‹ La vallée aux loupsChapitre 23 sur 34 · LA VALT · texte numérisé non relu

LA VALT

histoire, p*"* ^i:*''''''^^

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^iiien ^\ prestige- Le violet, la pourpre et Torange

aveoP^^ . ^gs verdures^sévères ; tel clocher forme,

sei^^^^ heureux repoussoir, et tel coteau se détache

d'^^^' - ^j de nuages qui passent successivement

^"^ ns g^^^ ^^ ^^^ ^^^^^ ®^ ^^^ teintes pourprées. ^- arJbres, au front chauve, ou, comme on dit, counée, attirent la première corneille qui vient prohétiser l'hiver. Le fruit qui tombe, sans interrompre votre rêverie, vous donne à la fois un sentiment de mélancolie et de durée ; car nous nous sentons plus vieux que le printemps et plus jeune que l'automne. C'est là un secret de notre sympathie pour la saison qui précède l'hiver. L'hiver ! autre sujet d'admirer, autres mystérieux plaisirs. D'abord, les oisifs ont déserté votre monde et le hameau vous appartient. Connaissez-vous le spectacle imposant de novembre? soit la lune réfléchie dans les eaux débordées, soit les linceuls de la neige, soit ces jours de cristal où les frimas ont durci et confondu tous les sols, effacé la borne de tous les héritages et jusqu'à la trace des eaux pétrifiées? Venez voir dans nos bois étinceler les dia-

mants du givre, entendre la majestueuse colère de réquinoxe à travers les champs dépouillés* A la ville, tout est uniforme et prévu ; Thiver est un long ennui : c'est Tagonie de Tannée. La ville, sous la bise ou la neige ou la pluie, est fastidieusement boueuse et triste. Ici, les aspects varient incessamment; un rayon de soleil est une fête. Les événements ne sont plus misérablement dans les hommes, mais dans les choses, ils ressortent de la nature . « Quel temps fait-il ? » est une émotion du réveil, un fait plus intéressant à connaître que les conjectures de vos gazettes. Et puis la revue de votre domaine après une nuit d'orage, votre pauvre jardin qui sommeille, et qui peut-être va s'émouvoir demain. Dans les bois, que vous croyiez déshérités de toute végétation, le lierre fait verdoyer ses colonnes, le sol s'émaille de mousses variées, l'ajonc s'élance entouré d'épines : il écarte les glaçons pour fleurir, comme la pensée d'une autre vie écarte les chagrins de ce monde. Enfin, admirez sur vos têtes une végétation aérienne et pleine de mystère, un parasite encore inexpliqué : c'est le gui druidique avec ses fruits sans fleurs, ses fruits qui composent un bouquet, bouquet divisé par trois perles aussi transparentes et blanches que celles des sultanes. A votre retour, la veilléç, le charme des lectures, le récit des antiques histoires. C'est l'heure où le petit fagot devient le soleil du foyer, le pauvre grillon le rossignol

des nuits d'hiver. Écoutez la bise qui parle à votre porte de mélancolie et de sommeil.

» Pour moi, je ne descends guère cette colline, j^aperçois rarement de loin cette humble retraite, sans me demander comme il se fait que tant de bonheur se puisse enfermer là ; car vous passeriez sans le voir à côté de ce hameau, qui doit ressembler à celui où Pétrarque acheva de si heureux jours. C'était, je crois, dans les monts Euganéens. N'est-ce pas de là qu'il écrivait à un ami :

« Vous me demandez ce que je fais ? Je suis homme » et je travaille. A quoi je pense? Au repos. Ce que » j'espère le moins en ce monde? Le repos. Où je » tends? A la mort. Dans quel sentiment? Sans Tap- » peler ni la craindre. »

» Mais voici là-bas un manoir qui semble étonner vos yeux. La porte neuve est en ogive ; leplâtre d'hier imite les meurtrières et les créneaux du xvi° siècle ; il s'enyeloppe d'arbres exotiques ; il est placé comme à l'écart au milieu même de la solitude : c'est la maison de Chateaubriand. Vers 1807, M. de Chateaubriand découvrit, pour ainsi dire, cette terre, révélée seulement avant lui à deux hommes de talent que la mort seule pouvait séparer : l'un était le spirituel chimiste qui eut l'entreprise impériale d'embaumer les sénateurs, l'autre est ce député de Paris dont vous parle-

ront longtemps, j'espère, la reconnaissance et la tribune nationales : Eusèbe Salverte.

» C'est sous ce toit si récemment gothique qu'ont été composés les Martyr s. Lorsque Va.\xieuT\mi, cherchant une Thébaïde et adoptant celle-ci avec enthougiasme^ il arrivait de l'Orient : c'était le voyageur de rÉgypte et de la Grèce, le pèlerin de Jérusalem et de Constantinople, et aussi l'exilé des anciens jours aux rives du Meschacebé. Ce lieu renferma toutes les richesses de cette imagination, toute la poésie de ces souvenirs. Cette enceinte pouvait lui rappeler encore quelques clairières de l'Abruzze, ou quelques coins cénobitiques de la Vallombreuse.

» Là, son temps se partagea entre deux passions. Il avait un parc et un poëme à créer. Là s'envolèrent les deux années les plus laborieuses et, partant, les plus douces de sa vie. Il animait à la fois les personnages de sa création et le paysage dont il voulait vivre entouré. Là, il mit à contribution, pour orner sa [demeure, le Liban et l'Alhambra ; il fit venir des arbustes et des fenêtres des lieux mêmes où il avait été chercher des comparaisons et des imageg. Pendant qu'on restaurait la principale demeure, retiré dans une chapelle étroite consacrée aujourd'hui sous le nom de Tour de Velléda, il resta deux hivers séparé du monde. On m'a dit qu'il commençait à six heures sa double journée de poëte et de jardinier. Il quittait

l'étude pour aller tenir de ses mains le jeune cèdre dans la place qu'il avait fait ouvrir ; et, après avoir exactement, autour des racines, appuyé la terre avec son sabot de paysan, il revenait ranimer son âtre, et reprendre cette plume qui donnait la vie à Eudore et la grâce à Gymodocée. Quelquefois, bravant la colère de décembre, l'opération s'accomplissait sous un parapluie. C'était Le Nôtre, Ovide et Robinson.

» Le poëme et le jardin sont deux chefs-d'œuvre. L'auteur pensait peulrêtre ne jamais quitter la retraite qu'il avait décorée lui-même, et mourir sous les arbres qu'il avait plantés. Ses arbres ! dans une sollicitude presque maternelle, il les faisait attacher à de hauts tuteurs par des cordages de jonc, tant il craignait pour eux l'effort des vents, tant les racines étrangères hésitent à reprendre la vie dans nos chemins glacés. Mais l'imagination du poëte trompa les calculs du propriétaire. Et, d'ailleurs, l'ermitage et le livre achevés, les critiques et les ronces allaient venir, il fallait bien porter sa fantaisie ailleurs. Il s'éloigna. Mathieu de Montmorency, et après lui sa gracieuse fille, furent des successeurs dignes des soins qui avaient immortalisé ce désert. Mais comment, ministre du roi et pair de France, rédacteur en chef du Moniteur de Gand, trop longtemps collègue de M. de Villèle, et enfm ambassadeur, ne pas profiter des faveurs que la fortune replaçait dans vos mains pour

reconquérir ce domaine? Vous l'eussiez dû, ne fût-ce que pour y recueillir, en 1824, une honorable disgrâce. Un de nos amis le conseilla avec une franchise et un dévouement qui méritaient un meilleur succès :

Fils da ciel, inhabile aux crimes de la terre, Viens, reviens habiter ton hameau solitaire : Assez, dans les ennuis d'un trop stérile honneur. Ton nom s*est obscurci du nom de c monseigneur ».

» Vœux perdus! Il n'est resté de Chateaubriand, ici, qu'un héritage commun à toute la France : son nom. Ce nom aurait dû nous protéger en toute occurrence; comme celui dePindare àThèbes, ou du Tasse à Sorrente, être notre égide contre toute invasion ennemie. Il n'en fut pas ainsi, pour le triomphe des muses françaises" : il fallut que le général Exelmans battît une bonne et dernière fois les Alliés, là, sous les pommiers de Velisy, pour leur inspirer quelque retenue dans l'occupation de ce point militaire! Il fallut laprésence et le désintéressement du bibliophile à qui appartient le château formant l'aile droite de notre position. Expérience de la guerre et habileté diplomatique, tous ses avantages lui furent utiles pour apaiser à la fois la rapacité étrangère et la valeur même de nos paysans. En voici un, par exemple, qui passe là-bas au bout de la voie Verte, qui s'était déjà

retranché derrière cette haie pour culbuter toute la Sainte- Alliance.

» Depuis 1815, notre vallée est du moins demeurée en paix. C'est le premier des biens d'un village. Oh! qu'on le défende contre Tenvahissement de l'aristocratie métallique, l'importance, la trivalité, le fléau de la mode et le bruit. Notre recueillement ami des arts, maintenons-le contre la conquête des parvenus qui viendraient demain changer le caractère de ce hameau, trouveir trop étroits nos chemins de violettes et de marguerites, labourer, pour deux caresses, ce terrain solidifié par les gazons. Nos sentiers suffisent aux travaux de l'agriculteur: faut-il rogner la terre du pauvre pour laisser passer l'ennui en'calèche? Défendez-nous des importuns, des campagnards du dimanche, niais bénévoles qui s'en viennent tomber dans votre solitude comme un hanneton dans une jatte de lait. Ceux-là ont l'esprit jovial et remuant. Ils savent, pour vivifier un désert, corner dans les bois, torturer nos échos, ameuter les croquants à coups de pétards qui font envoler les fauvettes. Ils vont vous proposer de vous divertir par souscription, soit à voir casser la tête d'une oie, soit des jambes de paysan enveloppées dans un sac, soit tout autre délassement ingénieux. Eh! propriétaires d'un jour, le patriarcal repos de ce coin de terre est-il le vôtre? ce silence vous appartient-il? Ce village est avant vous aux laborieuses

familles qui le cultivent et à ceux qui l'ont défendu dans l'invasion contre l'incendie et le pillage. Loin de nous la joie qui vocifère, et le turbulent ennui de tout ce qui cherche la vie hors de soi. Il y a Romainville et Pantin pour vos vocations pastorales. Ne punissez pas ce hameau d'avoir autrefois reçu Chateaubriand, coname on a flétri et vulgarisé l'exil oîi Rousseau se sauvait à Montmorency. Innocent ermitage! pour un jour d'illustration, que d'étranges pèlerins, d'orgies bruyantes et d'ignobles plaisirs! Il semble que, là oîi l'homme de génie pose le pied, il y a émulation des sots pour en effacer la trace.

» Mais la nuit tombe ; il est temps qu'avant d'abandonner ce panorama champêtre, j'attire vos yeux sur un dernier objet de réflexion. Voyez cette maison de jardinier : elle vous demande un souvenir, un tribut et peut-être une larme. C'est là que, la veille encore de sa fin, dormait ce combattant de juillet dont le cénotaphe décore le royal Carrousel.

— Georges Farcy?

— C'était, je vous assure, un jeune homme assez faible et valétudinaire. Habituellement, il était pâle et d'une 'grande douceur de caractère. Il cachait son génie et son courage sous un air bien bon enfant.

» A sa taille mince, à des favoris d'un blond vif, on l'eût pris pour un Écossais. Depuis six mois, il habitait ce village, où il préparait son avenir. Le matin

dii 29, il s'était réveillé au milieu des fleurs de ce petit enclos. Etonné d'être seul ici, frappé du bruit des cloches de Paris, il accourut pour mourir. Il n'y avait pas une heure qu'il avait franchi la barrière, quand le dernier coup tiré par le>s Suisses .l'atteignit au coin de la rue de Chartres. Frappé à un demi-pouce au-dessus de l'aorte, il fut porté dans la maison prochaine. Là, il écrivit encore, au crayon, le nom d'un ami, et, quand cet ami arriva, le jeune homme était mort. Da;is un cadavre abandonné, mal recouvert d'une toile sale, dont l'aspect indiquait une mort laide, sans consolation, sans espoir, sans main pressée, sans regard qui console, on reconnut un étudiant de haute espérance et un des plus généreux rédacteurs de l'ancien Globe.

» S'il fut informé du triomphe de sa causa, il ne regretta, monsieur, ni son existence à peine commencée, ni ses rêves, ni sa maison nouvelle où monte ce grand rosier du Bengale qui la couvre encore presque tout entière.

— Oh! oui, dis-je; mourir en un pareil jour, se dévouer pour tous, venir, ignoré, dans le temple et sacrifier sur l'autel de la patrie un cœur de vingt ans, quelle moisson d'orgueil pur cette âme dut emporter au ciel ! J'ai vu aussi les amis qui le regrettent, je connais le foyer où il était attendu, je comprends la puissance et la grâce de cette Hortense qui l'eût payé de retour... Mais mourir libre, laisser aux autres la

liberté! Que Dieu nous pardonne si l'émotion que nous causa cette perte ne vint pas uniquement d'abord du sentiment de la pitié. Sa gloire était plus désirable que le bonheur, sa mort plus belle que sa maîtresse. Aujourd'hui, oserions-nous lui raconter l'histoire qu'il a vue conmiencer sous d'autres auspices? oserionsnous avouer à cette ombre que les élus du peuple ne représentent plus la patrie ; que la France, abandonnant la Pologne, courbe un front plus humilié que jamais devant les rois ? Il nous demanderait compte du sacrifice de son avenir.

— Ah ! faut-il, termina mon guide avec un sourire plein de larmes, qu'il n'ait pas vu mûrir la modeste récolte de 1830, lui qui avait si soigneusement ôté les feuilles de ses raisins pour les laisser dorer au soleil ! Nous avons vu ses fenêtres rester longtemps fermées, un facteur apporter ses lettres venues d'Alger et même de Paris, écrites longtemps après sa dernière heure. C'était là une poignante amertume. Oui, monsieur, oui, son dévouement paraît aujourd'hui une duperie, je? le coiiçois; et cette mort qu'on a enviée, il faut qu'on la pleure.

La pauvre enfant ! Tavez-vous vue^ avec son regard qui cache un secret politique, de longs cheveux blonds, un pâle visage, et, malgré ses grâces de cinq ans, le singulier ennui qui domine déjà toute Texpression de son maintien?

Que voulez-vous ! c'est un phénomène. Et le sentiment de Tennui s'empreint sur tout ce que l'admiration du vulgaire vient toucher ; que le héros soit un être qui respire, ou un immobile monument. Voyez Saint-Pierre de Rome : il est triste comme l'était Byronj etByron, au milieu du désert des hommes, s'ennuyait comme une pyramide d'Egypte.

Le phénomène que j'ai vu hier ne se produit point devant la foule pour quelque argent, comme la verve désintéressée de nos poètes de théâtre, ou le talent de nos hommes politiques, toujours prêts à sauver la patrie après leurs portefeuilles, ou enfin l'industrie

de quelques collaborateurs de Magazines^ alongeant

en cent cinquante pages in-S** la moitié d'une idée empruntée ailleurs.

Joséphine porte écrit dans la cornée transparente dç chacun de ses yeux bleus, et circulairement dessinés comn^e l'exergue d'une monnaie française, des mots qu'une autre Joséphine portait dans son cœur de reine : Napoléon empereur.

Sur le doux émail de ses yeux d'enfant la terrible sentence éclate en caractères blancs durant le jour. A la clarté des flambeaux, les lettres se dorent.

On ne vous racontera pas ce que vous avez pu savoir ailleurs touchant la fiîle d'un pauvre soldat de Saulne, en Lorraine ; et la persécution[qu'elle a subie par les autorités de l'ancienne police royale, et les secrètes visites que lui rendaient en 1829 de fort grandes dames, et les ducs de Raguse, de Dalmatie, de Trévise et de Bassano. M. Franchet l'obligea charitablement à chercher fortune loin d'un pays où un seul de ses regards faisait pâlir la légitimité.

Les gazettes britanniques vous ont appris aussi quel accueil reçut à Londres la petite fille : des bonbons, des guinées, des gageures, des parodies sur le théâtre de Drury-Lane. Puis M. Hamlet, premier bijoutier du roi, lavent acheter cinquante mille livres sterling ; puis le général Mina,^ réfugié comme elle, lui baise la main, et dit :

— Mon enfant, tu seras heureuse aved le nom que tu portes.

Enfin une reine, une reine errante, dona Maria da Gloria, s'entretint avec eWe gaiement; c'est la remarque du Morning Chronide, essentiellement gai de sa nature. Le duc de Reichstadt traversa, dit-on, en secret la mer pour voir une fille qui porte écrit dans ses yeux la gloire de son père ! Si lui-même, le grand et superstitieux capitaine, avait vu ce caprice de la nature, quelle fortune attendait Tenfant !

Mais, au lieu de ces vaines conjectures, ce qu'on voudrait vous faire comprendre ici, un malheur sur lequel on voudrait éveiller votre sympathie, c'est la fatalité qui a marqué cette créature : elle est vouée à l'admiration sur la terre. C'est là une profonde disgrâce ; c'est l'énormité d'une peine infligée pour une faute qu'elle n'a point commise. Devant quelle justice a-t-elle pu mériter un pareil châtiment! Voilà qu'au premier jour de sa naissance elle atteint le but que mille vanités malheureuses chercheront toujours. La célébrité lui est venue malgré elle, comme tant d'autres la prétendent conquérir malgré nous.

Ce ne peut être la mère de Joséphine que poursuit la colère de Dieu par ce glorieux stigmate; car cettenière, loin d'être coupable, n'imprima cet étrange caractère à son fruit que par l'extatique influence d'un bon sentiment : l'amour fraternel. Son jeune frère

partait pour l'armée. Il lui donna une pièce d'un franc nouvellement frappée; et, lorsque, deux ans après, étant grosse de six semaines, il fallut, dans un moment d'indigente nécessité, se séparer d'une si chère relique, elle la contempla longtemps et ardemment avec des larmes. Voilà le secret de la mère.

Mais Joséphine, devenue presque une divinité pour des populations qu*anime un bizarre fanatisme; Joséphine, qui serait brûlée demain à Lisbonne comme sorcière, ou qu*on y adorerait si les lettres qui vivent en elle venaient à composer les noms de Dominique ou de Loyola, pressentez-vous quel sera son sort en grandissant? En vain l'enfant deviendra jeune fille, et la jeune fille femme^ quel bonheur peut s'étabUr pour le prodige ? D'abord, le premier de tous les biens du monde, sa liberté, est perdue. La curiosité de tous conspire à la lui ravir. Il faudra, quelque attrait qui puisse jamais s'attacher à sa personne, et, malgré la grâce naturelle de son âge et de son sexe, il faudra qu'elle traîne partout son existence de drapeau, sa condition de monstre. Qui sait même si la dernière ressource contre l'ennui, le refuge et l'abri de tous les malheurs de l'humanité, l'arrachera au puéril et fatigant empressement des hommes? On va peut-être spéculer sur sa mort. Déjà quelque effort de la science d'un vieux chimiste convoite peut-être l'enfant comme une proie, et s'est promis de conserver les yeux du

miracle dans Talcool. Son panthéon sera peut-être un musée d*histoire naturelle, et son tombeau un bocal ; un bocal devant lequel vingt siècles badauds viendront tendre le cou et s*ébahir, comme vous le voyez faire au xix® siècle devant les vitraux de Martinet ou d^Aubert.

On perd son ombre comme Pierre Schlemil, son reflet comme un héros d'Hoffmann, son nom comme le Vénitien Corsini, dont le poétique malheur a été tracé avec tant d'énergie et de grâce ; mais qu'y a-t-il là qui soit comparable au désespoir réel d'être suivi en tous lieux d'une parole flamboyante, d'une inscription arrachée à l'histoire? Et cependant, cet intarissable sujet de questions oiseuses, de curiosités stupides et d'obsessions académiques, il te faudra, jeune fille, le conserver comme la prunelle de tes yeux.

« Napoléon empereur! » voilà donc ce que ce regard répondra sans cesse aux questions que lui adresseront tous les sentiments humains. Point de mystère; point de recueillement à espérer dans ces J^eux. Ces yeux, comme tel monotone refrain qui s'applique quelquefois si mal aux couplets variés de la même chanson, ne répondront qu'une seule chose à toutes les interrogations mobiles faites par les existences qui viendront toucher la sienne. On lui demandera de s'intéresser à la liberté du pays ; elle répondra : « Napoléon empereur I » des larmes pour la destinée de Pichegru,

OU pour la jeune mort du royal martyr des fossés de Vincennes : « Napoléon empereur l » Elle opposera AUX agitations de la vie la froideur d'une médaille; hélas ! et aux aveux de Tamour une déclaration impériale.

Plaignez-la surtout, vous, Juliette, qui savez tout ce qu'il y a de consolations contre les disgrâces de la vie à pleurer devant un miroir. Car elle aura en horreur pet ami nécessaire de toutes les femmes et leur courtisan ; ce confident à qui vous adressez de si doux regards, à qui vous demandez des conseils, contre qui vous vous exercez fatalement à séduire, et devant qui, enfin, vous êtes si heureuse d'être vousmême ! Ce que vous avez craint si souvent, je veux dire que quelque rivalité ne vous arrachât les yeux, ne lui paraîtrait pas même un malheur. Elle est peutêtre destinée à réduire le plus romantique de ses futurs admirateurs à ne comprendre l'amour que comme les classiques : Cupidon avec un bandeau.

Ainsi, enfant grave, ou vieillissante, elle sera la

même ! c'est une contradiction de sa nature de femme, c'est un démenti que le Créateur s'est donné à luimême, c'est une désespérante anomahe dans la chaîne des êtres. Elle seule est condamnée à l'impression qu'elle aura produite une fois. La figure humaine se débarrasse de la tristesse ou de la joie, le hêtre se dépouille des serments qu'on a gravés sous son écorce ;

et Joséphine, entre tous les êtres qui végètent, est condamnée à voir se pétrifier Tidée qu'elle aura spontanément fait naître. Encore, si elle avait la ressource des larmes pour voiler quelquefois cette infortune î Mais, à travers les larmes, les lettres sont visibles ; et, si même quelque chose de plus merveilleux pouvait frapper dans ce phénomène, ce serait au moment où l'enfant pleure, la lucidité plus vive encore de la miraculeuse inscription.

Le poëte Monti raconte que les anges du soir, traversant les airs au-dessus de la sainte montagne, aperçurent le cadavre de Judas qui se balançait au ramfeau redressé de l'olivier oîi il s'était pendu. Celui d'entre eux qui représentait la justice du ciel trempa son doigt dans le sang du Dieu crucifié, et traça sur le front du maudit une sentence. Jetée à l'enfer, cette ombre épouvanta de son aspect toute la race perdue. On la fuyait. Judas, lui-même, cherchait les plus épaisses ténèbres, plongeait son front sur les roseaux du fleuve infernal ; mais une sentence de Dieu est immortelle ; et plus il voulait l'effacer, plus ses ongles sanglants faisaient rayonner la sentence.

Ainsi l'innocence est punie comme le crime ! L'Académie des inscriptions va venir ! et vous verrez qu'à force de torturer la patience de l'enfant et de nettoyer ses savantes lunettes, elle finira par déchiffrer, épeler,

et peut-être traduire ce qui illumine tout le monde au

premier coup d'œil. Depuis la mort de Champollion, MM. R... et Z... ont enfin une chance pour deviner un hiéroglyphe, en se cotisant.

Mais cette gloire, objet d* ennui, prétexte de visites, elle ne restera pas moins un fardeau à supporter pour la frêle créature : une créature d'exception ; admirée, jamais aimée! Peut-être même n'aura-t-elle ni envieux ni ennemis, dédommagement si nécessaire de la gloire, compensation de cette infirmité dont ni moi ni le vainqueur de Benjamin Constant à FAcadèmie n'aurons jamais à nous faire guérir.

L'empressement si banal qui substitue un engouement pour l'individu à une admiration des choses, qui vous fait préférer l'ouvrier à l'œuvre, courir presque âuissî vite à la fenêtre pour voir passer ou l'artiste ou le singe, le maréchal de France ou le chameau, Byron était humilié si profondément d'en être l'objet, qu'en maintes cii^jonstances il immola sa vanité sur un autre point au soupçon d'être pris pour un phénomène. Vous vous souvenez qu^'un jour il assistait aux courses de New-Market : un enfant du peuple vint lui offrir une chaise, en le saluant par son nom.

— Vous voyez ! dit Schelley, vous êtes déjà célèbre, et tous les enfants vous connaissent.

— Oui, répondit l'illustre boiteux, ils me connaissent parce que je suis infirme.

SUR LES OVVHAOES IMKDITS

D'ANDRE GHÉNIER

Quelques personne^ se rappellent peut-être quel fut, en 1819, le premier éditeur des poésies d* André Chénier. Le soin qui me fut confié de cette publication sera mon meilleur titre littéraire. Je ne me croirai jamais, si j*ai apporté un dévouement presque fraternel à remplir ce devoir, étranger tout à fait au mouvement d'une école poétique dont Ghénier est le régénérateur. A voir les progrès que son exemple a fait faire, j'ai senti quelquefois un grand plaisir à l'entendre louer; orgueilleux comme ce marguillier qui avait sonné le beau sermon d'un prince de son église.

Lorsqu'il y a plus de douze ans ces poésies furent imprimées pour la première fois, il arriva ce qui était arrivé sans doute à beaucoup d'éditeurs. On n'a, pour présenter un premier travail au public, que des renseignements assez imparfaits ; puis les renseignements surabondent dès que le livre a vu le jour. Ce sera longtemps l'histoire de ce fameux siège dont je ne sais plus quel abbé de cour a fait, pour les successeurs de Salluste, une mésaventure proverbiale.

Ce n'est pas que, depuis ce long temps, nous ayons recueilli sur la vie intime du poète aucune de ces révélations précieuses dont les âmes artistes sont si avides ; car, pour avoir été quelques mois avant vous, mais vingt-six ans après sa mort, dans la* confidence de quelques papiers muets, nous ne pouvons mieux connaître cette partie de l'existence de l'homme qui ne laisse point de traces matérielles. Mais ce que nous savons aujourd'hui de plus, ce sont quelques faits positifs, et, par exemple, ceux-ci : André Chénier, peu de jours avant d'avoir été jeté dans les prisons de Saint-Lazare, avait classé ses manuscrits en trois portefeuilles, et les avait numérotés de sa main. Le premier contenait ceux de ses ouvrages qu'il jugeait terminés, du moins selon la portée de son talent ; et, dans son respect pour le public, il ne destinait que ceux-là à une prochaine publication. Le portefeuille ïi^ 2 enfermait des ébauches très-avancées, lesquelles

OUVRAGES INÉDITS d'aNDRÉ CHÉNIER 101

pourtant paraissaient à Fauteur manquer des profits d'une méditation plus longue, d'un plus assidu travail, ou de quelque inspiration fortuite d'une de ces matinées qui viennent illuminer votre esprit. Ce que la vie est à l'argile, le poëte l'attendait encore de l'approbation d'un aini sans complaisance, ou de cette émulation plus mystérieuse qu'il avait coutume de puiser dans le sourire de Fannj^ oudeNéère. Enfin, le dernier portefeuille n'était qu'un recueil d'esquisses indécises et de vagues projets. C'est celui-là, et celui-là seul qui a été conservé, et que le public connaît.

Les deux autres, que sont-ils devenus? Cette question a trop d'intérêt pour n'être pas naturellement faite par nos lecteurs; nous souhaitons qu'elle soit résolue pour quelqu'un d'eux d'une manière plus heureuse qu'elle ne l'a été pour nous jusqu'ici. Cette sorte d'enquête publique, nous l'avons commencée dans la Revue de Paris, On dira peut-être que les éditions successives des poésies connues étaient une occasion de révéler ces détails, ne fût-ce que pour protester ainsi contre la sévérité de certains Aristarques, reprochant à Chénier l'impropriété de quelques termes et la hardiesse peu châtiée de quelques tours; mais ces éditions, entreprises dans un intérêt de commerce, se copiant les unes les autres, et apparaissant à l'improviste, ont fait échouer jusqu'ici cette

volonté d'une réparation légitime.

Les manuscrits qui, en 1819, nous furent confiés par les libraires, étaient dans un désordre à confirmer pleinement ces faits. Nous pourrions attester, sur Fincohérence des matières et sur ce que chacun des morceaux présentait d'incomplet, des autorités qui se disent aujourd'hui imposantes. Si on veut savoir par quels événements les écrits du poëte ont été livrés à rimpression pour la première fois, qu'on nous pardonne quelques détails dont l'intérêt excusera peutêtre le prosaïsme. Il nous fut dit par les libraires Baudouin qu'après avoir récemment publié en trois volumes le théâtre de Marie-Joseph Chénier, on leur avait, par convenance et comme assortiment de magasin, proposé d'acheter un volume de vers composés par un frère inconnu. Dès qu'on nous eût prié de parcourir les papiers de toute forme qui composaient cette acquisition, acquisition jugée hasardeuse, bien qu'elle eût été faite pour une modique somme dont aucun journal n'avait exagéré le taux, nous reconnûmes combien il serait difficile d'y rien réunir de complet. Le peu d'ouvrages même de ce jeune ami de M. de Chateaubriand, dont les titres seuls s'étaient conservés dans les notes du Génie du Christianisme ^ dans le Mercure de France ou dans le Journal de Paris auquel André Chénier avait confié plusieurs articles, ne se retrouvaient plus dans ce misérable dossier. Ainsi nulle trace de son poëme sur l'Art d'aimer^ d'un

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autre intitulé Hermès, d'un autre intitulé Sazane.

— Est-ce là tout ce que vous possédez, messieurs ?

— Tout.

— La famille n'a retenu aucun autre manuscrit?

— M. Daunou, qui a fait Toffice d^ami, d'exécuteur testamentaire, nous a appelés en présence des deux frères, MM. Sauveur et Constantin. Il a été apporté là deux liasses : une destinée à notre édition ; et l'autre, n'enfermant, a-t-on dit, que des brouillons indignes de voir le jour; a éternise dans la possession de M. Sauveur.

On conçoit toute ma sollicitude. J'allai chez le dépositaire, dans un religieux désir de rendre au poëte tout le reste d'honneurs que la mort ne lui avait pas ravis. D'abord on opposa, à la demande de consulter les papiers rejetés, les droits d'une propriété réservée, et l'on établit que, pour user des manuscrits nouveaux, MM. Baudouin devaient les acheter. Ce n'était pas le sentiment des libraires : ils prétendaient avoir le droit de publier leur édition le plus complètement possible. Mais, à travers la rivalité des intérêts, je fis comprendre aisément à un frère de Chénier que, désintéressé dans ces questions, je ne sollicitais une telle confidence que pour accomplir ce que je nommais mon devoir, et obtenir l'unique récompense que je voulusse de mon travail. Il se

rendit à des considérations ainsi liées à la gloire de son frère, et consentit enfin, non à se dessaisir des originaux, mais à me permettre de les lire avec lui. Plus tard, j'obtins de sa complaisance qu'il me donnerait, de sa main, une copie des morceaux qui nous avaient paru remarquables. Il y en avait plusieurs ; et on serait étonné d'apprendre aujourd'hui que ce fut là qu'ont été retrouvés l'élégie du Jeune Malade, l'ydille des Deux Bergers, et ces Fragments rassemblés à la fin du volume, que les connaisseurs nous ont su gré d'avoir recueillis, malgré le peu d'étendue des morceaux, et tout ce qu'il y avait d'inusité dans une pareille publication.

Dans l'ardeur de nos investigations, dans la crainte d'omettre une pièce utile, nous avions réuni copie de plus de notes, en prose, en vers, qu'il n'en a été employé ensuite. {Je ne saurais, pour les raisons que je dirai tout à l'heure, me repentir de cette discrétion d'alors. C'est donc ainsi que sont demeurés dans mes mains les fragments qu'on va lire ; ils sont tous de l'écriture de M. Sauveur Ghénier, etje les conserve à côté des autographes plus précieux encore qui servirent à la première édition, afin que, si jamais les portefeuilles n° 1 et n° 2 se retrouvent, l'identité des caractères puisse s'établir, après moi, par cette confrontation.

J'ai dit que j'étais tenté de m' absoudre de ma pre-

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mière réserve : la réputation du poëte était toute à faire, et pouvait être compromise longtemps par tant d'imparfaites ébauches ; le volume paraissait énorme aux libraires, et je savais la critique de 1819 plus sensible aux défauts qu'aux qualités d'un ouvrage. Comme pour nous justifier aujourd'hui, la feuille le plus en crédit de cette époque m'accusa d'indulgence :

« Il est fâcheux que l'éditeur n'ait pas fait justice d'une grande moitié de ces essais ; il eût mieux «ervi les intérêts de son auteur, et il eût rendu le succès du livre moins problématique. »

Le public pense autrement, et on peut compter aujourd'hui qu'on ne suivra pas sans intérêt ces traces indécises où les pas de la poésie ne gont encore empreints qu'une fois. On aimera peut-être à étudier un langage où l'économie des mots et des signes atteste l'impérieuse hâte de l'improvisation. Ce sont les plus elliptiques indices de la pensée du poëte, l'argument de sa composition. Ici une précaution, pour soulager sa mémoire, là une promesse qu'il se fait à lui-même d'exécuter sa pensée. Deux coups de se crayon annoncent quelquefois un tableau; deux lignes incohérentes, une foule de sentiments et d'images. C'est ainsi, par exemple, que, pour l'intérêt de son art ou de son cœur, ce qui est une même chose en lui, Ghénier se rend .compte d'une impression

déjà ancienne. Nous trouvons sur une feuille volante ces mots :

« En me rappelant les beaux pays, les eaux, les fontaines, les sources de toute espèce que j'ai vus dans un âge où je ne savais guère voir, il m'est revenu un souvenir de mon enfance que je ne veux pas perdre. Je ne pouvais guère avoir que huit ans, ainsi il y a quinze ans (comme je suis devenu vieux !) qu'un jour de fête, on me mena monter une montagne. Il y avait beaucoup de peuple en dévotion. Dans la montagne, à côté du chemin à droite, il y avait une fontaine dans une espèce de voûte creusée dans le roc ; Teau en était superbe et fraîche, et il y avait sous la petite voûte une ou deux madones. Autant que je puis croire, c'était près d'une ville nommée Limoux, au bas Languedoc. Après avoir marché longtemps, nous arrivâmes à une église bien fraîche, et dans laquelle je me souviens bien qu'il y avait un grand puits. Je ne m'informerai à personne de ce lieu-là, car j'aurai un grand plaisir à le retrouver, lorsque mes voyages me ramèneront dans ce pays. Si jamais j'ai, dans un pays qui me plaise, un asile à ma fantaisie, je veux y arranger, s'il est possible, une fontaine de la même manière, avec une statue aux nymphes, et imiter ces inscriptions antiques : De fontibus sacris^ etc. »

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Plus loin :

« Je suis en Italie, en Grèce... terres favorables aux arts, aux vertus !... Beaux-arts..., de ceux qui vous aiment délicieux tourments! Seul au milieu d'un cercle nombreux, tantôt

De Tirantes couleurs une toile enflammée s^offre tout à coup à mon esprit :

fit ma mua veut fixer ces rapides tableaux, Et frén^it et «'éUince et vole à ses pinceaux. Tantôt, m'éblouissant d'une clarté soudaine, La sainte poésie et m'échauffe et m'entraine; Et ma pensée, ardente à quelque grand dessein^ ËB vers tumultueux bouillonne dans mon sein; Oa Bien, dans mon oreille, un fils de Polymnie, A qui Naple enseigna la sublime harmonie^ Jl laissé pour longtemps un aiguillon vainqueur, Et son chant retentit dans le fond de mon cœur.

» Mais des choses bien plus importantes : je parcours le forum, le sénat ; j*y suis entouré d* ombres sublimes. J'entends la voix des Gracchus, etc., Cincinnatus, Gaton, Brutus... Je vois les pays qu'ont habités Gennanicus et sa femme... Thraséas, Soranus, Sénécion, Rusticus.

» En Grèce, tous les peuples différents, chacun avec son front, son visage, sa physionomie, passent en revue devant mes yeux. Chacun est conduit par

ses héros, qu'il faut nommer (comme rénuméralion d'Homère). Périssent ceux qui traitent de préjugés l'admiration pour tous ces modèles antiques, et aussi ceux qui ne veulent point savoir que les grandes vertus, constantes et solides, ne sont qu'aux lieux où ' vit la liberté. Hos utinam inter heroas teUus meprima tulisset f

» Si j'avais vécu dans ces temps, je n'aurais point fait des Art S aimer/ des poésies molles, amoureuses; ma muBe courtisane n'aurait point... J'aurais mené la vie d'un jeune Romain, au barreau, dans le sénat. J'aurais défendu la liberté, ou je serais mort à Utique d'un coup de poignard?

» Mais, mes deux amis,, mes compagnons, je ne veux point souhaiter un mode meilleur où vous ne seriez pas ! Plût au ciel que nous y eussions été ensemble. Nous aurions formé un triumvirat plus vertueux que celui... mais vivons comme ces grands hommes. Que la fortune en agisse avec nous comme il lui plaira, nous sommes trois contre elle. »

Ce que le poëte eût fait de verve, et avec une grâce qui n'appartient encore qu^à la Fontaine et à lui, c'est le naïf récit dont on va voir le projet à peine exposé pour lui seul : .

y> Plusieurs jeunes filles entourent un petit enfant... le caressent...

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» — On dit que lu as fait une chanson pourPannychis, ta cousine?...

» — Oui, je Taime, Pannychis...Elle est belle ; elle a cinq ans comme moi... Nous avons aiTondi ce berceau en buissons de roses... Nous nous promenons sous cet ombrage... On ne peut pas nous y troubler, car il est trop bas pour qu'on y puisse entrer. Je lui ai donné une statue de Vénus que mon père m*a faite avec du buis : elle l'appelle sa fille, elle la couche sur des feuilles dans une écorce de grenade.;. Tous les amants font toujours des chansons pour leur bergère... Et moi aussi, j'en ai fait une pour elle...

» — Eh bien, chante-nous ta chanson, et nous te donnerons des raisins, des figues mielleuses...

» — Donnez-les-moi d'abord, et puis je vais chanter...

» Il tend ses deux mains... on lui donne... et puis, d'une voix douce et claire, il se met à chanter :

Ha belle Pannychis, il faat bien que ta m'aimes;

Noos avons môme toit, nos âges sont les mômes.

Vois comme je suis grand, rois comme je sois bean.

Hier, je me suis mis auprôs de mon cheyreaa.

Par Pollox et Minerve! il ne pouvait qu'à peine

Faire arriver sa tôte au niveau de la mienne.

D'une coque de noix j'ai fait un abri sûr.

Pour un bean scarabée étincelant d'azur ;

11 couehe sur la laine, et je te le destine.

Ce matin, j'ai trouvé parmi l'algue marine

Une vaste coquille aux brillantes eoulenrs ; Nous remplirons de terre, il y viendra des fleura. Je veax^ pour te montrer une flotte nombreuse. Lancer sur notre étang des ëcorces d'yeuse.

Le chien de la maison est si douxt chaque soir. Mollement sur son dos je veux te faire asseoir ; Et, marchant devant toi josqnes à notre asile. Je guiderai les pas de ce ooorsier docile.

1^ Il â*en va bien bâisé, bien caressé... Les

jeunes beautés le suivent de loin. Arrivées aux rosiers, elles regardent par-dessus le berceau, sous lequel elles les voient occupés à former avec des buissons de myrte un temple de verdure autour d'un petit autel, pour leur statue de Vénus. Elles rient. Ils lèvent la tête, les voient et leur disent de s'en aller. On les embrasse... et, en s'en allant, la jeune Myrtho dît :

» — Heureux âge !... Mes compagnes, venez voir aussi chez moi les monuments de notre enfance... Jf*ai entouré d'une haie, pour le conserver, le jardin que j'avais alors,». Une chèvre l'aurait brouté tout entier en une heure... C'est là que je vivais avec Clinias ; il m'appelait déjà sa femme, et je l'appelais mon époux. Nous n'étions pas plus hauts que telle plante... Nous nous serions perdus dans une forêt de thym... Vous y verrez encore les romarins s'élever en berceau comme des cyprès autour du tombeau de marbre où sont écrits les verts d'Anyté. . . Mon Wen-aimé m'avait

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