‹ La vallée de CharmonChapitre 5 sur 9 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Le bal commeuçait. Le grand escalier était tout échelonné de myrtes et d'orangers. Des verres de couleur se courbaient en festons au-dessus des arbustes^ et jetaient sur les dalles, d'une blancheur de raarbre, une lueur magique. Au bas des degrés^ deux jeunes gens en habits de fête se rencontrèrent. C'étaient George et Louis de Chégar.

— Comment, vous ici déjà, Louis 1

— Oui, George. J'ai quatre bals ce soir, voyez-vous.

140 LA VALLÉE DE GHARIlOrf.

— A la bonne heure, reprit George. Elles deux amis montèrent en souriant. Ils traversèrent une galerie mollement éclairée d un jour mat. Quelques hommes y causaient ça et là.

Des serviteurs y circulaient avec leurs plateaux mobiles tout chargés, les uns de sorbete et de glaces, les autres de punch fumant dans des coupes de cristal. Quand George et Louis atteignirent le salon du bal, ce fut un éblouissèment. Des girandoles d'argent, couronnées de mille bougies, répandaient des flots d'albâtre, et le lustre étincelait comme une pyramide de diamants. Au milieu de cet éclat de lumières, ce n'étaient que visages épanouis, que parures, que perles, qu'aigrettes et que fleurs. La musique entremêlait ses accords.

Elle se berçait en de douces mélodies; puis, tout à coup elle se réveillait, elle frémissait et bondissait comme les cœurs dans les poitrines. Des âmes ardentes et des bras cadencés se fuyaient; se cherchaient^ s'entrelaçaient. Ce--

LA VAUUÉE DE CHARHON. 141

tait une nuit radieuse, une nuit dé féerie et d*amour.

George s'engagea dans cette foule mouvante. Pendant qu'autour de lui tressaillait la joie, une inquiète attente l'oppressait. Arrivée de la veille, Marie lui avait écrit qu'elle serait au bal de M"^"" Ralnave. C'est là qu'elle l'avait prié de venir, c'est là qu'elle voulait le revoir au milieu de toutes les émotions d'une fête.

George examina longtemps en vain, il s'inclina devant M°''' Ralnave, échangea sur sa route plus d'un salut affectueux, et finit par rejoindre Louis de Ghégar, qui s'entretenait avec Edouard, son frère atné, pour lequel Annette, cette tendre et tragique jeune fille, s'était noyée dans l'étang de Charmon.

Dès que George fut près d'eux, il s'arrêta.

C'était à l'angle de l'un des boudoirs qui at* tenaient au salon. De cet endroit, la vue plongeait sur le bal et le dominait. George croisa ses bras. Son anxiété, par moments, étendait

i^ ïsà VALLÉE DE CHABHON.

comme un nuage sur ses yeux, mais son regard perçant demeurait fixé sur la porte d'entrée^ et, malgré de rapides obscurcissements, ne perdait rien de ce qui s'y passait. Quelle que fût sa perplexité, il paraissait tranquille. Il entendait avec distraction la conversation des deux frères, sans y prendre aucune part.

— Le triste amusement qu'un bail disait Edouard.

— Pas toujours, répliqua Louis, et il irivita une jolie personne qui lui plaisait.

En un instant la danse l'entraînait au mi-lieu de ses évolutions gracieuses. Edouard s'enfonça plus avant et se mit à une table de jeu. George ne changea ni de place, ni d'attitude. Étrangère aumouvementdubal, sa pensée errait dans le monde des souvenirs. Il vivait avec un autre cœur au fond du passé, et, sans le frémissement d'attente qui l'agitait, tout ce qui l'entourait se serait évanoui pour lui. Pourquoi s*éveille4-il soudain? Un murmure de

surprise et d^admîration s'élève de tous côtés. Dieu ! quel éclair de bonheur a sillonné le bal, et touché George comme la foudre !

Sous le coup électrique, il chancelle et s'appuie pour ne pas tomber. D un regard il avait entrevu tout un ciel. Ce n'était plus une chi* mère^ ce n'était plus un rêve, c'était Marie, Marie elle-même, belle, simple, inconnue^ qui sortait de sa forêt, et qui venait bien loin rejoindre George au milieu de la fête. Elle s'avança avec une grâce timide, et s'assit tremblante entre sa tante et M*^^ Ralnave. Quand George fut un peu remis, il pénétra dans tous ces groupes de femmes, qui, tout à Theure, devant lui, semblaient secouer moqueusement leurs chevelures semées de fleurs, de diamants et d'opales. A travers tant de splendeurs, il suivait la trace plus lumineuse de Marie. Dès qu'elle l'aperçut, elle pâlit, et frissonna sous sa blanche parure* Leurs yeux se rencontrèrent. Âh ! dans ce regard il y eut

deux âmes, deux amours, deux vies qui s'embrassèrent et se fondirent à toujours. George ne dit pas une seule parole à Marie, mais, se baissant avec sollicitude, il adressa de tendres questions à M"** d'Ordey sur sa santé, sur les fatigues de son voyage, et lui exprima toute sa joie de la revoir. Quand il se releva, son front était serein, et la douce flamme du bonheur y brillait. En un moment, ce calme divin se refléta sur le visage de Marie. Peu à peu, elle se pacifia sous la souveraine influence de George.

— Danserai-je? lui dit-elle à voix basse.

— Oui, sans doute, chère Marie, dansez avec

tous ; mais cette valse que j^aime tant, cette valse deCharmon, vous la réserverez pour moi seul, n'est-ce pas?

— Oh! oui.

— Et de plus en plus le bal palpita, tressaillir, s'anima. Louis de Chégar et les plus élégants jeunes hommes prièrent Marie. Es

rentratnèrent tour à tour dans le mouvement de la danse. George^ lui, tout en adressant quelques mots interrompus à M""' d'Orcley, s'enivrait de Marie. Semblable à une apparition céleste, elle se balançait aérienne et légère; elle s'élançait vive et rapide, et mêlait ses pas aux pas agiles qui tombaient en cadence, comme des chants de poètes.

Combien d'impressions agitèrent George I Si la danse Fa charmé, maintenant elle ne suffît plus à son impatience. Voici la valse. George, d'un bras flexible, enlace Marie, il l'emporte et tourbillonne avec elle dans un cercle de feu. Là, seulement, son sang circule vite, son cœur bat à Taise ; là^ seulement, il respire un air de flamme, dans lequel il se sent vivre. Il n'a qu'une émotion confuse, mais puissante, une émotion d'amour et de triomphe. Cette femme est à lui. Qui oserait la lui disputer? Viennent les dangers, il les bravera; les obstacles, il les brisera. Il re-

nonce à tout, il méprise tout ce qui n'est pas son amour. Son âme profonde, que ne pouvaient combler tous les mystères de l'infini, un simple amour la remplit tout entière. De toutes ses facultés, il n'a plus que son cœur, et dans l'immensité, il ne voit plusqu'une femme. Une femme et un amour, pour lui voilà tout.

Et la valse l'entraîne, la valse, image de cette houle de la passion où il entre à pleines voiles. Il va, passe, repasse, se ralentit, puis se précipite de nouveau, et ne fait qu'un avec Marie, tant son essor est prompt, tant son étreinte est ferme, tant sa course est ailée !

Quand la valse eut cessé, George fut pris d'un grand ennui. Que pouvait-il désormais attendre du bal? Marie devina cette impression. Elle la partageait. Pas un sentiment, pas un souhait de George^ qui ne retentit dans le cœur do Marie.

— Ma tante, voulez-vous que nous parlions?

je suis si fatiguée !

—•Eh bien ! partons, mon enfant. George, serez -vous assez bon pour nous accompagner?

George donna des ordres pour faire arancer la voiture. II s'y installa près de Marie et de M°*® d'OrcIey. Oh! quel délice, de se retrouver, dans cet étroit espace, avec Marie! Quel délice, de toucher sa robe, ses cheveux, sa main ! Quel délice, de l'aider à descendre de voiture, delà reconduire jusque dans Tappartement de M"* d'Orcley ! Et là , quelles paroles , quels silences ! C'était un bonheur tout résonnant des mélodies du bal !

C'était le passé qui renaissait plus beau!

C'était l'avenir qui s'ouvrait avec ses horizons enchantés ! Jamais jour ne finit plus suave et plus riant. Il mourait lentement dans ces âmes amoureuses, comme un rayon du soir sur l'Océan, comme une brise embaumée sur les roses de mai. élans, transports trop fugitifs de la jeunesse I Comment

146 U VALLÉB DB CHARHOSi.

le cœur peut-il contenir vos félidtés/et comment, après les avoir goûtées, peut-il survivre, hélas I à leur ivresse évanouie t

George faisant un effort sur lui-même:

— Il est tard, dit-il, vous avez besoin de repos.

— Pas encore, dit M"* d'Orcley; avant de nous séparer, nous prendrons le thé.

— Volontiers, dit George.

Et , sanis appeler personne , Marie s'empressa. Elle courut cherclier le guéridon, la botte à thé et les tasses. Bientôt l'eau frémit dans la bouilloire, un arôme exquis se dégagea, et la conversation recommença comme àCharmon.

Marie attendit que le thé fût infusé au gré de sa tante. Et George, tout en causant, la regardait, dans sa blanche robe de bal, se multiplier autour de la table, se baisser au feu et renouveler Teau de la théière.

U VAUiÉE PE CHARMOn. 140

Ce^ soios^ e«t eintretien d« l'intimité furent délicieuseoient p^on^s*

Enfin, aa sigoalde M""' d'OrcIey, George 9e levait sen*a la inain de la tante et de la nièce, et leur dit adieu.

La fête était déserte. Elle n'avait plus ni femnies, ni musique, ni parfums; mais George et Marie n'y pensaient pas. Pour eux, au milieu des teintes de Faurore, des lueurs ineffables, des douces larmes, des tièdes soupirs. Une auti^e fête, la £ète de leur Ame s'était levée dans le ciel.

Le lendemain du bal, George revînt chez jyjma d'Orcley; il y revint les jours suivants. Il passait sa vie avec Marie ; c'était un enivrement continuel.

Un matin que M*"' d'Orcley était au bain, George entra dans son appartement. Il ne trouva que Marie. Dès qu'elle aperçut George, elle tressaillit de plaisir. En ces moments-là, rien n'égalait la splendeur de son visage.

Du milieu de son émotion, elle dit à George :

— Aujourd'hui, nous nous promènerons ensemble et seuls. J'ai prévenu ma tante.

— Eh bien ! partons , reprit vivement George.

— Partons! s'écria Marie ; et, s'approchant d'une glace, elle déroula sur ses tempes les longues boucles de ses cheveux. Après les derniers arrangements de toilette, elle prit le bras de George, sur lequel elle s'appuya , et ils sortirent.

— Vraiment, George, je ne me reconnais plus. Lorsque vous m'avez vue pour la première fois, je me consumais dans une langueur mortelle ; je succombais peu à peu sous ma mélancolie. Si je suis changée, c'est l'amour qui me transforme,

George et Marie marchèrent au hasard et en silence.

Marie, s'éveillant de sa rêverie, reprit : Ah ! je dois tout à l'amour. C'est lui qui m'a res^suscitée. Que je plains les femmes de ce siè-

i52 U VAlLÉfi DE CRàRMON.

cle ! T<mte croyance est déracinée de leur cœur, toute espérance est morte en elles.

Elles essayent d'aimer pour se distraire et pour échapper à Tennui qui les tue, mais dlês n'aiment pas sérieusement. Elles dénouent un amour, elles en recommencent un antre. Elles mettent du calcul dans tout^ car elles prévoient que tout finira. Elles arrangent leur cœur comme une parure de bâi, pour une soirée. Faibles âmes, qui s'en vont errantes, et qui ne cherchent pas à s'abriter du midi sous un même arbre, sous une seule ombre ! Un instinct de changement les entraîne capricieusement çà et là. Elles ne se reposent jamais. Sans vous, George, peut-être aurais-je été comme elles. C'est vous qui m'avez faîte autre. Je ne croîs plus maintenant à une minute , à un jour. Tous les temps sont à moi. Je vous aime dans le passé, dans le présent et dans l'avenir; je vous aime sans limite et sans fin.

LA VAIXÉfi DE CaABMOM. 153

— Oh ! s'écria George» en preflaaot le bras de Marie, je vous rends cœur pour cœur, éter« nité pour éternité.

Dans cet instant d'inexprimable bonheur, Marie aperçut, le long du Louvre, une pauvre femme dont les traits, primitivement nobles, étaient dégradés par la misère. Cette femme tenait ]mr la main une petite fille qui lui ressemblait. Leurs figures étaient maladives et leurs vêtements en lambeaux. Marie, profondément touchée , dit à George : Que notre présence soit une fortune pour ces douces créatures déshéritées.

George tendit sa bourse à Marie, qui, détachant son bracelet, mit ce double trésor dans la main de la pauvre mère.

— Dieu vous récompense et vous bénisse !

dit la femme à Marie, qui rejoignait George, toute joyeuse.

Et les deux amants se perdirent sous les cintres d'une blanche et solitaire galerie.

— Vous avez bien fait, George, d'apporter ce petit volume de Byron. Avant le crépuscule, voulez-vous que je vous lise quelques strophes de Lara ?

— Ne me lisez rien, Marie ; laissez, laissez les poètes. N'êtes-vous pas, vous, la poésie? n'êtes-vous pas plus que la poésie? n'êtes-vous pas l'amour ? Ainsi parlaient George et Marie, vers l'angle d'une allée obscure des Tuileries, non loin de la statue de Cléopâtre.

LA YAIXÉG DE G0ÀRIION. 155

Ils étaient assis là, depuis trois heures. De* vaut eux s'élevait le château, derrière eux s'étendaient les Champs-Elysées jusqu'à l'arc de triomphe de l'Etoile ; à leur gauche , dans la grande allée , la foule roulait et bourdonnait autour des vieux orangers de Louis XIY; à leur droite, la Seine coulait sous ses ponts splendides, entre ses rives de pierre. Mais George et Marie ne voyaient rien, n'entendaient rien, ne sentaient rien que leur amour. Au milieu de Paris et du monde, ils étaient seuls et ils se suffisaient.

— Mon Dieu ! que le temps passe vite ! voici le soir, dit George ; et il entraîna Marie sous les arbres. Et Marie s'abandonnait avec un timide enivrement aux transports fougueux de George. Lui , penchait vers Marie sa tête chargée de volupté, et lui disait des mots passionnés, entrecoupés de soupirs et de silences^ Il prenait ses mains et respirait avidement le

tiède parfum de son haleine. Marie ne résistait que faitdement.

— Quittons ce lien, disait-elle d'une voix étoiiCTée.

— Oh! non, non.

— George , s éciîa de nouveau Marie , avec agitation, sortons de ces ombres; Tair dans lequel on nage ici ne m'est pas bon.

Ah ! fuyons, fuyons, je vous en supplie.

Et Marie, d'un pas rapide, franchît avec George cette nuit des tilleuls. Elle l'attira par les allées découvertes jusqu'à la grille de la place Vendôme.

Ils s'avancèrent par la rue de la Paix jusqu'aux boulevards, dont ils suivirent les avenues sans fin. Us marchaient lentement. Us flottaient dans un monde enchanté qu'ils emportaient avec eux. Un vent moite dilatait leur poitrine- Quoique le ciel n'eût qu*un astre, leur ciel à eux resplendissait de plus d'étoiles que Dieu n'en avait créées, foules

LÀ VALLiB DE GHARMON. 157

les lueurs qui glissaient à travers les vitres et les feuilles étaient magiques. Tous les bruits qui s élevaient dans Tûir étaient mélodieux.

Toutes les maisons étaient des palais de marbre^ dont la blancheur mate tremblait sous la vapeur endormie d'un clair de lune, George et Marie, l'un près de l'autre, erraient ensemble comme des esprits de lumière qui se pénètrent, comme des âmes qui se retrouvent pour ne se plus quitter, et qui mêlent leurs deux souffles en une seule vie.

Ainsi passaient Marie et George. Des torrents de joie inondaient leurs cœurs, qui battaient du même mouvement.

— Oh ! soupirait Marie, dites-moi, George, que* vous êtes heureux.

— Je suis heureux comme à Gharmon, lorsque, des gazons du bord, je regardais dans la Pêcherie votre image qui me souriait du fond de l'eau. Et vous, à votre tour, êtes-vous heureuse ?

158 LA TALLÉE DE GHAJ(MO^,

— George, bien plus que je ne pourrais le dire. Je suis heureuse comme chez ma tante, cet automne, lorsque du cabinet rustique où j'étais, je vous reconnus, à votre arrivée dans le jardin, tandis que, de sa branche , le rossignol chantait au-dessus de ma tète.

— C'est ici que nous nous arrêtons, disait Mme d'Orcley. Si vous voulez, George, pénétrez plus loin avec Marie; mais ne nous pressez pas de vous suivre, nous sommes trop fatiguées.

M"** Ralnave fit un signe d'assentiment« et les deux amies s'assirent sur la mousse d'un rocher. Le petit lac d'Enghien blanchissait à leurs pieds, et de jeunes familles de cygnes, dont il est la patrie, le sillonnaient en secouant leur duvet à sa surface. La suave

TpUée de Montmorency, toute i^emée de vignes et de prairies , de bois et de vergers , semblait se prolonger jusqu'aux buttes Montmartre, au delà desquelles Paris lançait les mille flèches de ses dômes, de ses clochers et de ses palais.

— Mon Dieu, que cette vue est belle ! s'écria M"* d'Orcley.

— Oui, i^prit son amie; et quel charme lui donne encore le souvenir de Rousseau !

Encouragés par M*"" d'Orcley, George et Marie continuèrent leur promenade. Comme ils étaient dans le sentier du parc, un convoi traversa le grand chemin. Une jeune femme, enveloppée de longs crêpes noirs^ suivait le cercueil en sanglotant.

Marie s'agenouilla et George se découvrit^ tandis que le cortège funèbre disparaissait entre deux haies.

Et Marie, se relevant, dit avec angoisse:

LA VALLÉE ht GHABMON. i6i

— George^ il est donc vrai qu'on peut survivre à ce qu'on aime 7 Àh I je demande au ciel d'éloigner de moi ce calicei et de me rappeler plus tât que TOUS.

— Ëcartez ces idées , Marie , repoussez ces images sinistres. A chaque jour suffit son mal. Ne troublez pas ainsi notre bon* heur.

-^ Notre bonheur est trop grande hélas!

j'ai peur qu'il ne finisse; voilà pourquoi je suis triste.

— Écoutez^ Marie, j'habitais autrefoisMontmorency. Souvent j'ai parcouru ces sentiers.

Souvent je m'y suis assis à Tombre; j'étais malade et seul. Alors je vous souhaitais sans vous connattre. Ah ! quand je songe au passée ce n'est pas de tristesse que mon cœur est plein^ mais de délices.

--** George I tous mes pressentiments de ,mort se dissipent. Toute ma peine s'évanouit. Gomment demeurer triste près de

163 Li VAIXÉE DE CHARMON.

VOUS? Vos paroles me sont si douces ! Reposons-nous dans ce lieu naême où vousyeniez vous asseoir, quand vous étiez malade ^t seul. Et tous deux sa laissèrent glisser pur l'herbe, au bord du sentier.

-— Voyez, Marie, autour de vous ces fleui's dea prés, çlles sont écloses sous mes larmes. Tenez, je veux choisir pour vous la plus jolie de ces fleurs, cette petite pâquerette rose et blanche,

George cueillit la pâquerette, il la baisa, puis, en Tofifrant à Marie :

— Gardez-la, dit-il, comme un emblème de votre tristesse, de mon bonheur, de notre amour.

— George, mon George, jamais cette pâquerette ne me quittera. Elle séchera sur mon sein; mais elle refleurira dans mon cœur.

Un bruit de pas s'étant fait entendre, en un instant Marie fut debout.

LA VALLÉE DE GHARMOlf. 16o

— Af audits soient les importuns! s'écria George, en donnant le bras à Marie.

— Mon ami, grondez*moi; je ne suis plus triste, mais je tremble comme à rapproche d'un danger,

— ^^Vous êtesnn enfant, reprit George; que pouvez- vous craindre?

— Je ne sais, mais retournons auprès de ma tante.

— Je le veux bien.

En ce moment les promeneurs passèrent, c'étaient des inconnus. George et Marie s'enfoncèrent dans Tune des allées qui conduisent au lac. Us n'avaient pas marché dix minutes, qu'ils rencontrèrent deux hommes, dont le moins jeune, après quelque hésitation, s'avança vivement vers eux. Marie recula comme devant un reptile. Elle frissonna, et rougit. Mais lui, s'inclinant avec politesse :

— Je ne croyais pas avoir l'honneur de trouver en ce lieu M"* de Sîilisi, Je mp suis

présenté chez elle aujourd'hui, pour lui donner des nouvelles de son mari.

— Comment se porte-t-ii î

— Bien^ madame, répondit de Gange avec un sourire équivoque.

Marie s'en aperçut.

— Monsieur, dit-elle avec dignité, ma tante est à quelques pas d'ici, veuillez venir avec nous, elle sera charmée de vous voir.

De Gange et son compagnon suivirent Marie. Dès que M""' d'OrcIey les eut re^ connus:

— La santé de mon Jules est-elle bonnei monsieur?

— Oui, madame^ je puis même ajouter qu'il est gâté par votre sœur presque autant que par vous. Et, s'adressant à Marie :

*- Ah ! j'oubliais de vous dire , madame, que votre petite levrette est plus jolie que jamais.

Et la conversation se traîna dans une lan-

LA VALLÉE K>G CHAfiMON. 165

gueuf rnoptelle. De Gange en rompit la monotonie et Tennui :

— Mesdames, permettez-moi de prendre congé de vous. J'écris demain à Salisi ; je lui dirai ma bonne fortune. II sera bien heureux, sans doute, d'apprendre, lui qui est un Nem-. rod, que vous n'avez pas pour les forêts moins de goût que lui-même.

Et son regard oblique s'arrêta sur Marie.

George pâlit de colère, mais il se contint.

Marie fut attérée. De Gange, la saluant alors d'un air de tvomphe, prit le bras de son compagnon et s'éloigna.

Il se fit un long silence. Enfin, M"** d'Orcley se levant:

— N'attendons pas ici plus tard, dit-elle, allons rejoindre notre voiture.

George et Marie s'acheminèrent après M** d'Orcley et M"® Raina ve. Ils se tinrent en arrière, à quelque distance, afin de n'être pas entendus.

— George, je suis toute bouleversée, j avais bien raison de craindre. Cet homme est le complaisant^ le commensal de M. de Salîsi.

Cest lui qui, sans vous avoir vu qu'une fois, a travesti, envenimé, calomnié votre séjour chez ma tante. Il ne cesse de se rendre agréable et nécessaire à mon mari. lia, d'ailleurs, à se venger de moi. Tout ce qu'il a de ruses, d'adresse, de sang-froid, il l'a mis en œuvre pour me séduire. Jamais il ne me pardonnera mon mépris. Il me hait. Il peut nous perdre, et il nous perdra. ♦

La voiture était prête. George et Marie s'y placèrent à côté de M"* d'Orcley et de son amie. Quelle route! Ils n'arrivèrent à Paris qu'à la tombée de la nuit. George se retira d^ meilleure heure que de coutume. II avait besoin d'être seul. Son amour éclatait sous une nouvelle forme. La passion n'avait pas encore soulevé en lui de tels orages.

Quoiqu'il parût calme, pour qui le con-

naissait y son visage pâle et sa voix altérée trahissaient une violente agitation intérieure. Quand il dit adieu à Marie^ elle tressaillit de peur et de joie\ Plus que jamais elle sentit que cet homme n'aimait pas à demi, qu'il était à elle, et qu elle était à lui tout entière, à la vie et à la mort.

Si Marie s'était trompée ! Si le courage lui manquait ! Si ses genoux allaient fléchir au milieu du chemin ! — Questions redoutables, que s'adressait George et qui le déchiraient.

— Eh! bien, il en est temps encore. Rien d'irréparable ne l'enchaîne. Si cette frêle organisation succombe aux terreurs de l'amour, qu'elle sorte de la tempête, je l'aiderai même. Moi, j'y resterai seul, et seul j'y mourrai.

Marie s'était montrée si craintive devant les menaces de l'avenir, que George ne pouvait se dérober à ces troubles. Hélas ! il comprenait cruellement que c'en était fait de lui, qu'il ne reviendrait plus sur ses pas. Il avait mis toute sa vie sur un coup de dés, et le cœur lui battait. George douta de Marie. Pourtant le doute, en le blessant, ne le déprava pas.

Au lieu de se lasser, son dévouement ne fit que s'accroître.

Je n'engagerai pas Marie plus avant, se dît-il, je ne l'entraînerai pas plus loin ; qu'elle soit libre. Elle n'entendra pas un reproche.

Je continuerai de Taimer sans bornes, quoi^ que sans espoir.

George ne s'abandonna plus à tous les souffles de son âme.^ Lui, naguère si fougueux, ne fut plus qu'affectueux et réservé.

Marie jugea tout d'un coup d'œil, le doute de George, son angoisse, son abné^

170 Là VALiiE BB dUSMOlf.

gttioDy et voilà les tentatioDS qui la perdirent.

Un jour que Geoi^e, ûlencieux et morne, faisait tourner dans sa main le couteau d'ivoire de Marie, elle lui dit :

** Ma tante, comme à son ordinaire, prodigue ses soins àM**Ralnave, qui est plus souffrante, sans être dangereusement malade.

Nous, George, nous irons à Robert4e^Diable.

J'en ai la permission. Y consentez-vous?

ajouta-t-elle d'une voix pénétrante.

— Est-il bien vrai, Marie, nous irons ensemble et seuls à Robert-U-Diaide?

— Oui, mon ami.

George lâcha le couteau d'ivoire, remercia Marie d'un regard d'amouir, et ne put que lui dire :

— Vous êtes un ange d'avoir pensé à cela.

Le soir, les voitures roulaient autour de

rOpéra. Les loges s'ouvraient et s'emplissaient. Les grilles s'abattaient. L'éclat du

U tlUiiE ht dlAMON. 171

lustre et de mille lumières jallissait à flots. Ce n'était à tous les étages que resplendissement, ce n'étaient qu'écharpes déliées et plumes mouvantes* ce n'étaient que femmes aux chevelures blondes ou brunes, aux attitudes variéesi aux visages souriants. L'air encore frais de la salle était embaumé. Toutes les poitrines se gonflaient d'amour, toutes les physionomies brillaient de plaisir et d'attente. Hors de ce cercle éblouissant, dans une loge aux stores presque fermés, deux personnes cherchaient l'ombre et s'enveloppaient de my^ stère : c'étaient George et Marie. La figure de Marie exprimait le bonheur, celle de George s'obscurcissait encore d'un léger nuage.

— Mon ami, disait Marie, depuis cette fatale rencontre, vous avez été bien triste.

— Ahl Marie, j'ai soufifert un cruel supplice.

—Pauvre ami 1 vous aviez cessé de croire en moi, et Dieu vous a puni de votre doute.

ITi U VALLÉE DE CHABMON.

— Je Conviens, Marie, que j'ai douté de vous. J'ai douté, non de votre amour, mais de votre force. Ai-je eu tort? répondez-moi, ma chère vie,

— Oui, George, je vous le jure; car ma force nait de mon amour. Elle esta l'épreuve du temps et des circonstances, quelles qu'elles soient. Je vous pardonne, mon ami ; mais soyez confiant, et comptez sur moi comme sur Dieu. Vous ne serez pas déçu.

~ Oh ! Marie, répétez vos paroles.

-r- George, rien n'est aussi sûr que ce que je vous dis.

Et la toile se leva.

George, comme pour garder son bonheur :

•—M'ajoutez pas un mot de plus, Marie, murmura-t-il, en se penchant vers le théâtre. 11 vit le noble Robert avec son escorte de chevaliers, le réprouvé Bertram, Alice, la belle jeune fille, et toutes les merveilles de la scène plus enchantée qu'un rêve des MiUe

LA VAUÉC Di: GHARNON. {73

ei une Nuits. La mu»que^ cette délicieuse musique de Meyerbeeri le pénétra; elle parcourut toutes les cordes de son âaiCi qu'elle fit vibrer et frémir ainsi qu'une lyre vivante. Ses nerfs, tendus comme un arc, s'as* souplirent peu à peu^ et toutes ses fibres s'amollirent. Il se rejeta jusqu'au fond de la loge pour pleurer.

— ^ Marie, seul avec vous dansée paradis, votre main dans ma main, votre cœur près de mon cœur, je ne suis plus maître de mon émotion. Et des larmes brûlantes coulaient de ses yeux sans tarir. Non moins attendrie, Marie plaçait sa tète à côté de celle de Geoi^e, sur le velours. Elle tressaillait, soupirait. Son sein se soulevait, et de naïves caresses lui édiappaient. De ses tresses noires, elle essuyait les larmes de George, et les larmes mobiles restaient suspendues à ses cheveux, comme des perles. C'était le troisième acte.

Le chœur infernal chantait de son palais de

174 U YAIXÉE DE CHARMON.

feU| et les nonnes ressuscitaient pour se livrer à leurs passions delà terre. Elles se mêlaient et s'entrelaçaient avec une grâce insidieuse. C'étaient des danses languissantes, des mouvements voluptueux^ des désirs palpitants^ des cris, des accents, des transports. C'était un songe flamboyant, une âpre fête de damnés. Tous les sens étaient éperdus. Quand cette soirée de délire toucha à son terme, Alice triomphait, Bertram disparaissait au milieu de l'abîme, Robert était sauvé. Ce n'était plus l'enfer, c'était le ciel. Dès que la toile fut baissée, la foule se précipita par les couloirs, circula dans les corridors, tournoya le long des escaliers et se dispersa. George et Marie ne partirent que les derniers.

George avait coutume de louer chaque printemps, pour la belle saison, une maison^ nette du bois de Boulogne, aux environs d'Auteuil.

Le lendemain de cette soirée de RoherUle-- Diable, Marie souhaita de passer une partie du jour dans les allées et dans les clairières du bois. Il était convenu que George lui mon-r

17G U VALLÉE D£ OIABMON.

trerait^ du sentier, sa chaumière aux contrevents bruns, les jasmins qui la couvraient de leurs guirlandes et qui Tembaumaient de leurs odeurs.

Dès qu'ils furent sous le bois, Marie dit à George :

— Devinez-vous pourquoi ce lieu m'intéresse tant, pourquoi, sans plus tarder, j'ai voulu le parcourir, en fouler la poussière et le sable? c'est qu'il est encore tiède de vos soupirs et de vos gcmissemenls. Là, George, avant de me connaître, n'est-ce pas? Là, vous avez bien souffert !

— Oh ! oui, Marie; il n'est pas une allée, pas un recoin de ce vaste enclos qui ne sache de moi d'amères mélancolies ou de profondes angoisses. Mais laissons le passé. Ne l'avez -vous pas effacé de ma mémoire?

Votre tendresse ne m'a-t*elle pas rafraîchi mieux que les brises de ce bois^ mieux que ses bras de verdure, mieux que l'oai'-

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bi*e de ses feuilles? En retour^ moi, je veux enchanter votre vie ; sous vos pas je veux répandre tout mon cœur, comme uue huile de parfum*

Et les deux amants s égarèrent parmi les arbres. Et Tamour les brûlait au dedans, tandis qu'au dehors il brillait avec le soleil, mul* tipliant ses mirages le long des avenues, et dans les ramures des routes qui s'entre* croisaient.

A un carrefour du bois, George s*arrèta, et dit :

— Voici ma maisonnette, chère Marie. Ah !

si vous en franchissiez seulement la porte !

Vous voyez cesquatre murs; eh bien! mon rêve immense n'irait pas au delà et s'y i*epUerait pour toujours ; vous voyez cet étroit

178 hk VALLÉE DE GHARMON.

réduit; eh bien! il serait tout mon univers, tout mon ciel.

— George, ne me pressez pas. Mon émotion est trop vive. Mille éclairs scintillent autour de moi, et j*ai la fièvre.

Ils s'assirent à Técart^ en face de la maisonnette.

Marie ôta son chapeau. Ses cheveux se dénouèrent et s'entr'ouvHi'ent sur ses épaules, comme deux ailes. Elle se hâta demies ratta* cher.

Elle était pâle ; George eut un moment d'effroi. Bientôt elle se sentit mieux. Peu à peu une douce chaleur circula dans ses veines, son sein se souleva, ses joues se colorèrent, un sourire éclaira son visage.

— George, est-ce une illusion î N'est-ce pas vous qui me protégez du cœur? Non, je ne me trompe pas. Voici votre retraite, votre toit rustique. Voici les dômes de verdure d'où descendent vos songes. Âh ! que

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je suis bien ici, dans votre bois, sous votre garde ! jamais je ne fus si heureuse..

-— Non^ non, ce n'est pas une illusion.

C'est ici ma maison, c'est moi, c'est vous.

Rien qu'en me penchant , mes cheveux touchent vos cheveux , mes regards se noient dans vos regards ^ et votre haleine ef&eure mes lèvres*

Comment peindre ce repos de Famour qui naitdeFoubli de la terre? Repos ravissant, où chaque battement de cœur est un plaisir, où chaque parole est interrompue par un soupir, par un silence, où les moindres impressions, les plus petits mots^ les plus simples détails ont un charme d'un exquis attendrissement 1 — Un oiseau qui fendait l'air , une fleur qui naissait au soleil, une

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feuille d'automne qui tombait sur le chemin^ une pensée qui s'est glissée comme un rayon y un pressentiment qu'on eut, la première fois qu'on sévit, entre deux buissons, au bord de larivièrei ou bien lorsqu'on se salua près du grand orme qui ombrage Téglise, ou bien lorsqu'on se rencontra tout seuls sur un balcon, ou bien encore lorsqu'on se retrouva, la veille d'un long voyage, le soir, au coin de la cheminée, dans udc chambre .qui domine une vieille place déserte... Ces souvenirs et mille autres. — Repos adorable, où tout est musique, où tout est ambroisie, où* deux âmes vivent en une même âme de cette plénitude de vie que Dieu seul connaît, où toute science expire, où toute , ambition meurt, où le désir obscur s'enchante d'espérance, où l'on parle, où l'on se tait, où l'on se fond dans un océan de bonheur.

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— Pourquoi cetta pâleur soudaine^ Marie?

s'écria George.

— Voyez, dit^elle, au bout de Tallée, un homme qui disparaît dans les sapins. N'estce pas de Gange?

— Non, reprit George, je vous assure que vous vous trompez.

Marie remit son chapeau et se releva chancelante.

— Pauvre amie, vous tremblez, vous n'êtes pas bien ; ma maison est là, venez-y avec moi. Abandonnez-vous une fois, sans terreur, à la douceur d'aimer et d'être aimée.

— Oh! non, non, murmura M""® de Salisi.

— Voici ma porte, que craignez-vous, chère

Marie?

Et Marie répondit :

— Puisque nous n'avons pas ici d'ennemi, je ne crains rien.

18S U ?iLl.éE DE CBÀlUfON,

— Alors, visitez donc cette retraite où je vous ai tant désirée.

— Eh bien 1 oui, un moment^ un seul moment, reprit Marie.

Et une même âme de feu les poussa.

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