BB MARIE À GEORGE
«Toot est perdu, mon cher George. Mes pressentiments étaient Trais. De Gange ou d'autres nous ont trahis. Mon Dieu; qudie scène Je vais te dire , quelles nouyelles t'ap* prendre! j'ai l'âme bouleversée, mais plus que jamais , je suis à toi sans retour.
a Ce matin ^ nous venions de nous lever, matante et moi. J'avais passé de ma chambre dans la sienne. Ce voile qui te plait, ce voile
que je brode si lentement^ avec tant de délices, dont chaque fleur est une fleur d'amour toute tissue de ton image et de ton souvenir, je le lui montrais. Elle, me souriant ; « C'est bien, mais tu devrais avoir fini, i» Tout à coup un pas rapide retentit sur notre palier. Quelqu'un heurte du pied la porte.
« — Qui est làî s'écrie vivement ma tante, ofifensée d'une telle liberté.
c< — Ouvrez, répond une voix dure, et la porte cède à un second coup de pied. On entre. C'était M. de Salisi. Il referma la porte, et s'avançant impétueusement vers nous :
« — J'ai loué un appartement au-dessus du vôtre. Nous sommes maintenant sous le même toit. Mon arrivée vous est une surprise désagréable, je m'imagine. Que faites-vous iciî Vous, à qui j'avais confié M"*^ de Salisi, comment avez-vous veillé sur elle?
a — Je ne répondrai pas, dit matante avec une dignité douce, je ne vous reconnais pas,
monsieur, le droit de m'interroger sur ce
tOD.
« — Vous ne répondrez pas ! reprit-il , en croisant ses bras avec une colère concentrée, je le crois bien. Sur mon âme! vous ne le pourriez pas sans honte. — Allez, vous êtes une folle; demeurez dans votre quiétisme, Dourrissez-vous de rôves mystiques et de billevesées ; pâmez-vous, comme une visitandine, dans l'amour divin, et ne regardez pas autour de vous. Votre nièce, elle, pendant ce temps, saura bien s'enivrer d un autre amour. — Mais toi, que j'ai le droit d'interroger, n'as-tu pas vécu plus d'un mois à la campagne avec un homme que je n'ai pas besoin de te nommer 7 Cet homme ne l'as-tu pas retrouvé ici? Ne t'a*t-il pas menée dans le parc de Montmorency, au bois de Boulogne 1 Ne l'as-tu pas suivi jusque dans une maison solitaire? Oseras-tu nier ces choses? s'est-il écrié avec plus de force, en me serrant le bras
IM U yfàUM BE CSAMIOlfi
que meurtrit encore Fempreinte de ses doigts de fer.
a Et comme je restais muette, immobile; — Par le diable, t'animeras*tu pour me répondre y figure de marbre ? Et il m'a frappée au visage.
« — Tuez-moi, me suis-je écriée à mon tour, tuez-moi.
« Ma tante s'était élancée, et, me pressant conti*e son sein, en signe de protection : — Vous ne toucherez plus à cette enfant, et son accent était saisissant comme celui d'une mère , vous ne toucherez plus à cette enfant. N'avez-vouspas une étincelled'honneurPQuel homme étes-vous donc pour insulter et maltraiter ainsi des femmes?
« — Silence ! s'écria de nouveau M. de Salisi d'une voix terrible , silence t
« Il se mit à parcourir la chambre, pendant plusieurs minutes, avec une agitation inexprimable. Le tapis tressaillait sous ses pieds,
m VAUtE DE eHABWMT* 195
ses soumis et ses raras eheveux se béris-^ saient y des veines gonflées sillonnaient son front 9 BW yeux jetaient des flammes. Sou-^ dain il s'arrêta.
« — Voici ce que j'ai décidé. Je ne me représenterai plus ici. Demain^ une voilure de poste vous prendra. Vous retournerez en Bourgogne.
Là, vous recevrez mes instructions. Michel vous accompagnera. Encore une fois , voilà mes ordres. Si vousy résistiez, malheur à vous !
<f II dit, et disparut comme un éclair.
a Telle est^ mon ami, notre matinée affreuse. Ma tante en est consternée; moi, quoique bien troublée aussi, je suis ferme et résolue au fond du cœur. Cette tempête m'effrayait plus de loin que de prte. Je ne ;me supposais pas tant de courage. J'ai pu me mesurer avec M. de Salisi. Sa passion est moins invincible que la mienne. Ma tendresse à moi ne peut se lasser, ni s'user, ni s'étein- ,dre; elle est immortelle comme mon âme.
Elle est à l'épreuve du péril et du temps. Ohl que ne vivons-nous dans les liens du mariage! Quel Ëden ce serait pour nous que le monde!
Et qu'il me serait doux de t'aimer pour le devoir, au lieu de t'aimer contre le devoir!
J'ai fait une grande faute, je le sens, j*en souffre, mais mon remords se tait devaut mon amour. Je ne sais plus que t'aimer* Mon amour est tout ce qui me reste, il est désormais ma seule pensée, ma seule action, ma seule vertu. Le mariage, cette facile et sainte loi pour d'autres , ne fut jamais pour moi qu'une brutale tyrannie. Quand M. de Salisi demanda ma main, il eût été plus que mon père. Je lui dis que je ne l'aimais pas. Malgré mes refus, il persista, et je lui fus sacrifiée. Devenue sa femme, je me promis « non de Taimer, mais de n'en point aimer d'autre. Je te vis , et j'oubliai tout. George , écoute , ne viens pas chez ma tante. M. de Sali^ est dans Je même hôtel que nous. S'il te rencontrait,
LA VilXÉS DE GHARMOM* 107
il te provoquerait , et Dieu te préserve de faire tomber un cheveu de sa tète! Une seule goutte de son sang crierait contre nous. Ne viens donc pas^ je t'en supplie. Mais, ce soir, à la nuit noire, depuis huit heures, attends*-moi sur le pont des Arts, près du banc le moins éloigné de l'Institut. Je suis à moi jusqu'à demain. Je vais tout disposer pour te rejoindre. Oh ! que je puisse sortir en secret, repasser seule et courir vers toi par ce chemin que nous avons traversé tant de fois ensemble! que je puisse te voir encore, te parler, t'entendre , te toucher ! que je puisse mettre à tes pieds tout mon cœur, toute ma destinée, toute ma vie! Et après, George, à la garde de Dieu et à la tienne !
Quelle lettre! George l'ouvrit avec bonheur, il la lut avec désespoir. Elle le fou*
198 14 yéuM DR vaàttMm*
droya* Mille résolutions se pressèrest tumultueusemeot en son âme et l'enyahirent tour à tour. La pensée de se tuer avec Marie l'assaillit d'abord , mais il la re^ poussa comme impie. Que faire donc?Per-i mettra*t-il que Marie retourne avec sa tante, et se réservera-t-il pour de meilleurs temps, pu bien fuira-t*il avec elle au delà des fron-i tièresî Souflfrira-t-il que cette douce colombe regagne son nid de Charmon, ou bien Farra-»
chera-t-il aux serres de ce vautour ? La per-» plexité de George ne pouvait être longue. — J'enlèverai Marie y se dit*il, nous trouyerons partout le feu et Feau. Partout nous serons sous le ciel. Je connais la Sui»»e. Là, sur la rive sauvage d'un lac^ ou dans la profondeur d'une vallée, nous irons cacher notre amour et notre vie. Là, loin du monde, près de la nature « de beaux jours nous luiront encore au sein des Alpes. Ce rêve fut interrompu par l'arrivée d'une seconde lettre. George en
fit voler le cachel ; elle n'âait pmDt de Marie. La Yoioi :
«Monsieur,
a Je vous hais. Si yousn'étes pas un lâche, vous ne refuserez pasla satisfaction que j'exige. J'aurai votre vie, il me la faut, ou vous aurez la miennei Nous verrons si vous savez affronter un homme aussi bien que séduire une femme. Demain soir, pendant que M"* d'Orcley et sa nièce s'éloigneront de Paris, vous, monsieur, à neuf heures , soyez avec un témoin dans la cour du Louvre, près de la porte qui donne sur Saint-Germainl'Auxerrois. Là, si vous le voulez bien, nous fixerons le jour, l'heure et le lieu d'une ren*contre devenue inévitable.
« Db Salisi. x>
Eh ! bien^ oui ! s'écria George, en froissant
200 UA VAIXÉEUE CKiBllOK.
dans ses doigts la lettre qu'il tenait; eh bien, ouil Marie partira. Et Vous, monsieur de Salisi j comptez sur moi.
xxvin
Au crépuscule, George gagna vite le pont des arts. La pluie de la journée avait cessé , mais le ciel restait couvert. L'air même de la rivière était tiède et lourd. George s'assit sur le banc que lui avait désigné Marie. L'Institut, à sa droite, à sa gauche, le Louvre répandaient de noires masses d'ombres. En face de lui, le pont Neuf était sillonné de voitures dont les verres, de toutes couleurs, scintillaient et couraient, comme des feux follets sur les marais. Au delà, se dressait, dans les murs de la
202 LA TAIXÉE DE GHARITON.
Cité, le vieux Paris, avec son Palais de Justice, sa Sainte-Chapelle, ses tours de Notre-Dame, et tous ses monuments brunis par les siècles. George ne voyait rien que lui-même. Il était abîmé dans sa passion. Hélas? son désir le dévorait en vain. Les longues et convulsives minutes que mesure Fattente tombaient une à une, filtraient goutte à goutte y larme à larme, de la roche du temps. Plongé dans les ténèbres de son âme, George remuait les évéuettieitts qui i^eposaient aii sein de l'avenir , et que les jours suivants devaient faire éclore. Il tourmentait des énigmes sans mots. Au fond d'une obscurité mystérieuse, il lisait des lettres étranges, des caractères bizarres tracés avec du sang. Tout était confus, désor« donné, incomprâiensible , mais tout était poignant et sinistre.
7— N'importe, se disait George, et que Dieu me soit en aide !
Huit heures sonnaient. Les regards de
ta tâuie DE tauBBOM; ^905
£ieorge ne quittaient plus la direction du Louvre. A chaque forme humaine qui se mouvait au loin, il tressaillait. Enfin il aper* çut une femme dont le pas était irrégulier et fougueux. C'était Marie. Quand elle fut à peu de distance du lieu qu'elle avait indiqué^ elle ne s'approcha plus qu'avec précaution. Son anxiété fut courte. George s'avança vers elle, et l'entraîna jusqu'à la rampe du pont.
— Penchons-nous sur cette rampe, et regardons couler l'eau, nous serons moins remarqués.
— George.
— Marie.
— George, me voilà.
— Pour moi, quelle joie après ces heures d'attente !
— Je suis à toi.
--^ Tu es à moi, dis4u; mais sais-tu hien, Marie^ toute l'étendue de ton sacrifice î Tu renonces à tes affections les plus chères, à ta
â04 U VALLÉE DE CHARMON^
tante^ à son petit Jules^ à tes amies; tu renonces à ta situation brillante, à tes habitudes de luxe, à tes goùts^ à tes plaisirs. Tu renonces à bien plus, tu renonces à ta bonne renommée. Aujourd'hui partout accueillie, partout honorée, demain flétrie parle monde ! songesy bien, Marie.
— J'ai tout pesé, George : — d'un côté, tout cela, de Fautre ton amour. Ton amour l'emporte.
— La société s'est montrée prodigne envers toi. Tous ces biens dont elle t'a comblée, fu ne comprends pas ce que c'est que de les perdre. Tu ne t'imagines pas surtout ce que c'est que l'abjection, ce que c'est que le mépris!
— Oh! l'abjection, le mépris! s'écria Marie d'une voix de détresse. Mais je te répète que j'ai pensé à tout. Pour moi l'univers entier ne vaut pas un sourire sur tes lèvres. Tiens, reprit-elle, — voici le symbole de tous
LA VALLEE DE CRARMON. ti05
* les biens que la société dispense ; je le rejette. » Et d'un geste rapide elle repoussa de son doigt quelque chose qui glissa dans la Seine. Un léger bruit s'éleva comme un sanglot. C'était son anneau de noces qu'elle venait de précipiter. George, ébranlé jusqu'à la dernière fibro de son cœur, fut près do tout oublier, d'ac-ceptev le dévouement de Marie et de fuir avec elle.
Mais un écho funèbre répéta soudain dans sa mémoire ces mots de la lettre de M. deSalisi : a Si vous n'êtes pas un lâche, vous vous battrez. » Il n'hésita plus et ressaisit ses résolutions.
Comme il demeurait silencieux et rêveur :
— Que faut-il faire? reprit Marie; George, réponds-moi. — Si tu veux mourir, mourons; si lu veux fuir, fuyons ensemble. Parle et j'obéirai.
— . Marie, dit George, et son accent vibrait, Marie, crois-tu que je t'aime? croîs-tu que je
906 U VALLÉE m CBARMOM.
donnerais mille Yies pour un seul chevett de tatèteîlecrois^tu?
— Je le crois.
-^ Eh bien, soumets-^moi tes pensées^ accomplis ma décision. Ne désespérons pas, mais sauvons-nous de cette crise, à force de courage et de présence d'esprit. Mourir serait fou, fuir serait vil : il ne faut ni mourir^ ni fuir. Toi, pars avec ta tante pour Charmon :
mol, je resterai dans mon coin. Ton mari ne sait presque rien de moi ; il me connaît à peine. Ton éloignement le calmera. Laissons passer cette bourrasque. Dans quelques jours je t'écrirai; dans un mois je t'irai voir en secret. Fais ce que je demande, Marie, fais-le pour moi, si tu m'aimes.
— Un mois sans te voir ! George, un moisi quel siècle !
— Qu'est-ce qu'un mois, Marie , qu'est-ce que cent lieues de distance entre nous? Un amour comme le nôtre peut-il s'éteindre ou
LA VAl'I^éË P£ GHARMOIlf, 307
S altérer? Ne remplit-il pas le temps et l'es* pace infinis? Ne se sufBrait-il pas à lui*méme durant l'éternilé? Qu'avons -nous donc à craindre? rien. L'absence, il est yrai, est une atroce douleur^ mais c'est une douleur néces^ saire. Marie^ je te supplie de t'y résigner.
— £h bien I reprit-elle, eu étouffant un soupir, que ta volonté soit faite et non la mienne. Ce que tu veux, Dieu le veut sans doute.
— Merci, dit George en baisant Marie au front, merci.
Ce qui fermentait dans l'âme de Marie est inexplicable. Quoique désespérée de retourner en arrière , la pensée qu'elle devait tout à George, qu'il l'arrachait à l'op-f probre, qu'il la replaçait avec honneur dans la société, sous la tutelle de sa tante, cette pensée lui fît du bien. Mais sa peine était amère et mortelle. Il fallait se séparer de George pour Ipngtenaps peut-^étre* HéUs! elle
se hasarda, pour la première foîs^ à porter autour d'elle des yeux efiParés. Elle regarda cet immense Paris, ces vastes ténèbres mêlées de tant de lumières et de tant de bruits ; elle regarda les monuments, les ponts, la rivière, la grève déserte. D'inexprimables terreurs troublaient son sein. Au moindre son, elle frémissait.
— George, quel est ce cri?
— C'est le cri de la sentinelle qui appelle la garde du Louvre.
— Ah! tu disais donc, mon ami, que dans peu de jours tu m'écrirais?
— Je te le promets.
— Tu disais aussi, George, que tu viendrais me voir, en secret, avant un mois ?
— Je te le promets encore.
— George , George, ne trouves-tu pas que l'air est plein de gémissements, de menaces et de présages?
— Tout cela est dans ton âme. Pacifie-toi,
LA VAUÉE DE CHARMON. 209
ma pauvre Marie , nos déterminations sont concertées, irrévocables, ne demeurons pas ici plus tard. Viens.
Marie se supendit tremblante au bras de George, qui l'accompagna jusqu'à la rue, presque jusqu'à Thôrel de M"* d'Orcley.
— Adieu , dit-il en pressant la main de Marie.
— Adieu , dit-elle en pressant la main de George.
— Adieu , s'écrièrent-ils encore dans un même élan. Puis, George suivit des yeux Marie, jusqu'à ce qu'elle eût franchi la grille de la maison. Ensuite il rebroussa chemin, traversa de nouveau le pont des Arts et rentra chez lui.
it
Après cette orageuse journée , ce fut pour tous une orageuse nuit. — De Gange, malgré sa légèreté, regrettait tant de malheurs ; mais dans son repentir, il y avait plus d'égoisme que de bonté. — M"" d'Orcley s'attendrissait. Elle déplorait sa facilité , son abandon, sa confiance aveugle. Elle éprouvait surtout une ineffable pitié pour ces pauvres jeunes gens; pour eux elle implorait le ciel, et ses prières étaient mêlées de larmes. — M. de Salisî, lui, frissonnait et brûlait tour
hh VàUÉE DE CaAMlOH, 8ii
à touv, n y avait dans son cœur de Tamour et de la haîne , de la jalousie et de la oolèpe ; il y avait, paivdeasus teot, de Thoaneur ofdusé. Le choc de tant de passions était terrible en son sein. Une fièvre de vengeance le devoir Fait. — Marie n'avait pu rester couchée , elle s'était placée sur son séant, et, comme dans une agonie, elle se débattait au milieu de ses pressentiments funèbres.
George cherchait en vain, sur son chevet, un instant de sommeil. Le vent soufflait avec plus de force, au faite de sa montagne; les volets claquaient contre le mur. Les éclairs brillaient à travers sa fenêtre , le tonnerre grondait dans les nuées. La pluie succédait au vent et le vent à la pluie. Mais qu'était cette tempête des éléments, auprès de celle qui ravageait l'âme de George? Sur le matin^ il s'assoupit un peu. Il était tard, lorsqu'il s'habilla. Je no me reconnais plus, se dit-il, en passant sa main dans ses cheveux et en se
212 LA VALLÉE D£ CHAnMON.
frappant le front. Certes, mon courage est entier* Mais qu'est donc devenu cet épanouissement du coeur où me jetait toujours l'approche du péril? Pourquoi donc le danger ne me réjouit-il plus? — C'est que ta cause n'est pas juste, lui disait sa conscience à voix basse. Tu es l'agresseur, tu as outragé M. de Salisi contre toutes les lois divines et humaines. — Contre les lois humaines, oui , contre les lois divines, non, répondait sa passion. La société va te crier anathème ! mais le ciel est pour toi, — Sans doute, reprenait George. Néanmoins je ménagerai M. de Salisi , je l'épargnerai dans le combat, lui qui a soif de mon sang et de ma vie. Les chances ne seront pas égales. Il est probable que je serai tué demain. Et Marie part aujourd'hui, dans quelques heures ! je la verrai , je veux la voir encore une fois.
George se pencha sur sa table, sans s'asseoir, écrivit quelques lignes qu'il plia et
qu'il cacheta , puis il sortit. En moins de vingt minutes, il eut atteint l'hôtel de Marie. Il ei3tra vite. 11 aperçut dans la cour une ca* lèche de voyage. Il pénétra jusqu'au bas de l'escalier.
— M. de Salisi est-il chez lui? dit George en s'adressant au portier.
— Oui, monsieur, répondit un domestique qui descendait avec des cartons , et qui , au nom de son maître , s'était avancé respec^ tueusement.
— Eh bien , remettez-lui cette lettre.
Michel obéit. George s'élança dans l'appar*-
tement de M™* d'Orcley. A sa vue, Marie poussa un cri , se dressa de surprise , puis retomba pâle et tremblante sur un canapé.
— J'ai voulu vous revoir, avant votre départ.
— Oh I dirent ces deux femmes, en frémissant de terreur.
âl4 U VAEXÉE DE CUARIION.
Cependant Michel abordait son mattre.
r-^ Quelle eat cette lettre; se demanda M. de Salisi y en décachetant le papier que lui pré* sentait Michel. 11 lut avec colère les lignes qui suivent :
« Monsieur 9
« En faisant à Madame d'Orcley ma visite d'adieu, comme les convenances m'y obligent, je vous apporte moi-même ma réponse. Ce soir, puisque vous le désirez, vous me trouverez, à neuf heures, au rendez-vous que vous m'assignez. Vous pouvez être sûr que j'y serai.
a George *** xi
— Ou est la persqnne de qui tu liens cette lettre?
— Chez M"*^ d'Orcley, monsieur.
— C'est lui, de Cange, s'écria M. de Salisi,
LA TALtiiK DE GHAimON. 915
en congédiant Michel d'un geste. C'est lui !
Venir me braver jusque chez moi! Puis, sai-sissant un de ses pistolets : --- Par Tàme de mon père ^ s'écria-t-il de nouveau, je ne le souffrirai pas,
— Mon cher Salisi, ta ne voudras pas le tuer en assassin, tu voudras le tuer en soldat.
— Je lui donne cinq minutes^ dit M. de Salisi, en tirant sa montre qu'il posa sur sa tablé, à côté de ses armes, cinq minutes pour s'éloigner.
Puis, se levant avec rage :
— T'en iras-tu démon ? Cesseras- tu de me tenter? s'écria-t-il en marchant sur le plancher, qu'il foulait du talon de ses bottes.
A chaque coup. M"* d'Orcley et Marie tressaillaient et chancelaient.
— Retournez, retournez, disait M"' d'Orcley.
-— Adieu George, dit Marie, et elle se précipita à genoux.
En ce moment, un coup plus fort ébranla le plancher sur leurs têtes.
Les pauvres femmes crurent que la maison s'écroulait. Elles suppliaient George d'un air consterné.
— Je ne cède pas à ses menaces, au moins; je cède à vos prières, et il sortit.
Marie courut à la fenêtre.
— Il n'a plus qu'une minute, dit M. de Salisi d'une voix sombre, en regardant sa montre.
— Le voici dans la rue, reprît de Gange qui l'aperçut à travers les vitres.
-— Comme il va lentement, disait Marie à sa tante. Plus vite, plus vite, George. Dieu soit loué ! Il change de rue. Le voilà sauvé !
— Avec quelle joie je le tuerai demain !
s'écria M. de Salisi ; et, tout épuisé des efforts qu'il avait fails pour se contenir, il se jela dans un fauteuil.
, Deux heures après, une chaise roulait dans
LA VAIXÊE DE GHARMOM. 217
Ja cour de Thôtel. C'était M"'* d'Orcley et Marie qui parlaient. Une seule personne, M""* Ralnave, les avait accompagnées jusqu'à leur voiture. Pauvres femmes, pauvre Marie, surtout ! Elle était ensevelie dans sa peine. Elle ne pleurait pas, elle sanglotait, elle suffoquait. Après quelques lieues dévorées en silence, sur le penchant de Tun de ces frais vallons qui sillonnent, comme un sourire, le sévère et mélancolique aspect de la forêt de Fontainebleau, M"*' d'Orcley, s'adressant à Marie avec une tendresse pénétrante ;
— Ma fille, ne te désespère pas ainsi.
— Ohl ma tante, s'ils se rencontrent!
Quoi que je fasse, ma pensée s'arrête fixement sur un un combat. Je vois deux hommes qui s' en tr' égorgent , je vois des blessures cruelles, je vois du sang qui s'en échappe et qui rougit l'herbe.
Rien ne pouvait dissiper les alarmes de Marie , conjurer sa fièvre , ni calmer
816 hk YALtÉe DB CHARMA.
le tremblement dé tous ses nerfs ^ agités par tant de secousses. C'était un affreul voyage !
Cependant GeorgO; en s' éloignant de Marie, erra longtemps au hasard. La colère, l'amour, le regret, la douleur, mille émotions confuses remplissaient son âme. Peu à peu il se pacifia. Sa pensée devint nette et préci§e. Il se rappela son rendez-vous d'honneur avec M.deSalisi, et »e s'occupa plus d'autre chose.
— C'est ce soir, se dit-il, et je n'ai pas de témoin ! Il réfléchit un moment. — Louis de Chégar est un noble et brave jeune homme; il m'en servira.
George se dirigea rapidement vers la maison de son ami« Louis de Chégar touchait déjà de la nialn la crinière de son cheval, sur lequel il. allait s'élancer pour une course nu bois, lorsqu'il aperçut George.
•^ Reniettez voire promenade , mon cher Louis. A,ujourd'bui et demain, j'aurai besoin de vous pour une affaire sérieuse.
*i- Je suis tout (i vous, dit Louis^ en lâchant la bride de son cheval à son groom ; puis, prenant afifeetueusement le bras de George, il l'emmena dans son appartement. .
Les de\ix amis s'assirent.
— Si vous le permettez, nous dînerons ici, Louis.
— Ah ! tant mieux ! et Louis sonna pour donner ses ordres. Il vint se rasseoir.
Alors George lui racojita sa situation. C'était un sujet glissant pour Lçuis de Chégar qui avait eu plus d'une femme et plus d'un
duel. Mais pas'^une question indiscrète, pas un sourire^ pas une épigramme sur M. de Salisi n'elBQeurèrent ses lèvres. Les paroles de Creorge lui imposaient. Elles étaient graves et pénétrantes. Louis de Chégar sentait un trouble , qu'en pareille conjoncture , il n'avait jamais éprouvé pour lui-même à ce point.
Les deux amis dînèrent. Ils mangèrent peu et continuèrent à causer. Leur entretien se prolongea jusqu'à ce que George, regardant la pendule, eût dit :
— Voici le moment. 11 ne faut pas que M. de Salisi m'attende. Partons.
En quelques minutes ils eurent atteint lu cour du Louvre. George se hâta vers la porte de la colonnade, et joignit son ennemi sous le réverbère qui en éclaire le seuil.
C'est lui ! dit de Gange à M. de Salisi qui était là, immobile, et les bras croisés sûr sa poitrine. Dèsqu'il vilGeorgc, il s'éveilla comme
332 LA VAIXÉE W CHARMON.
d'up rêve, et répondit, en s'indinant^ au salut de sQn adversaire.
Ce fut George qui paria le premier.
— Me voici, Monsieur, que voulea^vous de moi?
— Votre vie, reprît M. de Salisi, avec un accent qu'il cherchait vainement à mat*^ triser.
— Quelles sont vos armes?
— Le pistolet, si vous y consentez.
— J'y consens. Comment nous battonsnous?
— A mort, monsieur.
— Soit, mais quel sera le mode du duel?
choisissez. J'accepte d'avance toutes vos propositions.
— Nous nous mettrons à trente pas. Nous marcherons l'un sur Ta^Ure. Celui qui aura essuyé le premier feu pourra s'avancer jusque sur son adversaire et tirer à son gré.
LA VALLÉE WL CHAMION. 925
— C'est )>ien. MainteDant, quel est votre jour î
— Demain.
— Votre heure ?
~ Midi.
— Votre Ueuî
— La porte Maillot. De là nous nous enfoo* cerons dans le bois^ et nous trouverons bien un endroit favorable.
Les yeux des deux ennemis se reneontrèrent. Le regard de M. de Salisi étincelait de haine. Le regard de George n'exprimaitqu'un intrépide mépris du danger. Ils se saluèrent. A demain, furent les seules paroles qui sortirent de leur bouche.
M. de Salisi gagna son hôtel avec de Gange.
George et Louis de Chégar suivirent le tretr toir du quai.
Ils se promenèrent d'ahoi'd sani^ proférer un seul mot,
— la belle soirée 1 dit enfin Geqrge. Elle
224 LÀ VALLÈS DE CHARItON.
apaise le cœur. Il me semble qu'ici je suis moins troublé. Ne rentrons pas ; promenonsnous encore.
— Je le veux bien.
Il se fit un silence.
— George, vous croyez en Dieu, n'est-ce pas?
— Oui, certes.
— Vous croyez aussi à Timmortalité de l'âme î
— Sans nul doute.
— Moi, j'y crois également ; niais ma foi, je vous Tavoue, est celle de l'Église, et les grandes questions que je vous adresse, je ne les ai jamais méditées.
— Mon cher Louis, moi, j'y ai songé toute ma vie à ces questions, et je. les agitais involontairement en moi-même, lorsque vous les avez évoquées entre nous.
George s'arrêta. Puis il reprit :
— Si je suis tué demain, je crois que ma
LA VALLÉE DE GHAItMOIH. 225
mort lavera toutes mes fautes et que mon Ame vîrra. J'espère que Dieu me recevra dans son éternité avec tous ceux que j'aî aimés.
En ce moment Louis regarda George. Plus vif que la pâle lueur de la lune sur son visage, un rayon intérieur brillait dans ses yeux et jetait autour de lui comme une flamme magique. Jamais Louis n'avait éprouvé cette émotion d'immortalité.
Après une pause, George ajouta :
— Mon cher Louis, il est tard. Demain, irouvez-vous, à onze heures, à l'entrée des Champs-Elysées; j'y serai. Et maintenant séparons-nous. J'aî besoin de repos et de sommeil. Adieu.
Les deux amis s'embrassèrent étroitement, et se quittèrent.
— Quelle heure est-il î disait M. de Salisi à peine éveillé.
— Sept heures, répondît de Gange, qui venait de pénétrer chez lui.
— Fait-il beau ?
— Un soleil superbe, mon cher.
M. de Salisi se leva, tout en causant, et se fit la barbe.
— Pardieu, dit de Gange, voilà, je crois, la première fois que tu ne te coupes pas la figure, en te rasant.
M YM44tS BB GBàBllOll. 231
— C'eat 1m(i signe, repavtit M. de Salisi d'un aîr jovial, mon sang ne coqlera peint aujourd'hui.
Quand il eut passé sa redingote et quMl l'eut boutonnée :
— Eh bien ! de Gange, comment tueronsnous le temps, ce matin ?
De Gange, à travers la fenêtre, montra du doigt un petit café où il avait déjà conduit M. de Salisi. G'était un rez-de-chaussée composé de deux salles. La plus grande, la plus silencieuse et la plus retirée, servait de tripot. L'autre était un estaminet.
— Veux-tu que poys allions là ? dit de Gange, nous ferons quelques parties de billard et nous déjeunerons, en attendant le moment du rendez-vous. Gela te convient-t-îl ?
— A merveille.
— Alors defiïCendons, et vive la maison dd la Gornuan !
228 LA VAIX&E DE CHABlfON.
De Caoge entra d'un pa& dégagé.
Du comptoir, une femme entre deux âges, ni vieille ni jeune^ le salua d'un sourire de connaissance.
— Un flacon d'absinthe, dit M. de Salisi, en prenant une queue.
La salle était remplie de fumée. Plusieurs habitués, assis négligemment, lançaient par intervalles d'épaisses bouffées d'une vapeur bleuâtre, qui blanchissait et ondulait en mille nuages fantastiques. De Gange et M. de Salisi jouèrent quelques parties de billard en buvant leur absinthe mêlée avec de l'eau ; l'avantage fut égal.
^* Déjeunons, dit M. de Salisi.
Ils déjeunèrent, etpuisilsse mirentàfumer, sans échanger un mot.
— Encore une partie. La partie d'honneur, s'écria M. de Salisi, en reprenant sa queue. Il faut que l'un de nous soit vaincu.
— J'y consens.
LA VAiiLÉfi DS GHABHOIC; 229
De Gange joua mieux qu'il n'avait fait jusque-là. Mais M. de Salisi fut d'une écra* santé supériorité. La sûreté de son coup d'oeil^ la fermeté de sa main, étaient admira* bles. Jamais, à ce jeu^ il n'avait déployé tant d'énergie, d'adresse et de précision. Il y appliquait toute son âme. Singulière faiblesse de l'homme le plus brave 1 Dans sa pensée, il attachait au gain ou à la perte de cette partie un présage heureux ou funeste pour le reste de la journée,
— Je suis battu, dit de Gange.
— Battu et mort, reprit vivement M. de Salisi. Sortons, il est temps, ajouta-t-il, en jetant deux pièces d'argent sur le marbre du comptoir.
Quand ils furent dans la rue :
— Fais avancer une voiture, dit-il à de Gange, et va chercher des armes.
M. de Salisi n'était plus le même; son visage était devenu sérieux et sombre. Les
330 LA T4|4.tS m CBABUeN.
plis de son front, ses yeux menaçants, le gonflement de ses narines, le battement de ses tempes , annonçaient l'émotion terrible qui commençait à Tagiter.
George avait bien dormi. Dès Taurore , il traça ses dernières dispositions, puis il écrivit deux lettres, Tune à sa mère, l'autre à Marie. Hélas ! sa tristesse était profonde et son attendrissement inexprimable ! Insensiblement ses langueurs tirent place à la méditation; il se recueillit en lui-même, et, comme la flamme, sa pensée s'éleva vers Dieu.
Toutes choses réglées dans son cœur avec la terre et avec le ciel , il se sentit calme et
2Ôt2 LA VALLÉE DE GHAftMON.
fort. Il prit les papiers qu'il voulait confier à Louis de Chégar et se mit en route.
— La passion, sedisaît-il, est l'épreuve de feu, le baptême de sang qu'il faut subir. Chacun doit accepter vaillamment sa destinée.
Puis, pressant le pas, ses ardentes facultés se concentrèrent sur l'action qu'il allait accomplir, sur le combat qu'il allait livrer. Ses nerfs tressaillirent , ses esprits se précipitèrent, et son cœur battit plus vite dans sa poitrine. Une généreuse espérance l'enflammait.
A la descente du pont des Tuileries, quand George franchit la grille du bord de Teau^ l'horloge du château sonnait onze heures.
— C'est bien, se dit -il, je suis ponctuel.
Quelle que fût la mâle émotion qui l'animât, il ne put, en traversant ce royal jardin, se défendre d'un souvenir doux et poignant.
Que de fois il y avait amené Marie ! Que de fois il l'avait conduite autour de ces parterres,
le long de ces allées , sous ces beaux arbres! Que de fois il s'y était assis près d'elle ! Là , que de fois un regard , une parole, une main pressée Tavaient enivré de délices 1 Toutes ces choses étaient loin, mais l'image de Marie était partout. Elle souriait mélancoliquement à George dans la feuillée, à travers les gerbes étincelantes et pluvieuses des bassins. Pour lui se réveillait la mémoire et comme l'odeur des jours écoulés. Ah ! que George souffrait ! Mille impressions suaves et cruelles l'obsédaient tour à tour. Il se hâta. Dès qu*il eut mis le pied sur la place Louis XY, il fut mieux. Il se sentit moins oppressé. Tout en marchant^ il entrevit un petit savoyard aux lèvres noires et aux deats blanches. Le pauvre enfant courait après Qeorge en lui demandant l'aumône. George, qui avait passé sans écouter sa prière, eut un regret* Il se retourna pour jeter à l'enfant toute la n^onnaie qu'il avait.
LA VALUte BE GHAIWOM. 935
— Merci ^ monsieur^ que le bon Dieu vous donne une longue vie 1
George tressaillit au souhait étrange, dans un pareil moment, de cette voix Aratche et pure. Bientôt il aperçut un fiacre qui stationnait à rentrée des Champs-Elysées, et, tout à côté , un jeune homme qui regardait çà et là. C'était Louis de Chégar. Après quelques paroles amies , ils montèrent ensemble dani; la voiture.
— À la porte Maillot, dit George au cocher.
— Yoici des épées et des pistolets^ dit Louis.
— Les épées sont de trop, dit George , les pistolets suffiront.
— Je le crois, répondit Louis, mais à tout événement nous serons prêts.
Le trajet fut rapide. Arrivés les premiers ^ les deux jeunes gens se promenèrent dans le carrefour du bois, autour de la villa où Casimir Pervier, tout haletant, venait se reposer de la trihqne et des affaires. George et Louis
n'attendirent que peu de minutes. Un second fiacre parut. La portière s'ouvrit. Deux hommes s'élancèrent, c'étaient MM. de Salisi et de Gange.
Les adversaires^ accompagnés de leurs témoins , s'empressèrent de s'aborder. Ils s'inclinèrent l'un et l'autre, puis^ sans rien dire, parmi tant de routes qui se croisent, ils prirent au hasard et s'enfoncèrent dans le bois, hors de tout sentier. Les fiacres s'arrêtèrent. Un cabriolet particulier les atteignit. Un homme en sortit, sauta le fossé et suivit les traces des combattants. C'était le chirurgien de Louis de Chégar.
Tous cherchaient à cacher leur émotion, mais tous étaient vivement émus. Le soleil brillait, les rayons glissaient entre les branches, la bruyère couvrait de ses teintes roses les palmes dentelées de la fougère, l'herbe verdoyait, la source filtrait, les petits oiseaux chantaient, à l'ombre, dans la ramée. Cette
douce nature, qui retenait tiède encore Tempreinte de Marie , redoublait, à Tinsu de George, le deuil de son âme. Il éprouvait une aigre et sourde peine, une angoisse aride au milieu de ce bois où M* de Salisi l'avoit anaené, sans doute, pour laver son honneur dansle sang, sur le théâtre même de l'outrage* Hélas! ce coup d'œil que George laissait errer autour de lui pouvait être le dernier , cette pensée d'amour qu'il avait au cœur pouvait être la dernière ! Ces sensatioas de George étaient confuses. Son courage les dominait toutes. Il conservait entière sa présence d'es* prit. Ce fut lui qui découvrit une place favorable pour le combat.
— Faisons halte ici, dit-il, et n'allons pas plus loin. Ce lieu ne semble-t^il pas préparé pour nous ?
Sous le regard assuré de George, le regard inexorable de M. de Salisi s'embrasa; de Gange baissa les yeux et rougit de honte.
238 LA YALLÉG BE CHARMOR.
L'endroit choisi par George était une clairière fort retirée» dans laquelle s'élevaient deux grands chênes. Ils étaient à trentecinq pas environ l'un de Tautre* Il fut décidé que ces arbres serviraient de point de départ. George et M« de Salisi se placèrent près d'eux comme à leur poste. Les témoins chargèrent les armes. Ce fut une attente solennelle. M. de Salisi ne pouvait se contenir, et la passion qui le bouleversait éclatait mal* gré lui. Son agitation était visible. Geoi^e était moins troublé. A de courts intervalles i un éclair lui venait de l'œil; mais son attitude était tranquille. Sa sévère figure avait une singulière expression de noblesse et d'héroïsme. Il avait pris en lui-même la détermination d'essuyer le feu de son adversaire, et, • s'il était sauf, de lui faire grâcô de la vie. C'était une résolution pleine de péril y car M. de Salisi, qu'animait un impitoyable instinct, ménagerait l'occasion , et ne tirerait
hh TAtfcÉE DE GBABVOK. 339
qu'à bon escient. N'importe^ quoique George eût calculé cent chances de mort pour une de salut, il persistait dans son dessein. Cette intention de miséricorde lui communiquait sans doute un peu de ce calme qu'il mon-^ trait. Toutefois 9 quand les armes furent chargées y George sentit aux cheveux un léger frémissement.
— Souvenez-vous desconditionsdece duel, s'écria M. de Salisi ; celui qui manquera son adversaire pourra être tué à bout portant.
— Je m'en souviens, répondit George.
Les témoins voulurent intervenir; mais
M. de Salisi imposa rudement silence à de Gange, et George pria Louis de Chégar de ne pas insister. Les témoins se turent donc^ et remirent les armes.
Alors, il y eut encore une attente.
Tout à coup, Louis de Chégar et de Cange donnent le signal.
Les deux ennemis s'avancent l'un sur Tau-
240 LAYAIiLÉE DE GHÂRHON.
tre» 1^ pidtolet au poing, lis marohent avec précaution, ils «'observât et se mesut'enl.
M. de Salisi épie George comme une proie.
Par tous les pores il aspire la vengeance. Sa chevelure, aussi vivante qu'une couleuvre, se noue en cercle et frissonne autour de sa tête chauve. Tous ses muscles se gonflent. Sa prunelle grise et fixe lance on regard perçant comme un aiguillon. Sa main tremble de rage. Celle de George est ferme et droite. A dix pas de son ennemi, M. de Salisi le ramasse sous son arme, presse la détente, et la balle, en sifflant, frappe George au-dessus de l'aine. George vacille et trébuche sur le genou. La douleur tord son sein, la colère en jaillit, il pousse un cri terrible et se relève. Il rappelle ses esprits fugitifs. D'abord ofifusqué d'une ombre suprême, son œil étincelle comme la lame d'un poignard. George se dresse, il se traîne, il s'approche :
— A mon tour, dit-il, votre vie est à moi.
n s'arrête à bout portant^ il éteod le bras.
C'était fait de son adversaire. Soudain y comme s'il eût retrouvé sa pensée de clémence, comme s'il eût revu Marie : — Vous pâlissez, murmura-t-il d'un accent où la colère vibrait encore^ vous pâlissez, monsieur deSalisi, mais vous ne mourrez pas, ajoutat-îl d'une voix inintelligible; puis, par un dernier effort, il exhaussa son arme , la dé** chargea en l'air, et tomba sur Therbe, baigné dans son sang.
M. de Salisi s'éloigna précipitamment avec de Gange.
Louis de Chégar, tout en larmes, considérait George avec anxiété. Le chirurgien, qui était accouru au second feu, se penchant sur la plaie, la sonda et lit l'extraction de la balle. Il appliqua le premier appareil.
— Vivra-t-ilî dit Louis de Chégar, hors de lui.
— Peut-être, reprit le chirurgien, en se-
842 LA TAIXÉE DE CBARMON.
joouant Ift tète ; la blessure est profonde : il faut espérer un peu, mais je ne suis sûr de rien.
Ils transportèrent George dans la voiture.
Ils le soutinrent entre eux jusqu'à son hôtel. Ils le montèrent avec peine dans sa chambre, et le mirent au lit. George était presque roide, et la vie ne se trahissait en lui que par de faibles sursauts.
— Mon amiy dit Louis au chirurgien, vous ne le quitterez pas.
— Non, excepté pour quelques visites in-
— Vous me le promettez î
— Je vous le promets.
Louis de Ghégar serra la main de l'habile homme^ et, faisant jeter deux matelas sur le parquet 9 il s'installa dans la chambre de George avec son compagnon*
Vers six heures de Taprès-midi, le leadeinaîiiy M. de Salisi et de Cange entraient dans la cour des postes.
M. de Salisi venait de déposer une lettre dans la boite. Sa figure n'avait jamais été si sombre. Une noire tristesse le rongeait. De temps en temps, il roulait sa moustache grise et se mordait la lèvre.
Il prit place dans la malle avec de Gange.
Bientôt |ls dépassèrent la barrière d'Italie, Bicètre, VilIe-^Juif. La tète appuyée sûr sa
S44 U VAULÉfi DE CHARMON.
main suspendue à Tune des courraws^ M. 4c Salîsj gardait un morne silence. ' <
— Qu'as-4u, lui dit enfin de Gan^c avec ménagement ; regrettesH-tu eç qUe tti as lait?
•--'Nony sur mon âme \ je »e regrette pas sa morty mais il y a eu dans ce combat ideux choses qui me déplaisent.
— Lesquelles?
— Avant de tomber^ n'as- tu pas entendu qu'il m'a dit : — Vous pâlissez, monsieur de Salisi. Certes/ je ne le nie pas; quand j*ai vu ce spectre toiit sanglant se lever et nlarcher sur moi, quand je l'ai vu s'arrêter menaçant et me toucher de son arme, j'ai rejssenti quelque émotion. Si j'ai pâli^ je n'en sais rien; mais j'ai fait mon devoir, je n'ai pas reculé d'une ligne.
— Salisi, je ne connais personne de brave comme toi.
— Oui, mais il m'a dit : — Vous pâKssez.
Et puis, cet homme, au lieu de me tuer, il a
LA YÂUÂB PE CBAmiOM. .945
daigbé m*oetroyer ma grâce, il m'a épargna il m*a permis de vivre, il a eu compassion do moi. Comprends T tu maintenant pourquoi je suis tristq, pourquoi je .souffre dans toutes les fibres , depuis le crâne jusqu'à la plante ^es pieds?
— Je te dis, moi, que tu t* es comporte vaillamment. Repousse donc toutes ces délicaffi^ses vaines, tous ces ^cjrupules.chevalerx^sques, et sois content, puisque tu t'es vjeqgé,
. :-r^e mp suis.vepgp de. lui, mais d'elle, pas .ppcpï;a. Plle.u':^p^sreçu ma lettre, cette lettre que je yiefls de mettre à la.popi.tQ Qtqui.lui,a|)pi>endrala nouvelle» Oh! qiie degéipissiements je vais arracher de spn sein ! Que de pleurs je vais faire couler de ses yeux ! Je sens qu'après wus fiseïpns quittes. Qu'elle ne m'aime pas^ cette femme, mais qu'elle me craigne ! De Cange^ tandis qu'à Ghariqon elle se noiera ^ans le^ larmes ^ nqui^ à Marp^y,
lit
246 LA VALLÉE Dfi GUÂRMONV
nous ferons grande chère et nous mènerons joyeuse vie.
M. de Salisi cessa de parler; sa bouché mentait. La gaieté qu'affectaient ses lèvres était loin de sou cœur. Il n'essaya plus de se donner le change, et se replongea dans ramcrtume de ses souvenirs.
XXÏV
Marie était de retour dans la vaDée de Charmon. Le matin du quatrième jour^ de*»
puis son amvée, elle quitta le salon où sa tante causait avec le vieux curé. Toute pensive, elle vint s asseoir sous un cerisier, au fond du jardin. Les cigales chantaient dans la campagne. Des troupes de verdiers et de chardonnerets sautillaient sur les arbustes.
La charmante levrette de Marie chassait aux j^pillons; non moins aérienne qu'eux, elle
348 LA YKLLÉE DE cinniiKm.
s élançait sur leurs tracés et h9 poursoivaîl, au voly defleur^nJbdur. Le petit] Julas» debout près de Marie, cherchait à la âistrai|«<de sa peine.
— Es-tu malade, ma bonne Marie?
— Non, mon enfant, je me porte aussi bien que toi.
— Alors, c'est que tu t'ennuies. Amu- 8OOSH10US ; quand j'ai du chagrin,- moi, -rien ne me console comme de m'amuber. Tiensî, veux-tu que nous sautions à la €Drde t • •
— Non, mon enfant, je suis tr<^ paresseuse pour cela. Je te remercie;
-«*- C'est cependant un grand ^plaisir. €rai*rais-tu que je fais trois cents tours de suite? Mais, dis-moî> le jw de quilles te. plairaitil mieux?
«^ HélasI non, les boutes amt trop lourdes.
— Eh bien, je te chanterai, tu sais;^ ^tte chanson que tu me demandes quelquefois et que les jaunes gars de Broyé* ne' manquent
LA VAbLÉK W CBAiUfOK. 340
jflmais dd répéter chaque année, sous nos fénôtres^ après minuit^ aux approches du prin** temps.
— Le beau mois de mai.
Quand reviendra-t-il?
— A Pâques je reviendrai^ A la fin d'annl.
— ^ Cesse, cesse, mon petit Jules : quand rame est triste, vois-tu, les chansons TaUris^ tent encore plus.
-r- Je tf dirai donc des contes.
— Non, mon en&at^ je n aime pas les conr tes. Ce que je désire, lu no pe^ux mêle don* ner. J'attends une lettre.
— Une lettre 1 s'écria Jules; \4m\ l'heure du piéton, je cours à sa rencontre. Il lui faut si longtemps pour ^avir la montagne ! Je te rapporterai ta lettre plus tôt que lui.
Et laimable enfant partît comme un trait.
Du plus haut sommetdelamontagne^ilaper-
3dO LA VALLÉI M eiURIfON* .
çut, à la distanee d'un q^uart de lieue, le piéton qui passait la rivière Rouge sur un eh^^taignier noueuxy couché d'un bord à l'autre, pour servir de pont. En un clin d'œjl, Jules fut près de lui.
— Âvez-vous une lettrei pour Çharmonî
— Oui, monsieur Jules*
— Remettez-la moi.
— Chargez-vous aussi du journal, je vous en prie; moi, je n'irai pas plus loin. Votre maman me payera la prochaine fois.
Jules reprit sa course avec l'agilité d un cerf. Il bondittriomphant dans le jardin, posa le journal sur la terrasse, et, levant la main, il montra de loin la lettre à Marie.
La pauvre femme frémit d'espérance et de terreur. Quel mécompte ! l'adresse est de son marî. Elle ouvre la lettre et lit: ^
«Vous m'aviez outragé. J'ai vengé mon
LA TAtLËE PK CRARMON. â54
honn^eur. Cet homme que j'abhorrais, je viens de le tuer en duel.
« De Sausi. »
Un sourd géiriissement s'enhala du sein de Marie, un nuage oouTrit sa vue, ses jambes se dérobèreiit sous elley et^ dans sa chute, sa tète se fendit sur un caillou de Tallée. Le sang jaillit. Aux cris perçants de Jules, deux domestiques et M""* d'Ordey accoururent. Le Tieux curé se hâtait après eux. Pendant qu^en relevait Marie, M"** d'Orcley ramassa la lettre que Jules lui désignait avec effroi. Elle lut aussi.
— mon Dieu ! s'écria-t^elle , dans un troublé inexprimable, ô mon Dieu ! — Monsieur le curé, ne nous abandonnez pas.
Elle suivit sa pauvre nièce dans la maison et la fit étendre sur un canapé. Elle lava sa plaie qu'elle entoura d'une compresse calmante. Marie ne recouvrait que par inter-
252 LA VAUÉE DE CRABMON.
valles le sentiment d'elle-même. Alors ses discours élaient étranges, ses paroles incohérentes^ ses gestes convulsifs. Une fois, après un long évanouissement, elle se souleva brusquement, et, se dressant échevelée, elle jeta autour d'elle des yeux hagards.
Pourquoi me regardez-vous ainsi? s'écriat-elle d'une voix étouffée par les sanglots.
Vous croyez peut-être que je suis folle ? Qh ! non, je ne le suis pas. Plût à Dieu que je le fusse ! Non, je ne suis pas folle; ce front que je frappe est le mien, ce sang qui me souille est le mien, ce cœur qui bat dans ma poitrine est encore le mien. Il souffre horriblement.
J*ai pour maître M. de Salisi, un meurtrier.
George, je veux mourir aussi; je veux aller où je pourrai faimer.
Et la pauvre Marie, épuisée, éperdue, retomba sans mouvement sur son oreiller.