me dit-elle, non par les motifs assez romanesques que vous me supposez, mais à cause de sa profonde solitude et de la riante disposition de toutes ses collines. C'est ici une nature d'exception. C'est, au milieu des horizons plats et des paysages calcaires qui environnent Paris, une espèce d'oasis. Tenez, montons, si vous voulez, jusqu'à la crête de cette châtaigneraie. On découvre de là plus d'une riche perspective. C'est vous qui jugerez si ma prédilection est explicable.
Je savais que cette jeune femme, éprise de liberté et de peinture, avait accepté la médiocrité de la fortune et peut-être sa rigueur^ pour se conserver les deux premiers biens d'une vie d'artiste. Je savais
qu^elle avait refusé la main d'un homme qu'elle estimait sincèrement, dans la seule appréhension de ne pas lé rendre assez heureux. La fortune eût été favorable à la culture de son art ; mais elle préférait à des regrets possibles son mauvais sort, et le devoir qu'elle s'était imposé de venir en aide à une pauvre famille. Je la suivis avec respect.
Les châtaigniers, disposés en amphithéâtre, nous servirent comme d'une rampe naturelle pour atteindre le sommet de la colline ; leurs pieds moussus, crevassés par la pluie des siècles, 3e cachaient dans la bruyère à fleurs roses. Arrivés sur une plate-forme oii Colbert fit autrefois établir une terrasse qui termine encore le vieux parc du Plessis-Picquet, je demeurai frappé de l'étendue des sites variés qui se déployèrent sous nos yeux. Quel vaste rideau de forêts ! quel doux et champêtre silence! et que d'oiseaux élancés dans l'espace, les ailes dorées par un dernier rayon du soleil!
— Voyez donc à vos pieds, poursuivit mon guide, ce modeste et poétique hameau ! Les sept ou huit maisons qui le composent ne sont-elles pas abritées du sud au bas de cette côte, comme le seraient au pied d'une dune quelques bateaux de diverses grandeurs? On dirait une-flotille à l'ancre. Et ce moulin aux ailes ruinées qui domine toute la contrée, ne ressemble-t-il pas au pavillon d'un fort avancé qui la pro-
tégerait? Mais, dites-moi plutôt, vous qui avez voyagé, si le premier caractère de ce pays ne serait pas, monsieur, une ressemblance inattendue avec la Suisse italienne, où cette région de l'Apennin qui commence à la Spezzia ? Ici, madame Récamier se croit en Toscane.
— Ce sont moins , dis-je , les deux chalets que voilà qui impriment à ce coin de terre cette similitude, que la nature même d'un sol sablonneux. Ici, comme en Toscane, les terrains sont ouverts en effet en crevasses fauves ou pourprées ; les deux paysages sont riches également de plaines et de collines, de moissons, de cultures, d'arbres fruitiers et de landes couvertes d'ajoncs sauvages. Ici enfin et là-bas, le versant des châtaigneraies est velouté de mousses et de bruyères aux vives couleurs. Quelle sérénité dans cette solitude !
— Qui dirait, monsieur, que Paris, et le Louvre, et le champ de Mars sont là, à deux lieues, derrière ce coteau du nord qui porte à son sommet Châtillon, dont Rabelais desservit joyeusement la cure ; Fontenay, qui peut-être cultiva autrefois des roses, et à ses pieds ce village du Plessis, avec son étang mélancolique. Là, Picard, le joyeux comédien, eut, après Colbert, sa maison de campagne et ses courtisans. Notre hameau, à nous, est bâti, comme vous voyez, entre une montagne et des prairies. Les prairies,
coupées de fontaines et bornées d*aulnes, vont finir sous le clocher de Chatenay ; clocher qui n*a pas moins de six cents ans, où venait prier la reine Blanche, et qui a vu baptiser Voltaire. La montagne, couronnée- d^un tombeau, d'une croix et de quelques lauriers, est un calvaire : ce calvaire fut consacré par une femme au souvenir d'un officier mort à Waterloo.
» La colline où nous sommes et celle qui là-bas, en face, porte L'Hay, Rongis et Fresnes, dont le nom rappelle Daguesseau, forment le vaste bassin où coule la populeuse route de Toulouse. Le vent des pluies nous en apporte quelquefois, durant la veillée, les tumultueux roulements. Ils sont vagues comme les soupirs du vent dans une forêt, comme le choc des flots sur les grèves d'une mer éloignée : en général, tous les bruits humains perdent leur caractère ett arrivant à nous. Ces inquiétudes voyages nous indiquent seulement les variations de l'atmosphère. Il n'est pas jusqu'au stérile canon de Vincennes que nous n'hésitions pas à reconnaître. Cette emphase de la foudre parodiée, dont les rois ont fait leur dernière raison, mais nous lui faisons quelquefois l'honneur de la prendre pour le travail du bûcheron dans la forêt.
» Voilà, avec le souvenir de ses parcs fastueux, de ses hardis jets d'eau, et des cours si brillantes du Maine et de Penthièvre, Sceaux, qui s'étale à votre
gauche avec la dignité un peu confuse d'une capitale d'arrondissement. De tant de pompes évanouies, il lui reste un bal et un sous-préfet. Effroi des grisettes et triomphe des roués de comptoir, ce bal est, dit- on, une réminiscence bourgeoise de la moralité des fêtes de la régence, tempérée par le sous-préfet.
» En face, ce sillon blanc qui coupe les champs sous un rayon du soleil, est la route de Ghoisy, fatiguée autrefois de tant d'équipages et de courtisans dorés, qui convoyaient au boudoir Pompadour et Louis XV, après la média noche de Versailles. Que les nuits et les étoiles de cette solitude devaient être choquées d'une telle cohue ! Maintenant, silencieuse et dépavée comme une voie romaine, la route est si déserte que l'herbe croît dans l'inutile grandeur de ses marges. Le plus souvent ce sont les loups seuls qui vont à Versailles par là. Toutefois, ce fut sur ce pâturage pavé que, dans une nuit de 1815, la reine de Westphalie fut heureuse de ne se voir ravir que les diamants de sa couronne.
» Ici, voilà Antony, avec la célébrité de ses bougies de bal, le sépulcre de Mole, comédien habile dans un siècle où l'archevêque de Beg^umont florissait, et ces carrières de plâtre où Guvier retrouva un monde qui paraît avoir voyagé jusque-là par Toccasion du déluge. Plus loin, le vieux donjon de Montlhéiy, penché an bord de la grande route comme un mur cydopéen,
borne au midi Thorizon bleuâtre. Cette féodale Bastille menace encore les vilains, mais, cette fois, c'est de sa ruine. Enfin, à l'ouest, s'enfoncent les vallées de Bièvre et de Chevreuse, les près de Jouy si richement bigarrés d'étoffes populaires; et derrière nos grands bois, le soleil se couche sur Meudon, Versailles, les ruines de Port-Royal et Vélisy illustré par nos armes. '
» De tous les environs de Paris, Luciennes est un plus beau paysage que le nôtre. Là, on a sous les yeux la Seine, qui se replie vingt fois sur elle-même, et l'aspect grandiose d'un acqueduc qui, tout percé le soir de rayons lumineux, imprime à la contrée une majesté piquante, une physionomie italique. Mais, à Luciennes, le voisinage des garnisons, Courbevoie, Ruel, Saint-Germain, fournissent aux promenades d'assez singuliers amateurs de la nature champêtre ; tandis qu'ici nous n'avons de promeneurs étrangers que des écoliers et des rois. Les écohers sont ces joyeux enfants du collège de Fontenay, élevés par les bons soins d'un digne instituteur ; et les rois (qui sont déjà passés) étaient Charles X et particuhèrement Louis XVm.
» Pour quelques fleurs, des fraises, des nids, des noisettes, qu'ils emportent de nos taiUis, les écoliers laissent ici après eux l'image de la joie, le prestige des illusions, l'ivresse de l'espcrancc ; et les rois une
pensée plus philosophique encore et plus précieuse : celle de ne jamais envier leur sort. Ecoliers et rois se rencontraient sur cette allée de ceinture qui domine les taillis de Bièvre, au lieu que les chasseurs appellent le Gonard. Le pédant Louis XVIII s'efforçait toujours d'être gracieux pour les interprètes de Juvénal et de Suétone ; et les rhétoriciens de contenir la curiosité qui les portait sans cesse à regarder le monarque aux guêtres. Du reste, ils se séparaient infailliblement, ceux-ci avides de prolonger leur loisir, de s'attacher à toutes les flâneries d'une course des champs : cerf- volant, papillon, roi ou insecte ; celuilà dans l'éternelle inquiétude d'avoir à subir quelque retard. « Obtenez, obtenez!... » disait sans cesse le cul-de-jatte à son cocher, pour exprimer son éternel vœu de précipiter sa course ; et, quelque foudroyante qu'elle eût été la veille , il avait coutume de répéter chaque jour en montant en carrosse :
» — Un peu plus vite qu'hier.
» Il faut que les rois viennent ici, monsieur, pour qu'on se souvienne qu'ils existent. Tout ce qui, sous le nom de politique et d'affaires, n'est qu'avarice ou tripotage d'intérêts d'autrui, émotions de faits puérils, avenir de vingt-quatre heures, agitation vaine où s'use la vie des hommes de places, si vous saviez combien cela s'estime peu ici ! si vous saviez ce que c'est que Paris du fond d'un bois , la lecture d'une
gazette au pied d'un chêne, devant l'éclat du matin et l'ampleur du ciel ! Ici, oisiveté intellectuelle ou labeurs utiles, cultiver la terre ou la pensée, son jardin ou les arts. C'est un lieu entouré d'une si généreuse nature et si fier avec raison de quelques souvenirs historiques !
— Comment! dis-je, aurait-on fait de ^histoire dans ce hameau ?
— Depuis l'aumônier Gaillard jusqu'à M. de Chateaubriand, jusqu'au général Exelmans.
— Ces huit maisons auraient chacune leurs annales?
— Et pourquoi pas quelques-unes?
— Celle-ci, par exemple, la plus modeste de toutes, et qui, coiffée d'un petit belvédère, a l'air assez libéral d'un champignon, son chapeau sur la tête ?
— Elle fut bâtie durant la Révolution par un pauvre prêtre. Il y trouva longtemps la sécurité et l'oubli. Il avait, comme tant d'autres, espéré qufe les courtisans de Louis XVI, ses amis peut-être, ses frères du moins, arracheraient la victime à son sort, ne fût-ce que sur le chemin de l'échafaud. Mais, enfin, le 21 janvier arriva; et, au point du jour, n'ayant plus gardé de confiance qu'en Dieu seul, il alla se prosterner devant l'autel alors dévasté de la petite église de Sceaux. Le commandant de la garde nationale l'aperçut.
» — Que venez-vous faire ici, malheureux? lui dit-il.
» — Prier Dieu pour votre roi, que vous assassinez.
» — Ce vieillard est un fou, dit bien vite le commandant à ceux qui survenaient. Je m'étonne qu'on Tait laissé sortir de la maison de santé où je le sais détenu. Que quatre fusiliers le reconduisent et renferment chez lui.
» Sans ce généreux mensonge, c'en était fait de Tabbé deLanoue.
— J'espère qu'on eût respecté son fanatisme !
— Ce que je dis est si vraisemblable, monsieur, qu'à peu de temps de là, et à peu de distance du même lieu, un philosophe fut moins heureux que le prêtre.
— Quel était-il, ce philosophe ?
— Un savant sceptique, un marquis à idées progressives, un assidu visiteur de l'habitation que voilà à gauche, laquelle appartenait alors à M. Lenoir- Laroche. Le proscrit méritait bien de partager le sort de Bailly et des Girondins ses collègues : c'était un de ces républicains défenseurs de toute justice et de toute humanité, qui préféreront à jamais le rôle de victime à celui d'assassin. Après le 31 mai, il essaya de se cacher dans les carrières de Montrouge. On dit que, toute hospitalité lui ayant été refusée par un ha-bitant de Clamart, son confrère à l'Académie, il avait
résolu de se traîner jusqu'ici. Et certes, il était bien inspiré. Lenoir-Laroche était un si honnête homme, qu'il ne put jamais rester que vingt jours ministre. La maison qui eût servi d'asile au banni, n'était pas alors tout ce qu'en a fait l'habileté d'un digne héritier du génie paysagiste qui créa les parcs d'Ermenonville. Voyez d'ici comme les mouvements de ses terrains nouveaux se sont, à force de bon goût, disciplinés aux dispositions de la nature. Vous aimerez, sous des festons de lierre, cette colonnade en bois grume. Tout cet ensemble d'architecture agreste, prairies, grands arbres et fleurs, vous rappellera les grâces mêlées de la Suisse et de l'Angleterre. C'est là qu'en 1803 mourut le pmLOsoPHE inconnu, Saint- Martin le spirituaUste, précurseur sans ambition de vos Platons de la chambre des pairs.
» Mais le proscrit, dans son court voyage, avait été contraint de s'arrêter sur la route. Depuis deux jours sans nourriture, il entra dans une auberge à la nuit tombante, et, pendant qu'on lui préparait quelques ahments, il tira de sa poche un mince volume : c'était V Horace de Brindley. Ses hôtes conçurent des soupçons malgré le déguisement du voyageur. On crut s'apercevoir que le livre était écrit dans une langue étrangère. Suspect et interrogé, l'inconnu s'embarrassa dans ses réponses et fut traîné immédiatement dans l'humide prison d'un village. Ce village, à demi-
lieue du nôtre, s'appelait alors Bourg-Libre, comme on disait du plus voisin Sceaux-rt/m^e', et Chatenayla-Montagne de celui où, pour se mettre en quelque renom de civisme, le vieux maréchal de Ségur conduisait lui-même la charrue à travers ses -grands jardins.
» Le prisonnier devait être emmené au point du jour au tribunal révolutionnaire; mais, résigné depuis longtemps à subir les conséquences de son caractère, il avait avec lui un compagnon sûr : c'était ce terrible extrait de la noix vomique, appelé strychnine, poison enfermé dans le chaton d'une bague d'argent, par l'amitié de Cabanis.
» Quand, le matin, on pénétra dans son cachot, il n'y restait qu'un immobile cadavre.
7- Oui, dis-je, et Horace était ouvert au passage où le noble trépas de Gaton est vanté. Ce proscrit avait été l'élève de d'Alembert et de Glairault. Il laissait pour l'honneur de sa mémoire de nombreux articles à l'Encyclopédie, et un livre intitulé : Esquisse d'un Tableau historique des progrès de U esprit humain.
» Un agent municipal deBourg-la-Reine, qui par hasard savait lire, se saisit de l'exemplaire d'Horace^ et parvint à découvrir sur le verso du frontispice ce peu de mots qu'on avait essayé d'effacer : Ew lïbris J,'M. Condor cet,
» L'homme qui m'a conté, comme à vous, cette
histoire, est un habitant du voisinage. Il a vu de ses yeux le déplorable spectacle ; et lui-même, pour un court épisode de sa propre vie, mériterait peut-être de trouver place dans vos souvenirs de localité.
» Lorsqu'on commença dans votre commune la vente des biens nationaux, le cimetière de Sceaux y fut compris. Là étaient les restes de plusieurs membres de la famille de Penthièvre : tin comte d*Eu, par exemple, un prince de Bombes, et quelques femmes. A leurs côtés reposaient des amis, des serviteurs ou officiers fidèles, et entre autres le chevalier de Florian. Ce lieu pouvait être livré à une destination profane. M. M..., aussi pauvre qu'il était pieux et reconnaissant d'un service autrefois rendu, sacrifia une moitié de son patrimoine pour conserver cette enceinte aux héritiers naturels de la maison de Penthièvre : la maison d'Orléans. De 94 à 1815, M. M... vécut à peu près dans la misère pour garder cet héritage a des^exilés. Il n'eut, pendant ce long intervalle de temps, qu'une, seule occasion d'ouvrir à la piété d'un voyageur ce cimetière qu'il avait décoré simplement de gazon et de peupliers.
» Le promeneur mélancolique était Mercier, Sébastien Mercier de l'Institut, auteur du Tableau de Paris, écrivain plus anciennement et beaucoup plus éloquemment romantique que tout autre. Mercier s'était étonné d'apprendre que là, sans une pierre et un nom
qui fît respecter sa mémoire, gisait Fauteur de Gonsalve, Numa, BUombériSy et tant d'autres ouvrages qui ont enchanté l'enfance de deux générations pour le moins. Il reconnut la place de Florian, et ne voulut s'éloigner qu'après avoir/ait accepter*tout l'argent qu'il possédait pour qu'on la décorât d'un monument modeste.
» A la Restauration, l'honnête conservateur se hâta d'offrir son enclos au chef de la branche dernière des Bourbons. Mais, déjà gorgé de richesses et sûr des prochaines indemnités, Quelqu'un répondit qu'il ne pouvait faire cette dépense.
» — Eh bien, répliqua M. M..., que Son Altesse royale fasse enlever du moins ces vénérables restes pour les réunir dans un caveau de famille.
» — Ils sont bien là, dit l'émigré, qu'ils y restent.
» Il n'y a de beau, monsieur, je vous le dis, et de consolant, poursuivit l'artiste, que le spectacle des champs. Il n'y a de sympathiquement en harmonie avec le cœur, que les objets qu'ils osent appeler la nature morte. Coiftprenez, s'il se peut, au premier aspect de mon village, tout ce qu'il enferme de trésors pittoresques. L'été, de larges rayons de soleil, échappés entre les nuées brillantes qne forment les pitons de nos bois, tombent sur la cime des ormes et des peupliers, illuminent le vallon, glissent du chaume sur l'ardoise, de la colline à la prairie, et viennent