‹ La vallée du Darror, voyages au pays çomalisChapitre 10 sur 32 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Quelques réflexions. — Bapléme «l'un boulrc. — Le !•' janvier 1881. — Le Dofan. — Deux jeunes filles à marier. — Duel entre un Ouarsanguéli et un Dolbohante. — Mes dernières résoluUons. — Mes serviteurs. — Retour décidé sur Aden.

Le marché de Bender-Gàsem, le jour de mon retour, est encombré de caravanes qui vont se diriger vers le Nogal pour attendre sur ses bords la saison des pluies. Vainement j'essaie de décider le chef de l'une d'elles à me prendre avec lui ; partout on me refuse, et cela, sans doute, sur un mot d'ordre donné par Mohamed Noûr.

Faudra-t-il me résigner ù ne pas aller plus avant dans l'intérieur, en passant par la tribu des Medjourtines ?

Serai-je plus heureux chez les Ouarsanguélisî N'aurai-je pas plus de chances, en gagnant Berbera tout de suite, d'atteindre la tribu des Ougadines pour descendre vers le sud-est?

Kn m'arrêtant à celle dernière résolution, j'aurais passé brusquemenl dune exlrémilé à Taulre du golfe dWden, laissant une grande lacune dans le champ de mon exploration. Cette réflexion me décide à \isiter la tribu des Ouarsanguélîs.

En attendant une occasion, je continue avec patience les obserxations de toute nature que m'offre le pays.

Le baptême d'un boutre et la noce d'un midgan ajoutent encore à l'animation de la ville.

Un riche Indien, Ismaël Fangassa, pour subvenir au besoin constant de trans[>ort des marchandises qu'il achète aux caravanes pour les expédier sur Aden, a fait construire un bagala, ou grand boutre d'environ 8() tonnes. L'étrave, la quille et Tarrièrc indiquent la longueur qu'il doit avoir. Suivant l'usage, pour fêter celte mise en chantier, on a envoyé dans les montagnes chercher un superbe taureau noir cl un beau mouton.

Après maints efforts, on parvient à coucher le premier animal à l'arrière de manière à faire reposer son col sur la quille. Le mouton offre moins de résistance et on lui pose également la tête sur la jonction de l'ètrave et de la quille. Pendant que la foule, sur l'invocation d'un ;?jrfr/, adresse ses prières au Prophète, on égorge ces deux animaux dont le sang inonde les poutres. On les dépèce et les coupe de suite en petits morceaux, pour les distribuer à chaque habitant, avec quelques poignées de riz et de dattes.

Cette cérémonie coïncidait, ce jour-là précisément, avec le mariage d'un midgan.

Les gardes du fort, entonnant leurs chants de guerre, promènent dans la ville le jeune fiancé paré de ses plus beaux vêtements. Derrière le cortège, une femme exécute une tyrolienne bizarre, que les suivants accompagnent de quelques coups de feu.

Jeune Gllc parte du Jarri,

Puis,àla tombée de la nuit, on se rend à la case où se lient la jeune épouse. Elle aussi a mis quelque recherche dans sa toilette; elle a refait toutes les tresses de ses cheveux, symbole de sa virçinité. Elle a ceint son front du jarre {i). Tout autour d'elle se

(1) Le jarre esl uno lanière ou une Iresse de cuir terminie par un flot dunl les jeunes llllea ceignent leur front. — Chez les Dollrahantes lejari4 est fait en crins <lc cheval et se termine par une queue relombanl s<ur lex ëpauloM,

groupent ses amies, tenant chacune à la main un daberad^ ou brûle-parfum, rempli d'encens ou de mourcoud (1). Les deux époux restent quelque temps assis à côté Tun de l'autre, pendant que la foule chante; puis ils se retirent dans la hutte où les femmes ont tenu, pour la circonstance, à porter chacune leurs plus belles nattes.

L'habitation est alors circonscrite par les danseurs et les chanteurs, qui font le plus de bruit possible. Pour cela on a eu soin d'étendre par terre des peaux, sur lesquelles .résonnent mieux les sandales à la cadence du guelfa(^2). De temps à autre, quelques tasses de café et du moutama grillé sont servis aux invités. C'est le modeste repas de noces, en attendant que les époux soient mieux installés dans leur ménage.

Le 1" janvier 1881, comme pour mes étrennes, m'arrive, par boutre, un long courrier d'Europe. — Rien ne peutdépeindre avec quelle impatience fébrile je brisai les cachets de toutes mes lettres, et ce jourlà, pour la première fois, pendant qu'il était fêle en France, la tristesse franchit le seuil de ma demeure. Mes domestiques me voyant tout pensif osaient à peine interrompre mes rêveries.

(1) Gomme résineuse donnée par un arbre qui a le feuillage du sycomore. — Son odeur, quand on la brûle, approche de celle du cuir de Russie.

(2) Danse çomali dans laquelle les danseurs se portent par saccades, lo corps penché en avant, à la rencontre des femmes, en frappant dans les mains. Aucun instrument de musique n'accompagne les danses ou les chants çomalis.

Insouciants, toujours préoccupés de leur toilette, ils passaient leur temps à se regarder dans une glace et à graisser leurs cheveux. — Il n'y avait qu'au moment des repas où ils faisaient la grimace quand il fallait s'asseoir devant le grand plat de riz à l'eau parfois allongée d'un peu de lait.

Le soir, ils me quittaient pour aller au clair de lune risquer quelque histoire galante dans les ruelles du village. — Cette vie inoccupée faisait parfaitement leur affaire, car leur solde courait toujours..

L'arrivée quotidienne de caravanes nombreuses m'apportait seule quelques distractions. J'y remarquais des types vraiment curieux de la race çomali ; les diversités de nuances dans la couleur de la peau m'intriguaient énormément.

Ces malheureux bédouins venaient sur le marché, poussés par la faim, et se débarrassaient de tout ce qu'ils possédaient pour troquer quelques provisions.

J'en profitais pour acheter bien des objets qu'en ma qualité d'Européen j'étais obligé de payer, il est vrai, le double de ce que tout autre en eût donné. A mon grand regret, il me fut impossible d'acquérir une amulette en lapis lazuli que portait au cou un midgan ; il l'avait trouvée dans l'intérieur. Cet objet, qui accusait la forme d'un petit bâton octogonal, portait la trace de quelques ornements détruits par le temps. C'est le seul que j'aie vu de cette nature.

J'habite la case du gouverneur, Mohamed Noûr. Il m'en a concédé lajouissanceà son retour de Tigieh, non sans venir tous les jours demander le solde du loyer. Chaque fois, il arrive avec sept ou huit indigènes qui se considèrent chez moi comme chez eux, touchant à tout et voulant tout voir. Leur sansfaçon va quelquefois jusqu'à se servir de ma trousse contenant mes brosses et peignes ; mais comme ces visites obséquieuses m'apportent, en somme, des documents nouveaux et me familiarisent avec la langue du pays, je m'habitue à supporter ces constantes importunités.

Un jour cependant je me décidai à condamner ma porte, car ma demeure était devenue la salle du conseil. J'étais obligé d'en nourrir presque tous les membres, dont le nombre doublait à chaque réunion.

L'occasion m'en fut offerte par une rixe sanglante qui clôtura une des séances de ce singulier corps délibérant. Un homme tomba frappé d'un coup de massue, le crâne ouvert. Je prodiguai tous mes soins à la victime, qui me traduisit largement sa reconnaissance en me volant un ceinturon et une gourde.

Un vent violent se lève le 4. Le dofan jette à la côte de Bender-Gàsem deux boutres arabes avec leurs malheureux équipages; il est impossible de sauver quoi que ce soit des marchandises dont ils

sont chargés, et dans quelques heures la mer furieuse a bientôt mis leurs coques en pièces.

Pendant que les naturels se disputent les épaves, arrive une caravane de Dolbohanles qui vient de fort loin. Elle a eu une rencontre avec une trentaine de Medjourlines Esa Mahmoud qui lui ont fait de nombreux blessés et lui ont, en outre, dérobé les quelques têtes de bétail qu'elle venait échanger contre des provisions. Telle est la misère de ces pauvres gens, qu'une famille à bout de ressources s'est traînée jusqu'à Bender-Gàsem pour marier deux filles, comptant sur l'achat que leur en feraient les futurs époux (1) pour se procurer quelques subsistances. On leur a construit en toute hâte un abri, autour duquel veillent leurs frères en armes. Leur mère, une vieille duègne, annonce à qui veut l'entendre que les deux enfants appartiendront au plus enchérisseur. Chacun veut les voir et se presse autour du réduit. De temps à autre, pendant que les frères maintiennent la foule, la mère soulève une natte, exhibant, aux yeux du public, ces infortunées créatures qui demeurent impassibles, le corps roulé dans leur robe de peau. Leurs traits tirés par la faim dénotent une certaine finesse; par moment elles promènent tout autour d'elles leurs grands beaux yeux, et les abaissent ensuite, comme par humiliation.

Il y avait plus de curieux que d'acquéreurs, et les

(1) La dot en espèces ou en nature apportée par le futur époux est payée au beau-père, en quelque Aorte comme prix d'achat de la femme.

quolibets allaient leur train, sans que personne songeât à secourir ces infortunés. Mon domestique Farah, Dolbohante plus civilisé que ses malheureux compatriotes, m'exprime toute son indignation devant ce spectacle écœurant, si contraire à la fière dignité du Çomali. Il me demande pour eux l'aumône de quelques provisions, et je lui donne volontiers un demi-sac de riz qu'il va leur porter. Durant le trajet du marché à ma case, l'une des jeunes filles avait été achetée pour trois min de dattes, environ 17 thalaris, soit 85 francs!

Le 17 janvier, des courriers arrivèrent, annonçant la reprise des hostilités entre le sultan Osman- Mahmoud et la ville d'AUoulah. Suivant l'usage, ils s'arrêtèrent d'abord à la première case aux abords de Bender-Gàsem,où ils furent interrogés, puis le grand conseil se réunit pour les entendre. D'après eux, tous les clans des Medjourtines Souacron, habitants de Beridé, Dama, Olok, viennent de se grouper autour de Yousouf Ali. Le sultan, Sementar Osman, et d'autres chefs sont partis pour Berguel se joindre à Noûr-Osman.

Mohamed Noûr demande quelques guerriers pour combattre le rebelle Yousouf Ali, avec le jeune souverain; mais un orateur fait observer, avec juste raison que, depuis quelques jours, lesEsa Mahmoud rôdent autour de Bender-Gàsem; que, d'autre part, l'allée et venue des caravanes étrangères, Ouarsan-

guélis et Dolbohàntes, trouble la sécurité, et qu'il faut songer plutôt à prendre des mesures pour protéger les caravanes qui arrivent sur le marché, que de se mêler des différends du sultan. Enfin, ajoute Torateur, il y a des Çomalis qui n'ont jamais vu ici encore leur jeune souverain. Les intérêts de Bender-Gàsem semblent peu lui importer, puisque depuis onze ans, ni lui ni son tuteur ne se sont dérangés pour y venir.

Assez intrigué, j'interroge un indigène sur les raisons qui ont empêché si longtemps Osman Mahmoud de se rendre à Bossassa. On m'allègue comme motif les anciens différends de Noûr avec les Déchichi (1).

Quelques Ouarsanguélis qui assistent au débat prétendent qu'ils ont gardé bon souvenir du pillage d'une caravane, opéré par ce clan des Medjourtines lui-même.

De la discussion on passe aux défis, qui jettent le désordre dans la réunion, et au lieu de se séparer sans rancune, Ouarsanguélis et Déchichi se promettent de se retrouver un jour.

Cesdéfisne sont jamais portés en vain, et l'occasion m'a été donnée plus tard d'assister à un duel terrible entre un Ouarsanguéli et un Dolbohante.

Un belaouî (2), dont la propriété était disputée par les deux adversaires, n'était que le faible prétexte qui déguisait l'explosion de vieilles rancunes.

(1) Les Déchichi, d'après le tableau indiquant les descendants et fils d'Harti, ont Aisionné avec les Mec^ourtineâ.

(2) Sal>re çomali.

Après les provocations lancées à distance, on en vint aux insultes. L'une des insultes blessa si vivement le Ouarsanguéli, qu'il partit comme un furieux vers une case où il avait déposé ses armes. Puis, se faisant place a\ecsa massue au milieu de la foule qui s'opposait à son passage, il se précipita vers son adversaire. Le Dolbohante l'attendait de pied ferme, avec sang-froid, appuyé sur ses deux lances.

Le premier coup porté par le Ouarsanguéli.

avec la force que donne l'élan, atteint le bouclier du Dolbohante; celui-ci, profittmt du mouvement fait |>ar son adversaire pour dégager son javelot, le frappe d'une main sûre. Le blessé roule par teriH^ pour ne plus se relever, entraînant avec lui l'arme qui l'a transpercé. Sans s'émouvoir, le Dolbohante arrache alors la lance restée piquée dans son bouclier, et va, à pas lents, s'asseoir non loin de là.

Cette scène s'est passée en un clin d'œil.

La foule s'érige aussitôt en tribunal chargé déjuger quels motifs ont déterminé ce duel. Sans se préoccuper des discordes des deux tribus, on recherche seulement à qui appartenait le sabre qui a servi de prétexte ft la rixe. Malheureusement il est bien la propriété du Dolbohante vainqueur. Aussi le déclare-t-on quitte de toute amende; mais il n'abandonne pas la place sans être menacé d'une vengeance prochaine par les amis de l'infortuné Ouarsanguéli.

Un jugement sévère aurait été prononce si le Dolbohante avait eu tort; il aurait subi peut-être une amende de cent chameaux, deux cents ou trois cents têtes de moutons. Sans doute il ne possédait pas tout ce bétail; mais les us et coutumes des pays çomalis, conformes en cela avec nos lois de vendémiaire, an IV, rendant les tribus, les communes responsables des délits individuels, le clan des Dolbohantes eût été solidaire du condamné pour le paiement de la peine encourue.

La lettre au guérad des Oursanguélis, que mon domestique Farah m'a rapportée il y a quelque temps, m'engageait à gagner la tribu des Ouarsanguélis, en me rendant d'abord à Lasgoré. Un moment j'avais cru pouvoir profiter de la caravane d'Hassen, fils du guérad, pour me rendre dans cette tribu par le sud. Les Medjourtines s'étaient opposés à mon départ; je rencontrais toujours les mêmes résistances à mes désirs de quitter Bender-Gàsem pour visiter d'autres régions. Mes démarches auprès de Mohamed Noûr, pas plus que mes cadeaux, ne pouvaient l'amener à me laisser partir par voie de terre.

Ma patience est à bout, car j'ai usé de tous les arguments. Je suis donc réduit à prendre mes dispositions pour affréter un boutre.

Au milieu de toutes les épreuves que j'ai supportées, un seul de mes serviteurs, Ali Farah, s'est montré digne de ma confiance. Les autres, je l'ai dit, m'ont toujours laissé mécontent, et j'ai eu toutes les difficultés qu'on puisse imaginer avec eux. Se

croyant supérieurs aux autres- Çomalis des pays que nous traversions , en roule, ils ne consentaient jamais à porter le moindre paquet en dehors de leurs armes; charger les chameaux n'était pas non plus une besogne digne d'eux, et, qiiànd je voulais exiger un tour de garde sérieux, je les trouvais endormis à chaque contrôle.

• Des naturels, avec le même salaire, me seront loul aussi utiles qu'eux. Je me décide donc à m'en débarrasser, et comme, d'autre part, j'ai avec moi un grand nombre de colis, de collections et des documents que je tiens à voir sûrement arriver à destination, je prends la résolution de revenir à Aden, où je me ravitaillerai, en même temps, sur la réser>e de mon matériel laissée aux bons soins de M. C. Tian.

La nouvelle de mon départ se répand bien vite. En dehors des exigences de mon nahouda ou capitaine, les autorités locales qui me voient leur échapper m'obsèdent du matin au soir pour avoir leur bakchich. Si nous n'avions pu profiter de la nuit pour transporter mes bagages sur le boutre, peutêtre en voyant défiler mes caisses leurs prétentions se seraient-elles accrues.

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