‹ La vallée de la Mantawa [microforme]Chapitre 16 sur 25 · XXX VIII · texte numérisé non relu

XXX VIII

Le courant devient rapide en divers endroits ; ce sont des raidillons, suivant Pigeon. Un cri d'avertissement. un mot d’élan, et il fait beau de voir notre superbe rabaska franchir ces obstacles comme une flèche.

— Mes hommes sont {ough, nous dit-il avec

orgueil, et avec eux je suis sûr de passer stick £ n'importe quel raidillon. .

Mûnes de Gingras, pensais-je involontairement, vous devez frémir d'indignation devant une pareille corruption de la belle langue de Racine.

J’essayai bien de traduire tough et slick à nos gens : mais le mot français ne leur semblait pas dire autant que ces deux expressions de pur saxon, et je me gardai soigneusement de faire la plus petite goutte de mauvais sang pour les convaincre du contraire.

Quand je me détruirais, qu'y pourrais-je faire? |

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Son progrès est en raison directe du nombre de canadiens-français qui, par alliance ou par circonstance, deviennent anglais d'habitudes, de mœurs, de société et de langage. Dieu merci ceux-là sont l'exception.

Quant à Pigeon, ne craignez rien à cet égard ; il déteste la perfide Albion autant que n'importe quel rhétoricien en veine de patriotisme. Tout Joliette vous le dira: et si lui et ses pareils bredouillent quelques mots d'une si mauvaise langue c’est pour donner de la couleur à leur

parole, et rien de plus.

C'est ainsi que rassuré sur la fibre nationale de Pigeon, je me laissais voguer sur les belles eaux rouges de la Mantawa, trouvant que les heures coulaient encore plus vite que le courant qui fuyait derrière notre rabaska. Il fesait le soleil prédit par Augure-Pigeon.

A neuf heures, nous venons nous glisser doucement le long du pied du Portage-de-la- Carabine qui a une bonne demi-lieue de long et qu’il faut franchir le plus rapidement possible afin d'aller coucher ce soir an Lac Bourget.

{ll Instruits par l'expérience de la veille, ceux J {avi n’ont rien à portager tâchent d’allégir encore | leur costume, et pour ma part j'enfouis mon revolver au fond de mon sac, m'en remeltant à

M. Martel du double soin de nous déféndre contre

les bêles sauvages et de fournir la cuisine du

père Aubi:. Il eut certainement rempli le premier rôle, tant le second lui plaisait En

. effet, quel plus noble emploi que celui de veiller

sur le salut d'un membre du gouvernement, quand même ce dernier ne courrait aucun

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danger, ainsi qu'il est arrivé! Le monde est plein de gens qui sont toujours prêts à sauver leur patrie ; je ne me cache pas que cette pensée entrait pour quelque chose dans la décision qui me fit munir de mon arme. Peu s'en est fallu que le contraire arrivât, car j'étais un tireur encore plus zélé qu’habile. M. le Ministre vous eu dira des nouvelles.

Le Portage de la-Carabine est un sol légèrement accidenté qui ne le cède en rien aux terres jaunes que nous avons rencontrées. : Il est parfaitement boisé, et nous en bénissons le

ciel, car la chaleur est écrasante. Avec cela

pas la moindre tourte, ni la plus mince perdrix, |

Messire Provost tient les devants, suivi de près par M. le Ministre qui fait preuve d'un jarret d'acier: tous deux s'entretiennent de colonisation ou de sujets non moins graves qu'iniérensants. Ils font sérieusement et consciencieusement une exploration officielle, calculant les chances d'avenir des belles régions de la Mantawa, l’un, l'homme d'Église, au point de vue de la population à conserver vertueuse et catholique ; l’autre, l’homme d'Etat, rôvant aux moyens d'y attirer ce vigoureux excédant des

vieilles paroisses qui prend si fatalement le chemin de l'exil et de sa perte.

En vacances, j'aime à flâner, à m'arrêter au moindre rien et à en dire une foule de ceux qui ne se trouvent pas d'ordinaire sur la route. Ce qui fait que je suivais d'assez loin l'Eglise et l'Etat, et que je trouvais un plaisir infini à ne pas m'entretenir sérieusement avec M. Martel, notre Nemrod d'office. D'un autre côté, je ne m'épargnais pas les pauses, et quand il fait si chaud il semble que la Providence vous offre un siége à tout bout de champ. Nous nous invitions mutuellement, le chasseur et moi, à en profiter, et nous ne nous le fesions par dire deux fois. Nous étions évidemment faits pour nous comprendre, Et puis, les bluets étaient si frais et Jes framboises si grosses !

Enfin, au bout d’une bonne heure de marche, VWdis tombons sur un petit brûlé d'où partent des cris de triomphe. Ge sont nos compagnons qui nous appellent ; nous sommes à la tête du rapide; il est temps de se reposer. C’est notre vingtième et dernière station.

— D'où venez-vous ? Qu'avez-vous fait ? Etesvous malades ? Avez-vous fait la chasse ? Vous êtes-vous couchés en route ? Etes-vous montés

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dans le faîte de tous les arbres pour reconnaître le pays environnant ?

Tel est le feu roulant de paroles qui nous accueille à notre arrivée.

Il y avait longtemps que nos deux compagnons étaient rendus, car l’un et l’autre étaientinstallés ! confortablement, et la pipe qu’ils avaient allumée X était quasi fumée. IS nous parurent même à la veille d'un somme. |

Nous leur expliquâmes que nous avions Fris des à-comptes en route, et que nous avions plutôt faim que besoin de nous asseoir.

— Paresse et gourmandise, quelle bonne fortune que de pareils compagnons ! En vérité, on ne pouvait mieux tomber. Que sera-ce donc quand il faudra marcher plusieurs jours, sans interruplion ?

Il fut un temps, bien loin, hélas ! où j'exerçais le noble métier de protéger la veuve et l’orphelin ; je m'en ressouvins heureusement, et c’est ce qui fit que je portai la parole au nom des accusés,

— Messieurs, dis-je, calmez-vous, car il fait chaud. Quant au reste, nous déclarons à l’unanimité, le chasseur et moi, que nous sommes prêts à marcher plusieurs jours, mais avec interruption. Nous n'avons pas le contrat de la malle

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entre la Mantawa et la Renouche : c’est pourquoi nousaurons grand soin de ne pas nous morfondre- Dans l'intérêt de la colonisation, nous ayons résolu de prouver à notre retour par notre mine qu’on ne pâtit point däns les régions de la Mantawa. Maintenant, Messieurs, nous demandons du pain et du fromage en attendant l’arrivée des porteurs, ce qui ne saurait tarder, après quoi nous vous proposerons de diner.

Si javais eu affaire à un jury, ikest évident que ma cause eut été irrévocablement perdue, Ainsi, par exemple, j'avais laissé en paix la sensibilité des juges ; je ne les avais pas émus par le spectacle d’une jeune mère ayant plusieurs enfants sur les bras; je ne leur avais pas chatouillé la corde patriot‘que en faveur d’un compatriote indignement persécuté par de jaloux étrangers; je ne leur avais pas soustrait la plus petite larme : or, c'est avec ces engins humides que maint avocat de nos jours obtient ses acquitements aux assises criminelles. Donc.je le répète, j'aurais perdu : avec nos deux juges, je gagnai, et ma déclaration des droits de l’homme obtint tout le succès désirable.

La file des porteurs arriva bientôt, et comme il fallait doubler le portage on fit le café, Ce fut

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moi qui entrepris cette tâche délicate pour laquelle notre cook ordinaire me semblait peu propre. On m'accabla d’éloges, ce qui ne laissa pas que de flatter ma vanité. Car l’homme est ainsi fait qu'il aime surtout à être vanté dans les choses qu’il entend le moins.

Ma besogne proprement dite était d’enrégistrer tout ce que notre expédition offrait de remar. quable ; j'étais l’historiographe du voyage. D'où il suit que nous voyagions en princes, puisque les princes seuls se font accompagner comme le nôtre l'était.

Par une induction toute naturelle, le lecteur va s’empresser de croire que le récit actuel est le fruit mûr de mes devoirs officiels, et que je ne fais ici que remplir une tâche qui m'était dévolue dès le principe. C’est une erreur: il y a longtemps que ma tâche est finie. Celle-ci n’en est qu'un écho affaibli, une réminiscence agréablé, utile peut-être, mais à coup sûr toute volontaire,

Dans la forêt, sur le bord de la Mantawa, près de la rive sauvage des grands lacs, au pied des

Laurentides, j'ai écrit notre expédition un peu partout. Quelques coups de hache sur l’arbre le Xplus près de notre campement me donnaient. la page blanche sur laquelle mon crayon ou mon canif mordait avec amour. J'y laissais tantôt un souvenir religieux, tantôt un mot de patriotisme : j'y marquais le nom nouveau de l'endroit, la date de notre passage, nos noms, ceux de nos engagés, et si ces humbles notes étaient destinées à peu de lecteurs, en revanche nous les lisions nous-mêmes et nous les relisions avec le plus vif intérêt. Et puis, nous étions en collaboration, et M. le Ministre n’était ni le moins heureux, ni le moins juste dans l'expression à choisir. Je l’avoue ici, dussè-je voir mon prestige diminuer d'autant, ou passer pour un vil courtisan, ce qui me déplairait bien davantage.

Or donc, j'étais historiographe : aussitôt le café dégusté avec tous les honneurs possibles, je me mets à ma besogne, et j'écris ce que Je ne me rappelle plus en ce moment sur un beau pin qui ombrageait notre table du midi, à la tête du Portage-de-la-Carabine. Mon crayon avait été

devancé ; des chasseurs avaient passé, et je lus {leurs notcs sur des plaques faites au dessus et à côté de la mienne.

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gazette.on lit dans ces immenses solitudes. On me eroira si l’on veut, mais nulle lecture au monde ne fait autant de plaisir et n’intéresse comme ces mots informes que la sève de l'arbre defend contre les rudes baisers des vents et des orages, et que le voyageur qui passe laisse comme un souhaïi: de bienvenue ou comme un adieu suprême quelquefois au voyageur qui vient après lui. |

A deux heures, nous poussons hardiment le rabaska au large, et à quelque distance de là nous rencontrons de forts courants que Pigeon

appelle des raidillons et sur lesquels ses ont 4

font voler le canot. Mème terrain varié, même feuillage, même aspect de pays que plus. bas. C'est toujours beau, car lorsque le sol devient ingrat, il nous réjouit encore les yeux par ses accidents, ses horizons ou ses montagnes. La colonisation est une grande chose, mais les paysages ont aussi leurs attraits, de sorte que

quand mes sentiments de colonisateur se taisent,

mon enthousiasme d’amateur prend leur place, de qui fait que je ne suis pas loin d’être en proie à un ravissement perpétuel.

— Allons donc, me dit un des nôtres, quel point d’admiration vous êtes ! Cessez donc votre optimisme. Si jamais vous parlez de ce que nous avons vu dans notre expédition, vous exciterez la défiance, car vous trouvez tout trop uniformément beau. Comment croire un homme qui ne songe qu’à placer tout le bagage superlatif du dictionnaire de l’Académie quand on l'entend parler d’une chose que lui seul a vue? Encore une fois, défiez-vous de votre enthousiasme.

— Merci du sermon, mais je n’en ferai rien.

Je suis fermement décidé, à propos de la Mantawa, de vivre et de mourir dans l’enthousiasme final. J’ai mille raisons de croire que Talleyrand voulait mettre ses pareils en garde contre euxmêmes lorsqu'il leur disait comme vous venez de me le répéter : Surtout pas d'enthousiasme. Jamais il n’a voulu appliquer ce mot à la nature.

— Mais on ne vous croira pas; il y en a tant qui ont prôné le contraire avant vous et nous que l’on admirera peut-être votre goût pour l’églogue et la pastorale ; quant au reste, n’y pensez pas. — Eh ! bien, tant pis pour ceux-là. Ils ne méri-

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tent pas même de venir voir. Pour moi, je sens un vague désir de me faire pionnier de ce beau pays, tant la vie que je pourrais y mener ressemblerait à celle de Robinson Crusoé dans son île. C’est pourquoi, je ne suis pas très-loin de désirer

qu’un naufrage me jette sur ces plages désertes-

Pigeon serait mon Vendredi...

— Attention tout le monde, s’écria tout à coup Pigeon de sa plus grosse voix! Ensemble et du cœur !

Je me tus sur le champ devant cette nouvelle alarme. Je regardai Pigeon, il était d’un sérieux à tout casser. Presque aussitôt le canot dansa sur d'énormes bouillons qui en se tordant filaient à côté de nous comme une flèche. Par moment, la vague battait violemment le rabaska qui se courbait comme le coursier sous la cravache du maître. Pigeon avait trop présumé de ses forces en voulant remonter sans faire portage un rapide violent mais assez court qui nous barrait le passage. Mes compagnons avaient l'air inquiet ; la conversation était figée sur les lèvres ; quant à moi j'avais peur. |

— Courage; fit Pigeon, et nagez dur. Deraif de-canot tire à terre un peu pour passer en haut de ces roches. Tiens bon.

On n’entendait que le souffle haletant des dix nageurs qui repoussaient l’onde furieuse sous leurs vigoureux coups d’aviron et ce bruit sourd de l’eau qui franchit un lit d'obstacles cachés.

Un faux mouvement, un seul, et c'en est fait de nous, car on distingue à droite et à gauche des crètes de roc, et le canot a cessé d’avancer. Le rapide est plus fort que nous. Un instant nous reculons ; nous respirons à peine. Cependant nos hommes redoublent de vigueur, ils luttent pour leur vie, et jamais je n’ai rien vu d’effrayant comme ces efforts surhumains pour sortir de limmobilité. Le canot paraît comme erchainé

par une main invisible sur ce torrent qui l’étreint pour l’entraîner avec lui. Quelle terrible an-

goisse |

Enfin, un suprême effort nous lance en avant, nous passons en haut des roches, et nous sommes. sauvés, grâce à Dieu. Je l'avoue, lecteur, je man-+ quai de courage dans cette conjoncture et me recommandai sincèrement à mon saint patron.

Il se peut que je n’aie pas été le seul à en agir ainsi.

La crue des eaux avait trompé Pigeon, accoutumé à remonter ce rapide à la cordelle ou sim-

par

plement à l’aviron, et une fois engagé dans le

pied du torrent, il s'était aperçu trop tard qu'il fesait fausse route.

— Dorénavant, Pigeon, vous me mettrez à terre lorsque vous voudrez tenter pareille aventure, dis-je à notre capitaine.

— Moi aussi, fit tout le monde en chœur.

Je ne m'étais pas trompé ; mon courage avait

été à la hauteur de celui de mes compagnons.

Et, cependant, lecteur, combien il serait facile d’accroitre ici l'intérêt de ce modeste récit en nous fesant faire naufrage ! Car rien, à mon avis, ne pose un voyage comme un accident fortement assaisonné de temps à autre. C'est, par exemple, un de nos compagnons qui s’écarte des autres et qui trouve tout à coup un ours qu’il ne cherchait pas et avec lequel il lui faut se battre ; tantôt c’est un précipice béant qui en engloutit un autre, lequel n'échappe à une mort certaine

qu’en s’accrochant aux arbres qui croîssent sur

les flancs de l’abime ; plus loin c’est la forêt en feu qui trace autour de nous un cercle effrayant de flammes mugissantes qui brûlent et ravagent devant elles, voyageurs et gibier, et ne laissent tout juste de vivant que celui qui racontera le désastre ; enfin, c’est un combat avec les Attikamègues ou Poissons blancs, anciens maîtres de ces

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