LA VALI.KE
peut-être, avant longtemps, le joyau agricole de toute la région. Ilumqui est déjà un grand centre et Cedar Hall a une population de plus de deux mille âmes.
Tous les desservants de la région de la Matapédia sont des hommes d'un esprit droit et généreux qui ont à cœur le développement matériel de leurs missions et les progrès légitimes, dans le sens le plus large du mot.
Ce développement et ce progrès, du reste, ne sont guèresensibles que depuis six ou sept ans. L'essor véritable ne date fpie depuis ce petit nombre d'années, mais il a été en quelque sorte merveilleux, étant données les conditions dans lesquelles les différents établissements s'étaient trouvés jusque là. Or, ces conditions étaient déplorables, et il a fallu toute l'énergie et la force d'endurance desgens de notre race pour les dominer et conquérir la position qu'ils occupent aujourd'hui.
Comme dans tous les cantons qui s'établissent par le seul fait du défricheur pénétrant petit à petit dans la forêt, les arpentages ont fait considérablement défaut ; beaucoup de colons ont dû s'installer à peu près comme des squatters ; les moyens de communication également ont été négligés. Quel gouvernement eût donc songé à construire des routes dans un pays que personne ne connaissait ? Mais aujourd'hui, l'impulsion donnée est tellement vigoureuse et la colonisation déborde tellement de tous les côtés qu'ellebrise toutes les barrières devant elle et qu'il faut bien qu'on lui fasse le chemin libre. Le commissaire de
nu
DE LA MATAPEDIA 4I
l'Agriculture s'est mis au courant des nombreux besoins nouveaux et il a décidé de favoriser, dans la mesure de ses forces, le mouvement décisif qui se produit dans la région entière dont l'avenir ftiit l'objet de nos préoccupations du moment. Il fait ouvrir, à travers la paroisse de Saint- Alexis, une grande route qui aboutira directement à la rivière, en épargnant aux colons de longs et fatigants détours par le chemin actuel. Au bout de cette route s'élèvera un pont, actuellement en voie de construction, qui reliera les deux rives de la Matapédia et qui donnera lieu à la construction d'une nouvelle station sur l'Intercolonial. Cette route aura, pour la colonisation de cette partie de la vallée, des résultats énormes, que le lecteur ne saurait apprécier, par suite de son incapacité de juger à distance, mais qui semblent être d'un prix infini pour les colons de l'endroit.
On doit construire aussi un autre pont sur la Matapédia, en face de la propriété de M. Danjou, un des plus méritants et des intelligents cultivateurs de Causapscal. Jusqu'à présent on n'avait pas songé du tout à construire des ponts sur la Matapédia, la colonisation n'étant pas suffisamment avancée pour cela et le besoin ne s'en faisant pas impérieusement sentir ; mais, aujourd'hui, la situation est tout autre et l'on devra multiplier les moyens de communication si l'on veut simplement se tenir de front avec la marche progressive des établissements.
Le canton de Causapscal sera peut-être, un jour prochain, le joyau de la Matapédia, comme je l'ai donné à entendre
42 LA vallp:e
ci-(ieB8us. C'est une adiniruble contrée agricole, baignée également par la Matai)é(lia et par la rivière Causapsca] qui débouche dans la première, à l'endroit même où
s'élèvent les florissantes habitations qui formeront le village futur de la paroisse. Cette paroisse n'est encore qu'une mission, mais elle compte déjà près de 120 familles, et les défrichements se font dans toutes les directions, aussi loin que peut se porter le regard.
C'est de Causapscal particulièrement que l'on peut voir s'étendre au loin, vers l'horizon illimité, le magnifique plateau qui se termine seulement au bord du lac Témiscouata. C'est un océan de collines, de mamelons et de vallons où flottent d'épaisses forêts qui, bientôt, se convertiront en plantureuses cultures portant le bien-être et la richesse de milliers de familles.
De son côté, la rivière Causapscal, qui prend sa source à cinq milles seulement de la rivière Matane, arrose un immense espace d'une fertilité reconnue, et offre en même temps à l'industrie de nombreux pouvoirs hydrauliques. C'est une région favorisée du ciel entre toutes que cellelà. On regarde, non sans un certain étonnement, les défrichements et les établissements nouveaux se succéder presque sans interruption le long du chemin qui mène de Causapscal au canton voisin d'Humqui, situé à près de quinze milles de distance.
Ces établissements sont nés d'hier ; quelques-uns même ne datent guère que de trois à quatre ans, et déjà ils ont une apparence d'aisance, de confort, de bonne habitation qui vous laisse tout stupéfait d'un pareil S23ectacle au milieu d'un pays dont vous soupçonniez à peine l'existence. Ajoutez à cela le pittoresque de la nature environnante
DE LA MATAPEDIA 43
et la beauté d'une route plus douce, plus unie, plus agréable à parcourir, je ne crains pas de le dire liardiment, que les chemins les mieux macadamisés de la province, et l'on pourra se faire quelque idée de ce que sera un jour, quand elle aura atteint son plein développement, cette région où se réunissent, à la fois, les attraits qui charment le touriste et les séductions d'un sol prêt à donner un trésor en échange de chaque sueur du colon.
Tout dernière ment il est arrivé à Causapscal quelques délégués envoyés expressément par des cantons de l'Est pour examiner le terrain et choisir des lots d'avance dans cette région. Ces délégués ont déclaré qu'ils enverraient à Causapscal une quarantaine de familles d'ici au printemps prochain, quelques-unes même des l'automne. Notons qu'il en est déjà arrivé, qui n'ont pas voulu attendre si longtemps et qui se sont mis immédiatement à l'œuvre, malgré l'absence d'arpentages. Le colon ne peut pas attendre l'action du gouvernement ; cette action est trop lente pour l'expansion les colonies agricoles. Il faut choisir entre l'expatriation volontaire aux Etats-Unis ou l'appréhension de terrains qui n'ont pas encore été délimités : le colon ne balance pas longtemps ; il reste là où il est, intrépidement, comme MacMahon, et commence aussitôt ses préparatifs de défrichement. On dirait que le sol canadien ne peut être conquis uniquement par la volonté et le travail ; il faut encore de l'audace et quelque chose comme du défi. Heureusement que le colon
44 ^'-^ VALLKK
caniidien ii])particnt h nnv race d'IiommeB qui a toutes les hardiesses de l'aventurier, unies à la patience et ;\ la détermination du pioniiier, semeur de colonies î
On peut trouver un exemple de ceci dans la manière dont les premiers colons, longtemps très disséminés, très isolés, se sont emparé du terrain dans l'ancienne seigneurie du lac Matapédia. Cette seigneurie comprend toute la terre autour du lac, jusqu'à trois milles de profondeur. Les anciens propriétaires ne voulaient concéder de terres à aucun prix, et ceux des colons qui s'étaient emparé de leurs lots, l'avaient fait malgré les interdictions et les sommations de déguerpir que leur avaient libéralement adressées les agents des seigneurs. Cepen.dant, ils avaient longtemps vécu dans la crainte d'être dépossédés ; bon nombre d'entre eux même s'étaient découragés et étaient partis; mais d'autres avaient donné l'exemple de l'audace et de la résistance, et cet exemple, devenu communicatif, avait fini par implanter une colonie de pionniers qui ont fait triompher enlin leur droit à la possession du sol qu'ils avaient rendu productif.
Aujourd'hui, les messieurs King, grands commerçants de bois, sont devenus les acquéreurs de k, seigneurie du Lac ; ils font une grande exploitation de bois sur cette seigneurie et, d'autre part, ils concèdent des lots facilement : aussi, toute cette contrée a-t-elle changé énormément d'aspect depuis cinq à six ans ! Elle participe de l'impulsion vigoureuse qui a été imprimée, justement depuis ce petit nombre d'années et comme sur un mot d'ordre, à toutes les régions nouvelles de la province, fait important et significatif sur lequel j'aurai à revenir plus d'une fois dans le cours de mes fructueuses pérégrinations.
IT' oublions pas de noter en passant qu'à Causapscal on
DE lA MATAPEDIA 45
a commencé la construction d'un aqueduc et qu'une fromagerie y est déjà en pleine activité. Comme toutes les autres fromageries existantes ou futures, celle-ci demande de l'aide au gouvernement, mais cette aide est indispensable dans les ea droits qui ne font que s'établir et qui ont besoin qu'on soutienne leurs premiers pas.
J'ai vu les défricheurs à l'œuvre entre Beaurivage, situé à quelques milles plus bas que Causapscal, et Sayabec qui occupe l'extrémité supérieure du lac Matapédia, une distance de près de quarante milles.
Quelle activité ils déploient, quelle sorte d'âpreté, d'appétit ils mettent à s'emparer de ce beau sol qui s'abandonne et s'ouvre si aisément sous leur main, quelle émulation s'est emparée de chacun d'eux ! Si nos malheureux émigrés aux Etats-Unis pouvaient contempler une seule heure ce spectacle, ils repousseraient vite leurs velléités irréfléchies et funestes d'expatriation, et prendraient rang parmi les abatteurs de forêts. J'ai compté des centaines de lots où le sol fume encore des feux qui ont été allumés pour le débarrasser des épaisses futaies qui le couvrent, holocauste nécessaire, hélas ! qui ne manque pas de créer une impression pénible et de faire déplorer que tant de bois superbe, un des éléments de la richesse nationale, doive être sacrifié sans merci en vue d'un intérêt supérieur, celui de la production agricole et de l'établissement du pa^'s. J'ai vu de longues séries d'habitations là où la forêt sombre régnait en maîtresse
4^ I.A VALLÉK
unique et absolue, il y a trois on quatre ans à peine ; en maint endroit les dernières souehes ealcinées ont disparu et de larges champs s'étalent sous le regard ; ailleurs elles subsistent encore et leurs troncs noirs, se consumant d'heure en heure, luttent en vain, avec les vigoureux épis qui les assiègent et les enveloppent, pour une dernière possession du sol qui les a vus naître, qui les a nourris et qui, maintenant, va se nourrir à son tour de leurs débris et de leurs cendres.
Beaurivage ne date guère que de dix-huit mois et' déjà, il possède une station de chemin de fer auprès de laquelle s'étend, de jour en jour, le groupe naissant des habitations. Déjà, aussi, les colons qu'elles abritent ont été menacés, comme c'est la règle, par des spéculateurs d.e terrains qui prétendent avoir un droit antérieur au leur et leur faire payer cher le privilège de rester sur le champ défriché par eux-mêmes, après tous les travaux accomplis et tous les risques encourus. Mais il est rare que ces oiseaux de proie réussissent à autre chose qu'à inquiéter et à molester les détenteurs du sol ; souvent ils en sont pour leurs peines et sont obligés de subir des conditions, au lieu d'imposer celles qu'ils avaient rêvées.
A partir de Causapscal on a vite accompli le trajet qui mène à Humqui, un des centres les plus importants de toute la vallée. C'est là que la maison Price conduit sa
DE LA MATAPEDIA 47
plus grande exploitation de bois, les concessions qu'elle possède dans cette partie-là seulement de la Matapédia, embrassant jusqu'à 160 milles de forêt vierge. Elle met en œuvre une grande scierie, mue par la vapeur, qui donne de l'emploi à près de trois cents bras, outre un moulin à bardeaux, sur la rivière Ilumqui, laquelle se décharge danslaMatapédia, à environ un mille du village. Me scra-t-il permis de dire en passant que la rivière Humqui a le bonheur de posséder un saumon tout à fait indigène, à bec long et recourbé, qui constitue une variété exclusive, incapable de se reproduire dans d'autres eaux, et que les habitants de l'endroit n'omettent jamais de signaler, lorsqu'ils vous parlent des choses qui les intéressent le plus vivement ? Je me garderai bien de ne pas faire comme eux et de trouver puérile la mention d'un détail, tout petit qu'il soit, s'il est particulier à cette région où tout est intéressant, parce que tout y est encore dans l'enfance, et où les moindres choses offrent un certain attrait, en raison même de leur petitesse qui les ferait écarter dédaigneusement dans les endroits plus avancés en âge et en culture.
La route qui conduit de Causapscal à Humqui offre un intérêt toujours croissant. Humqui occupe l'extrémité inférieure du lac Matapédia, lequel a une longueur de 21 milles, sur une largeur très variable, comme celle de la plupart des lacs, dont tous ne possèdent pas cependant le pittoresque de celui-ci. La route dont nous parlons est l'ancien chemin Matapédia, si bien fait à l'origine et sur