‹ La vallée aux loupsChapitre 30 sur 34 · LA JOURNÉE D*UN FOU · texte numérisé non relu

LA JOURNÉE D*UN FOU

blouse une tasse bossuée, mais propre malgré son grand âge, et dit :

— Puisque vous fournissez ce qui rajeunit le cœur et donne des bras, portez le premier la santé de la France, et puis un bon souvenir pour l'âme du maréchal Moncey. Il a bu lui-même, dans mon verre de fer-blancf à la crâne barrière de Clichy.

Le désœuvré n*eut pas de peine à faire raconter au soldat devenu terrassier ses campagries et spécialement répisode de cette résistance qu'opposa ici une phalange d'enfants aux armées unies de l'Europe, pendant qu'un million de vieux bourgeois enrichis s'empressait de capituler, et les duchesses d'arborer la blancheur de leurs mouchoirs et de leurs charmes. « Honneur à l'École polytechnique î i^ fut le dernier mot échangé dans les adieux des deux amis!

Le vieux soldat s'était bien gardé de dire obséquieusement à son convive : « Bien obligé I » il le remercia mieux par l'expression de tous ses traits et le jovial sourire de ses yeux réfugiés sous leurs sourcils grisonnants.

Le rêveur avait un procès qui allait se juger dans la matinée même. Sou avoué lui avait fait promettre de venir à l'audience appuyer de sa présence l'intérêt que df mit inspirer la cause, donner même de sa personne quelques renseignements qui pouvaient être décisifs. Au milieu' de la campagne, il s'en souvint pour se

dire : « N*inteiTompons pas le rare bonheur d*être seul. Mon procureur est là-bas. Il ne s'agit que de ma fortune : c'est son affaire ! »

Il s'assit le dos appuyé sur un cerisier en fleur, et passa là, en vagues et délicieuses rêveries, encore une de ces heures que les hommes d'État ou les hommes d'affaires, pour qui le présent anéantit les autres conditions du temps passé et à venir, emploient à lire les journaux. Il n'en avait point dans sa poche ; mais, en eût-il réservé un de la veille à l'usage de son cigare, le moyen de déployer une gazette au nez du soleil levant, au pied d'un arbre, de mettre en présence un horizon indéfini et l'étroit tableau des' petits intérêts d'hier. Un journal dans les champs est plus déplacé qu'un maquignon à la cour, un cloporte dans une jatte de lait.

L'heure vint d'aller à la Bourse. Notre aventureux rôdeur passa chez lui prendre son portefeuille; il avait des fonds à placer : il pouvait faire une opération superbe, s'il avait profité d'une lâcheté ministérielle, et s'il fût arrivé à temps au parquet. Mais il devait perdre son temps à rendre encore un bon office, et il se trouva d'abord, au heu du quartier Féydeau, avoir, tout en rêvant, gagné les Champs-Elysées ; et ce nom de fou que nous lui donnons nous-même, eliaque promeneur le lui eût confirmé, si on eût remarqué^sa marche intermittente et ses lèvres agitées

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sans cesse et sans bruit. Cet homme, qui avait passé rage des amours et ne s'asservissait point au joug d'une femme, ne pouvait-être qu'un de ces infirmes disgraciés qu'on appelle savant ou poëte. Il avait dit de lui-même : .

— J'ai laissé vieillir tout seuls mon extrait de baptême et ma figure, non pas mon cœur. J'ai deux fois vingt-cinq ans, je n'en aurai jamais cinquante.

Singulière anomalie que ces sortes d'existences exceptionnelles en ce siècle de calcul et d'habileté, où tout le monde, excepté ces songes-creux, sait chiffrer et métalliser jusqu'à ses intimes sentiments. Eux s'en vont les yeux au ciel, et ne daignent les abaisser que pour admirer les œuvres de Dieu ; maniaques qui s'exaltent en présence des grandes scènes de la création,'s'attendrissent aux tableaux de la vie champêtre. Ils ont pour richesse l'or du soleil et les diamants de la rosée. Pauvres fous ! qu'ils les fassent donc enchâsser ! Ceux-là professent l'amour de l'art et le mépris de l'argent, comme si l'argent ne représentait pas tous les intérêts de la vie ; mais ils parlent au désert. Ce talent qui ôte tout savoir faire, cette noblesse d'âme qui ne mené à rien, on les craint, on les fuit comme un mal contagieux.

Après les ilotes et les parias antiques, la Franco

moderne a les siens : les poètes. Elle les met au ban

de sa société, et c'est logique : qui entend leur lan-

gage? qui les lit? qui les juge? Un père, que de graves spéculations sur Pasphalte ont enrichi, ne redoute rien tant pour son fils qu'une imagination exaltée. Il se croirait frappé dans sa race si quelque jet de ce don pernicieux qu'on "appelle poésie s* élançait du front de son héritier; l'influence contre laquelle il est le plus en garde est celle d'un être indéfinissable, qui ne s'est jamais agenouillé devant un lingot, et passe, sans ôter son chapeau, devant l'hôtel Rothschild. Sans doute, il est une littérature profitable, c'est la prose des cours d'assises qui trouve un grand nombre de consommateurs; mais des vers! qu'ils soient tendres, religieux ou philosophiques, à quoi cela peut-il servir? Pour en composer, il faut avoit résolu de suivre à l'hôpital la destinée d'Hégésippe Moreau^

L*homme sage qu'une bonne voiture porte de la Bourse à l'Opéra, fait justice de l'art de Racine aussi bien que les estimables débitants de denrées coloniales. Si quelques lignes inégales, venant à commencer par des majuscules, entrecoupent et dérangent les colonnes de leur journal, ils frémissent comme si, en ouvrant un paquet de cigarettes, une jeune lionne avait trouvé, sous sa main dégantée, une vipère. Voyez les duchesses dans leurs boudoirs de glace et de cachemire, en même temps que la marchande incrustée [dans son comptoir d'acajou, déclarer

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ennuyeuses à la mort ces pensées que les flâneurs appellent poétiques ; elles les nomment même de beaux sentiments: c'est le dernier terme du mépris !

Voilà ce'^ qu'en ses divagations récriminait notre insensé quand yn groupe d'ouvriers 'passa près de lui ; la conversation était haute et animée. Quelquesuns élevaient des murmures, la plupart ne semblaient déplorer que Toecasion perdue du travail, et n'exprimer que l'anxiété sur le sort de leur pauvre famille. Un nom dominait toutes ces paroles,* et finit par frapper l'observateur à force de revenir dans la conversation qu'il suivait en marchant. Ce nom était Vilbert, celui d'un condisciple, d'un de ses chers rivaux de collège, et, par une inspiration de pressentiment, toujours rapide quand l'événement doit être sinistre, il devina qu'il s'agissait de son vieux ami.

-r Que dites-vous de Vilbert? demanda-t-il à un des traîneurs du groupe ; n'est-ce pas le manufacturier de la barrière du Roule?

— Lui-même précisément, monsieur ; nous disons qu'il a suspendu ses payements. Il fermera ses ateliers lundi, et nous voilà sur le pavé !

— Pauvre garçon I

— Oh ! c'est un honnête homme, reprit l'ouvrier, il ne ferait pas tort à un enfant ; mais un remboursement lui a manqué, et, pendant qu'il va perdre son crédit, nous ne pouvons pas, nous autres, mettre

nos dents aux crochets ; il nourrissait cinquante familles.

-— Action meilleure, pepsa le vieux écolier, qu'enrichir un seul célibataire I

Il gagna la barrière du Roule, entra dans les vastes cours de Tusine et trouva son ami assis mélancoliquement sur la margelle d'un puits dont il mesurait la profondeur.

— Je. reviendrai te voir dans quelques jours, lui dit-il ; j'ai là une dame que je conduis au bois de Boulogne dans un tilbury attelé d'un cheval neuf insupportable. Je compte sur toi pour un service, j'ai quelques fonds à faire valoir, charge-toi de leur prospérité.

Et il lui remet son portefeuille en se sauvant.

— Mais tu ignores donc...? Je dois te dire..., commença le négociant en suivant ses pas.

— Je suis pressé, très-pressé, tu me gènes!

Laisse-moi donc tranquille, indiscret !

Et il courut comme s'il se fût encore agi d'une de ces parties de barres d'autrefois.

Il se disait peut-être en s'éloignant à la hâte :

— Il y a longtemps que l'on sait que les délicats sont malheureux ; ne serait-il pas temps d'apprendre que les malheureux sont délicats ?

Il était invité à dîner chez un ministre, il alla au cabaret retrouver deux artistes. Là, avec les deux en-

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fants de Tun d'eux, illustre plume et le plus loyal camarade qu'on puisse trouver dans son sexe, il se forma, rue de rAncienne-Comédie-Française, une petite table de cinq convives, où la simplicité et la grâce vinrent s'asseoir avec l'instinct rapide qu'elles ont toujours à fuir les somptueux repas. Dans les limbes de sa réputation naissante, en ces épreuves de médiocrité de fortune,, par lesquelles ont passé les talents désintéressés de toutes les époques, depuis Rousseau jusqu'à Monteil, George avait coutume de venir dîner là, en égalité de sobriété avec les compatriotes de son âge, étudiant Broussais ouDelvincourt. Ce projet de s'attabler encore une fois à la modeste hôtellerie était une commémoration, après dix ans, des jours passés de la disgrâce, souvenir dont on dit comme le poète : « Nous étions malheureux, c'était le bon temps. 9 Le chef de cette maison historiquement littéraire, confiant comme le modèle qu'il est de la probité, gai comme son nom d'oiseau l'indique, avait ouvert plus d'une fois le crédit de son officine à la bande imprévoyante des étudiants, et il avait même osé, une après-dinée, offrir sa bourse au plus délicat des convives, le même qui lui revenait en carrosse. Alors, déjà, il était si imposé de cette gracieuse pré*sence aux changeants costumes, si honoré de cette clientèle, qu'il ne manquait jamais dans son trouble,

de dire monsieur s'il avait affaire à un chapeau de

paille d'Italie, et madame s'il parlait à des bottes vernies et à une leste redingote de velours noir. Le patron, pour cette réminiscence, s'était fait maître d'hôtel, g£ircoa de service, dans le modeste cabinet qui recevait la muse du roman et le génie polonais de la musique* Il ne pouvait se lasser de revoir maréchai de la France littéraire un voltigeur qu'il avait vu débuter dans la carrière. Sans avoir suivi le fleuve, le brave industriel^ assidûment occupé de ses fourneaux, considérait ce phénomène avec la stupeur admirative d'un négociant qui retrouverait à Nantes la Loire imposante, après l avoir vue en Ârdèche sillonner à peiné les bruyères du mont Gerbier.

On se retira à huit heures^ comme aux soirs où Jadis on allait disputer, aux tambours delà retraite, quelques courses dans les allées du Luxembourg. Si l'on s'était présenté trop tard aux grilles du palais de la Chambre des pairs, on se demandait alors, avec humeur ; « Qu'est-ce que c'est que le palais d'une chambret » et, par folle vengeance, on allait tirer les sonnettes bourgeoises de toutes les maisons de la rue de Madame*

On revint à la place d'Orléans, dans le gîte coquetrtement somptueux du professeur de musique. Ce Polonais, roi du piano, notre fou aurait pu l'entendre dans les splendides concerts où il attire la foule^ il le supplia de céder aux instances de ce peu d' admira-

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teurs fervents et recueillis, qui allaient essayer de mettre à s'enivrer de son talent dans la solitude, un peu de cette poésie qui compose si essentiellement sa supériorité sur tous les maîtres.

Il céda, le pâle jeune homme qui cache tant de force et d'inspiration sous un aspect valétudinaire, et le premier effet de son mérite fût de faire douter de la nature même de l'instrument où se posaient ses doigts. Ces sons qui descendent si directement d'en haut, qu'ils attirent instinctivement au ciel les yeux de l'auditeur, est-ce d'un vulgaire piano qu'on les obtient? C'est le souffle de la flûte, c'est la vibration de la harpe, c'est l'accent de la voix humaine, c'est la musique sans passer par aucun appareil de l'art.

Pour charmer une fille des champs, qui, à la manière d'Apollon chez Admète, a gardé, dit-elle, les brebis aux bords de l'Indre, entre les genêts fleuris de la vallée Noire, le Polonais trouva, sur le plus savant des claviers, les rustiques chansons du Berry, tantôt la phrase finale et plaintive du laboureur sur la colline, tantôt la première partie d'une mélodie que la fileuse emporte avec elle derrière le bois. Voilà la bourrée des noces, voilà la cornemuse des tondailles. Peut-on dessiner un pays tout entier avec plus d'éloquence harmonique? Mais paix! nous sommes sur les champs de bataille d'Ostrolenka. Entendez-vous la prière de l'armée polonaise avant de combattre ? Com-

ment Dieu a-t-il pu refuser la victoire à des soldats qui la demandaient ainsi!

Les larmes gagnaient la mobile et pieuse assistance. L'artiste le sentit, et, pour ne pas attrister en finissant cette soirée d'élite, il revint sur la terre, sur la terre espagnole; car ce talent est universel. Ecoutez la guitare des sérénades, imitation qui va jusqu'à reproduire le frôlement sur le manche, au lieu de la corde, du pouce inhabile d'un ménétrier ou des doigts distraits de l'amant.

— Ah! dit le fou, en se retirant en extase, à une heure assez avancée de la nuit, bénie soit une journée couronnée ainsi! Si j'ai fait une bonne action tantôt, m'en voilà récompensé !

BALLADES ECOSSAISES

J'aime les mases de rÉcosse. Les refrains du Tieoz Barde lont sauvages et doox comme Vécho affaibli da torrent, et embanmés comme le serpolet. Ils jettent l'àme dans la rêverie ; et cette rêverie est sans limites comme l'Océan qui borne leurs rochers.

Le baron de Gœkino.

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