H. DE LATOUCHE XVII
sant de plus sérieux qu'il m'était impossible de pressentir, je ne voulus Timportuner d'aucune plainte. J'eus tort peut-être. Si j'avais été droit à lui, peutêtre aurais-je vaincu son injustice. Peut-être aussi fallailril que le temps passât sur cette crise de son mal pour qu'il vînt enfin à comprendre que je n'en étais pas la cause.
Quoi qu'il en soit, il me revint de lui-même en 1844. Il y avait longtemps qu'il en avait Tenvie ; il l'avait toujours eue, m'a-t-il dit. Seulement, il s'était imaginé que l'âge et la situation avaient dû beaucoup changer mon caractère, et il s'étonna de voir qu'il me retrouvait le même pour lui que dans le passé. Après quelques hésitations, quelques méfiances, quelques coquetteries d'esprit et de cœur en lettres et billets, il se retrouva à l'aise dans notre amitié, et me témoigna un actif et généreux dévouement en plusieurs affaires , petites choses encore par elles-mêmes ; mais l'affection grandit le prix de celles-là par le soin et la volonté qu'elle y porte. Je retrouvai son cœur plus ardent, meilleur, s'il est possible, qu'il ne l'avait jamais été. Mais, hélas ! quel ravage avait fait ce mal secret, insaisissable, cette hypocondrie progressante, sur ses idées et sur son jugement ! Je l'avais connu enjoué et brillant à l'habitude, chagrin et soucieux par accès. Désormais, c'él;ait le contraire. La gaieté était l'exception, l'effort; le chagrin était l'habitude,
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le naturel. Il était cûntinuellemeiit frappé de Tidée de la mort ; il disait là-4essus des choses fort belles mais fort tristes, car il semblait prendre à tâche d'attrister sa fin par tous les genres de désillusions. Il avait besoin de se torturer lui-même en accusant ses meilleurs amis d'ingratitude, et ses prétendus ennemis d'insolence et de cruauté. Je l'avais bien entendu parler ainsi quelquefois au quai Malaquais; je ne savais pas alors qu'il se trompait sur les gens, ou qu'il s'exagérait les peines inévitables de la vie. Je vis bien, depuis, qu'il était atteint de la maladie morale de Jean-Jacques Rousseau, et je m'expliquai comment j'avais pu le blesser mortellement sans le savoir, rien qu'en estimant un ouvrage qui lui déplaisait, rien qu'en prononçant devant lui le nom de quelque personne dont, à mon insu, il pensait avoir à se plaindre. Qui pouvait deviner le secret de ses fibres endolories ? Il eût fallu le voir à toute heure, ne jamais le quitter d'un instant, pour savoir tous les points irritables de ses blessures cachées.
Toute cette souffrance, qui rendait son commerce difficile et sa vie infortunée, ne pouvait pas lui être reprochée, cependant, par les gens de cœur ; et, pour ma part, je n'ai pas voulu me souvenir, je n'ai jamais voulu savoir les détails irritants de ses dix années d'injustice envers mol. Il n'y avait qu'une maladie grave à constater, à déplorer, pour l'absoudre.
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Car cette âme n'était ni. faible, ni lâche, ni envieuse. Elle était navrée, voilà tout. Ses préoccupations n'étaient pas étroites et personnelles à leur point de départ. Comme Jean-Jacques, M. de Latouche avait dans le cœur et dans l'esprit un grand idéal de loyauté, d'a£fection, de désintéressement. Pour lui, comme pour tous les hommes qui jugent et réfléchissent, la vie venait à chaque instant froisser son idéal. Les plus ardents, les plus sensibles sont ceux qui souffrent le plus de ce désaccord incessant entre l'idéal et le réel. Un mal physique vint le saisir dans sa maturité, et ses nerfs ébranlés, son équilibre détruit, il ne vécut plus que pour souffrir par le corps et par Tesprit. Ce courage que nous avons tous pour supporter la vie et les hommes tels qu'ils sont, cette bienfaisante insouciance qui, par moments, nous arrache au sentiment de nos peines, comme un temps d'oubli et de repos njécessaires, nous les avons parce que Dieu les a mis dans l'organisation humaine comme des lois protectrices et conservatrices de notre être. Mais qu'un accident apporte dans ces lois une perturbation quelconque, la santé s'altère, et notre esprit troublé perd la mesure de ses appréciations. Le mal extérieur n'est ni pire ni moindre qu'auparavant. Seulement, nous en sentons davantage l'atteinte, avec moins de force pour lui résister* Nous ne voulons plus, parce que, hélas ! nous ne pouvons