OUVRAGES INÉDITS D*ANDRÉ GHENIBR
donné une cigale et une sauterelle, elles moururent ; je leur élevai ce tombeau parmi le romarin. J'étais en pleurs... La belle Anyté passa sa lyre à la main :
» — Qu'as-tu? me demanda-t-elle.
» — Ma cigale et ma sauterelle sont mortes...
» — Ah! dit-elle, nous devons tous mourir... (Cinq ou six vers de morale.)
» Puis elle écrivit sur la pierre : (L'épitaphe d'Anyté.) »
Citons un fragment d'élégie qui rappellera le caractère et tous les tourments du poëte à ceux qui sont familiers avec son génie. Ce tableau fournira aussi peut-être un pendant singulier et un piquant contraste aux amours de Pannychis.
c délioea d'amoars t et toi, moUa paressa.
Vous aurez donc usé mon oisive jeunesse!
Las belles sont partout. Pour chercher les beaux- arts^ 068 Alpes vainement j'ai franchi les remparts : Rome, d'amours en foule assiège mon asile.
Sage vieillesse, accours ! déesse tranffuille. De ma jeune saison éteints ces feux brûlants. Sage vieillesse 1 Heureux qui, dès ses premiera ans» . A senti de son sang, dans ses veines stagnantes. Couler d'un pas égal les ondes languissantes ; Dont les désirs jamais n'ont troublé la raison; Pour qui les yeux n'ont point de suave poison ;
Qui, s'il regarde et loue un front si gracieux.
iiâ LA VALLÉE AUX LOUPS
Ne le voit plus siiôt qu'il a fermé les yeux I Doux et cruels tyrans^ brillantes héroïnes.
Femmes» de ma mémoire habitantes divines.
Fantômes enchanteurs^ cessez de m'egarer.
mon cœurt ô mes sens! laissez-moi respirer; Laissez-moi dans la paix et Tombre solitaire Travailler à loisir quelque œuvre noble et fière Qui, sur l'amas des temps propre à se maintenir. Me recommande aux yeux des Âges à venir.
Mais non, j'implore en vain un repos favorable. Je t'appartiens, Amour, Amour inexorable!
» Eh bien, conduis-moi aux pieds de... je ne refuse aucun esclavage... Conduis-moi vers elle, puisque c'est elle que tu me rappelles toujours... Allons, suivons les fureurs de Tàge, mais puisse-t-il passer vite!... puisse venir la vieillesse!... La vieillesse est seule heureuse. (Contredire pied à pied l'élégie contre la vieillesse.)
» Le vieillard se promène à la campagne, se livre à des goûts innocents I étudie sans que les vaines fureurs d'Apollon le fatiguent... Les soins de la propreté, une vie innocente font fleurir la santé ^r son visage; s'il devient amoureux d'une jeune belle,
Il a le bien d'aimer sans en avoir les peines ; Il n'en exige rien, il ne veut que l'aimer.
9 Elle y consent; tout le monde le sait; elle le permet,
OUVRAGES INÉDITS d'ANDRÉ CHÉNIKR 113
-et n'en fait pas mystère.
Et ne le reçoit point avec an œil sévère.
N'affecte point de rire en le voyant plearer.
Ne met point son étadef à le désespérer.
Non. Il entre, eiie accourt. Une aimable indulgence
Sourit dans ses beaux yeux au vieillard qui s'avance.
11 l'embrasse. 11 n'a point ces suprêmes plaisirs,
Dont son âge paisible ignore les désirs...
» Mais il est assis près d'elle, il la voit ; elle livre ses bras à ses baisers;
À ses débiles mains laisse presser ses flancs Et le caresse, et joue avec ses cheveux blancs.
» Les petits garçons et les petites filles qui jouent,
sautent de joie en l'entendant venir. Il se mêle avec
eux, il faitlapaix,il estl'arbitre de leurs jeux. Quand il
y a une belle partie à la promenade, à Tombre, on
lui garde la meilleure place,
An sein de ses amis il éteint son flambeau.
Et ceux qui l'ont connu pleurent sur son tombeau. •
Quels amis de ce beau talent n'ont pleuré aussi sur un tombeau fermé sanglant sur tant d'espérances ! De génération en génération de poète, il sera voué à • cette âme si digne d'amitié, à ce génie si naïf et si tendre, un culte de regrets, immortel comme lui. N'est-il pas remarquable qu'André Chénier n'avait
114 LA VÀLLtE AUX LOUFS
rien publié encore à trente et un ans ? Ne semblç-t-il pas que ce pudique talent craignît de commencer avec le monde un contact pénible, un hymen sans sympathie? Fier et heureux de Tavenir qu'il espérait, il avait peur de cette publicité qui désenchante, comme d'une sorte de prostitution. Il désirait sans doute et ardemment la gloire : on retrouve les traces de l'admiration même dont il honorait le courage de ceux qui descendaient dans le cirque pour se livrer aux juges ; mais il voulait peut-être que l'âge usât ses plus belles illusions avant d'en abandonner les rêves aux froids examens de la critique. Libre, se croyait-il, de deiîieurer longtemps jeune dans l'univers de ses créations, il se refusa à vieillir dans les inquiétudes de la vanité.
Poursuivons. #
Salut, dieux de TEuxin, Hellé» Sestos, Ab>dey Et nymphe du Bosphore et nymphe Propontide, Qui voyez aujourd'hui da barbare Osmalin Le croissant oppresseur toucher à son déclin; Hôbre, Pangée, Hsemus, et Rodope et Riphée, Salut, Thrace, ma mère, et la mère d'Orphée, Galata, que mes yeux désiraient dès longtemps ; Car c'est là qu'une Grecque, en son jeune printemps, Belle, au lij d'un époux nourrisson de la France, Me fit nattre Français dans les murs de Byzance.
La plupart des précieux restes qui se conservent à