LA JOURNÉE D'UN FOU
Il s'est réveillé à quatre heures du matin par cette belle journée de mai, et, au lieu de se prélasser paresseusement dans son lit, de chercher à se rendormir par rinfaillible effet de la lecture qui, la veille, avait clos ses yeux, il s'est levé. Il pouvait ouvrir sa fenêtre, donnant sur les environs de la rue Saint- Honoré, apercevoir, d'un côté, un angle des Tuileries, saisir par la porte secrète d'un certain pavillon la furtive entrée de quelques personnages qui ne sont pas sans influence sur les destinées publiques, et, de l'autre, suivre la procession déjà animée, variée, pittoresque, de tous les pourvoyeurs champêtres qui vont au marché des Innocents, alimenter de ponmies de terre et de choux la population la plus spirituelle
de l'Europe. C'est un spectacle de badauderie charmante, un digne panorama de Parisien. Un peu plus tard, il eût pu entendre la trompette guerrière qui annonce aux femmes de ménage l'approche de l'industriel qui remet à neuf les robinets de fontaine, et il se fût souvenu .d'Austerlitz en voyant s'émouvoir sur sa base, au bruit du canon pacifique, la statue de la colonne Vendôme.
Loin de suivre ces habitudes .d'homme civilisé, de s'adonner à ces préoccupations coutumières des bourgeois qui composent les masses bien pensantes, notre fou est sorti sans idée bien précise et sans parapluie, pour aller voir lever le soleil sur les hauteurs de Saint-Chaumont. A la barrière de Clichy, il a rencontré une bouquetière qui faisait entrer dans la ville une montagne de fleurs exotiques, monstruosités charmantes, trésors de serre chaude ; c'était un âne qui portait toutes ces reliques. On lui a offert des camellias inodores, il les a refusés dans l'espoir de rencontrer un peu plus loin de simples lilas dans la haie d'un verger rustique, ou une violette tardive sur le revers au nord d'un fossé velouté de mousse.
— Singulière destinée de quelques fleurs I se prit-il à dire en montant la rampe du coteau ; il en estqui n'exhalent point de parfums sur cette terre. Dieu se les estil réservées pour ses jardins célestes? n'auront-elles tous leurs attraits que dans le ciel, comnjie ces âmes
LA JOtrRNÉE d'un POU 233
d'élite méconnues ici-bas et destinées à n'arriver à leur perfection que dans une autre vie. Ces fleurs-là ont plus d'éclat extérieur que les autres, pour comr penser, apparemment, l'infirmité de leur nature; mais un jour leur achèvement sera complet.
Une femme était devant lui, vêtue modestement d'une robe noire et qui gravissait péniblement cette voie qui doit son nom à des martyrs chrétiens, si ce n'est au dieu païen de la guerre. Elle relevait légèrement, disgracieusement peut-être, un pan de sa robe, pour faciliter l'action de la montée sur un terrain glissant; mais notre promeneur matinal, choqué, dans sa susceptibilité d'artiste, de la maigreur qui laissait trop ressortir les muscles, en fut presque scandalisé, comme vous l'eussiez été vous-même, car rien n'est plus indécent que de montrer une jambe mal faite, n'est-ce pas? Il se hâta de gagner les devants, mais sans pouvoir s'empêcher de jeter ensuite un regard en arrière; et, quand il eut saisi l'ensemble des traits et de la taille de sa compagne de route, il changea d'impression. La femme n'était plus trèsjeune, elle n'avait plus seize ans; elle n'était plus, comme dit Béroald de Verville, < de l'âge d'un viel bœuf, désirable et fraîche ». Cela lui imposa d'abord l'indulgence ; ensuite il comprit à L'inspection de cette figure qu'une douleur profonde avait dû altérer les grâces de la victime. Les joues étaient pâles, les
yeux rouges, €t elle portait avec précaution une^ifant endormi dans ses bras. Il trouva alors Texplication de la robe un peu trop relevée dans la crainte qu'avait la mère et la veuve de marcher sur le cordon dénoué d'un de ses souliers ; elle pouvait trébucher sous son poids, et^ dans Timpuissance do se baisser, ^e déposer son fardeau sur le terrain humide, elle prenait de la main gauche la seule précaution qui pût vçnir au secours d'un empêchement qui Tinquiétait.
— Permettez- vous, madame? dit courtoisement notre homme en s'approchant avec respect. Voilà un cordon qui vous embarrasse, je saurai, si vous .voulez, le rattacher sans trop de maladresse.
La dame rougit un peu, mais s'y prêta avec la candeur courageuse qui prenait sa source .dans sa sollicitude maternelle, et, avant de se mettre en devoir, notre chevalier errant avait déjà trouvé le galbe du cou- de-pied plus distingué et la cheville d'une délicatesse remarquable. Il venait d'achever son bon office très-désintéressé, lorsque deux jeunes
gens, en costume de bal assez débraillé, descendirent la côte d'un pas rapide ; il était clair qu'ils avaient passé la nuit dans une réunion bruyante, et Tun d'eux, se moquant probablement de voir un homme bien vêtu prendre quelque soin pour une femme à pied et d'une mise si simple, passa, sans se détourner,
LA JOURNÉE d'un FOU 235
si évidemment trop près du groupe, qu'il fit rouler dans la boue le chapeau de Tobligeant oisif.
Prompt comme l'éclair, celui-ci se lève et se venge par un grand coup de pied lancé au derrière de l'in * soient) qui se retourna furieux à son tour.
— A qui en avez-vous, monsieuT?
— A vous, monsieur! est ce que vous ne vous en doutez pas? Vous avez jeté mon chapeau à terre.
— Mais vous êtes un brutal ; je ne l'avais pas fait exprès,
— AhJ... eh bien, ni moi non plus.
Et le fou, ayant salué la femme et continué sa route> arriva au sommet de la montagne, et là se passionna bientôt pour l'aspect qui se déroula sous ses yeux. . C'était au lieu même où l'École polytechnique rangea, en 1814, les formidables batteries qui combattirent les soldats de Bliicher. L'horizon de Vincennes était vermeil. Par une magie de contrastes entre les idées humaines et les dispositions de l'ordre immuable, la barrière dite du Trône était resplendissante de vie et de clarté. Le feu des premiers rayons du jour allait dorer les vieilles corniches, lee brunes saillies des tours de Notre-Dame, et le reste de Paris, plongé dans les. demi- teintes encore sombres, semblait retarder exprès son ré.veil soucieux et menaçant.
— Ici, la ville des morts, pensa le promeneur solitaire en tournant ses regards vers la barrière des
Amandiers, et, là, les tentes des vivants, quartier d'Antin, boulevards, les Tuileries, tous ces caravansérails, tous ces bazars oij Ton croit vivre. Le soleil ne s'y trompe pas : il verse ses faveurs aux endormis prédestinés à une amélioration prochaine, avant que de desservir ceux qui s'agitent encore dans les intérêts de la matière.
n approcha des bords d'une de ces crevasses qui s'ouvrent brusquement dans ces hauteurs en précipices incommensurables, et il touchait à un imminent péril, quand il fut averti par une voix rauque et dure. ^
— Est-ce que vous voulez périr, pékin? cria quelqu'un.
Et l'imprudent, malgré lui, reconnut soudain, sous la blouse du terrassier, un ancien soldat, à la pose de la main sur la hanche et au bonnet de police placé sur l'oreille.
— Dieu m'en garde, mon brave! je chercherais une occasion plus heureuse.
— Il n'en a pas manqué ici, il y a quelques vingt-neuf ans, dit l'ouvrier ramené à la bonne humeur par ces paroles. Mais ne vous approchez pas trop de ces falaises : ça déboule, voyez-vous, aussi vite qu'une dynastie et une compagnie d'assurance.
— Par le flanc gauche, monsieur, s'il vous plaît.
— J'aimerais mieux me reposer sur cette grande
LA JOUKNÉE d'un FOU 237
pierre, à côté d'un soldat de la garde, n'est-ce pas, camarade? si cela ne vous gêne pas trop.
— Oui, j'ai été de la vieille, c'est vrai, aussi vrai, ajouta le sergent^ que vous venez ici pour lever des plans.
— Dites plutôt : vrai comme voilà un déjeuner appétissant.
Le rêveur, pour être incité à dire ces paroles, voyait alors déposé, par un petit garçon joufflu, aux pieds du vétéran, qui regardait son aide de camp avec affection, d'abord du pain frais et noir, ensuite des radis roses ornés de leurs queues non coupées, de tout leur , luxuriant feuillage, et un morceau de beurre fraîchement plié entre deux feuilles de laitue romaine.
— Il manque à ce régal, dit le terrassier, ce qui en fait le meilleur: le roi de la noce et le lait des veillards. Nous sommes trop gueux pour nous le permettre ! Si cependant le cœur vous en dit...
Et, en coupant en même temps le pain bis, il commença par faire sur la brouette, où il était déjà assis, une place à son pourvoyeur souriant et plein d'intelligence.
Le fou aurait pu aller déjeuner chez Véfour, l'appétit commençait à naître en lui. Il était de bonne heure, il aurait pu tirer parti de sa promenade au proiit d'un vice, la gourmandise, dont les riches ont essayé de
faire une élégance ; mais l'idée de causer un plaisir à l'un de ces hommes utiles, à qui $ont réservés le plus pénible travail et le plus chétif salaire, vint lui faire croire qu'il s'éveillait en lui quelques houppes chatouilleuses du palais, et l'eau lui vint en effet à la bouche.
— Je romprai, dit-il à la moustache grise, le pain du bivac, pourvu que vous vouliez me permettre de joindre mon plat à votre festin.
— A la manière des frères Moraves, dit le troupier, qui avait conquis autrefois l'Allemagne ; ça y est, asseyez-vous.
Et le promeneur, qui avait déjà mis une pièce d'argent entre les mains de l'enfant intelligent et espiègle, le vit bientôt revenir du prochain cabaret avec trois bouteilles de vin cacheté. D les déposa discrètement sur l'herbe.
— Plus que ça d'extra? dit le terrassier avec un accent de reproche qui s'adressait à son pupille.
— Ne sommes-nous pas trois? dit modestement l'envoyé.
— Allons, camarades, dit le fou au sergent, à votre vieille gloire!
Et il lui passa une des bouteilles entières.
— Doucement 1 fit l'invalide, il n'y a rien de défendu je crois, dans la civilité puérile et honnête. *
Il lira presque mystérieusement de ddssou's sa