‹ La vallée aux loupsChapitre 25 sur 34 · OUVRAGES INÉDITS D*ANDRÉ CHENIER · texte numérisé non relu

OUVRAGES INÉDITS D*ANDRÉ CHENIER

côté de ce fragment verront-ils jamais le jour? Ils appartiennent aux intérêts si compliqués d'une succession tombée, pour une part, en des mains étrangères, que ce serait merveille s'il sortait de là une gloire de plus pour le poëte, et une jouissance nouvelle pour les amis des arts. La législation qui régit parmi nous la propriété littéraire est telle, qu'elle peut voler et dépouiller Fauteur sans enrichir le domaine public. Toutes les protections de la loi sont assurées, comme on sait, et à perpétuité, à l'héritage d'un bien, même frauduleusement acquis ; mais, dix ans après la mort d'un auteur, il est permis à tout quidam de courir sus à sa succession. Les produits du talent sont chez nous hors du droit commun. Toutes dispositions qui règlent les héritages ordinaires sont interverties pour les enfants de ces philosophes, poètes, peintres, musiciens, artistes ou savants, qui déjà pour la plupart, et avant leur famille réprouvée, sont morts de faim ou de misère chez les peuples civi- Usés.

Jusqu'ici, vous n'apercevez aucun tort fait à ce que vous appelez effrontément le domaine public ; votre droit d'aubaine est à couvert; vous ne voyez de sacrifiés que les parias de la littérature? Si la succession des Turcarets est déclarée imprescriptible, celle de Corneillie vous est acquise depuis cent cinquante ans: les comédiens en ont le profit, et les hôpitaux les

charges. Attendez ! Qui publie un œuvre posthume est substitué aux droits de Fauteur, et la jouissance des dix ans après la mort est prorogée pour lui à vingt ans. Ainsi, que le hasard fasse trouver à quelque épicier innocent un de ces manuscrits de Montesquieu, ou de Maine de Biran, si singulièrement et récemment disparus, il sera mieux traité que l'auteur de V Esprit des Lois, plus richement récompensé pour la sagacité d'une telle découverte, que le grand homme ne l'eût été pour l'œuvre de son génie. La durée du privilège est doublée en sa faveur.

Et ce mot de privilège est peut-être la cause originaire d'une grande partie de ces règlements qui font outrage à l'équité publique. Quand on songe qu'il fallut longtemps, dans ce pays-ci, solliciter un privilège que n'accordait pas toujours le roi, pour exercer la propriété de son œuvre et disposer du fruit de sa pensée, de quoi s'étonner encore? Le voici : c'est de ce que l'Assemblée constituante, pleiae d'un beau zèle pour la liberté de la presse et affamée de justice pour tant de droits méconnus avant elle, ait anéanti la propriété littéraire; et cela parce qu'elle avait le tort de s'appeler \xn privilège.

Un monarque absolu cependant, un de ces souverains dépositaires uniques de tous les droits, comme disaient les vieux protocoles, s'était montré, en 1761, plus près de la Justice que les collègues de Mirabeau

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et de Target. Il existe un monument curieux : c*est un arrêt du 14 septembre, déclarant nulle Topposition des libraires de Paiis au privilège accordé par Sa Majesté aux demoiselles de la Fontaine, petitesfilles de l'illustre bonhomme. Soixante-dix ans après la mort de son aïeul, un roi, sur les observations de son Académie française, n'avait point hésité à rendre aux enfants le droit exclusif de la réimpression de ces ouvrages dont ils se regardaient ingénument comme propriétaires.

L'Assemblée constituante revint sur son erreur : elle octroya libéralement cinq années aux familles pour jouir des travaux paternels; puis la Convention étendit cette concession jusqu'à dix ans; puis un décret de germinal an xrv favorisa, comme nous l'avons déjà dit, l'éditeur plus que l'auteur lui-même, mais à la charge bizarre par le nouveau propriétaire d'imprimer séparément les œuvres posthumes et sans les joindre à aucune nouvelle édition des ouvrages déjà publiés. Enfin, une ordonnance impériale de février 1810 recula jusqu'à vingt ans après la mort de l'auteur l'extinction des droits naturels et l'époque de sa deuxième mort civile. Voilà, messieurs, la législation qui nous gouverne.

A Dieu ne plaise que nous regrettions cette prorogation de la propriété légitime, au préjudice de

l'absurde domaine public. Notre opinion, au contraire,

est que cette sorte d'héritage doit être placée hors de toute prescription, et nous n'aurions pas besoin, pour nous ranger de ce parti, ^e l'intérêt particulier qu'inspire M. Gabriel de Chénier, jeune avocat qui porte si honorablement un nom deux fois cher aux lettres.

Pour nous qu'un droit légitime aussi, un don de M. Sauveur Chénier a rendu maître de quelques fragments laissés à notre discrétion avec la liberté de les publier, nous allons user de ce droit. Ce sera autant de pris sur les ennemis de nos plaisirs. Et puis il nous restera, quand nous aurons donné, dans le peu que nous possédqns, tout ce qui forme un sens complet^ à nous vanter peulrêtre d'avoir ramassé jusqu'à la moindre parcelle de cet or poétique. J'ai^ comme fait le joaillier pour conserver une étincelle de diamant sur une monture de grossier alliage, recueilli dans trois morceaux, soigneusement marqués ici d'une étoile, jusqu'à un vers isolé, un hémistiche, un mouvement de phrase^ indiqué par deux lignes de prose. Je ne sais si c'est là une rehgion qu'on taxera de puérilité ; mais, à l'âge des études et du complet désintéressement de l'amour-propre, j'aurais poussé la superstition jusqu'à composer un poëme pour que « telle rime » du maître y pût trouver place. Ainsi on assemble les vaines paroles d'une ariette afin d'enchaîner un motif musical. Si je n'ai pas osé placer le

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nom d'un poëte au bas de ces pastiches, c'est par un sentiment de respect pour lui ; mais, ce sont des esquisses d'après ses cartons. J'espère qu'on y reconnaîtra quelques efforts'pour reproduire sa manière.

On se fait, ailleurs, un mérite d'imiter le style des peintres anciens; on restaure les vieux tableaux >

on essaye même le repeint sur des fresques prêtes à disparaître, il ne peut y avoir qu'un moindre sacrilège à intervenir là où rien ne liait les parties entre elles. Toutefois, ces essais n'eussent point été offerts au lecteur sans cette spéciale recommandation. Indiquer à présent le passage ou le mot qui constitue le pastiche, serait faire à la critique une bien gratuite injure. On ne peut douter de sa perspicacité à le découvrir, bien qu'elle ait dédaigné quelquefois de reconnaître des traces que j'appellerais imwrses dans certaines restaurations d'éditeur, rendues indispensables. Et, d'ailleurs, si l'emprunt était peu considérable, ne serait-ce pas s'exposer au reproche d'avoir mis du faste à la déclaration et de la vanité à ce métier d'en-' fant. Laissons donc à ces fragments indiqués, à défaut de tout autre mérite, l'intérêt du logogriphe. Ghénier disait à son détracteur :

Qae ne vient-il à moi? Je lui ferai connaître Mille de mes larcins qn'il ignofe peut-être.

Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l'instant La couture invisible, et qui va serpentaot.

Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère.

Tantôt chez un auteur j'adopte une pensée.

Tantôt je ne retiens que les mots seulement.

Moi, je dirai simplement aux hommes de loyauté : Lisez ; et dans ces trois morceaux si quelque chose vous semble bon, il est du maître^ le médiocre et le pire sont de Técolier.

Tous les partis ont voulu compter dans leurs rangs André Chénier ; la politique et les beaux-arts ont interrogé curieusement ses œuvres pour y chercher le prétexte de s'approprier Tauteur. Le manteau du chaste poëte a été tiré de toutes mains* Démagogues, fauteurs du pouvoir absolu, scolastiques, ultraromantiques, que de prétentions contradictoires ne lui avez -vous déjà pas fait subir? Il a répondue chacun, de manière à montrer qu'il était supérieur à toute association de parti, et que, seul et libre dans le domaine de sa pensée, la raison ne se séparait jamais en lui de la rêverie la plus excentrique.

Ici, pour ne chercher de nouvelles réponses à toutes ces prétentions que dans les morceaux inédits, ne vous semble-t-il pas qu'il ait composé prophétiquement ce fragment d'ode pour certains contemplateurs des gloires du passé ?

Voyez rajeunir d'âge en ftge L'antique et naïve beauté

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De ces muses dont le langage

Est brillant comme leur yisage« De force, de douceur, de grâce et de fiertéf

De ce cortège de la Grèce

Suivez les banquets séducteurs;

Mais fayez la pesante ivresse

De ce faux et bruyant Fermasse Que du Nord nébuleux boivent les ducs chanteurs.

Aux hommes qui ont voulu faire de sa mort si déplorable un argument contre la générosité des principes politiques qu'il avait professés, et retrouver leur fanatisme royal dans les ïambes dont il a flétri des bourreauXy barbouilleurs de loiSy il adresse ces observations bien remarquables à Tépoque où elles ont été écrites — 1788 :

« Ils étaient façonnés tellement à la servitude, qu'ils semblaient incorporés avec elle, ne vivre que dans elle, ne pas concevoir un autre état.'Ils s'en estimaient heureux ; ils étaients féconds en beaux raisonnements, en excellentes plaisanteries contre les peuples qui avaient eu le malheur de n'être pas, comme eux, asservis sousun joug bien tyrannique. Ils regardaient comme un scélérat ou comme un fou tout homme convaincu de n'être pas un vil esclave. Plus l'esclavage était muet et rampant, plus ils en faisaient cas. Ce n'est pas une exagération : cela est vrai à la lettre, et les expressions familières à leur langue en font foi ; car les manières de parler proverbiales étant toujours le

fruit des usages d'une nation, de ses habitudes, de ses mœurs publiques et de sa façon de parler et de sentir, ne sont pas des témoins i*écusables. Il est bon que la postérité sache donc que jusqu'aujourd'hui la liberté n'était pas chez nous, comme chez les anciens, une vertu sans laquelle il n'est point de vertu; elle était un vice ; le désir de la posséder un crime, son nom seul une injure : si bien que, lorsqu'un homme était accusé de penser librement (c'est l'expression qu'on employait, et non pas une autre)j on l'évitaitj on recommandait aux jeunes gens de le fuir, on déplorait pathétiquement le sort des malheureux qui suçaient le poison d'une société si dangereuse ; et> lorsqu'un Montaigne, un Bayle, un Rousseau^ uii Montesquieu, réclamaient contre l'excès des tyrannies royales ou ecclésiastiques, ou seulement en indiquaient la véritable source qu'on avait tant d'intérêt à cacher, la plupart des Tecteurs anathématisaient l'ouvrage, en disant qu'il était plein de pensées libres \ honorable reproche, que trop peu d'auteurs ont mérité. »

Les mêmes postulants de conformités entre eux et l*auteur en matière d'opinions politiques, et aussi quelques novateurs littéraires, trouveront dans le passage suivant un nouveau désaveu de toute fraternité :

« J'ai habité parmi les Anglais... Français, votre jeunesse n'apprend rien de bon chez ieux.k. faire

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courir des chevaux, des paris ruineux.», un jeu!... Ils ont une bonne constitution, il faut Timiter... pourvu que nous n'imitions pas leur indifférence à la chose publique... Quand tous les membres sont vendus, les citoyens se partagent en factions ; Fun est pour oelui-ci, pour côlui-là, nul n'est pour la pâ-* trie*., l'argent effronté, la corruption ouverte et avouée*..

Nation tonte à vendre à qxii peut la payer^

laissons là les Anglais*

Laissons lear jeunesse mélancolique.

An sortir du gymnase ignorante et rustique, i)e contrée en contrée aller au monde entier Offrir sa joie ignoble et son faste grossier. Promener son ennui, ses ti-aver^, ses caprices, A ses yices partout ajouter d'autres vices.

Et présenter au ris du public indulgent Son insolent orgueil fondé sur quelque a^ent.

Les poètes anglais, trop fiers pour être esclaves. Ont même du bon sens rejeté les entraves, bans leur ton uniforme, en leur vaine splendeur. Haletants pour atteindre une fausse grandeur ;- Tristes comme leur ciel toujours ceint de nuages^ Enflés comme la mer qui blanchit leurs rivages. Et sombres et pesants comme Tair nébuleux Que leur île farouche épaissit autour d'eux ; Du génie étranger détracteurs ridicules.

D*eux- mêmes et d'eux seuls admirateurs crédules, Et pourtant quelquefois, dans leur^ écrits nombreux, Dignes d'être admirés par d'autres que par eux.

Ces vers ne sont-ils pas à la fois bien énergiques et bien spirituels ? Ce dernier éloge serait aujourd'hui une sorte d'injure pour quelques professeurs du genre frénétique, et il y aurait en effet injustice à le leur adresser. Mais, si André Ghénier eût connu Byron, combien n'eût-il pas réformé son jugement sur l'inspiration britannique ! Au reste, cette boutade française, arrachée peut-être à l'ennui d'un jour sans soleil ou à quelque marque d'inhospitalité sur la terre étrangère, n'a point empêché le poëte de rendre ailleurs pleine justice aux muses anglaises. Il dit quelque part de Milton : « Homme sublime, qui a des taches comme le soleil. »

Maintenant, voici, sans transitions languissantes, quelques morceaux qui forment un éloquent démenti contre l'idée émise quelquefois, que la hardiesse des tours d'André Ghénier était un tâtonnement et une impuissance de sa manière, et qu'il n'était point frappé de l'insupportable monotonie de nosrhythmes. Il traduit ainsi les soupirs d'une ombre ; cette première pièce est, je crois, une réminiscence de la quatre-vingt-dix-huitième épigrammo de Léonidas de Tarante :

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