‹ La vallée de la Mantawa [microforme]Chapitre 17 sur 25 · LE · texte numérisé non relu

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pays, et dans lequel nous fesons des prodiges de valeur pour conserver nos cheveux, du moins ceux à qui il en reste. Un combat surtout avec des indiens féroces me plairait davantage ; la raison en est que c’est la plus impossible des aventures tragiques qui peuvent nous arriver. Oui, je ne me le cache pas, il me faudrait de ces gros accidents pour piquer l'intérêt: mais, je résiste à la tentation, car si je m’écoutais, j'en raconterais assez pour donner la chaire de poule au lecteur et pour qu’en me lisant il pût dire: — Tous sont partis, personne n’est revenu :

comment se fait-il donc que lui seul ait échappé avec ses notes à tant de dangers conjurés ?

Aussi bien, c'est un modeste et pacifique voyage de colonisation dont il s’agit ici, et nullement de l'expédition de Franklin dans le pôle nord ou du Dr. Livingstone au fin fond de l'Abyssinie.

— Venez de ce côté, me dit Messire Provost en s’écartant un peu du sentier du portage allons voir une maison de chantier où j'ai fait

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sde une mission l'hiver dernier. Cela nous distraira L oins des émolions que Pigeon nous a données tout à avÉC l'heure pendant que M. le Ministre ira s'assurer la plus loin de la qualité du sol. Nous le rejoindrons des ensuite.

ae. J'y consentis volontiers, et nous voilà à visiter Hide cette massive construction de billots superposés, nais, jadis si bruyante et si animée, aujourd’hui silenjen cieuse et déserte comme une demeure où la poule mort aurail tout à coup passé. Après avoir tout vu vu minutieusement, nous reJoignons n08 COMpPa- OS gnons dans le canot que les hommes ont mouté 1anpé à la cordelle.

Nous fesons encore une bonne heure et demie | ifique de navigation lorsque Messire Provost dit à | t nul Pigeon : 1

pôle —Eh ! bien, Pigeon, reconnaissez-vous ce por- 1H 4 do ” tage que nous avons là-bas devant nous ? LE — Si fait, répondit ce dernier, c’est le portage | | 1

! des Trois-Sapins, le dernier que nous avons à il 1

| faire sur la Mantawa. N'est-ce paslui? AN

— Oui. Voyez, ajoute Messire Provost en hi à

À s'adressant à nous, cette énorme roche arrêtée PE

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pêche de voir les trois sapins en question ; mais comme chacun prétend les apercevoir, je ferme les yeux et je crois.

Bientôt, nous touchons au portage qui a tout au plus un arpent et demi de long, et pendant que les hommes vident le rabaska pour la quatrième ou cinquième fois j'ai tout le loisir de considérer le beau pays où nous sommes et la fantaisie de ces trois jeunes sapins siamois dont M. Provost a parlé.

Du portage en montant vers le Sud-ouest aucun accident de montagne ne brise les grandes lignes de l'horizon ; la Mantawa s'éloigne ici des Laurentides et s'enfonce plus franchement dans l'Ouest, jusqu’à ce que ses derniers rameaux aillent quasi s’humecter dans les sources de la Gatineau. A quelque trente milles plus haut que la Roche des Trois-Sapins, la Mantawa passe au dessus de la tête de la Rivière Rouge, et dans le triangle formé par les Laurentides et ces deux rivières se trouve, dit-on, l’un des plus beaux bassins de bois francs qui se puissent voir.

Sur la rive gauche du portage le sol me parait plus pauvre, car la forêt ne se compose que de bouleaux et de sapins d’une taille à peu près moyenne. On me dit que c'est un brulé, et que

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je n’aperçois devant moi que des bois de seconde

futaie. (C’est possible, car la rive droite est un excellent terrain.

A propos de brulé, n'est-il pas admirable de voir la leçon que nous donne la nature dans la rotation de se$ produits ?

Le feu dévaste une forêt de bois francs; il PE sun semble, n'est-ce pas, que la terre fera comme

nos bons habitants des campagnes, PL qu’elle va donner une seconde forêt de bois durs, absolument comme nos compatriotes qui sèment depuis cent ans grain sur grain, sans relâche, sans repos, sans engrais à peine ?

Que ceux qui comme moi l'ont ignoré se détrompent. Jamais la seconde futaie ne ressemble à la première. Là où il y avait des érables, des merisiers, des hètres et des ormes, il ne pousse maintenant que des espèces dites de bois mou, sapins, épinette, tremble, bouleau, cèdre, etc.

C'est ainsi qu’on s’instruit en voyageant.

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Me voilà vis-à-vis de la Roche des Trois-Sapins, ainsi nommée probablement parce qu'il yena

quatre. Mais le chasseur qui vit ce caprice de la

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nature pour la première fois fesait sans doute portage avec son canot sur la tête; c’est ce qui l’'empêcha de vérifier sa première impression. Et pour un chasseur la première impression doit être comme la première idée pour les autres, c’est la bonne.

Je fis part de mes observations à l’iucomparable Pigeon.

— Pardon, Monsieur, me répondit-il ;il n'ya sur la roche que trois sapins, le quatrième est plus petit et ne compte pas.

Cette logique inattendue fit taire toutes mes répugnances et mes critiques, et sur l'inscription qu’en fidèle historiographe je gravai sur un gros pin plus penché que les autres au dessus du rapide je n’eus aucun scrupule de dater— Portage de la Roche-aux-Trois-Sapins.

Nous remontions rapidement la jolie et capri-

cieuse Mantawa depuis quelques minutes, quand nos engagés firent entendre soudain des cris de

joie. Je levai les yeux sur Pigeon ; Pigeon était radieux : il marquaïit le beau fixe.

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—Qu'est-ce que c’est ? D'où vient cette gaieté ? demandâmes-nous à M. Provost.

— Entre à gauche, Not’Seigneur, reprit Pigeon en s'adressant à son devant-de-canot. Nous sommes dans la rivière Bourget.

En effet, le canot décrit lentement une courbe, et bientôtnouslaissons.la Mantawa derrière nous. Il est cinq heures et demie du soir. Divers sentiments nous agitent, et ce n’est qu’en récapitulant

nos observations des deux jours précédents que-

noussommes heureux du succès de cette première étape. Une partie importante de notre voyage se

termine ici ; nous nous hâtons de dire adieu à

la grasse et belle vallée que nous venons de traverser, à ses forêts vigoureuses, à ses vastes horizons et à ses cascatelles mugissantes.

Il se peut que nous nous rencontrions encore sur le reste de notre route un sol aussi générale. ment bon, des forêts aussi riches et des cascades pour le moins aussi mugissantes : mais l'impression que nous en restera ne sera pas la même. Cette région a tellement ét6 décriée et calomniée par l'ignorance ou la lébèreté que le voyageur ne peut se défendre d'en admirer les richesses, davantage que s'il n’en eut jamais entendu parler.

Dorénavant, grâce à Dieu! l'avenir de la Mantawa ne fera l'ombre d'un doute ni pour M. le Ministre, ni pour personne de notre expédition.

Des grincheux trouveront peut-être que mes cascatelles mugissantes ne sont pas précisément l'indice d’un pays colonisable ; mais ils sont dans les plus épaisses ténèbres. Ce que j'appelle

Aci poétiquement—cascatelles—est parfaitemant

4 p connu des ingénieurs : seulement, ils disent—

| pouvoirs d'eau— afin de mettre la chose à la portée de toutes les intelligences.

La petite rivière Bourget (en sauvage Passaaquinebess) ou Rivière Cyprès descend sur le versant occidental des Laurentides pour apporter à la Mantawa 12 tribut des eaux du grand lac du même nom. Elle est très tortueuse, assez étroite et d’une rapidité ordinaire ; sa longueur pect avoir de six à sept milles.

Rien de plus enchanteur que la route que nous fesons pour la remonter! Le soleil prodigue ses derniers feux sur les flancs arrondis des Lauren-

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tides qui s’approchent de nous ; tout l'atmosphère est rempli de cette clarté douce qui donne aux choses des teintes si harmonieuse ; l'air est tranquille et doux et le firmament qui se mire dans l’eau est pur et serein. Il nous semble que le ciel

etla terre sont ici comme confondus. Les arbres n’ont plus de racines ; il y a la forêt au-dessus

de nos têtes et la forêt au fond de l’eau. Tout est lumière en haut et en bas, et je crains de plonger mon aviron tant j'ai peur de déranger l'étoile du soir qui commence à scintiller dans le lit de la rivière.

Oui, lecteur, nous rangions les étoiles pour passer, etil n’y a qu’un instant Pigeon a failli accrocher l'Empereur sur les cornes pointues de la Lune qui en est à son premier quartier.

Cependant, ce splendide coucher du soleil et ce crépuscule ravissant ne sont pas la chose la plus remarquable- dont mon carnet de voyage fasse ici mention : la rivière a changé son cours et remonte icit bonnement vers si source. Nos hommes préfèrent cela de beaucoup à toute la poésie qui nous enchante ; ils devaient avoir à lutter contre le courant, et voilà que celui-ci, en seigneur hospitalier, leur en épargne la peine et se charge seul de ce soin fatigant. Evidemment,

nous étions très-bien reçus par le lac Bourget. Il est vrai qu’un tel nom oblige.

— Eh ! bien, et les amoureux qui, les yeux levés au plafond, jurent dans les chansons, de ne s’oublier que quand le ruisseau limpide remontera vers sa source, — s'ils étaient ici, comme cela dérangerait leur muse ! observe tout-à-coup un de nos compagnons.

La réflexion est aussi spirituelle que juste, et je m’empresse de la consigner dans l'intérêt de mes jeunes lecteurs qui seraient embarrassés d'annoncer en termes convenables que leur flamme va s’éteindre.

— Mais la cause de ce phénomène étrange ?

demandai-je à Pigeon.

— Je n’en sais rien, Monsieur, me répond:il.

: Il se peut cependant que les dernières pluies aient fait déborder assez la Mantawa pour refouler ses eaux jusque dans le lac où nous allons.

C'était simple comme bon jour, et dans la forme polie de la réponse de mon Pigeon je vis qu’il était de ce sentiment.

Mais j'ai dit que je voyageais pour mon agrément d’abord, puis ensuite pour l'utilité que la chose pouvait avoir et pour moi et pour mon prochain; mes demandes ne doivent donc étonner

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personne. Puis, je ne vois pas pourquoi je me mettrais l'esprit en frais de réflexions quand Pigeon est là pour y suppléer.

Tout en causant ainsi nous tombons dans le premier lac que M. Provost dit être un marécage, aux eaux basses: nous le traversons en nous dirigeant vers une passe étroite qui me parait complètement fermée par une île. C'est l'avenue du lac Bourget, et la nature semble avoir tout disposé pour la magnifique surprise qui attend le voyageur.

Enfin, le canot, qui vole en ce moment sur l'onde, franchi le goulet de la décharge, dépasse

l'ilet et un cri d’admiration jaillit spontanément su

de toutes les poitrines en présence de la nappe d’eau majestueuse qui se déroule sous nos yeux. La tête nue nous entonnons l’Ave Maris Stella ! et il nous est doux de penser qu’un si beau lac porte le nom de notre bien-aimé Premier Pasteur. La voix des chanteurs vigoureux résonne sur l'eau qui est unie comme une glace et l'écho répète les dernières syllabes de l'hymne pieux. C’est ainsi que la Religion et la Patrie prenaient possession du grand lac Bourget, le samedi soir huit Septembre 1869.

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—Où campons-nous? fit Pigeon en s'adressant à Messire Provost. FA

— À la Pointe de-la-Croix, répondit ce dernier ; là-bas, nous dit-il, en nous montrant dans le lointain, une petite plage de sable sur laquelle nous distinguons en effet ce signe vénéré de la civilisation. C’est là que le 14 septembre 1864, il ya bien près de quatre ans, je plantai cette croix en compagnie des RR. MM. Brassaid et Caisse.

—MJ'y étais, ajouta Pigeon par manière d’assentiment.

Le lac a plusieurs milles de long; il est large quoique de forme aplatie et irrégulière, et une ceinture de montagnes le surplombent de tous côté. C'est ce qui fait que la nuit y vient si vite, et que ses bords qui réflètent les cimes dégarnies de lumière sont si sombres au moment où nous entrons. |

Comme rien ne saurait donner une idée de cette majestueuse nature des montagnes dans laquelle le détail manque et dont par conséquent

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rien n'est petit, je me résigne à clore ici ma description. Le lecteur sait d’ailleurs que lorsqu'un écrivain est à bout d'inspiration il fait comme moi, et assure que les expressions ne sont pas assez fortes pour peiudre ce qu'il a vu.

J'ai toujours pensé que cette ruse de guerre ressemblait beaucoup à celle des médecins qui, ne voulant pas avouer l'impuissance de leur art dans certaines maladies, croient s’en tirer l’honneur sauf en prononçant le nom de maladies nerveuses. Tant il est vrai qu'il coûte à l’homme d’avouer sa faiblesse ou son ignorance !

Mais trève de réflexions philosophiques: nous sommes arrivés à la Pointe de-la-Croix et nous allons débarquer sur la plage sablonneuse de cette langue de terre qui s’avance au loin dans

. le lac. Le lieu est parfaitement choisi pour la

haute Croix que nos pieux prédécesseurs y ont élevée ; pas un endroit sur le lac d’où elle ne soit aperçue: nous nous découvrons devant elle, Messire Provost la revoit avec attendrissements Les vents et la tempête l’ont un peu penchée vers la forêt ; son bois a pris une teinte grise, et nous avons peine à déchiffrer les lettres de l'inscription tombée à ses pieds. Aussi, notre

premier soin à tous deux est-il de travailler à la

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