LA VIEILLE FEMME DE BERKELEY
Le corbeau croassait à voix basse, tandis que la vieille femme de Berkeley achevait, sous Tombrage, son repas du soir. La vieille comprit le langage du corbeau ; et, se sentant défaillir, elle se traîna, à pas courbés, vers son lit.
« Allez, dit-elle, allez quérir mes enfants. Cher-
chez-les en hâte, et qu'ils s'empressent de venir. Avertissez le moine mon fils, et ma fille la nonne; car je vais mourir. »
Le moine son fils, et sa fille la nonne se rendirent à Berkeley. Ils amenèrent, avec de pieuses pensées, le saint-sacrement.
La vieille femme tressaillit lorsqu'ils entrèrent dan^ sa chambre, et ses terreurs devinrent effroyables à
Taspect du saint-sacrement. « Eloignez-le ! s'écriat-elle. Miséricorde ! mes chers enfants. »
Ses lèvres tremblaient sous les convulsions de l'agonie. La sueur ruisselait de son front. «J*aides tortures pour Téternité I murmura-t-elle ; mais du moins épargnez-moi sur la terre. »
Ses enfants éloignèrent le saint-sacrement. Alors, elle les regarda tous les deux avec des yeux horribles et doux, et elle essaya une fois encore d'élever sa voix mourante.
« Oui, je me suis plongée dans tous les péchés de la terre. Les souffrances que j'endure à mes derniers moments sont justes; mais j'ai préservée l'âme de mes enfants. mes enfants, priez pour moi !
» J'ai renouvelé mon souffle au souffle des enfants endormis. Les démons ont été mes esclaves. J'ai savouré la chair des jeunes garçons, quand ils étaient beaux; et j'ai fait des festins sur les tombes ouvertes.
» Maintenant, les démons m'envoient dans le feu pour expier ces sacrilèges. Eît moi qui ai violé le tombeau des hommes, je n'aurai jamais de repos dans le mien.
» Bénissez-moi : que j'entre au cercueil sous la bénédiction de mes enfants ! Arrosez mon drap mortuaire avec de l'eau sainte ; arrosez aussi mon tombeau.
» Encbaînez-moi dans ma demeure de pierre. Fer* mez-la avec des barres de fer. Ohl je vous en supplie l Et que mon cercueil, eiiQhaîné avec trois chaînes, soit fixé sur le pavé de Téglise.
» Bénissez les chaînes. Que cinquante prêtres, durant trots jours et trois nuits, passent en récitant la messe, autour du lieu où je serai couchée.
» Que cinquante chantres fassent leur office à mes funérailles. Jour et nuit, qu'ils me protègent par la lumière des cierges bénits.
» Que le& cloches de Tèghae, grosses et petites, tintent le jour et la nuit, afin d'empêcher les démons de venir enlever mon corps.
» Et tenez toujours la porte de Téglise exactement fermée après les chants, Je vous en oqi^ure, à mes enfants! que les barrea et que le^ verrous soient forts !
]> Fmtas ceci pendant le temps prescrit» et mon pauvre corps sera peut-être sauvé. Préservez-moi pendant qes trois jour^ de la fureur desi d^ons; et alors je pui^ espérer de domaurer en pais dans ma tombe. »
La vieille femme se laissa retomber sur son liL Ses YWK deviurent ternes et fixes, son £|oufïle précipité; la lutte de la mort fut bientôt achevée» et tous ses membres ^'^ffaiss^ent.
On bénit son Unceul, suivant les rites et les prières
BALLADES ECOSSAISES .255
accoutumés. On aspergea d'eau sainte son drap mor* tuaire et son cercueil.
On Tenchaîna dans sa demeure de pierre, avec des barrés de fer. Trois fortes chaînes fixèrent son cercueil sur le pavé de Téglise.
On bénit les chaînes ; on les mouilla d^eau sainte. Cinquante prêtres passèrent nuit et jour, en récitant la messe, autour du lieu où elle était couchée*
Cinquante chantres furent présents à ses funé- • railles, et chantèrent. Des flambeaux bénits brûlèrent dans leurs mains, au milieu de la foule édifiée.
A voir les prêtres et les chantres, c'était un beau spectacle! Chaque assistant comme s'il eût été la statue d'un martyr, soutenait un cierge brûlant.
Les cloches de l'église, grosses et petites, tintèrent sourdement (parce qu'elles étaient revêtues de crêpes), mais elles tintèrent longtemps; et enferma exactement les portes de l'église après les chants.
La première nuit, la lumière des flambeaux fut éclatante et pure ; mais une bande de démons se fit entendre au loin.
Puis un rugissement affreux ébranla la porte de l'église, comme eût fait un édat de la foudre ; et les prêtres priaient, et les chantres chantaient» et leur zèle était mêlé de terreur.
Les cloches tintèrent plus forteaoaent, les preuves élevèrent la voix» les flambeaux jetèrent un nouvel
éclat. Le moine son fils, la nonne sa fille, dirent leur rosaire durant toute la nuit.
Le coq chanta. Les démons s'envolèrent et cessèrent de troubler les prêtres. Eux et les chantres continuaient leur office aux funérailles de la vieille.
La seconde nuit, les cierges répandirent une lumière bleuâtre. Chaque pécheur vit la figure de son
voisin semblable à celle d'un homme mort.
Les hurlements s'élevèrent de nouveau. Les plus fermes cœurs en furent émus ; et on entendit un rugissement sourd, semblable à la chute d'un fleuve qui déchirerait les entrailles d'un roc.
Le moine et la nonne poursuivirent leurs prières, d'une voix aussi haute qu'ils le purent, et l'horrible tumulte recommença. Celui des desservants qui avait le plus longtemps jeûné, courut se suspendre à la cloche.
Plus les chantres tremblaient, plus ils élevaient leurs chants ; et les cinquante prêtres imploraient l'assistance du ciel avec plus de ferveur qu'ils ne l'avaient fait encore pendant toute leur longue vie.
Le coq chanta. Les dénions s'envolèrent une seconde fois, et laissèrent continuer en paix les cantiques et les psaumes.
La troisième nuit arriva. La flamme des cierges répandit une odeur fétide ; ils brûlaient comme s'ils eussent été trempés dans un lac de soufre.
La sourde commotion, pareille aux voix de TOcéan, s'éleva avec plus de furie ; et, comme la catapulte qui frappe les remparts, elle ébranla la porte d'airain qui fermait l'église.
Les sonneurs ne purent tinter longtemps. L'effroi leur ôtait les forces, et, les coups devenant plus fré» quents et plus forts, ils tremblèrent de voir l'enfer entrer.
Le moine et la nonne oublièrent leur rosaire, ils tombèrent la face contre la terre, et il n'est pas un saint dans tout le paradis dont ils n'eussent d'avance imploré les secours.
Le chant des choristes fut à la fin si fort, qu'il devint un cri de consternation. L'église, comme en un tremblemeiït de terre, vacillait dans ses fondations.
Un bruit fut entendu, éclatant comme la trompette qui réveillera un jour les morts. La porte de l'église fut renversée, les barres et les verrous tombèrent.
Les flambeaux s'éteignirent avec le psaume du chantre. Les prêtres sentirent que la terreur arrêtait leurs langues glacées.
Alors, il vint, avec des yeux de flamme, une furie pour emmener la morte. L'église devint, par sa présence, semblable à une fournaise rouge.
La furie posa sa main sur les chaînes de fer; elle en sépara les anneaux dissous ; et le cercueil, si forte« ment enchaîné, s'ouvrit à sa voix de tonnerre.
EUô força là vieille femme de Berkeley ô se lever, à reconnaître et à accompagner son maître. Une sueur froide coulait sur le corps de la trépassée ; elle fut cependant contrainte d'obéir.
Elle se leva. Elle était pliée dans son linceul ; sa tête animée était frissonnante. Le gémissement qu'elle poussa n'avait jamais été entendu des mortels.
Elle suivit son guide à la porte de l'église; ils y trouvèrent un cheval tacheté, dont les yeux brillaient comme deux météores, et ses naseaux exhalaient des flammes.
La furie força la vieille de monter sur le cheval ; elle s'y précipita devant elle ; et ils traversèrent des chemins de feu. Bientôt après, on ne les vit plus.
On ne vit plus la vieille femme de Berkeley ; mais, à quatre milles encore de distance, on entendait ses cris ; et les petits enfants retenaient leur haleine auprès du sein palpitant de leurs mères*