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— Le pauvre garçon, comme il s'ennuie |
— Qui ose parler ainsi? repris-je indigné en me tournant vers la voix.
—C'est nous, me dirent en riant mes compagnons. En vérité, que faites-vous donc là à regarder ainsi devant vous. les pieds dans le sable, le soleil dans le dos, etles mains dans vos notes ? Ce n’est pas autrement qu’on s'ennuie...
—Ou qu'on ennuie les autres ? dis-je.
—Non: mais quand on s'ennuie on fait des vers et vols savez...
—Oui, et ces vers le prochain les lit ce qui revient au même. Merci. Or, sac”:, Honorables Messieurs et Messieurs, que ziariquan/ de forces pour gravir le Parnasse à la suite àe Routhier ou Lemay, ou de voix pour chanier comme. Sulte, je préfère la prose pauvre mais
/ honnête au vers gueux et poseur. Je remercie
nngerstte
Dieu de ce que, capable de mauvais vers, je
n’en aie jamais fait un seul. Si donc la beauté de ce grand spectacle qui nous entoure parle * mon âme comme à la vôtre, ne croyez pas que je songe à mettre mes émotions. en bou:eilles dans des rimes qui me coûteraient des recherch:s infinies. Si j'admire, si comme à vous cette grande nature me transporte et parle à tous les
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facultés de mon être, je ne songe qu'à l’écouter et je m’abandonne tout entier aux délicieuses
émotions que Je ressens.
—Bravo! firent mes compagnons.
Je continuai :
—Cependant, Messieurs, je vous dois l'entière vérité : lorsque vous m'avez surpris, je ne rimais pas, mais je réfléchissais, et mesréflexions étaient de nature à intéresser les deux grands corps de l'Etat ici représentés. .
Eh ! bien, qu'on s’assoie et nous allons vous entendre, dit M. Archambeault qui assistait à mon discours depuis son commencement, espérant qu’à la fin il aurait la parole. En attendant, continua-t-il, voyez, Messieurs, le produit de ma poche et quel superbe brochet j'ai pris en chemin !
Nous n’eûimes qu’une voix pour féliciter ce dernier d’avoir mordu à l’appât ministériel, et nous fimes au père Aubin nos plus ‘instantes recommandations pour qu’il nous le servit à notre diner.
Ayant ainsi satisfait aux égards dûs à notre éminent compagnon de voyage et à nous mêmes, je repris le fil de mon discours :
— Je vous parlais donc, Messieurs, des ré:
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flexions qui m'occupaient quand vous vintes me rappeler à moi; eh! bien, voici. Il me semblait qu’une puissante société de colonisation se formait dans notre Province, et que son but était d'établir dans la vallée de la Mantawa une colonie mili. taire composée des zouaves canadiens qui reviendront au pays ayrès avoir passé quatre ou cinq glorieuses années au service du plus illustre et du plus chéri des souverainsdela terre, immortel Pie IX, Pape et Roi.
L'e .emple ne serait pas nouveau; tousles jours on voi. .... grandes nations en agir ainsi à l'égard de leurs troupes fidèles, et les colonies militaires, vous le savez, ont de tout temps été les meilleures et les plus solides. Et sans aller si loin, quels furent les premiers groupes permanents de population dans la Nouvelle France, sinon, les établissements faits par les régiments français de Carignan et Royal-Roussillon sous la conduite de leurs vaillants officiers ?
Ces braves soldats, après avoir répandu leur
‘sang pour leur Foi et leur Roi sur tous les
champs de bataille de l’Europe, s’en vinrent s'établir paisiblement dans le pays de Canada et faire souche de cette population héroïque dont nous sommes les pâles rejetons.
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M'est avis, Messieurs, que nous aurons la gloire de compter, d'ici à trois ou quatre ans, quatre à cinq cents de nos jeunes gens, l'élite des meilleurs, qui auront servi ou qui serviront encore la cause de la Papauté ; est-ce que la moitié au moins de ces braves et fiers enfants, fils pour la plupart de cultivateurs, ne seraient pas heureux de trouver à leur retour dans la patrie que leurs compatriotes ont pensé à leur avenir ? Dans quel sang plus noble et plus épuré, dans quelles âmes plus catholiqueset plus nationales pourrions-nous régénérer nos forces et nos convictions qui s’affaiblissent ?
Anciens compagnons d'armes, ils continueront de vivre ensemble, ils s’y plairont, s’y marieront et les Laurentides les sépareront toujours de la civilisation, qui, hélas! va si vite dans la vallée du St. Laurent. Ils seront notre corps de réserve dans ces luttes que notre Foi etnotre Nationalité ont commencé de soutenir et qui nous coûtent déjà de si douloureuses pertes.
Voilà, Messieurs, quelles étaient mes réflexions en présence de cette grande et vigoureuse nature que nous venons de traverser ensemble.
La conversation roula quelques minutes encore sur ce sujet qui m'avait mordu au cœur si subitement ; puis, nous aidâmes les hommes à défaire les tentes et à plier bagage, car il avait été décidé que nous commencerions sur l'heure de midi le grand portage de dix à douze milles environ que nous avions à faire avant d'atteindre le Lac Archambeault.
Oui, lecteur, je n’exagère pas : dix à douze milles, telle était la longueur de la route que nous allions entreprendre sac-au-dos, par monts et vallées, en nous frayant un chemin dans la foré: vierge.
Nous avions commencé, je crois l’avoir dit, à revenir sur nos pas, et à traverser de nouveau les montagnes pour revenir.
Afin de figurer mieux la route que nous avons faite dans cette expédition, je prierai le lecteur de se représenter un rectangle, dont le premier côté part de Joliette et finit à Mont- Roberval ; le second ou la base serait formée par la Mantawa; et le troisième côté prendrait naissance au confluent de cette dernière rivière et celle du lac Bourget et viendrait aboutir au Lac Masson, ou si l’on aime mieux à Terrebonne, Nous avions parcouru les deux premières par-
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ties de cette figure géométrique ; la dernière nous restait à faire et pas la plus aisée. Car ici plus de routes du gouvernement, plus de voitures, plus de canots, pas même de sentier ; c’est de nos jambes seules que nous allons dépendre pour le chemin à faire chaque jour, et les moins enthousiastes de nos hommes comptent trois bonnes journées de marche en plein bois pour arriver au Lac la Taie.
La chose cependant ne.m'’ef'raie pas, peut-être parce que j'ignore ce qu’il va nous en coûter de fatigues et de misères. Dans tous les cas, on me laissa faire le vaillant tant que je voulus ; Pigeon souriait et se rangeaïit de mon avis; M. Provost disait que pour des hommes le trajet était possible, et M. le Ministre n'en avait aucun doute
Enfin, après avoir pris une espèce de goûter, nous dimes adieu au beau lac Bourget, et lui tournant le dos, nous nous enfonçâmes dans la fôrêt. |
J'allais faire un oubli, celui de dire la visite que nous avons eue. Et pourtant c’est chose bien rare que de rencontrer des êtres humains
CE CPE
dans ces immenses régions inhabitées, et cela fait tant de plaisir ! On se trouverait face à face avec son plus cruel ennemi qu’on l’embrasserait en l’accablant de mille caresses.
Cette observalion paraitra sans doute tant soit
peu exagérée au lecteur: mais je la transcris ici telle que je la trouve sur mon carnet. A ceux qui ont de cruels ennemis d’en faire l'expérience. Quant à moi qui ne m'en connais guère, je persiste à Ia croire fondée.
. Ainsi, par exemple, bien sùr, que dans le cours ordinaire des choses nous e:ssions croisé le nommé Joseph Laurent, abénakis, et ses deux fils, sur la rue Notre Dame de Montréal ou sur la rue St. Jean de Québec que ni M. le Ministre ni ses compagnons n'en eussent fait le moindre cas. A trente lieues des tours de Notre-Dame, c'est différent ; nous les avons reçus comme de vieux amis, et nous nous en sommes séparés de même.
La chose est arrivée de la manière suivante.
Comme nous nous préparions à partir, quel:
qu’un dit tout à coup avoir entendu l'écho d’un coup de fusil; puis, bientôt, un autre crut apercevoir dans le lointain, vers le sud-est, un canot qui émergeait de la tête du lac, Tous les
yeux se braquèrent de ce côté. Effectivement, quelque chose se remuait à cette distance, sans que personne pût rien distinguer de précis d’abord. Mais au bout de cinq minutes le doute n'était plus permis, un canot monté par trois hommes se dirigeait sur nous, et un moment après nous serrions la main de MM. Laurent, père et fils. Ces sauvages, partis depuis quinze jours de St. François, montaient par la rivière de l’Assomption vers leurs terres de chasse pour ne revenir qu'à la fin du mois de novembre. Ils allaient comme cela jusque dans le haut de la rivière du Poste et comptaient se rendre chez les Tètes-de-Boule. |
M. le Ministre causa gibier avec eux et leur
acheta même d'avance quelques fourrures précieuses. Je ne sais si ces peaux-rouges connais: e nets
saient le proverbe des faces pâles,—ne pas vendr
la peau de la bête avant de l'avoir tuée—; mais ils n'hésitèrent pas, et en cela ne firent, ce me semble, rien que de trèsraisonnable. D'où j'en conclus que non seulement les règles, mais encore les proverbes souffrent des exceptions. Ce
que c’est que voyager en comparant les civilisa.
tions !
J'écoutai la conversation entre les indiens et
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leurs frères, les visages blômes, tant qu’elle ne roula que sur le beau temps, le castor, la loutre, le vison et le rat musqué : du moment que je la vis dégénérer en affaire, je m’attachai aux plus jeunes des abénakis et les priai de m'apprendre des mots de leur langue, par exemple le nom de chien. J'avais Clou près de moi.
— Alamous, me répondirent-ils.
Je leur en demandai d’autres qu’ils s'empresrent de me traduire, et cette leçon de langue sauvage prise sur la grève du lac Bourget aurait pu durer quelque temps si on n'eut donné le signal du départ.
C'est dommage ; car j'aurais couvert de mots #bénakis les feuillets de mon carnet, et comme j'aurais pu intéresser mon lecteur en faisant ici parade d'érudition ! Au premier tronc d'arbre qu’il me fallut enjamber je m’y installai tranquillement et tirai mon crayon pour ne pas laisser perdre mes mots sauvages : ma mémoire n’en avait retenu qu’un seul, celui de chien.
J’eus beau réfléchir, rien ne vint : découragé, je remis mon papier au sac, et me levai pour rejoindre mes compagnons qui ne voulurent jamais croire que je ne m'étais pas assis par paresse, Ils étaient déjà loin, et durent m'attendre.
— Et le rabaska, qu’en fites-vous ? me dira quelqu'un de ces lecteurs avides qui ne laissent rien perdre. |
—Hélas! nous avions dû le quitter partir à la: garde de ses quatre hommes, et répéter bon gré mal gré la scène des adieux de Fontainebleau. Notre rabaska, vous le savez, s'appelait
L'Empereur.
Je le vois encore filer sur le grand lac, la pince tournée vers la Mantawa, et rapide comme l’allouette qui dans sa course effleure à peine la crête des vagues. Notre ancien devant-de-canot est debout au gouvernail, et on entend les avirons tomber drus et en cadence sous le gai refrain de la chanson sonore. Cependant, les
. voix s'éloignent, le canot devient plus petit;
puis, tout à coup le fint flottant s'enfonce derrière une île et tout disparaît. Le vent nous apporte encore une bribe de refrain : c’est l’adieu suprême...
C'était un beau canot que L'Empereur et de fiers hommes que nos canotiers !
| L — Rabaska, me disait un jour un saint mis- 1 sionnaire du Nord-Ouest, signifie dans les pays de /à haut l'acte le plus extraordinai de vigueur qu’un homme peut faire. Le mot est une corruption d'Athabaska, rivière sur laquelle se trouva pendant longtemps le dernier poste de la Cie. de la Baïe d'Hudson. Ce n'était pas tous les engagés qui pouvaient se rendre jusque là ni tous les canots, et ceux qui en revenaient portaient le plumet. Aussi, le mot est-il devenu synonime de supériorité incontestable, d” 3 la langue des métis. — «Faire quelque che. en rabaska, » c'est tout dire, et un canot, pour s’ap. peler ler rabgska, requiert certaines proportions de force et de solidité qui le rendent capable du plus long comme du plus laborieux voyage.
Après tout, ce superlatif, tout sauvage qu’il est, me semble préférable aux tough et aux slick de Maître Pigeon.
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