LE FRÈRE QUÊTEUR
dans un tel moment. Un adversaire qui commence la discussion comme celui-là avait fait en entrant, m*eùt paru, quand même j'aurais pu réfléchir, mettre trop de suite et de préméditation dans ses idées pour qu'on essayât de les modifier. Aussi ne répondis-je pas, même par un soupir, à son éloquence.
Il regarda de nouveau sa belle montre, et reprit, pour faire heure, sa digression sur la littérature et les arts. Si je n'ai pas trahi le sens de ses paroles, et ce serait bien une faute, car il les exposait avec une grande netteté, il voulait que la peinture représentât exclusivement des sujets sacrés, et que toute l'éloquence française fût enfermée dans les deux Chambres.
Ensuite, il m'offrit des livres choisis pour diriger ce qu'il appelait mon éducation politique, et revint à m'assurer que j'aurais bientôt de sa part des nouvelles qui effaceraient l'impression, peut-être bizarre, qu'aurait pu me laisser sa visite.
Il se leva : prit congé avec la politesse du faubourg Saint-Germain; je dirai plus, avec ces manières qui n'appartiennent qu'à une société unique. J'étais confondue de voir ce missionnaire d'espèce nouvelle parodier des hommes saints, et se couvrir d'une apparence respectable.
Je n'eus ni la volonté ni surtout la force de m'élancer sur ses traces, et j'entendis, deux minutes
après sa dernière révérence, la porte cochère se refermer doucement sur lui. {
Ce matin, il a été remis, je ne sais comment,*à mon |
adresse, un paquet de volumes soigneusement reliés, *
qui contenait, entre autres ouvrages : Des Crimes de
la Presse, et De Vindifférence en matière de Reli^ gion.
Vers la fin de septembre 1797, un soir qu'on avait donné je ne sais quelle fête à la populace de Paris, la foule tou-t entière, et au même moment, désertait les Champs-Elysées. Le feu d'artifice était mort ; et les lampions tarissaient doucement le long des ifs pyramidalement symétriques. Le suif brûlant est, comme on sait, une manifestation de joie ou de triomphe chez les peuples civilisés. L'usage d'envoyer à la tête des plus affamés citoyens quelques dindons étiques n'était pas établi encore. C'est là une institution qui fut réservée à des inspirations monarchiques, une pensée digne d'être à la fois impériale et royale.
Personne, ce soir-là, n'eut le regret que la dépense qui venait d'être faite n'eût pas été réservée pour secourir deux mille familles. La devise romaine: « Du pain et des spectacles, » se traduisait encore en français par des spectacles et du pain.
La foule, satisfaite et hurlante, s'avançait donc vers les Tuileries comme une mer qui commence son reflux. Ses flots venaient battre les anciens parapets du pont Tournant avec tant de violence, que deux promeneurs arrivant en sens contraire avaient été obligés de prendre les bas côtés de l'immense place. Ils remontaient avec peine les bords de cette* foule, comme un paisible remous la pente des eaux furieuses. Les deux amis paraissaient seuls au milieu de ce désert d'hommes. L'un deux murmurait à demi-voix des paroles cadencées à l'oreille de son compagnon ; et, aux yeux animés, aux tressaillements de l'auditeur, on pouvait juger qu'il portait à la confidence une attention mêlée d'enthousiasme. Arrivés à la hauteur de la rue Matignon, à peu près, c'est-à-dire de ce côté si solitaire des Champs-Elysées qui avoisine le faubourg du Roule, ils ralentirent tout à coup le pas; puis l'auditeur en s'arrêtant :
— Ces vers sont beaux, dit-il ; mais ferez-vo us ainsi votre cour au Directoire exécutif? Hoche, dont vous célébrez la mémoire, a été victime évidemment de cette politique qui, pour se débarrasser des généraux
d'un caractère ou d'un talent supérieur, envoie Bernadette en mission, Moreau en retraite et Bonaparte en Egypte. On sait trop dans quel dessein l'infortuné Hoche fut expédié pour la baie de Bautry. Pauvre jeune héros, monsieur ! mourir à vingt-neuf ans!
— Citoyen, vous êtes gentilhomme, répondit le poëte. Ne pouvant pardonner à la République ses victoires, vous lui contestez ses vertus.
— Ce que je lui pardonne le moins, mon cher ami, ce sont ses banqueroutes. En voilà, de bon compte, six en France depuis deux siècles ; si bien que chaque génération a pu en voir une. Votre tiers consolidé achèvera ma ruine de fond en comble.
— Vous ne nous rendez peut-être pas responsables, pendant ces deux siècles, des réductions de Sully, des opérations de Desmai^ets, de celles du duc de Noailles sous la Régence, et enfin des mauvaises plaisanteries d'un certain abbé Terray?
— Non assurément. Mais l'émulation vous a terriblement gagnés, illustres citoyens ; et, depuis les quarante miUiards de vos assignats jusqu'à votre décret du tiers, consolidé ou non, il s'est passé quelques mois à peine.
Le comte de B... remarqua une légère contraction de muscles sur le visage de son compagnon, apparutenant essentiellement au genre irritable; et, comm^
il avait un secret intérêt à ménager sa bonne humeur, il se hâta d'ajouter :
-— Qu'iijiportent ces prosaïcpies désagréments ? Pitt et les Anglais sont la véritable cause des malheurs de la France ; et, comme vous le disiez éloquemment tout à l'heure :
Quels rochers, qaels déserts leur serviront d'asile.
Quand Neptune irrité lancera dans leur île
D'Arcole et de Lodi les terribles soldats ?
Tous ces jeunes guerriers vieux dans Tart des combatSy
La grande nation à vaincre accoutumée.
Et le grand général guidant la grande armée?
De tous les éloges qu'on puisse adresser à un auteur, il n'en est pas d'aussi vif et de plus complet que de lui réciter ses œuvres. En avoir retenu un fragment, et le reproduire sans maladroite variante, surpasse le plus pompeux superlatif. La mémoire est près de lui le premier des flatteurs ; et redire ses vers à un poëte, c'est mettre à une coquette un miroir sous les yeux.
— Ils ne sont peut-être pas mal, ceux-là, dit le futur membre de l'Institut.
— Si bien, que je ne serais nullement étonné qu'un jour le jeune capitaine auquel ils font allusion, et qui ne manquera point de vous asservir, s'il le peut, ne prît de là l'idée de donner à ses troupes le nom de
grande année. Mais il est temps, mon cher, d'arriver où nous avons promis de nous rendre.
— Je vous suis, dit l'auteur, plus heureux du succès de ces vers récents que de toufe ses triomphes passés à la trihune du conseil des Cinq-Cents.
— Et d'autant mieux, poursuivit le comte, qu'il me semble de cette foule avoir vu se détacher un homme qui nous observe .
— Qui? ce muscadin en habit vert? vous le prenez pour un mouchard? Vous le calomniez, mon cher, c'est un voleur. C'est Dargelle, un ancien fournisseur de Tarmée du Rhin.
— Lui ! reprit l'émigré avec un mouvement de surprise que remarqua peu son ami.
Lé comte de B... feignit de rattacher alors une des boucles d'or de sa chaussure pour donner au suspect le temps de disparaître ; puis, s'approchant de la petite porte d'un parc à moitié cachée dans des hautes herbes, il choisit pour l'ouvrir, parmi les breloques d'une de ses deux montres, une clef en miniature d'un acier très-luisant, et dit à demivoix :
— G'est-là.
— Gomment, là? Mais savez-vous bien oii vous êtes ? Je crois reconnaître un ci-devant palais.
— L'Elysée Bourbon, par exemple. Ignorez-vous
que notre ami Laboucharderie est si despotiquement
dominé, ensorcelé par Stéphanie, qu'il n'a pu se refuser au caprice de cette enfant qui a voulu occuper un logement de reine? Il a loué pour elle ce magnifique séjour. C'est dans ces jardins de fée, dans les boudoirs de la comtesse d'Évreux, puis de la Pompadour, au pied de Talcôve peut-être où Beaujon se faisait endormir par des berceuses capables de réveiller les morts, que nous allons retrouver la maîtresse de notre ancien commissaire ordonnateur. Ce n'est pas par la beauté que dérogera ici sa déesse ! ce lieu n'a certainement jamais vu d'Armide plus séduisante. Quel sourire, mon cher poëte! une taille si riche et si souple ! des yeux couronnés par deux arcs noirs si purement dessinés qu'on dirait deux traits de fusin indiqués par David lui-même! des pieds à rendre folle de jalousie la plus chinoise des danseuses de Gardel !
— Je l'ai vue il y a quelque temps, dit Tautre, et rfen ai pas gardé de pareils souvenirs.
— Oh ! vous êtes si distraits, vous autres poëtes î Et puis vous étiez peut-être occupé d'une nouvelle héroïne, de quelque femme que vous aviez dans la tête. Quelle réalité peut valoir vos rêves ! Mais elle vous connaît, elle; on vous a vu... que sais-je? à la tribune, au théâtre. Si vous saviez quel empressement elle a mis à vous faire inviter, que d'instances elle m'a faites pour vous amener, quand j'ai dit que vous
étiez sauvage, habituellement triste et peu courtisan du monde !
— Moi, j'estime Laboucharderie, et je le plaindrais de tout mon cœur s'il perdait ainsi une grande et honorable fortune. Je n'ai pu refuser, vous ayant surtout pour introducteur, de me rendre à sa fête ; mais que le diable m'emporte si les beaux yeux de mademoiselle Stéphanie sont pour quelque chose dans mon exactitude à venir. Ah çà! mais, dites-moi, ne suis-je pas dans une étrange toilette pour un cercle de l'Elysée ci-devant Bourbon?
La porte secrète s'était déjà refermée sur les deux amis, et l'imagination du poëte s'ouvrit électriquement aux séductions de ces beaux lieux.
Il fut frappé du reflet des étoiles dans un lac, et dn mystérieux parfum des tubéreuses. Il pressentait ce luxe dans lequel il avait été élevé, élégance de la vie, bien-être de l'imagination plus encore que des sens,
trésor dont il était sevré depuis si longtemps. Du reste, aucune apparence de fête ne se trahissait dans ces bosquets sombres ni le long des ondoyantes allées. Nul éclat des bougies à travers les cent croisées de l'hôtel n'illuminait les tissus de pourpre ou d'azur, ou les mousselines fleuries. Des volets recouvraient au contraire toutes les vitres, et à peine les passants des rues prochaines pouvaient-ils, à l'aide d'un rayon de lumière surpris entre quelques interstices de la
boiserie, soupçonner que le palais n'était pas désert. On eût dit un de ces châteaux abandonnés au fond desquels il s'accomplit de mystérieux prodiges.
Arrivé sur un perron par des étages de fleurs, le comte de B... frappa aux vitres d'une façon à peu près maçonnique, et une' double porte de glace s'ouvrit derrière une portière de tapisserie turque.
Au premier aspect de la splendide antichambre, le républicain s'aperçut qu'il avait fait un grand mécompte de toilette, et qu'il tombait dans le guetapens d'une invitation aristocratique. En 1797, le luxe, exilé de France depuis la Terreur, hésitait encore à reparaître. L'élégance des mœurs et des habits demeurait prohibée ; on cachait sa richesse de peur d'être dénoncé, comme naguère son catholicisme dans la crainte d'une déportation : le bal et la messe n'osaient se produire encore qu'à huis-clos. Ainsi, devant des laquais en bas de soie, vêtus d'habits magnifiques avec des galons d'or, le jabot épanoui, la bourse de l'ancien régime et la poudre odoriférante, parut le montagnard aux cheveux noirs, aux larges revers de gilet et aux souliers à cordons. Il fut toisé avec insolence, et peut-être allait-il le remarquer, quand son compagnon ordonna avec dignité qu'on annonçât avant lui , comte de Brazais , le citoyen Marie-Joseph Chénier.
A ce nom proclamé à voix haute, quelques conviés
se regardèrent. Laboucharderie s'avança avec empressement, remercia d'un coup d'œil le comte de B..., et, prenant le bras de l'ex- conventionnel, il le conduisit à travers de nombreux salons jusqu'à un boudoir reculé, devant un divan d'étoffe écarlate où reposait, couchée plutôt qu'assise, une femme deminue à la manière des courtisanes grecques.
Stéphanie était née orpheline au milieu de parents que l'émigration avait dispersés. Demeurée seule en Vendée avec un vieux garde-chasse qui flattait ses goûts, elle avait pris à quatorze ans l'habitude de s'abandonner sans contradiction aux inspirations premières d'un caractère aventureux et passionné. A quatorze ans, elle s'était rappelé un de ses jeunes cousins que, suivant une coutume assez peu réfléchie dans les grandes familles, on lui donnait pour mari dans leur double enfance. Il servait dans l'armée de d'Elbée. Stéphanie n'imagina rien de plus naturel et de plus simple que de monter, par une belle nuit de mai, sur un cheval de laboureur, et, suivie de son goutteux écuyer, d'aller rejoindre le chevaUer qui lui était destiné pour époux. L'armée catholique et royale parut enchantée de la nouvelle recrue. La bonne grâce de l'amazone fut cependant bientôt cachée sous l'uniforme vert, l'écharpe blanche ; et puis la timidité naturelle de son sexe, son goût pour la mollesse et la délicatesse de ses membres Técartèrent successive-
ment de toutes rencontres périlleuses ou bruyantes. Au bout de quinze jours, elle ne parut que dans les fêtes assez rares qui se célébraient au camp royal. Mais, fidèle au dévouement qu'elle avait dédié à son fiancé, elle le suivait dans ses courses les plus lointaines, raccompagnait dans les contre-marches nocturnes, s'abritait avec lui sous les haies du Bocage; et là ils parlaient, sous les genêts en fleurs, du jour où ils se marieraient à la chapelle du château. On souriait à les rencontrer ensemble ; et de jour en jour les yeux de Stéphanie se veloutaient de langueur : sa démarche s^embellissait par plus d'assurance et de grâce.
Vint la déroute du Mans. Les bleus restèrent maîtres du champ de bataille ; et Laboucharderie, en s'occupant du campement de l'armée victorieuse, trouva sous une misérable chaumière une jeune fille à genoux près d'un Vendéen percé au cœur de trois coups de baïonnette. Il eût soin de la pauvre Stéphanie. Il avait passé l'âge ordinaire des passions ; ses cheveux, déjà blancs, donnaient un caractère de paternité à toute sa personne, et sa fortune immense, son dévouement à l'Etat, les services privés qu'il avait rendus, commandaient autour de lui le dévouement et le respect.
Stéphanie s'accoutuma vite à la bonté de son nouveau mentor. La facilité du caractère de l'ordonnateur et le luxe qui l'environnait la séduisirent. Elle eut pour lui, dès l'abord, tantôt la déférence d'une fille
respectueuse, tantôt Tagaçante espièglerie d'une jeune épouse.
Laboucharderie, parfaitement honnête homme et désintéressé, pensa à marier la pupille que le hasard et la guerre lui avaient confiée. Muni de renseignements certains sur la famille de Stéphanie, et offrant de constituer pour elle une dot honorable, il proposa indirectement mais franchement à plusieurs officiers distingués de se charger du bonheur de l'orpheline. Il s'aperçut bientôt avec étonnement que ses paroles étaient écoutées avec un certain sourire, ou que ses propositions n'eussent été agréées avec complaisance que par une classe d'épouseurs dont la délicatesse et l'économie n'étaient pas les vertuspremières. Stéphanie s'étonna de ses démarches si elle en eut connaissance, ou devint tellement obsédée du désir de voir Paris, qu'à force d'instances près de son protecteur, elle le décida à demander sa retraite, à quitter la Vendée avant même la pacification, et à revenir habiter cette capitale qui, disait la flatteuse, était le seul séjour digne des grands talents d'un administrateur.
Là, les goûts et le caractère de la jeune fille se déployèrent avec une incroyable soudaineté. Ce caractère même, et sa beauté, et, si l'on peut parler ainsi, l'intrépidité de son luxe, établirent en peu de mois sa réputation : équivoque trésor quelquefois si facile à
acquérir pour une femme qui a toujours à sa disposition deux moyens pour y parvenir : un peu son mérite et beaucoup ses travers.
Laboucharderie, informé par d'impertinents compliments de tout ce qu'on supposait de ses rapports avec Stéphanie, commença par être choqué des propos du monde; son amour-propre s'en accoutuma plus tard. Sollicité chaque jour à des dépenses nouvelles, à des sacrifices presque insensés, il s'aperçut avec défiance qu'il fallait que la raison l'eût quitté pour satisfaire à tant de caprices. D'abord, il se défendit mal d'un sentiment nouveau pour lui : cet égoïsme de tête ou de cœur qui demande une récompense pour tous les sacrifices. La vanité lui vint dire ensuite qu'il jouait peut-être un rôle assez niais, qu'il faisait un métier de dupe, et enfin l'amour, plus dangereux à lui seul et plus aveugle que toutes les faiblesses humaines, envahit tellement sa raison que le pauvre vieillard tomba un jour aux genoux d'une enfant souriante, et devint le plus ridicule comme le plus heureux des esclaves.
Stéphanie produisit sur Chénier, au premier coup d'œil, le sentiment d'admiration qu'elle avait droit d'inspirer: mais il ne sentit auprès d'elle aucun instinct de sympathie, aucune de ces attractions indéfinissables que notre langage indique si imparfaitement parle mot charme. Bien plus, la pureté de son goût poétique
fut blessé de la candeur exagérée du costume de l'odalisque. Tout mystère semblait en être exclu; Tunique vêtemenf qui parût la couvrir caressait les contours de cette jeune fille comme les draperies mouillées d'une baigneuse. Les épaules étaient dévoilées, et à chaque doigt des pieds nus, enlacés seulement d'un cothurne, étincelait une émeraude.
Le boudoir où Stéphanie était comme retirée au fond du palais, n'était éclairé en ce moment que par le demi-jour d'une flamme bleuâtre élancée de quatre vases de vermeil richement ciselés, et posés sur des consoles de porphyre aux quatre angles du boudoir. Le reflet de ces sortes de flambeaux était moins voluptueux que bizarre. Il donnait à la figure des assistants une teinte sinistre ou fantasque que pouvait seule braver l'exquise beauté de Stéphanie. La folle jeune fille semblait préoccupée alors de je ne sais quel capricieux ennui.
— Singulière idée ! dit Laboucharderie après lui avoir présenté le nouvel arrivant ; qu'est-ce que c'est donc, ma chère amie, que ces foyers nouveaux de clarté mystérieuse ?
— Un souvenir de ma vie militaire, dit l'étourdie
avec cet enivrant sourire qui était le premier caractère
de sa séduction : quatre bols de punch que je
prétends faire épuiser ici par la galanterie de mes
admirateurs.
154 LA Vi|LLÉE AUX LOUPS
— De sorte, dit l'ordonnateur, que, quand ils auront éteint les flambeaux...
— Ja me sauverai près de vous, répondit Stéphanie caressante. Mais demandez donc pour moi à monsieur qui fait des épigrammes célèbres, dit-elle en regardant Chénier, qnatre vers sanglants contre Timpertinent qui vient de m'adresses ce cadeau. Je suppose que c'est Pons de Verdun.
La séduisante sirène roulait entre ses doigts, en parlant ainsi, un petit coffre de bois de sandal d'une forme très-élégante, et sur lequel, entre des fleurs et des oiseaux richement peints, il était écrit sur une plaque d'or : une robe pour madame.
— N'ai-je pas espéré, poursuivit-elle, qu'on était parvenu à enfermer dans cet étroit espace toute une pièce de mousseline de l'Inde ; tissu qui réalise aujourd'hui l'expression d'admiration proverbiale : « à passer à travers le chas d'une aiguille ? » Du tout. Je n'ai trouvé que ceci au fond du coffret.
Laboucharderie s'approcha, curieux de savoir ce qu'on envoyait pour vêtir son idole, et reconnut, en rougissant un peu, une feuille de vigne. Il s'éloigna avec un air qui semblait dire à Stéphanie : « C'est bien fait. »
Pour Chénier, il n'avait rien entendu de ce petit colloque ou il avait feint d'être sourd. Il était d'ailleurs
absorbé déjà dans la contemplation de ce magique palais. Il aimait, nous Tavons dit, les arts et la magnificence ; et devant ce faste tout à fait oriental il se souvenait peut-être de Constantinople^ où il était né. Il s'éloigna à pas discrets et lents, s'assit dans l'angle étroit d'une causeuse, et il était peut-être déjà au delà des mers, dans une autre région du monde, à moins qu'il ne se demandât ce qu'il était venu faire à l'Elysée- Bourbon, quand il fut réveillé de sa rêverie à là fois comme par le vague parfum d'une fleur, et la pression légère d'un oiseau qui se serait posé à ses côtés.
— Vous êtes, monsieur, rapporteur de la commission du contentieux? dit une voix douce et voilée. N'avez-vous jamais usé de votre influence au conseil en faveur de quelque infortune ?
— Je me flatte que si, madame, répondit le député un peu ému. J'ai fait rentrer Lanjuinais au sein de l'Assemblée ; accorder, je crois, une pension à La Harpe, mon plus absurde ennemi, et c'çst peut-être sur ma motion que Dupont de Nemours et Talleyrand ont été rappelés de l'exil.
— Oh! ce n'est point pour des causes aussi solennelles que je viens soHiciter votre protection ! dit-elle. Il s'agirait tout simplement de quelques conclusions qui nous seraient favorables, et de faire hâter la hqiiidation d'un pauvre diable de fournisseur de rÉtat, M. Dargelle.
— Dargelle est un fripon ! s'écria un peu trop spontanément le représentant du peuple.
— Chut ! dit la bouche souriante sur laquelle se posa un doigt effilé, à Tongle rose et menaçant. Dargelle est notre ami. Je sais qu'il court quelques bruits sur son compte ; mais qu.el homme d'honneur n'est pas un peu calomnié, monsieur ?
Ghénier frissonna.
— C'est notre ami, je le répète. J'aurais été incon-' solable que votre exclamation eût>^ été entendue, surtout par le maître de cette maison, qui ne se doute pas même que son associé puisse être l'objet d'un soupçon.
— Associé? interrompit encore le rapporteur du contentieux.
— Oui, monsieur. J'abrège; car je m'aperçois que votre maintien, peu conforme aux habitudes de déférence et de galanterie dont on veut bien m'entourer quelquefois, éveille la curiosité autour de nous. Souffrez un dernier mot, mais sans m'interrompre : après quoi, nous changerons, si vous voulez, d'entretien. L'ordonnateur est, depuis près d'un an, nominativement étranger à toute espèce d'entreprise ; mais il a l'expérience et le génie des affaires, il a eu foi en l'activité de Dargelle, et s'est intéressé pour deux millions six cent mille francs dans une fourniture dont le comité de la guerre voudrait contester
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aujourd'hui le payement. L'ordonnateur ignore ces tracasseries, tant, je le répète, sa bonne fois lui donne de sécurité. De toutes parts on ne vole que trop la République, je le sais ; mais je croyais qu'il suffirait, pour éclairer votre religion, de vous confier que Laboucharderie était l'ami et le bailleur de fonds de Dargelle.
— Et savez-vous quel emploi Dargelle a fait de ces fonds?
— Vous tenez mal votre parole, pourrais-je vous dire comme Auguste à Cinna ; vous m'interrompez, monsieur. Mais v'ôus ne voulez peut-être pas m'assassiner : je vous pardonne.
Une telle citation dramatique sur un pareil propos fit sourire malgré lui l'auteur de Charles IX. Stéphanie reprit gravement :
— Le temps me manque pour disculper un innocent ; mais votre équité ne peut plus refuser de l'entendre justifier, puisque vous avez accueilli l'accusation. Je me charge d'être son avocat; revenez samedi, nous serons presque seuls, et c'est à présent votre devoir de juge. — A propos de juge, dit-elle d'un ton de voix subitement changé, en élevant les inflexions, et avec un regard plus animé ; savez-vous que vous avez fait un rôle admirable de votre archevêque de Cantorbéry, Crammer, un juge aussi, qui s'interpose entre l'accusée Anne de Boulen et votre
laji^aj
M^i ■ nmÊmjim^m^^Ê^^immÊ^mÊÊÊÊÊÊÊmm
sanguinaire Henri VIII ? —Dieu ! que madame Talma l'eprésente bien le personnage de la victime ! — L'actrice qui joue lady Seymours, comment la nommez-vous ? Savez-vous qu'elle est très-jolie ?
Cette incohérence de discours, ce papillotage de conversation remit Chénier fort à son aise. Il ne vit pas derrière lui le motif de ce changement soudain, c'est-à-dire Dargelle que Stéphanie venait d'apercevoir dans une glace, et auquel elle avait fait Timperceptible signe de disparaître.
-— C'est mademoiselle Desgarcins, dit-il.
— Elle a un bien brillant costume I mais trop lourd, trop étoffé, il déguise toutes les formes et s'affranchit trop dédaigneusement de la légèreté antique de nos modes.
— Seymours est une Anglaise du xvi® siècle, madame. L'actrice tient moins apparemment à la nudité contemporoine qu'à la fidélité historique, et peutêtre aussi à la fidélité d'un amant ; car il faut n'aimer personne, pour offrir à tous la moitié de sa possession.
Stéphanie se leva sans répondre. Chénier, en la voyant debout, puis marcher avec la grâce et la majesté d'un si beau corps, pareille à VHébé de Ganova qui descendait de son piédestal, se reprocha le mot qu'il venait de dire et jusqu'à la pensée qui le lui avait arraché involontairement.
Le rapporteur de la commission du contentieux s'était bien promis de ne point retourner à TÈlysée- Bourbon. Cependant, quand le comte de B..., tout engoué des grâces de Stéphanie, mais qui n'était nullement dans la confidence de l'intrigue financière qu'on essayait de tramer, revint le voir, il n'osa déclarer que telle était sa résolution. Il se dit plusieurs fois, pendant la longue semaine qui suivit sa première visite, qu'il devait une réparation de politesse à la prestigieuse beauté que sa franchise inutile avait pu blesser. Enfin, il repoussa au fond d'un dossier les pièces relatives à l'affaire Dargelle, sans s'apercevoir que ces retards volontaires à prononcer sur le sort du fournisseur, étaient peut-être de sa part un commencement de complicité.
Chçnier, depuis l'enfance, était poursuivi par cette continuité de malheurs qu'on appelle Fatalité. Atta-
chée particulièrement au talent, elle peut, cette obstination des chagrins de la vie, s'expliquer par deux causes : c'est la compensation d'en haut contre la libéralité d'un don précieux, ou c'est la disposition maladive du caractère même de ceux que cette supériorité a frappés. Il était le second des enfants d'une nombreuse famille. Sa mère, une Grecque d'esprit et de beauté rares, avait chéri ses quatre fils (dont, hélas I il ne lui restait plus que trois) avec une tendresse également infinie. Mais Marie-Joseph n'avait pu fermer les yeux à l'affection partiale que son père portait à l'aîné. Cet aîné était Marie de Saint-André, ou, comme dit déjà la postérité républicaine, André Chénier, que la mort conservera éternellement jeune dans le souvenir des hommes, parce qu'il fut frappé à Taurore de la vie. La mort est comme le Vésuve : elle conserve sa conquête dans l'état où elle l'a surprise. L'éternité affranchit des injures du temps.
André avait abusé un peu de l'autorité de son âge sur un frère en qui se révélait une aptitude pour les arts en émulation de la sienne. André avait Recueilli par des leçons un peu sévères et quelques moqueries , les premiers essais de son timide rival. Il changea en humilité chagrine la déférence que le talent avait sentie pour le génie. Joseph chercha dans son-propre orgueil une sorte d'équilibre propre à rétablir l'estime qu'il croyait mériter, et de là cette
opinion un peu vaniteuse de lui-môme qu'on lui a reprochée plus d'une fois avec justice dans le cours de sa vie, qui fut un combat. Mais q.ue son àme était grande et belle ! La rudesse de son caractère, déjà prononcé à rentrée de sa carrière politique, venait des déceptions qu'il avait vu subir à la cause de la vertu. Il en voulait moins aux hommes pour le mal qu'ils lui avaient déjà fait, que pour le lâche abandon où il les avait vus laisser tomber cette cause de la justice et de la vérité. Et cependant, que de rudes coups, que d'atteintes mortelles, il en avait personnellement reçus. Il pensait sincèrement qu'un homme arrivé à vingt-cinq ans sans être misanthrope était venu au monde sans cœur.
Les deux frères, nourris des mêmes principes de liberté et de philosophie, puisés à l'école de leur père, un ancien consul en Orient, où le despotisme l'avait frappé dans toute sa hideur, étaient partis d'un même point vers la révolution de 89. Mais, par une modification double de leurs idées progressives, il s'établit entre eux une distance d'autant plus funeste, que chacun d'eux marcha en sens contraire. André, effrayé de la tyrannie des masses, revint à cette monarchie qu'il avait d'abord ébranlée ; et Joseph, plein de mépris pour une aristocratie réfugiée derrière l'étranger, embrassa toutes les théories démocratiques. Nous disons les théories, car il eut constamment
^k^riMMaMa^ftdi
rhonneup, député ou poète, de mériter la h-aine de ces hommes de sang qui auront retardé d'un demi-siècle, en matière de gouvernement, les progrès de la raison publique. Billaud-Varenne avait déclaré à la tribune que la tragédie de Caïus Gracchus ne pouvait être que Tœuvre d'un mauvais citoyen, et, en plein théâtre, interrompant l'acteur à cet hémistiche :
Des lois et non du sangt
un législateur de ce temps-là avait crié :
— Du sang et non des lois ; Chénier à la guillotine!
Quand Marie-Joseph était allé, près des accusateurs de son frère, essayer par des larmes et par le sacrifice de ses ouvrages, et par des hymnes nouveaux, à faire tomber la hache de leurs mains, il lui avait été répondu, dans un ignoble et naïf langage de bourreaux, par ces prétendus républicains dont la Restauration pensionna depuis les familles :
— Songe à défendre ta propre peau !
L'ouvrage sacrifié était Timoléon : la haine professée là contre la tyrannie blessait Robespierre ; et l'hymne nouveau, le Chant du Départ, que rajeunit aujourd'hui l'enthousiasme de nos jeunes parterres. Écoutez ses prophétiques refrains ! N'est-ce pas armer déjà une protestation contre ceux qui laissent égorger
nos frères et qui n'iront jamais à l'étranger, du moins en conquérants?
Mais laissons à l'auteur de Tibère et de Fénelon^ le temps d'expliquer lui-même, un peu plus tard, les secrets que son cœur enferme. Au jour où nous sommes, il n'a que vingt-neuf ans , la nuit tombe, il se rend à pied à l'Elysée-Bourbon, et la cause de sa rêverie profonde n'est ni la sûreté de l'Etat, ni la préoccupation des arts. Toutefois, il attend avec espérance la prochaine représentation d'un de ses drames, et, pour l'avenir de la France, il se repose sur le patriotisme du général Bonaparte. Hélas! ce ne sont pas là ses deux dernières illusions.
Il marchait donc le front méditatif, et les idées embrouillées de chiffres et de calculs par un premier travail qu'il avait fait sur les comptes du fournisseur.
Marie-Joseph Chénier était un homme de taille moyenne, la démarche un peu grave et le regard assuré, mais n'affectant rien de l'allure militaire. Le souvenir de deux ans qu'il avait passés en garnison à Niort, lui était au contraire odieux.. A le voir dans les relations indifférentes et surtout dans le choc des discussions, c'était un homme impétueux et brusque ; à le suivre dans les intimités de la famille ou de l'amitié, c'était un caractère plein d'affectueuse mélancolie. Ses yeux ordinairement sévères, son front plissé, l'habi-
tude soucieuse de ses traits cédaient la place, quand l'inspiration des lettres ou d'un sentiment tendre venait à Tenflammer, à uiie expression attractive de candeur et de franchise. Il était beau dans ces rares instants.
Stéphanie, entourée d-une cour plus brillante encore que la première, le reçut avec une froide faveur; mais, pendant qu'il avait apporté lui-même quelques recherches dans les détails de son simple costume, quelle métamorphose s'était opérée dans les vêtements de l'odalisque ! La laine brune qui l'enveloppait toute entière dissimulait jusqu'à ses pieds d'enfant. Un châle noir à larges palmes, dont la rareté même ne laissait pas encore soupçonner l'énorme prix, tenait si exactement captifs et la taille et les bras et le col luimême, que la belle tête semblait seule vivante audessus de ces froides draperies. Stéphanie était vêtue à faire rougir toutes les femmes assises autour d'elle, et particulièrement madame Tal..., dont la courte tunique, bordée de laine rouge dessinant les lettres d'une devise républicaine, laissait lire, précisément à la hauteur des genoux : Indivisibilité.
— Madame, dit Chénier à la solliciteuse devenue prude, dès qu'il put lui parler non pas sans témoins, mais sans écouteurs trop indiscrets, je me rends à voire citation de comparoir à huitaine. Mais il sera inutile, je crois, de dépenser votre ^éloquence en fa-
veur de Dargelle. J'ai pris une connaissance étudiée, si elle n'est complète encore, des pièces de son procès, et franchement je n'entrevois rien qui le condamne.
Stéphanie se prit à sourire orgueilleusement.
— Je dirai plus, ajouta le député, je ne vois, pour m'empêcher de conclure en sa faveur, qu'une seule raison, mais elle est grave : c'est la recommandation d'une si belle bouche, c'est le vif intérêt que vous lui portez. Ne froncez pas ces beaux sourcils, dessinés comme l'arc de réconciliation entre le ciel et la terre ; et laissez-moi plutôt essayer la paix entre vous et moi. Oui, madame, j'ai peur que l'envie de vous complaire ne fascine ma conscience; je me défie de mon jugement depuis que je connais vos vœux, et, en un mot, je viens vous proposer de me récuser dans cette affaire pour la laisser rapporter à un autre membre du conseil.
— Gardez-vous en bien! dit Stéphanie avec un ^mouvement de vivacité qu'elle réprima sur-le-champ. Non, monsieur, c'est à vos lumières que je me confie : il se pourrait que j'eusse été abusée moi-même; j'attends votre avis pour l'adopter sans réserve. Je veux penser comme vous. Mais rien ne presse dans cette décision-là. Il est des affaires plus urgentes, des intérêts plus nobles; et c'est de ceux-là que je veux m'entretenir avec vous.
Chénier releva la tête sans avoir compris.
— Est-il vrai, monsieur, poursuivit-elle en laissant remarquer dans sa voix uri.e émotion un peu craintive, est-il vrai qu'une tragédie de Calas dont vous seriez Fauteur se répète en ce moment au Théâtre de la République, et qu'elle doit être représentée dans trois jours?
— Mais je crois que oui, dit le coupable, qui avait oublié un moment son habituel cauchemar, et que rimmineiice de son danger, rappelé ainsi, troubla évidemment.
— Eh bien, j'y veux aller ; je veux être la première à jouir des sentiments nobles que vous aurez su exprimer dans cette cause de l'humanité contre le fanatisme.
Il faut savoir ce qu'il y a de bonheur et d'appréhension à la fois dans les louanges anticipées d'une personne qui touche, pour se faire une idée juste de la situation d'âme où entra Chénier. Ce périlleux escompte de la réussite auprès de là certitude d'avoir, pour sonder la profondeur d'un abîme, des yeux plus intéressés et nouvellement amis, changèrent totalement sa disposition d'esprit à l'endroit de la pièce. Il en était arrivé alors, au milieu des interminables répétitions où les comédiens apprennent leurs rôles, hémistiche par hémistiche, à ce désintéressement de son œuvre, à cette fatigue de la même idée, à ce
dégoût de s'entendre ânonner, ou trahir, qui rend insensible comme le malade qu'on assoupit d'opium avant de lui faire une dangereuse opération. On n'a plus qu'un sentiment, le désir d'arriver à la fin de la maladie dramatique, dût-il en coûter l'amour-propre : heureux d'entrer en convalescence par le sacrifice d'un de ses membres.
Il faudrait, pour résister à cette somnolence de l'ennui, à cette saturation d'une même pensée qui se décolore, avoir la frénésie de l'amour-propre , et cette rage de soi qui fait se complaire un orateur ministériel dans l'air vicié par ses propres pou- . mons.
Cependant, le lendemain, Chénier parut un homme tout nouveau aux comédiens électrisés. Il prêta l'oreille à la psalmodie des moindres rôles, donna de précieux conseils à tous, voulut voir les décorations marcher, ainsi que les comparses ; monta jusqu'aux combles de l'édifice théâtral visiter les tailleurs qui habillaient ses marionnettes, et s'occupa enfin du seipainier, du chef d'emploi, et autres accessoires. Après la répétition générale, les assistants sortirent enchantés, surtout deux ennemis de l'auteur, introduits furtivement dans la salle ténébreuse, et une trentaine de connaisseurs industriels, rétribués un pen plus chèrement par quelques-uns pour attaquer la pièce, que par la débonnaire administration pour la
soutenir. Le plus intéressé dans le combat fut seul à demeurer neutre.
Le jour décisif, l'auteur pensa beaucoup à Stéphanie. Il ne fut rassuré ni par son talent, ni par des succès déjà obtenus au théâtre. Il erra dans la ville pour tromper son impatience et le temps, s'étonna de voir que les plaisirs et les spéculations n'étaient nullement ralentis. La Bourse était affairée, les diligences partaient comme si rien de solennel n'avait dû s'accomplir le 19 octobre, à la nuit tombante. Il s'arrêta à contempler d'un œil philosophique le soleil se coucher tranquillement sur le dôme étincelant des Invalides, et un bateau se charger de sable au milieu de la rivière transparente. Puis il vint sous le péristyle du théâtre s'adosser dans l'ombre d'une colonne pour attendre Stéphanie, et voir son pied tremblant se poser sur le marchepied du carrosse. Ensuite il regagna les coulisses, afin d'encourager de sa présence les personnages de son drame hardi.
Pour lui, la toile levée. Calas devint l'œuvre d'un autre. Il y assista plein d'un courageux sang-froid et avec, une rare justesse de coup d'œil. Ainsi tout homme de cœur peut s'émouvoir dans les apprêts d'un duel : l'épée tirée, le courage seul s'empare de son âme.
La pièce tomba. Du moins fut-elle reçue d'une manière si équivoque par un parterre plein d'ennemis
politiques, que Fauteur la jugea perdue. Des mœurs domestiques franchement exprimées dans une tragédie en vers de douze syllabes, avaient fait cabrer les connaisseurs, et le mot monsieur y employé par des personnages habitant la ville de Toulouse au xvra* siècle, avait révolté les hypercritiques, qui ne trouvaient, pour cette locution barbare, aucune autorité dans les écrits d'Aristote,
Chénier faillit être plus orgueilleux qu'abattu de rissue de cette lutte ; mais il fit spirituellement le sacrifice de sa sécurité secrète aux préjugés d'un arrêt de premier jour, et il s'éloigna du théâtre par la porte des acteurs, emportant l'idée qu'il ne travaillerait jamais pour la scène. Son crédit d'homme d'esprit lui parut mort, et surtout auprès de Stéphanie. Comment, en effet, une femme pour qui tout est mode, apparence, éclat, prestige de vanité, pourrait-elle s'associer à une humiliation d'amour-propre, et supposer qu'il restât un homme d'un mérite supérieur derrière le poète disgracié? L'injustice même de cette conséquence aida Chénier à triompher assez brusquement de son déplaisir. L'air qu'il respira au dehors lui donna subitement quelque chose des deux vertus qu'il contenait : il devint libre et froid.
Il traversa Paris, résigné à des études nouvelles. Mais, arrivé à la maison qu'habitai* sa mère, il fut surpris de voir arrêté non loin de là un splendide équi-
page. Il hésita, craignit quelque fastueux compliment de condoléance ; puis, après avoir remarqué que la voiture était vide, il allait frapper, quand il sentît un bras léger se passer sous le sien, et Stéphanie, d'un air qui n'avait rien d'un enjouement déplacé ni d'une intempestive étourderie :
— Ces gens-là sont des sots, dit-elle très-gravement.
Chénier le pensait un peu, et il sourit.
— J'avais préparé, ajouta-t-elle, une petite fête pour célébrer la justice et le bon goût de vos juges, y manqueriez-vous parce que nous n'avons à rendre hommage qu'au talent ?
Le poëte hésita.
— Allons, reprit la jeune fille, ne faites pas ce déplaisir à l'ordonnateur : point de faiblesse ou d'orgueil que nous ne comprendrions pas dans un caractère tel que le vôtre. Vous ! vous affliger d'un mécompte de l'esprit, et porter le deuil de vos vers ! Laissez cela à de prétendus rivaux, à Souriguière, à Saint- Ange ; mais Chénier ! Venez plutôt, martyr que vous êtes, assister à un repas libre, car vous serez encore livré aux bêtes : je gagerais bien que les comédiens rejoueront Calas.
Chénier contemplait l'enchanteresse avec un sentiment de surprise, de gaieté inattendue et de tendre reconnaissance; mais il ne répondait pas.
^ta
— Je VOUS en prie ! dit-elle avec un suppliant sourire qui aurait décidé un vieux juge à aller aux Madelonnettes à sa place.
La voiture arrêtée à quelque distance avança. Chénier, après y avoir déposé la séductrice :
— Je reviens, dit il.
Et, montant, au pas de course, les trois étages de Fappartement de sa mère :
— Ma pauvre maman. Calas est tombé ; je vais me réjouir avec quelques amis.
La mère le bénit, sans oser lui montrer sa peine. . A rÉlysée, on eut le très-bon goût de parler peu de la pièce nouvelle ; et on s'abstint surtout de faire à Fauteur, à bout portant, de ces compliments exagérés sur son mérite en général, lesquels sentent de deux lieues le topique maladroitement appliqué sur une saignante blessure.
Un seul des assistants, un confrère en Apollon, comme on disait dans le dernier siècle, se prit à se plaindre avec un faste affecté.
— Heureux qui peut tomber, monsieur Murville ! interrompit Stéphanie; heureux surtout qui tombe de haut!
Et bientôt d'harmonieux concerts, ou se mêlait la voix de Stéphanie, et quelques promenades sous les ombreux dédales du parc, transportèrent le poëte dans un monde inoffensif et nouveau.
— Qui m*aurait annoncé, disait-il à sa protectrice, qu'un jour comme celui-ci serait le plus doux de ma vie! j'ai Torgueil de me croire des envieux. Je ne suis pas de ces hommes si misérables et médiocres qu'ils n'ont pas fait un ingrat en leur vie, et ne peuvent se vanter d'avoir un ennemi au soleil. Ma franchise seule m'a attiré d'assez profondes haines ; mais l'infortune me réconciliera peut-être avec tant d'adversaires. Je n'ai pas souhaité le malheur, j'aurai à le remercier.
— Ne vous y fiez pas, dit Stéphanie ; on se rue volontiers sur toute fortune un moment ébranlée : il y a d'honnêtes gens qui n'attendent, pour pousser un voyageur, que de l'avoir vu trébucher.
— Et je parle de malheur, dit-il, ingrat que je suis, quand c'est à vos pieds que je tombe ! Vous changez en ovation le désastre, vous êtes plus puissante que l'amère fatalité de mon destin ; laissez-moi triompher de l'intérêt que je vous inspire, et m'enivrer ici de ma disgrâce.
— Enivrons-nous, dit Stéphanie ; mais point d'ivresse qui mène à l'attendrissement sentimental et à la mélancolie des bourgeois.
Esclave, apportez-noas d'autres Tins et des fleurs.
— Venez, venez, ajouta-t-elle ; car (prosaïquement parlant) le vin d'Aï est frappé de glace ; aidez-moi à
le distribuer à tant d'observateurs impertinents. Que la curiosité et la raison, froides comme le bain où il ► repose, s'envolent avec les bouchons aériens.
— Oui, vivons de la vie des ombres, dit le poète ; nous sommes déjà dans un Elysée!
Sobre et valétudinaire convive, Chénier n'avait de ces dispositions bachiques qu'une fatuité passagère. Il n'estimait l'orgie que comme un abandon digne d'être retracé, et ne comprenait de la débauche que la poésie. Du reste, faible tête et impressionnable convive, il était aussi propre à s'enivrer de rires, de crème à la vanille et de mots spirituels, qu'un autre en sablant le Champagne ou les flammes dansantes du punch aromatisé. Il résista longtemps aux douces agaceries de l'Hébé qui provoquait par l'exemple sa bravoure. Mais le moyen de refuser le poison quand Stéphanie, par un échange involontaire ou l'insidieuse coquetterie d'un piège, posait près de lui le long cône de cristal étincelant de perles, après que ses lèvres en avaient effleuré les bords. Il y but l'oubli ; et peut^tre au fond du verre aperçut-il l'espérance.
Le souper achevé, on retourna dans les jardins du palais; les conversations étaient hautes, et toutes bigarrées de politique et d'amour. Mais il ne vint à personne l'idée de troubler la demi-solitude que s'étaient faite au milieu de ce monde Stéphanie et son protégé.
On comprit que c'était à la disgrâce qu'étaient dédiés les honneurs de la fête, et le rôle de consolatrice semblait trop beau à Laboucharderie lui-même pour' être interrompu.
La lune d'automne vint éclairer vaguement ces beaux lieux, l'étoile du silence se leva. Les arbres à demi effeuillés frissonnaient sous une brise déjà sévère, et, au pâle éclat de cette lueur, le sinueux sentier que suivaient les convives parut à Ghénier blanchir comme un drap étendu pour ensevelir les morts.
Quoi de plus rapidement mobile que l'imagination du poëte ! Les fumées de Taï généreux ne durent aussi que peu d'instants; et il n'est pas rare qu'à la gaieté factice qu'elles donnent, succèdent un attendrissement subit et une tristesse dont Texagération n'est pas sans charme.
— Je voudrais mourir ici ! dit Ghénier. Je crois avoir épuisé à peu près tous les chagrins que Dieu impose à l'homme sur cette terre d'épreuve : je me crois épuré par la souffrance et digne de rentrer dans le sein du Créateur, ou du néant.
— Vous avez donc aussi, dit Stéphanie avec amertume, épuisé tous les biens de la vie? Rien ne vous reste à désirer au monde?
— Ce que je désire est d'un insensé, madame: l'espérance est ma plus fidèle ennemie, et j'aime mieux,' plutôt qu'à elle, me confier à cette divinité blanche et
voilée qui conduit à Tinconnu à travers les ombres. Je ne veux point vieillir, moi qui ne suis point aimé d'une femme. Je ne veux pas arriver à cet état de misère si lugubrement défini par je ne sais quel philosophe du Nord.
Les pas du poëte commençaient à divaguer comme ses paroles. Il croyait faire le tour du parc, et revevenait incessamment au même peuplier. Il continua, comme s'il se parlait à lui-même :
— Tant que la mémoire dure, plusieurs hommes travaillent dans le même individu : Thomme de vingt ans, de trente ans. Mais, quand le souvenir vient à manquer, on commence à se sentir de plus en plus isolé. Toute cette génération successive de moi s'éloigne peu à peu, et sourit de l'impuissance du vieux délaissé. Décidément, je ne veux pas vieillir.
— Pour moi, dit Stéphanie, je ne voudrais pas descendre dans leurs cercueils étroits, dans leurs cimetières humides, avant d'avoir compris un sentiment que vous vantez tous, et qui n'existe peutrêtre pas.
— Il existe, ange exilé du ciel ! dit l'exalté poëte en osant entouter de son bras la taille voluptueuse de sa corilpagne ; mais non pas hors de l'égalité des fortunes et des conditions fraternellement obscures. Les transports de l'amour sont les feuilles de la même fleur, et les couleurs du même rayon.
Stéphanie se prit à rire franchement.
— Que Dieu ne me pardonne jamais mes fautes, dit-elle, si j'entends rien à ce galimatias d*un philosophe après souper. Voilà une méthaphysique qui m'aidera peu à compendre ce que mon pauvre cœur appelle encore à vingt ans un logogriphe.
— Laissez-moi essayer d'autres enseignements; devenez mon disciple, soyez mon Héloïse ! Il est plus d'un chemin pour conduire vos pas, et le plaisir aussi peut mener à l'anaour.
— Je n'en crois rien, dit la jeune fille avec un vif sentiment de dépit.
Cet accent vrai au milieu de paroles fardées eût frappé Ghénier s'il avait conservé son habituelle faculté d'observation. Lui-même, s'il eût écouté l'inflexion de sa propre voix, l'eût trouvée un peu fausse. Le fond de l'entretien lui eût été révélé : avaricieuse intrigue et désir de sens.
— Mais je ne veux pas que vous mouriez, monsieur, reprit Stéphanie; votre existence est glorieuse ; elle peut être encore utile, et je ne connais guère de sacrifice qu'un véritable dévouement ne pût faire pour vous conserver à la France.
— Eh bien, accordez-moi, hors de ce lieu, un entretien, où, sans blesser l'hospitalité, je puisse, dit Ghénier, exprimer tout ce que m'inspire votre amitié courageuse ! Si j'étais à votre place, Stéphanie, je
voudrais savoir ce que j'ai de puissance, pour faire d*un pauvre diable un heureux esclave et un dieu.
— Esclave qui repousse la première prière que je lui fais !
— Qu'exigez-vous de moi ?
— Il le demande !
— Dites, souveraine de ma raison.
— ; Eh! mais... un équitable rapport en faveur de M. Dargelle.
— Et, si mon devoir...
— Que serait donc cette puissance que vous vou- • lez me faire connaître, si elle ne pouvait renverser le
moindre scrupule ? quelle idée m'allez-vous donner de sa force magique et de la mienne ? Voilà deux mystères que je ne me soucie déjà plus de pénétrer. Mais votre probité, monsieur, tout égoïste qu'elle est, ne répugnait pas, disiez -vous, à rendre ce service? Vous me l'avez assuré vous-même?
— Eh bien, dit le philosophe éperdu, si je m'engageais...
— Je m'engagerais moi-même. Jeudi est un jour de rapport au conseil, voulez-vous que j'aille me placer dans une tribune pour vous entendre? j
Chénier contemplait la tentatrice avec idolâtrie et terreur.
— Nous allons à l'Opéra le soir même, poursuivit-
elle ; vous y viendrez convenir de ce que peut imposer là reconnaissance. Je m'en rapporterai à votre désintéressement, monsieur ; vous êtes généreux, n'estce pas ?
En disant ces paroles, Stéphanie tendit la main au poète.
-— Adieu I
Et, comme involontairemont, elle approcha des lèvres de Joseph un cou d'une blancheur satinée; puis elle disparut avec la légèreté d'une ombre, rappelant encore une fois à l'enthousiaste le nom du lieu où le double parjure venait d'être projeté.
Chénier, rendu à sa silencieuse retraite, n'eut de refuge contre les chagrins positifs qui revinrent l'assaillir, que l'espérance de trouver Dargelle honnête homme, et les illusions que lui présentait l'avenir sous les traits. de Stéphanie. Ne pouvant dormir, il reprit l'énorme fatras des comptes ; mais, avant de les avoir vérifiés tous, avant d'avoir mis fin, une sérieuse fois, à ce fastidieux travail, ses yeux s'étaient fermés de langueur.
Il rêva qu'il vendait son âme au démon.
IMÊÊÊÊ
— Je vous avais défendu de laisser entrer qui que ce soit, Rosalie.
— Mais, madame, M. Dargelle! dît la femme de chambre, qui suivait ce personnage, et semblait exprimer par rinflexion de sa voix : « Un homme sans conséquence! »
— M. Dargelle comme un autre, répondit Stéphanie, tout en faisant signe à celui-ci de prendre un siège auprès d'elle. — Je vous aurais écrit ce matin.
La reine de l'Elysée était encore dans son lit à dorures, façon d'Herculanum, bien qu'il fût plus de midi. MaiSy loin d'être assoupie ou languissante, elle paraissait avoir l'esprit occupé ; ses yeux étaient fixes, ses joues animées de brillantes couleurs.
— Eh bien, s'écria le fournisseur dès que Rosalie eut refermé doucement la porte, c'est affaire à vous, madame! Vous l'avez donc séduit, vaincu, enchaîné, ce terrible juge ? Je suivais tous les progrès de votre
conquête. 11 nous appartient corps et àme ! Je gagerais bien que la lettre qui se cache là à moitié sous les dentelles de votre oreiller est de lui. Et il a pu la signer, sans hasarder" une fiction : « Votre serviteur très-obéissant et très-humble. »
~ Fait-il cher vivre en Angleterre, Dargelle ?
— Qu'importe! — Madame aurait-elle le projet d'y faire un voyage d'agrément ?
— Vous me croyez toute personnelle, monsieur; c'est à mes amis que je songe, c'est à eux que je m'intéresse avant toute chose. Enfin, vit-on à Londres... agréablement?
— Mais, pourvu qu'on sache se passer de bonne humeur et de soleil...
— Ce sont là deux choses assez précieuses.
— Moins que votre sollicitude. Heureux qui l'excite,' madame ! Et qui donc a ce bonheur-là ce matin ?
— Vous.
— Moi?
— Tenez, lisez un peu le dernier paragraphe de ce billet, le post-scriptum seulement. Vous avez été fort habile à en deviner Fauteur. Vous déciderez vous-même si j'ai raison de m'occuper de vous.
Dargelle pâlit, chercha vainement à se rassurer après la lecture du billet; puis, reprenant son chapeau qu'il froissa avec violence :
--—"*'—"—— ^■.^^— ^— ^— .^^-^i^^Bfc...—
— Au moins, dit-il, je ne suis pas le seul à plaindre. Laboucharderie aura besoin de régler désormais ses dépenses et de ménager sa fortune.
— J'ai déjà pour lui, dit Stéphanie, Tidée d'une économie considérable, ,
— Puisse-t-il s'enrichir de vos tardifs conseils, madame : c'est toujours à leurs bons conseils qu'on reconnaît ses amis dans le malheur.
— Je viens de vous en donner une preuve.
Stéphanie sonna, puis ajouta en souriant :
— Que voulez- vous, mon cher ! nous n'avions pas compté sur un obstacle que nous ne connaissions ni l'un ni l'autre,
— La vertu, n'est-ce pas ? dit le fournisseur, et la vertu d'un député !
— Non pas ; mais d'un illustre écrivain.— Rosalie, dites qu'on fasse à l'instant avancer la voiture de monsieur.
Et, une heure après, un voyageur courait la poste sur la route de Flandre, qui, à force d'or, faisait trouver entre lui-même et le signalement de son passe-port une analogie difficile à saisir à la première vue.
Cependant, les bras fortement croisés sur sa poitrine, Chénier errait dans son modeste appartement sans pouvoir trouver la tranquillité du corps ni le
repos de l'esprit. Il ne se repentait pas de la décision
qu'il avait prise ; mais il murmurait contre la capricieuse malice du sort qui semblait ue lui sourire que pour lui préparer d'amer^ regrets. Il lui vint à la pensée qu'il avait pu môme être assez chanceux pour blesser une femme par quelques expressions de sa lettre ; et il eu chercha à terre l'original, car l'agitation de sa tête et de sa main rayaient obligé de recopier le billet. Il relut,
« Quand j'étais faible et malheureux auprès de vous, madame, quand mon cœur n'avait d'appui que le vôtre, et ma raison de volonté que celle d'accomplir vos vœux, pourquoi m'auriez-vous tr^hi volontairement? pourquoi m'auriez-vous tendu un piège? Ce serait bien mal ! S'il n'eût fallu que mon sang, j'aurais béni la condition imposée; mais l'honneur î Nous n'avons qtfun honneur ; je n'ajouterai pas avec Corneille : Il est tant de maîtresses ! Depuis que je vous ai vue, il n'existe qu'une femme pour moi dans la création tout entière ; mais, je serais indigne à jamais du sort que j'ai osé rêver, si je pouvais offrir ma probité en échange,
» Adieu. Nous ne nous reverrons plus. Oubliez un homme réduit à la condition des damnés pour avoir entrevu le ciel. Ah ! Stéphanie, que n'étiez-vous plus généreuse I pourquoi n'est-ce pas ma vie seulement que vous avez demandée ?
» P.-S, — Dispensez-moi, madame, d'inutiles détails. A six heures du matin, j'étais dans les bureaux de la guerre, j'espérais trouver là quelque réfutation de mon propre jugement sur l'affaire : erreur I Opinion du ministre, renseignements réunis à la commission, pièces officielles et accablantes, j'ai tout interrogé, et, jeudi, je l'accuserai moi-même à la tribune. Qu'il parte ! avertissez-le qu'on pense à l'arrêter. Il suffira peut-être, pour le décider à fuir, de lui confier qu'il existe contre lui une déposition si* gnée Ruquetti. Il connaît, je crois, cet homme. »
— Non, je ne me reproche rien, se dit-il ; mais quelle dérision du sort ! M'offrir pour compensation de mes peines la possession d'un ange, et placer entre nous plus qu'un crime, une lâcheté ! -^ J'ai refusé sans adresse et sans me ménager une espérance. — Je suis bien dur pour moi ? — Qu'est-ce donc que je veux ? le bonheur ? il se remplace par les plaisirs. La paix? elle n'existe que sous les ombrages du mont Louis. — Comme elle rira de ma stoïque bêtise ! — Quel méprisant souvenir il va lui rester de ma vertu. — Vertu! je ri'oserais chercher ce mot dans un dictionnaire de synonymes, tant je craindrais de trouver duperie à côté.
Toutefois, la conscience du solitaire le soutenait à 48on insu. Mais la nuit qui enveloppait déjà les monu-
ments, entra peu à peu dans sa retraite : le fond de sa chambre, devenu- noir, commença à se peupler de tristes images. Il ouvrit la fenêtre et alla s'appuyer sur le balcon, comme pour chercher à ses pieds une autre vie et le mouvement. Le front penché vers ce fossé étroit, sinueuse ornière qu'on appelait alors la rue Le Peletier, il vit successivement quelques clartés se suspendre aux ormes du boulevard ; puis se croiser les carrosses au travers de la fourmilière des piétons ; puis le dôme soyeux des parapluies se déployer, sans avoir compris que le soir était venu, que les théâtres s'ouvraient, et qu'un orage menaçait la ville. Il regardait sans voir, entendait des sons sans en percevoir le sens ; une main se fût appuyée sur son épaule qu'il n'eût pas été averti de ce signe d'une existence qui se rapportait à la sienne.
Un moment, il crut, aux rapides lueurs d'un carrosse^ voir passer une ombre, une forme, un châle bigarré qui le fit tressaillir. Cette ombre leva la tête, parut le considérer un moment, puis revenir sur ses pas... Mais il ferma la croisée de rage, et comme pour se punir de sa crédulité ou de sa démence. « Misérable visionnaire ! » se dit-il. Et il alla cacher sa tête sous les carreaux d'un divan, place ordinaire d'où tant de fois l'inspiration qui l'abandomie aujourd'hui l'avait fait lever avec orgueil pour aller confier au papier les vers qui venaient de jaillir armés de son
cerveau. Il était là, immobile et mort, quand la sonnette de Tappartement s'agita convulsivement, et troubla tout à coup le silence et Tombre. Il tressaillit comme au toucher de la pile électrique, se leva plein de colère contre cette importunité ; et, avec d*atroces battements de cœur, il alla brusquement ouvrir sa porte dans toute sa largeur.
Stéphanie était devant lui. ,
A la vue de celui qu'elle cherchait, la jeune femme n'osa entrer, et s'appuya languissamment sur une partie latérale du chambranle de la porte. La force l'abandonna.
— Vous ! dit Chénier.
— Pourquoi ne pas répondre d'abord ?
Le poète comprit qu'il avait été sourd à la première arrivée ; et, les genoux tremblants comme elle, les yeux ardemmeïlt fixes et suppliants, il l'enveloppa de ses bras, la guida avec respect sur un siège, où elle s'affaissa couverte de pâleur.
— Vous ! répéta le poète avec un accent de joie délirante.
— Vous ne vouliez pluç me voir : vous me l'écriviez sans pitié ! ... il fallait bien braver tous les intérêts de la terre et l'opinion du monde. ,
— Imprudente et adorable démarche ! de
— Je né m'en serais jamais cru capable : je n'avs* les pas aimé. 4, dans
— Quoi^ Stéphanie ! à un malheureux tel que moi vous apportez le bonheur. . .
— Qu'il mérite pour Tavoir refusé,
— Mais songez que la fortune et la reconnaissance, cette considération même qui reste, encore à la richesse, vous sacrifiez tout...
— A toi, dit-elle.
Et la nuit descendue avec tous ses mystères couvrit ces ineffables joies qu'on achèterait au prix de Tenfer. La vie pour un jour.
Au réveil de Stéphanie, au heu de cette langueur rougissante et de ce craintif abattement d'une femme qui se repent ou qui doute, elle avait la gaieté d'un enfant. Le triomphe éclatait dans ses yeux, le sourire était sur sa bouche ; pn mi dit voir une auréole de bonheur autour de sa belle tète*
— Libre et aimée 1 disait-elle ; donnée par l'instinct démon cœur, j'honore et j'aime ; c'est mon amant! Plus de découragement ni de tristesse, ami : l'avenir est à jaous, l'égalité nous appartient, je veux commencer à vivre, à vivre de ta vie ! Laisse-moi courir ici comme ton enfant 1 visiter tous les coins de ta studieuse retraite, éparpiller ta prose et tes vers. Ici» tout est moi, n'est-ce pas? ta pensée est à moi ! Je serai -Tiaîtresse, par ton pouvoir même, de me chasser du
^ul asile que je veuille accepter au monde, si j'attire ^^ fis sur toi un nuage de tristesse. Je régnerai par
le droit que je te donne de disposer de mon sang sur un soupçon.
Et, dès le jour suivant, la folâtre et rieuse jeune fille se trouva, comme un camarade, associée à toutes les actions de son amant. Sortait-il, elle s'attachait à son bras ainsi qu'une ombre amoureuse. Sous des habits d'homme, elle le suivait plus librement dans les musées, au parterre du théâtre, aux courses dans les bois. Elle cachait sans regret ses beaux cheveux sous un feutre incommode, immolait à l*économie obligée de leur pauvre fortune, jusqu'à sa beauté même. -Lisait-il, elle saisissait l'autre volume de l'ouvrage commencé, pour le suivre encore jusqu'en ses impressions intimes. S'il composait, elle écrivait sous sa dictée, l'encourageait d*un regard ému, ou par les timides conseils de son goût si féminin et si pur. (Tétait mieux qu'un secrétaire, mieux qu'un collaborateur, car elle fécondait la pensée sans la flaire dévier un moment^ prolongeait les heures du travail, rattachait. à l'intérêt du sujet entrepris par l'intérêt qu'elle y savait montrer, et souvent d'un sourire ranimait l'inspiration près de s'éteind^. ,
Peu de jours après sa disparition de VÉlysée, une espèce de domestique sans livrée déposa pour elle d'énormes paquets, de riches malles, des écrins de toute forme et de toute valeur. Elle y reconnut les richesses qu'elle venait d'abandonner. Jamais, dans
le désordre de son luxe passé, elle ne les avait vues autrement que dispersées dans les vastes appartements d'un palais ; elle en fut éblouie, à les voir réunies dans la demeure du poëte. Elle chercha un moment à en supputer la valeur, mais y renonça dès qu'en ses appréciations, même inférieures, elle- eut dépassé cent mille écus.
Absent au moment de cet envoi, Chénier n'arriva que pour trouver les malles refermées soigneusement, et près d'elles un billet laissé ouvert pour l'inviter à le lire.
c Reprenez, monsieur, ces biens qui ne m'ont jamais appartenu. Près de vous, je participais à votre luxe-, hélas ! et j'en faisais partie. Loin de vous, ces étoffes et ces colliers ne sont pas plus à moi que votre hôtel et vos équipages. Mes richesses maintenant sont la pauvreté et Tamour. Le sort de celui que j'aime est mon sort. Je voudrais pouvoir ôter de ma vie ce qui me rend indigne de lui, comme je me dépouille de cette fortune dont votre amitié n'effaçait pas la honte. Je voudrais qu'il m'eût à lui aussi pure que je suis pauvre. Si cela est impossible, qu'au moins chaque battement de mon sein dépouillé de parurss lui demande grâce ; qu'un riche diamant, en froissant sa poitrine, ne l'avertisse jamais qu'il presse dans ses bras une courtisane. »
Chéniery ému, cacheta le biltet, envoya le tout à son adresse, et sentit naître pour Stéphanie un premier sentiment d'estime ; mais leurs mains affectueusement pressées fut la seule marque d'intelligence que leur délicatesse mutuelle pût échanger sur ce sujet- Cette opinion même de Chénier sur le caractère de sa maîtresse accéléra Tépanchement de sa franchise sur l'avenir doût il était préoccupé. Il avait trop d'expérience de la vie pour croire que leur délire pût se prolonger ; il était homme de trop de probité pour ne pas ouvrir, aux dépens mêmes de son propre bonheur, les yeux de sa^belle compagne. Il vivait bien sous le charme de la possession et dans rivresse des sens, mais il n'était ni vaincu ni fasciné encore au point où Stéphanie le devançait, Stéphanie s'était attachée à lui par les sacrifices mêmes qu'elle lui faisait et l'incessant effroi de le perdre. Lui, n'était pas arrivé encore à ce délire qui devait montrer par un exemple de plus combien sont forts ces liens bizarres formés sans condition de durée apparente, en répulsion ouverte avec les convenances du monde et toute la sympathie des caractères. Ce sont des chaînes destinées à se resserrer par la lutte qui devrait les rompre. C'est l'irrésistible attrait de l'impossible; amour qui se fonde sur la déraison même de son existence, pareil à ces plantes qui attachent
leurs racines aux flancs d'un rocher stérile à mesure qu'elles sont battiies de Torage ; fatalité enfin qui vous lie à la destinée d'un autre être, dès que vous êtes arrivé à ne pouvoir plus vivre avec lui ni sans lui, à ne pouvoir supporter ni ses défaut^ ni son absence.
— Stéphanie, lui. dit-il un jour, puisque le sort t'a remise à moi, que c'est en moi que repose ta confiance, je dois t'avertir que je n'ai reçu du ciel le pouvoir de faire le bonheur de persoa^e»
— Ah !..fc voulez-vous m'abandonner? cria-t-elle avec épouvante.
-7- Je veux sacrifier ma vie, s'il le faut, et le peu que je possède, au delà de l'existence de ma mère^ pour te créer un sort, une fortune, une carrière où la félicité ne te. soit pas impossible ;. mais elle l'est, à côté de moi. Je rends justice, à moi et à ma destinée. Me coanais-tu bien pour pser espérer ea moi î Tu veux t'asseoir, imprudente, aux pieds d'un^ ruine qui tombe, t'attacher, pauvre lierre, aux flancs du chêne dont le cœur est mort. Tu parles quelquefois de talent 1 Le sort du talent n'est suppprtable ni pour lui-même ni pour les autres, Il isole, il est trop souvent étranger au bien-être de ceux qui Tentourent ; propre seulement aux grandes occasions et aux sacrifices solennels, il est inhabile aux petits soins, aux a»siduit^ minutiieuses où triomphent les esprits
bornés et libres. Lui^ il a sa mission à remplir i II donne quelque pédantisme à Tesprit ; lui-^même est un calcul. Sa supériorité indispose, et, pendant qu'il se débat sous l'obsession de produire, la souffrance: qui le distrait peut ressembler à 4 -ingratitude» Il sait trop à quoi s'en tenir des choses de la vie pour qu'on, le puisse subjuguer. Il n'a rien d'indéfini, peu d'heures perdues, point de laisser aller, sa vocatioa I0 tua. Il &ut pour l'aimer un grand dévouement, même qua^d il est heureux et entouré de succès; juge quand il lui faut lutter sans cesse contre Tinjusticp et la méchanceté des hommes !
. ^ Oui, des inimitiés vous poursuivent, je le .sai&„ mon ami ; mais song0s^ que d'hommes aussi dont les. noms n'arriveront jamais jusqu'à vous^ vous 01^ voué: pour vos écrits une amitié secrète qui enorgueillit et console. A. votre insu, que de cœurs .sont parents, da vôtre, que d'émotions généreuses .vou3 avez £ait passer dans les âmes, que de douces, larmes voua avez faijb répandre, que d'infortunéiâ vous beoisse^g^ — Oui, oui, reprit Chénierft^^ec^-^ no»
amis, pour Jju^Ouestffcnïotîs sept inconnus ; et les ennemis se multipliènii^ et donuMii à leur agression toutes les formes pour nous atteindre. Ce n*^t pae du reste que je ne saohe répondre aux affections équivalentes : je sais haïr, oar je sais âilafier. En fait dé procédés hostiles, j'easa^à lutter quelquefois, si
en Jbons procédés je ne me suis janoais laissé vaincre. Qu'il y ait en eux probité ou talent, et soyez sûre que ceux qui me haïssent n'ont pas affaire à un ingrat. Pour les autres, croyez-vous que j'abaisse mon caractère à quelque ressentiment contre d'ignobles libelles qui ne diffament que leurs auteurs, calomnies presque risibles qui n'en veulent qu'à mon amour* propre ? Je sais quels sentiments le public partage avec moi contre de faméliques insulteurs qui se font valets de la haine d'autrui. Ils vous attaquent sans vous connaître, et commencent, avant d'essayer à duper la lie de leurs lecteurs, par se laisser duper eux«mèmes par leurs maîtres. Ce sont pourvoyeurs de mensonges, échos d'absurdités, agents de passions basses, proxénètes un peu plus honteux que les autres, car ils ne se vouent qu'aux négatifs plaisirs de la haine, aux voluptés de la vengeance.
» Je sais, par la plume ou avec d'autres armes» répondre aux ennemis qui m'honorent, aux agres-
sions qui me touchent; mais il est de si lâches et de
/> ' :^« qu'elles font un moment
'ej^v^ntjp. honte de s'p'*
iafâmes
hésiter le courage, fj^^^ ^ont elles veulent
défendre <'''-^''Z,Tmr>ie\sivon.VO^y^^^^^^l^ frapper le cœur, astepn ^^ ^^^^ ^^
,. Undeur ^'^^^^^T,,^,^ i- ^ '^ - ^ien. et quMs empo^ , ,„« telle veu-
chant de leurs tnains . uveu p
geance en échange de quelques critiques adressées à des ouvrages! pour des épigrammes loyales et franches inspirées par le seul amour du progrès des arts!
» Tiens, ajouta- t-il en voyant entrer le seul domestique qu'il possédât, portant à la main une lettre qu'il avait déjà reconnue lui-même avant qu'elle lui fût présentée : tu vois bien ce billet, dont l'écriture uniforme a souvent excité ta jalousie d*enfant? je le reçois depuis deux ans tous les jours et à la même heure. Ouvre-le ; et connais, par un seul exemple, jusqu'où peut aller Tabjection des vanités blessées, la scélératesse des rancunes dans une congrégation littéraire.
Stéphanie prit en tremblant ],a lettre, elle ne conte* nait que ces mots :
Gain, qu'as-tu fait de ton frère?
— Je ne comprends pas, dit-elle, ce que cela veut dire.
— Cela veut dire, cria Chénier avec des pleurs de rage, que dix orateurs que j'ai combattus à la tribune, et trois auteurs dont j'ai blâmé les vers, m'accusent d'avoir égorgé mon frère!
-— André Chénier?... Toi, mon Dieu!
— Oui, dit Joseph exaspéré par les souffrances et près de tomber dans un accès de délire , voilà leurs représailles ! Je n'ai pu, en effet, sauver mon frère de
réchafaud, et peut--être ont^ils raison, les bourreaux d'aujourd'hui, de me redemander sa tête* Je devais mourir avec lui ! Je doute de mon innocence puisque je n'ai pu le venger. Mon crime est de lui survivre : je demande chaque jour à Dieu si je n'ai pas mérité en effet ces exécrables tortures l
— Ah ! les monstres ! dit Stéphanie : ils se sont donc refusés à hre les vers admirables de candeur et d'indignation, ces vers trempés de tant de larmes, que renferme le Discours sur la calomnie ? Voilà donc comme la médiocrité se venge ! Toi, un fratricide I Et comment leur stupide aveuglement peut'^il ignorer que ta mère adore en toi le meilleur de ses fils? Une mère pardonnerait-elle à un enfant la mort d'un, autre ? Et tu es le consolateur de la tienne I Appelle de leur absurdité au cœur de toutes les mères.
Ghéniel* se sentit gagné par les larmes.
C'était la première fois que ce secret affreux lui échappait. La confiance et les larmes le soulagèrent. Il regarda Stéphanie, et tomba/ le cœur plein de reconnaissance et d'amour, dans les bras de sa consolatrice.
Si cette esquisse rapide avait un autre but que celui de montrer le talent aux prises avec la fatalité, il faudrait, avant que de passer à Tannée 1810, où se traîna Chénier à travers mille vicissitudes, essayer d*analy^er les événements politiques qui se pressèrent entre ces deux phases de sa vie. Mais, pour nous, le voilà courbé avant l'âge sous la main de fer du chagrin, et il a déjà atteint cette mémorable époque. Souffrez, jeune homme qui parcourez ces pages, que Tune d'elles, tournée légèrement, nous tienne lieu de ce magique rideau derrière lequel vieillissent en si peu d'instants les personnages de Shakspeare.
D'autres diront le retour, ou plutôt la fuite de Bonaparte, après les désastres du Caire, et comment le poète républicain crut venir au secours de la France en aidant, le 18 brumaire, à substituer la main d'un
homme de guerre aux timides hésitations du pouvoir des cinq. Chénier, dans les oscillations du Directoire, méprisait un de ces gouvernements qui, placés entre les deux seuls principes virils de toute administration des peuples, sont trop monarchiques pour les républicains, trop républicains pour les monarchistes, et résolvent, assis dans le ruisseau du chemin politique, le risible problème de se faire conspuer par les passants de droite et de gauche. Ceux-là sont étrangers à l'association des princes comme à la famille populaire. Ce sont superfétations amphibies, monstres sans sexe politique, et sans avenir que la honte et la chute.
On dira que Chénier sut opposer ensuite de nobles résistances sur les bancs du Tribunat ; essayer d'énergiques conseils à la puissance victorieuse, et tomber enfin dans la disgrâce et la pauvreté pour avoir énoncé toute sa pensée philosophique dans TimmorteUe Êpitre à Voltaire. Ce fut dans cet ouvrage qu'il rétablit la particule nobiliaire de son nom; nullement pour revendiquer cette puérile distinction qui appartenait à sa famille, mais pour railler au contraire cette petitesse de gentilhommerie qu'essayait de recrépir un grand homme au xix® siècle.
Pour nous, le voilà donc plein de défiances et de chagrins, frappé d'infirmités précoces, et bornant sa vie, plus studieuse que jamais, à deux affections
presque rivales : sa tendresse pour sa mère, son amour pour Stéphanie.
Stéphanie lui restera âdèle : Tassidue garde-malade, la tendre sœur de charité ont remplacé la brillante maîU'esse. Ce n'est pas que la femme livrée aux écarts d'une fougueuse jeunesse soit- arrivée à un grand progrès moral dans la généralité de son être ; mais elle aime, et tout ce qui se rapporte à ce sentiment exclusif élève son âme indépendamment des iny>erfections du reste de son caractère. Elle est aimée aussi : elle jouit de cette sorte d'exception parmi les femmes en rivalité de beauté avec elle. Les femmes les plus belles excitent en effet plus rarement que d*autres une passion profonde. Il semble que l'orgueil de la possession distrait du bonheur de la jouissance. Il n'en avait pas été ainsi pour Chénier. Stéphanie lui avait fait le sacrifice entier de ses goûts, de ses habitudes et même de ses défauts. Ainsi, dans le passé si fastueux pour elle, Stéphanie avait retenu des longs repas et des mœurs faciles une disposition qui n'était pas sans grâce, à chercher la gaieté dans ces liqueurs légères qu'affrontent impunément quelques belles à la fin des rassemblements joyeux. Mais la première impression de contrariété surprise dans les regards dé son amant avait suffi pour faire briser à Stéphanie une habitude qui commençait à devenir impérieuse pour elle.
iQS LA VALLÉfi AUX LOUPS
— Vous avez raison, ami, avait-ôUe répbfldtt au premier pli du front mécontent ; le pouvoir de ces , nectars humains est bon peut*-être à procurer Toubli ; mais, près de toi, je veux me souvenir. Il se peut qu'ils recèlent quelque secret qui console; Je serais indulgente, peut-être, pour Taffligé on le pauvre qui cherche à sortir un moment de sa vie; mais moi^ et auprès de toi, qu*ai-je à oublier, qu*ai-jeà consoler dans mon sort? Échapper un moment à la réalité serait une ingratitude. Oh ! si tu savais quelle sécurité douce et quelle paisible joie m'accompagne à notre tablé frugale! Autrefois, aux banquets de TÉlysée, je me suis surprise à frémir : je croyais respirer là comme l'odeur d'une faillite, participer è un vol, boire dans les coupes d'or une moitié des larmes que ce luxe devait» tôt ou tard, coûter à des orpheline.
Ainsi charmait-elle le misanthrope; Du reste, hors de sa pensée unique et de son cttltë^ Stéphanie était pétrie d'imperfections et de misérables et vul-» gaires caprices. La raison absolue et la vérité n'avaient aucun accès près d'elle. Dans son entètem^t bizarre, c'était à la fois un enfant et un rocher. Elle prostituait sa bienveillance ; un engouement sûcoédait à un autre» Sa faveur, comme une couronne banale, se posait sur tous les fronts. Elle oubliait les dévouements éprouvés et sincères pour le premier flatteur. Les absents lui passaient du cœur, les amitiés glis-
saient à travers cette âme comme Teau si précieuse du fleuve d'oubli entre les mains des Danaïdes. Mais, tout entière àChénier, elle le captivait par Textra- .vagance même d'une jalousie sans objet. Il est pénible mais attachant d'être le héros d'un soupçon vigilant et d'une incessante inquiétude. Quelquefois, au milieu des nuits paisibles, Stéphanie, en proie à l'insomnie, observait aux clartés de la lampe la figure endormie de son amant. Si les changeantes impressions d'un .songe passaient sur ce front expressif, elle s'inquiétait, lui^aosait la main sur le cœur, et, alarmée de le sentir battre un peu plus vivement que de coutume :
— Joseph! criait-elle; ingrat!* pour qui bat ton cœur en ce moment?... Ah! si ce n'était pas pour moi !
Elle réveillait pour répondre à des questions absurdes, et se tranquilliser ainsi au prix de la paix qu*elle lui ôtait.
Chénier, tourmenté par les scènes et les violences de cette vie intérieure, ^tait de plus en plus attaqué au dehors. Ses adversaires, enhardis par la défaveur impériale, l'iiyuriaient pour leur compte dans d'ignobles pamphlets, et, pour plaire à la police, dans les colonnes salariées des journaux de Fouché. Harcelé de tant d'injustices, irrité par mille morsures envenimées, ce noble caractère s'aigrit. L'amitié même lui devint suspecte; il évitait de rencontrer ses plus
honorables rivaux : Lemercier, Arnault, Ducis, et son compagnon de tous les temps, le modeste et vénérable Daunou. Il eût craint de surprendre dans leurs regards un intérêt de commisération pour lui. Arrivé, à force d'injustices et de misanthropie trop explicables, à se sentir humilié, même par l'adversité de4€i fortune, il était devenu inabordable.
Un jour de l'été de 1810, il se présente à sa porte un vieillard de haute taille et de noble maintien, mais simplement vêtu, les souliers couverts de poussière, un bâton à la main, et couvrant à moitié ^es longs cheveux blancs d'un large chapeau de paille. Le concierge lui avait disputé l'entrée de la maison; mais il pénétra jusqu'à l'appartement du poëte, et, là, il fut arrêté de nouveau par un domestique.
— Qu'est-ce donc, dit Chénier à Stéphanie, que ce bruit inaccoutumé ?
Stéphanie s'élança dans l'antichambre; et, après un court colloque avec l'étranger, elle revint dire :
— Ce bonhomme, qui est connu de vous, dit- il, a refusé de décliner son nom, comme par modestie; mais la probité et la noblesse respirent dans toute sa personne.
— Je ne crois à la probité ni à la noblesse de qui que ce soit.
— Il arrive, dit-il, de Versailles.
— Quelque vieil émigré qui me croit stupidement
encore la puissance de lui faire rendre ses bois ou ses étangs non vendus. Qu'il aille se faire laquais à la cour de Bonaparte. ,
— Je doute que ce soit un aristocrate : il a déclaré en souriant qu'il ne s*était pas attendu à tant de difficultés pour pénétrer chez un républicain ; et, en me priant de lui faire obtenir quelques moments d'audience de M. de Chénier, il a appuyé en souriant encore sur la particule.
— Ce sera quelque insolent envoyé de Saint- Cloud. Qu'on lui dise que je ne veux pas le recevoir.
— Ah ! madame, insistez, je vous en prie, dit la voix du postulant lui-même, qui s'était glissé à la suite de son introducteur, et parlait à travers une légère ouverture de la porte. Ajoutez, s'il vousplait, que c'est un sénateur impérial.
— Un sénateur ! s'écria Chénier se levant de son fauteuil, et oubliant les douloureuses varices qui gonflaient ses pauvres jambes; un de ces valets
* dorés qui votent la conscription, livrent notre jeunesse en coupe réglée, font des Français,^u profit de l'ambitieux, une espèce de chair à canon? J'aurai l'honneur de le renvoyer d'ici moi-même. Qu'y a-t-il de commun entre un sénateur et moi ?
Un franc et joyeux rire fut la réplique de l'inconnu, qui, poussant en même temps familièrement la porte
202 LA VALLiE AUX LOCPS
avec la poignée rustique de son bâton^ offrit au courroux du malade la candide et noble figure de Ducis. Chénier s'arrêta immobile.
— Oui, mon ami, mon cher confrère de Flnstitut, ajouta le vieillard, qui portait quatre-vingts ans avec la verdeur et la dignité de Sophocle : un sénateur î ou du moins, si j'échappe au guet-apens, ce ne sera pas leur faute. C'est hier que j'ai refusé. Jai dit à un Ségur venu m*offrir le brevet, et dé^à chamarré lui-même de la livrée nouvelle : « J'ai toujours, citoyen, consulté moins mes intérêts que mes. répugnances. Et puis je ne pourrais, voyez-vous, ai^je poursuivi en touchant ses broderies pesantes, m'habituer à porter cette casaque-là. » Mais, aujourd'hui,- Chénier, je viens à pied de Versailles prier Lebrun et toi d'apostiller ma demande pour une pension de deux mille francs sur les fonds, de notre Institut. Je n'ai au monde que l'Institut pour vivre ; ce qui veut dirOj je crois, que je n'ai pas de quoi vivre.
Chénier se hâta de faire voir, dans ses papiers, que son rapport était déjà achevé en faveur de Tau* teur ^'Abufar,
— ' Voilà qui est bien, dit le tragique bonhomme ; j'avais confiance en ton zèle. A présent, fais-mcâ donner un verre de vin, un verre de vin des environs, s'il est possible.
— Pourquoi des. environs?
— C'est mon goût. Ne sais-tu pas que je Fai consacré en vers ?
Oaos mon cav^A frais et joli.
Sans trop m» vanter je tous range.
Mes vingt feuillettes d'un marly...
— Que ta bois toujours sans mélange.
Mais excusez, dit le fils de Tex-ambassadeur, vous êtes chez un malade ; on ne peut vous offrir que du bordeaux,
— A la bonne heure ! Et travaillons-nous ? Cette santé me paraît bien chancelante; il te faudrait les
" forêts qui sont à ma portée, mon ami ; les sourcQ^ fraîches, de longues et calmes prairies. Moi^ je les ai épousées; je leur ai jeté mon anneau. Qu'est-ce qui t'occupe donc depuis ta rude élégie de la Promenade ? depuis Tibère^ dont j'entends parler comme d'un chef-d'œuvre ?
— Rien, dit l'écrivain découragé. Huit ans de solitude m'avaient laissé le loisir d'étudier sérieusement; j'allais peut-être développer quelque talent, pouvoir, au bout de la carrière, dire comme mon frère au début de la sienne : « J'avais quelque chose làl » Ils m'ont frappé au cœur pour éteindre la pensée» Que ne m'ont-ils parce de vingt poignards !
Je les aurais bénis de m* épargner cette mort de tous les jours ; et eux n'auraient été que des assassins ! ,
— Leur empereur ne pouvait pas, mon cher, te pardonner la résistance après l'avoir chanté. Pourquoi diable Tas-tu secondé en brumaire, et pourquoi as-tu fait pour lui la tragédie de Cyrus ?
* — Je n'ai rien fait pour cet homme^ Ducis, soyezen sûr. Si l'avais voulu céder, j'aurais eu, sous les ailes de son aigle, ma gloire, comme tant d'honnêtes gens dont on ne se souvient plus ; mais j'ai pratiqué une vertu plus rare : c'est d'oser être ce que Ton est. Va ! choisir entre Barras et lui n'était pas d'un flatteur ; et la tragédie de Cyrus offrait au couronnement des leçons plutôt que des éloges. Il ne. s'y est pas mépris, lui, l'officier corse ; et, pour le reste, mes ennemis ne sont pas plus sûrs que moi de la médiocrité de Cyrus.
— Mais Œdipe roi^ mais Tibère ! quelle éclatante revanche tu as prise !
— Vous ne savez peut-être pas l'origine des brutalités impériales contre moi : dit Chénier , elle est moins solennelle qu'on ne pense. Nous avions été liés, le général et moi, depuis le 13 vendémiaire ; un jour de son consulat, j'allai le voir; et, en me reprochant avec une bienveillance bourrue de n'avoir point assisté à une fête qu'il avait donnée la veille, il me
demanda où j'avais passé cette soirée. « Aux Français. — Que donnait-^on? — Cinna. — Je n'aime pas Cinna. — Pourquoi? — Je lui préfère de beaucoup le Cid. » Là dessus, il se plaignit de ce que les comédiens se permettaient de retrancher de cette pièce le rôle de l'Infante. « J'aime ce personnage, dit-il : ces deux femmes amoureuses de Rodrigue font bien. Gela relève encore le jeune héros. »
— Cette observation est charmante ! s'écria candidement Ducis; ce gueux-là ne manque donc pas de judiciaire ? Ah ! nous lui reprochons le 'mal qu'il a fait; c'est par le bien qu'il a laissé à faire qu'il faudra l'attaquer un jour. Mais pourquoi repousser Cirmaj et y trouver surtout l'occasion de persécuter?
— « Cinna, ajoutale consul, est un sot et un ingrat, sa conspiration n'a pas le sens commun. Il vient clabaudèr jusque dans le palais du prince et le braver quand on lui fait grâce. Je me crois, moi, comme un autre, capable de pardonner à un ennemi ; mais, s'il me disait : Je te hais, et je veux mourir ; je lui répondrais : Va mourir. Et je l'enverrais aux licteurs. — Ce serait, dis-je, agir comme Octave : et c'est Auguste que Corneille a voulu peindre. »
— Je ne m'étonne plus de rien ! dit Ducis en découvrant sa tète blanche. Quel courageux sang-froid, mon ami ! Mais courage aussi dans les arts f Tu es
jeune, toi, encore ;][et je ne désespère que d'une
chose ; c'est d'assister à tes prochaine triomphes. Moi, j'aurai soixante-dix-huit ans à la Saint-Hubert; aussi je ne suis plus de ce monde, et, quand je parlais de noces tout à Theure, j'oubliais que je suis fiancé avec la mort.
— Vous êtes plus que sexagériaire et je n'ai que quarante- six ans; vous entendrez pourtant nos ennemis vous demander ma place au fauteuil, et peutêtre mon éloge obligé prononcé par Michaud ou Chateaubriand.
Ducis n'accepta pas de si tristes présages, et s'éloigna, aidé de son bâton qu'il appuyait fortement sur la terre.
— Vous voyez, dit-îl, madame, en s*adressant à Stéphanie, je frappé pour que l'on m'ouvre. Mais emmenez notre ami à la campagne.
— J'irai, dit le malade avec une mélancolie que Ducis tie comprit pas. Ma mère a fermé les yeux ici près, au milieu des calmes paysages d'Antony : j*irai me reposer près d'elle.
Stéphanie, qui avait, dans l'expression de son regard et à l'accent de ses paroles, saisi une vofonfë dernière, laissa tomber dans ses deux mains sa tête échevelée. -
En effet, Chénier dépérissait de jour en jour, et* ses pressentiments le trompaient peu. La perte de cette mèi«, soa premier guide et son dernier ann
était comme une mort anticipée de lui-même. Une partie de sa vie s'était détachée ; le reste ne lui servait plus qu'à souffrir. Sans doute jl aimait Stéphanie encore, il pendait justice à cette âme qui s'était épurée auprès de lui jusqu'à ce jour; mais l'ardeur et la force qui avaient soutenu cette passion l'abandonnaient. Plus pure et plus fondée sur l'estime, son afTection se fût augmentée durant sa faiblesse même ; mais le premier attrait de Stéphaniej pour loi, était d'être sa maîtresse.
— Stéphanie, lui dit-il un soir qu'elle l'avaitsoigné avec plus d'adresse et de douceur encore que de coutume, un soir que la senteur des tilleuls voisins pénétrait dans cet appartement où elle était venue jadis se donner à lui ; sans toi, je n'aurais pu supporter si longtemps une condition étrangèrâ à toute espérance, à toute émulalioo, à tout avenir. Je n'appartiens plus à la "i" "'"^ "a" '^ naecinn A'^n enntiï. Na
me reproche p monde. Je crai pour les plus t de mon esprit Je ne saurais homme, mais éducation et laissés ma mi encore, tu le i
contrariétés; mais nullement aux événements que d'autres appelleraient heureux. Le joueur qui gagnerait sans plaisir et qui perd avec désespoir, doit quitter la partie, n'est-ce pas? Adieu! Je partirais content, si j'avais pu assurer ton sort. J'aurais voulu achever ces écrits imparfaits pour essayer de mettre ta vie au-dessus des atteintes du besoin. Le temps m'aura manqué I Tels qu'ils sont, reçois-les comme un gage du souvenir que j'emporte dans un monde meilleur. C'est une partie de moi, c'est ma vie que je vous donne. Ces fruits d'une imagination malade, c'est pour vous que j'y attachais quelque prix, pour vous que je retrouvais un moment la force de travailler : c'est mon âme et mon souvenir. L'héritage de la pensée, ses fruits immatériels, j'ai bien le droit d'en disposer librement; mais, si, par impossible, on te les disputait; si je ne sais quels droits des successions vulgaires s'interposaient entre la mort et la vnlnniâ do l'Ai-pivain , voici un présent qu'on ne t'arprendre et disperser, s'il le faut les, brûler les titres d'une reine ; mais conserve cette autre e sépare jamais de ce cœur que ter d'amour.
mroles, Chénier cherchait, sous souffrance, une boîte d'or qu'il 1 souriant.
— Vous voyez, ajouta-t-U, elle a déjà la forme du présent qu'elle doit contenir. Domain, vous la présenterez à Corvieart; il est prévenu par moi, et il sait quel usage il en doit faire.
— Demain ! s'écria Stéphanie en larmes.
— Je l'espère.
Il tomba, un instant après, dans un léger sommeil. Son esprit avait obtenu du calme de cette disposition accomplie, de cette volonté expliquée ; mais Stéphanie, glacée d'effroi par les paroles mêmes qu'elle venait d'entendre, l'éveilla pour calmer une invincible terreur.
— Ami, que faites-vous? dit^elle.
— Je m'essaye.
Il retomba l'instaol d'après dans l'immobiUté du repos. Stéphanie l'appela encore.
Cette fois, il ne répondit plus.
Laissez là cette histoire déjà longue, lecteurs de romans nouveaux» bienheureux ooaasommat^irs des cent mille et une nouvelles qui tombeot en lBâ8 plus aboûdamnji/Qri.t C[ue la rosée du ôLel. Ici^ le drame ^st fmi,. si le malheur, ne l'est pa^/XIae^ d^tinée qui reste à s'accomplir dj@ Taulre cqf dm tombeau, peutelle rivaliser d'intérêt avec Thabituelle curiosité qui soutient vos lectures, et ne pas contrarier la marche de vos émotions, arrêtées infailliblement devant le mariage ou la mort ? Vous ne rencontrerez plus dans ces pages que le morne et philosophique intérêt de l'histoire . Fermez un livre qui va devenir monotone comme la vie humaine, et triste comme la vérité.
On allait vendre le mobilier d'une pauvre femme . Elle regardait cette scène avec une peine si profonde et une telle stupeur, qu*elle eût touché toute âme
humaine. Il n'y avait là que des reoors. Ce fauteuil qui Favait abritée pendant des journées de chagrii^ immobile ; ce lit où, pour tromper l'heure de prendre quelque nourriture, elle s'était traînée tant de fois, elle allait tout voir , disparaître 1 Voye? ses main§ pressées contre sa poitrine» Veut-elle enfermer là Tobjet le plus cher qu'elle ait au monde, ou conteniir seulement les battements d'un cœur navré?
Tout à coup il entra, dans l'appartement qu'on dévastait, un homme dont la figure rendit quelque sérénité au front déjà ridé de la pauvre femme, C'était une espèce de bienfaiteur dont la présence s'était manifestée souvent aux jours de ses souffrances ou de ses besoins. Elle espéra qu'il venait lui conserver les débris de sa fortune passée, « ce pauvre rien 9 qu'elle appelait son ménage,, et satisfaire deux ou trois théttfs oïéwciers*
Thomas Valker^ un Suisse de cinquante-huit ans à peu près, avait Vair ojffioieux et modeste*
^ Madame, dit-il nvec respect, laissez-les faire. Tant que vous courez un chez vous, tant que vous posséderez e^ propre quelque chose, les usuriers vioAdroiit. Le repos, yoyez-vQus, c'est un meuble comuxe- un autre, YenQz chez nouS| ehez moi, se reprit-il eu soupirant ; le logement de Th^cla est vide, vous le savez trop ! Vous trouverez là de quoi reposer votre tète et les soins d'un pauvre homme
bien dévoué, s'il a le n^lheur de n'être pas plus riche que vous-même.
La femme indigente jeta encore un long regard sur les meubles qui lui avaient appartenu, autour des murailles accoutumées à répondre à ses plaintes ; et puis, couvrant ses épaules d'un châle qui protégea à la hâte le mystérieux trésor qu'elle emportait, elle suivit les pas de son dernier ami.
— Yalker, disait-elle en marchant, vous épuisez pour moi toutes les généreuses impulsions de votre
âme ; vous m'avez comblée d'égards et de bons procédés.
— - De quoi vous étonnez-vous, madame ? répondait le Suisse un peu brusquement. Est-ce qtfe monsieur ne m'a pas sauvé la vie? Est-ce que je n'ai pas comparu devant leur tribunal révolutionnaire, parce .que j'avais été, moi, cocher de ce pauvre tyran ?
— Vous exagérez beaucoup votre reconnaissance.
— J'étais condamné à mort, madame, sous prétexte qu'on m'avait vu le 10 août avec autre chose que mon fouet à la main. Et puis n'aviez-vous pas, vous, fait donner une éducation à ma fille , mis cette jeunesse-là en apprentissage pour lui éviter la fainéantise et les mauvaises compagnies? Avec la marraine de ma pauvre Théda, c'est à la vie et à la mort, madame f
Valker était le concierge d'un de ces grands hôtels
de la rue du Sentier, où Taristocratie du commerce rivalise de magnificence avec Taristocratie de la rue Saint-Dominique; mais, depuis la mort de sa fille, obligé de prendre un aide, il avait partagé ses gages et vu venir pour lui un état fort nécessiteux. Il fit croire à la pauvre réfugiée que la mansarde naguère occupée par sa fille lui était gratuitement cédée; mais il la: payait en secret fort cher, et ses ressources, épuisées ainsi, donnaient un grand mérite à sa charité.
Pour la pauvre femme, elle ne rentra pas sans, quelque sentiment de bien-être dans une demeure qui retraçait les habitudes de sa vie passée. Il lui semblait^ à passer sous les portiques de marbre, et par les escaliers à rampe de palissandre, qu'elle eût moins de peine ensuite à gravir la raide et tortueuse montée qui conduisait à son bouge obscur. Du haut de 'sa seule croisée, elle pouvait abaisser un regard sur les grandes cours, observer le mouvement des carrosses, apercevoir le bon goût des toilettes et entendre les rumeurs légères de la fête. Ce contraste lui était quelquefois amer, mais moins pourtant que ne Teût été le voisinage de la populace, les cris, Todeur et les turpides habitudes de la misère parisienne.
— Suis-je bien la personne que je me suis connue autrefois, se disait-elle; et n'habité-je pas un monde nouveau dont Tenfer est le souvenir du premier ?
?14 LA VALLÉE AUX tOyPS
La dégradation de ta créature, la parodie de ton œuvre, tu la veux donc souffrir, ô mon Dieu ? Pourquoi le plus souvent ne consentir à recevoir dans ton seia que rhomme découronné de sa forc^ et la femme de sa grâce ? Beauté, raison, lumière, tu ôtes tout successivement à l'être condamné a vivre; tu éteins les yeux du vieillard, tu attaches à sa présence un senti7 ment d'éloignement, ressenti par ceux mêmes qui seront demain ses semblables; enfin, tu fais se demander au fils qui accompagne un cercueil, si, au lieu d un homme qu'il enterre, ce n'est pas un spectre qu'il va rendre à son domaine. Et, quand la famille îi'est plus là pour soutenir la vieillesse, quand l'idée exaltée de la vie future, l'amour ou la crainte de Dieu n'étayent plus" une vie près de s'éteindre, que peut devenir une femme qui n'a été que belle ? Elle sera, loin de ses flatteurs, misérable, comme ce vieux roi déchu qui ne sut qu'être roi. De part et d*autre, la cour et le tyran se séparent avec de réciproques mépris. Est-ce donc la triviale ressource d'opposer le tabac à l'ennui, de cacher l'avarice sous la futilité du jeu, d'aimer quelque oiseau rare ou un chien qui va devenir la passion de son hiver? Non : au milieu de tous ces goûts abjects, elle prendra le plus abject de tous, car celui-là produit l'oubli absolu. Et, si dans ses plus beaux jours les séductions de Torgie n'ont pas été repoussées loin d'elle, l'ivresse deviendra,
pour rénervation de ses esprits et la prostration de ses forces, une honteuse et abominable amie.
Valker avait bien souvent partagé avec son ancienne bienfaitrice le pain qui n'eût sufïï qu'à peine à ses sobres besoins. Il arriva un soir dans la mansarde, résolu de tenter quelque expédient pour se secourir lui-même, et surtout venir en aide à la malheureuse madame du Terrier ; car c'est ainsi que, depuis quinze ans, depuis la mort de Chénier, se faisait appeler Stéphanie. Il ne parla que de ses propres misères, pour disposer l'esprit de sa bienfaitrice au sacrifice qu'il en espérait obtenir, décidé à l'employer tout entier au soulagement de l'infortunée : c'était là sa délicatesse. Il trouva l'ancienne reine de FEIysée- Bourbon accroupie plutôt qu'assise contre la muraille sur un matelas glacé ; c'était im soir de décembre. Elle était là, sans pain, sans lumière et sans feu; ses pieds cherdiaîent sous elle-même un reste de chaleur près d'abandonner tout son corps. Hiver de Paris! hostilité d'une nature sans grandeur, frimas sans poésie, égoïsme, boue et misère, sous quel image vous représenter?— Un vieillard qui se traîne en haillons le long des murs, en conseillant le crime et surtout la bassesse ? — Les plus funestes idées ont été conçues devant un âtre froid, au bruit lointoin des airs de danse répétés par un orgue de Barbarie.
.Valker contempla longtemps Stéphanie à la hretïr
216 LA VALtÉE AUX LOUPS
de son pâle bougeoir, avant que l'infortunée trouvât la volonté ou la force d'ouvrir les yeux. Il avait peine à ressaisir quelques indices de la beauté autrefois célèbre. Faut-il donc que le plaisir qui passe si vite laisse après lui de si durables traces I De toutes les folies du dissipateur, celle-là est la première dont il faille payer l'usurp. Il n'y a de plus fâcheux à saisir sur la face humaine, que cette factice jeunesse et cette fraîcheur surannée qui sont la conséquence de l'imperturbable égoïsme et de l'impuissante froideur des sens. Telle matrone se perpétue enfant, en dépit d'un vieil extrait de baptême, qui n'a produit aucun fruit dans la saison utile. Elle fleurit comme ces lilas inodores qui étonnent les jardiniers â la Saint-Martin. Tel dandy de quarante-six printemps a l'air d'un lycéen par derrière, qui a fait, depuis qu'il est au monde, économie d'âme et de virilité.
— Excusez-moi, madame, dit Valker, j'ai travaillé un peu dehors, et n'ai pu, depuis trois jours, vous apporter aucune provision; qu'êtes- vous devenujs?
— Je ne suis pas sortie.
— Et ce charbon qui devait suffire à votre usage jusqu'à la fin de la semaine?
— Je l'ai brûlé tout en une nuit... inutilement!
— Ecoutez, madame: c'est pécher que de se laisser mourir quand on a moyen de soutenir sa vie. Dieu peut venir à notre aide, si nous nous aidons; et qui
sait tout ce que peut changer dans notre sort un delà de quelques jours?
— Que puis-je, Thomas Valker? J'ai été élevée dans l'inertie, je ne sais pas travailler : et voilà que les infirmités viennent.
— Il vous reste, du luxe passé...
— Une seule chose.
— Elle est de grande valeur : il faudrait vous en faire une ressource.
— Je suis résignée à tout pour reconnaître vos bienfaits envers moi, Valker ; mais ne savez-vous pas qu'il est au-dessus de ma force d'aller colporter cet objet, au risque d'essuyer les refus ou les dépréciations des marchands? Cette séparation, mon ami, c'est aussi la mort.
— Eh bien, je connais, dit Valker, dans la maison même, un riche Anglais qui n'a pu vous voir souffrante sans s'intéresser à vous; il m'a parlé de vous avec respect, et j'ai répondu, je crois, de manière à •ne point blesser votre délicatesse. Celui-là, si vous voulez, viendra vous offrir de l'or en échange du vôtre. Là, sans risquer de pénibles démarches et sans instruire personne qu'un étranger, vous pourrez, exempte d'obligation envers qui que ce soit, écarter pour longtemps le besoin.
— Le besoin ne m'atteint plus, dit Stéphanie épuisée.
— Mais, moi, j'ai faim, reprit Valker.
-— Qu'il vienne aujourd'hui, aujourd'hui même.
Lord Elmonzéy était un homme poli et curieux, un amateur de raretés bizarres, venu d'Angleterre oii il était membre d'un grand- bureau de bienfaisance, pour importer la charité en France par des procédés anglais.
Il se présenta avec déférence dans la mansarde de madame du Terrier.
— On m'a dit que je pouvais être assez heureux pour vous devenir utile; me voilà à vos ordres, madame.
— Excusez mon trouble. Je crois... je crains... Je ne sais plus ce que j'avais résolu.
— n s'agissait d'une boîte d'or dont la valeur, coasidérable assez, restait perdue dans vos mains.
— Eh bien !... oui, monsieur ; peut-être faudra- t-il en effet consentir un jour à m'en dessaisir. Dieu sait si j'ai attendu longtemps, plus longtemps peut-être que je ne le pouvais! La voilà sur le bord de cette cheminée. Regardez... dites quel prix on en peut offrir.
— Elle renferme, m'a-t-on assuré, les cendres d'un poëte?
— Qu'importe, inilord? Vous ne connaissez pas noô écrivains français.
— Port celui-là, madame; de réputation dii moins.
LE CŒUR DU POETE gl9
Je suis amateur, voyez-vous, et je possède déjà...
— Pardon : vous devez concevoir que les détails d*un tel échange pèsent grandement à ma résolution. Abrégeons... Qu'estimez-vous ce... cet o'bjet, qui n'a point d'ordinaire usage?
— Tel qu'il est, madame, il se peut payer jusqu'à cinquante guinées.
— Tout ce que vous voudrez, rien que ce que vouô voudrez. Je vous demande seulement...
L'Anglais s'était levé avec l'évidente intention d'aller vers la cheminée toucher de ses mains la précieuse boîte ; Stéphanie s'élança, et, le corps tout frémissant à la seule idée d'une profanation :
— Je vous demande seulement, acheva-t-elle , quelques moments de solitude pour placer dans uh simple cristal les cendres que renferme ce tombeau.
— Mais... j'ai dit le bijou tel qu'il était, madame.
— Comment !
— Que voulez-vous que je fasse de votre or? J'en ai assez, de l'or ; je ne l'estime que s'il sert à me procurer ce que tout le monde n'a pas. Je suis amateur, je le répète; on aime les curiosités en Angleterre, et je compose un muséum où fïgure déjà l'encrier de Voltaire : j'ai pensé qu'un poète qui a vu commencer le xixe siècle me ferait un pendant à ma convenance. Je tiens beaucoup au cœur de M. Chénier.
—- Et c'est à moi, milord, que vous proposez de le vendre ?
Un profond mépris pour le connaisseur britannique sauva Stéphanie d'un excès d'indignation.
— Non, milord; me séparer d'un présent de lui me coûtait déjà une horrible peine ; mais me défaire de lui, de lui-même ! impossible. La cendre du plus noble cœur qui ait jamais cessé de battre reposera sur le mien tant que le mien battra.
— Sentimentalité exquise, madame! exagération d'un bon principe! mais...
— Que penseriez- vous de moi? que penserionsnous l'un de l'autre ?
— Moi, dit l'Anglais piqué, j'achète le peu qui se trouve de bon dans ce pays-ci : du patriotisme si on en avait à revendre. Je penserais de vous, madame, que vous obéissez encore à une intention de votre ami, car il voulut évidemment vous faire de cette richesse une ressource à venir contre le mauvais sort.
. — Assez, monsieur! Vous ne comprenez peutêtre pas que vous me blessez et m'affligez à la fois.
— Cent guiriées, madame !
Stéphanie détourna la tête.
— Ne vous eùlril pas donné son sang pour vous nourrir ?
— La faim, dit Stéphanie, la soif, tous les près-
sants besoins me dévorent ; mais plutôt que de vous vendre, Anglais que vous êtes, le cœur d'un homme de bien et de génie, je percerais le vôtre, si vous en aviez un !
— Cette femme est singulière, dit lord Elmonzey en se retirant flegmatiquement ; mais ce ne sera peut-être pas son dernier mot.
Valker, qui n'avait perdu aucun moment pour secourir madame du Terrier, arriva peu de minutes après la sortie de milord. Ne doutant nullement que réchange ne fût conclu, il apportait quelques provisions dans un panier couvert, et se hâta de montrer avec complaisance une bouteille de vieux rhum dont il était lui-même extrêmement avide.
— Je garde mon trésor, dit l'indigente accablée, après avoir expliqué les conditions de l'Anglais.
Valker, ému, irrité aussi contre l'étranger, n'osa contredire d'abord la [stoïque résolution ni blesser la malheureuse amie de son sauveur ; mais il chercha peu à peu quelques paroles d'exhortation à se résigner, et quelques mots d'excuses en faveur de l'acheteur. Il termina par avouer , le pauvre Suisse , qu'ayant pris à crédit le peu d'aliments qu'il apportait, il avait^ donné sa parole de payer avant une heure. Il se trouvait dans une position bien cruelle : il n'osait, en effet, ni manquer à sa parole, ni reprendre la subsistance d'une femme près d'expirer.
Il prit sa résolution 'subitement, et, laissant le panier à terre, il descendit en courant les six étages de rhôteL II allait lui-même .négocier avec l'Anglais directement.
Au bout d'une demi-heure, il était revenu, cachant un sac sous sa houppelande; mais il avançait lentement et n'osait aborder Stéphanie. La malheureuse avait repris son attitude première. Quand Valker lui adressa la parole, elle ne répondit pas.
Valker jeta les yeux sur le panier, il était intact ; sur la bouteille, elle était vide !
— Ma foi, pensa Valker, ceci est déjà un commencement d'acquiescement au contrat; elle ne peut plus me blâmer de l'avoir conclu.
— Madame, dit-il en élevant la voix, j'ai peut-être pris sur moi beaucoup de choses ; mais...
Stéphanie resta d'abord muette comme à la première interpellation.; ses yeux s'ouvrirent, elle contempla le Suisse avec un pénible sourire, et sembla, par son silence même, donner quelque assentiment aux paroles qu'on lui adressait. Puis, d'une voix trèsélevée, à son tour :
— C'est un bon Anglais, dit-elle que cet Anglais, Thomas : il t'a donné d'excellent porter. Je ne veux pas que tu le désobliges au moins ; qu'il nous en envoie encore. J'ai soif, vois-tu, j'ai soif toujours! Va lui dire qu'il m'a rendu service. Je n'ai plus froid.
— Il fallait, poursuivit Valker, sortir à tout prix de Textrémité oii nous étions, madame, et l'Anglais aimait mieux renoncer à tout que de démordre de sa manie. Mais il ne se dédit pas, TAnglais I il offre toujours les cent guinées, et les voilà. Il me les a confiées, pour tie pas s'exposer, dit-il, à vous contrarier, madame, ou à se faire invectiver. Il vient de sortir avec le tandem qu*il conduit toujours lui-même, en me laissant la besogne de finir. Vous êtes décidée ? Tant mieux, car il ne sera qu'un instant dehors ; il va faire visite à son ambassadeur. J'ai toute la. responsabilité, comme vous voyez, et je serai charmé de ne pas le faire attendre dès qu'il rentrera.
Toujours à la même place, et les yeux ardents, Stéphanie parut éprouver tout à coup un ébranlement convulsif des nerfs. Valker, qui ne comprenait que trop l'horrible état de l'indigente, lui prêta néanmoins encore une fois Toreille, comme s'il en eût espéré une plus satisfaisante réponse. Il ne saisit que quelques notes basses et monotones d'un air qu'il ne reconnut pas.
Il sembla se dire alors par un geste décisif et grossier : « Qui ne dit mot consent. » Et, déposant rapidement les guinées à la place même où il saisit la boîte, il descendit de nouveau, et alla dans sa loge attendre le retour du milord. Il lui sembla cependant, après avoir refermé la mansarde,
entendre quelque bruit, comme si le corps de Stéphanie s'étendait sur sa couche froide et dure, et il s'enhardit à vouloir à tout prix la secourir.
Stéphanie ne demeura que vingt minutes dans l'état de crise semi-épileptique où l'avait plongée la liqueur. Si elle avait été vaincue par son odieuse passion, l'instinct de son attachement -à sa dernière fortune triompha vite aussi de l'abrutissement de sa pensée. Elle chercha sur sa poitrine, puis à terre en s'y roulant convulsivement, enfin sur la cheminée, d'où elle fit tomber à grand bruit les guinées ; et alors,
comme une lionne insensée à qui durant son sommeil on aurait ravi sa famille, la malheureuse, qui comprit tout, s'élança pour aller reprendre son trésor. Elle saisit la rampe de l'escalier avec force, et descendit avec la rapidité d'un corps inerte. Arrivée sous le péristyle, les clartés du gaz l' éblouirent, et ses cris confus et inarticulés se perdirent dans les grincements de la porte cochère qui s'ouvrait avec vivacité.
C'était lord Elmonzey. Il rentrait au grand trot de deux vigoureux chevaux du Meklembourg qui ébranlaient sous leurs pieds toute la voûte sonore.
Quand il passa, comme l'éclair, devant l'escalier principal, il sentit une brusque secousse qui lui fit un moment douter de la bonté élastique de ses ressorts.
— Qu'est-ce donc ? dit-il au concierge. Il y a là
quelque objet dont vous embarrassez le passage? Valker s'approcha officieusement... C'était un cadavre.
— Ah I mon dieu, dit-il avec une voix pleine de terreur et de sanglots, c*est-eUe, cette malheureuse femme de Jà-liaut ; vous Tavez écrasée !
— C'est fort désagréable, dit l'Anglais.
mam
EPIXOGUE
Qu'est-ce qui ne sait pas tout ce qu'il y a de vulgairement poétique à dire sur -les cimetières de Paris ? On vante avec quelque raison leur propreté ; mais ces grilles qui séparent les poussières, ces concessions de places qui continuent à prix usuraires l'insolence de la fortune et le partage inégal des terres ; ces fleurs plantées dans des cadavres, cette dévotion du matérialisme, ce culte enfin rendu à la pourriture, sont une insulte à de plus nobles croyances et à rimmortalité de l'œuvre de Dieu. .
Comme si un monument sans squelette, une pierre chargée d'un simple nom, ne suffisaient pas à attester la gloire du mort et le religieux souvenir dès vivants.
Un jour de septembre 1831 que je cherchais la place oîi repose, en dépit de ses volontés dernières,
un des plus malheureux voyageurs qui aient traversé notre terre d'exil, nous fûmes, Jules Sand et moi, tirés de notre silencieux recueillement par Taspect d'une colonne de marcheurs qui s'avançaient tumultueusement . vers nous, comme pour prendre d'assaut le mont Louis. Cette foule se coudoyait devant un char .à plumes et à blasons en poussant des hourras d'admiration et d'impatience. Nous jugeâmes que nous allions assister aux derniers honneurs rendus à un citoyen utile : c'était un pair de France qu'on allait enterrer. La longueur du cortège officiel, le clergé payé pour son habit de cérémonial, et la beauté des chevaux qui hochaient majestueusement la tête, pouvaient causer cet empressement du peuple. Mais ce qui le rendait surtout explicable, c'était un bruit confusément répandu : Sa Seigneurie, toute injectée de parfums arabes, ' reposait sur des carreaux de satin blanc au fond d'une bierre d'acajou. Ce peuple qui sera peut-être un jour digne de comprendre ce quQ ^c^est qu'un citoyen, suivait un membre de ce corps de l'État où sont déportés à la fin de leur carrière tous les ministres caducs, tous les favoris usés, tous les instruments cassés des bassesses politiques. Il accourait pour contempler la bière d'acajou! Il monta sur les tombeaux voisins comme sur les banquettes d'un théâtre, comme sur les bornes qui entourent les tréteaux dans un jour de couronnement royal, et ren-
versa une foule de sépulcres, dans un enthousiasme que le Moniteur appela religieux.
Nous nous éloignâmes, de peur d'entendre les oraisons funèbres. Mais, quand les échos etlesmâneé furent redevenus tranquilles, nous reprîmes notre idée de recherche et nos projets d'accomplir le pèlerinage.
Près d'une tombe qui venait d'être dévastée par l'ovation, était arrêté un philosophe qui depuis a jeté l'ancre à son tour dans ce. port désiré. Nous le reconnûmes à rinstant pour un de nos professeurs publics, maître sans sévérité, orateur sans voix, qui, depuis trente ans, avait amusé la jeunesse de presque tous nos vieillards. C'est de lui qu'un rhéteur, son confrère, a ingénieusement dit : « Il se faisait entendre à force de se faire écouter. » Andrieux contemplait cette tombe avec tristesse. Le marbre chargé de l'inscription était séparé des autres marbres, })risé, dispersé en plusieurs fragments. Il essayait à les réunir, et, quand nous approchâmes :
— Ne vous étonnez pas, dit-il ; la fatalité poursuit celui-là depuis sa naissance. La tombe n'est pas même pour lui un refuge, et la postérité, sous l'effort Mes hommes de parti, pourrait bien hésiter à lui rendre justice. Quand les amis de sa mémoire supposaient la persécution à son terme, il s'élève d3s livres qui reproduisent les erreurs volontaires des contem-
LE CŒUR DU POETE î229
porains. Des hommes, même de talent, abandonnent le talent pour soutenir je ne sais quelle cause d'aristocratie dont le mort fut un courageux adversaire. Entre des calomnies et la vérité, ce n'est pas la vérité qu'ils recueillent. Ils repoussent l'autorité si probe de Lemercier, Arnault, Daunou, et les paroles mêmes de Chateaubriand disant à la face de l'Europe au sénat littéraire assemblé : « Il serait sensible à l'hommage que je rends à son frère, car il était naturellement généreux. » A ce témoignage si éclatant, à cette publique marqu e de l'estime d'un adversaire, qu'opposent-ils? de ténébreuses traditions laissées par les fauteurs d'une gazette que le peuple a longtemps surnommée la Nonne sanfflante ; hommes à qui j'ai entendu prononcer, ici même, et le jour où l'Institut rendait de funèbres honneurs à une cendre encore tiède^ ces paroles plus dures peut-être qu'elles ne Bont ignobles : « Il était innocent, le montagnard ; mais toujours était-ce un fier chat que nous lui avions jeté dans les jambes I » Andrieux s'efforça, secondé par nos recherches, de réunir les fragments de l'inscription tumulaire. La fatalité n'était pas vaincue encore: nous ne parvînmes qu'à rassembler assez de lettres pour laisser lire :
Marie-Joseph C