CHAPITRE V
En route. — Lasdèro. — Halte de Garas-Khébir. — Les pierres i|ui roulent. — Les tmis Karin. — Garoffo. — Massai. — Au gourgui d'Aîleh. — La vallée du Darror. — Comment les bédouins chassent les antilopes. — Visite à M ahomed Noûr. — Sa réception. — Aspect du pays. — Les bédouins herbivores . — Course à cheval dans la vallée du Darror. — Opposition de Mohamed à me laisser gagner Karkar. — Obligation de revenir sur mes pas. — Les vues de Mohamed. — Une escorte forcée. — Coup double. — Kakadla. — Altercation avec Mohamed Noûr. — Étrange rencontre. — Haâg. — Vallée de Barror. — Chasse aux petites gazelles. — Retour à Bender-Gàsem.
Dix hommes et mes quatre serviteurs, quatre chameaux et un âne composent notre convoi. Nous gagnons de suite Lasdèro après deux heures et demie de marche, au fond de l'arène de Bender-Gàsem.
De ce point nous distinguons encore les tours de la ville au nord; à Test le cap Ras-el-Hamar, Raess et les hautes montagnes courant sud-est nord-est, passant à Baad, Bour Gaben et Bender Khor; à Touesl, le torrent de Balada.
Nous faisons halle au pied d'un arbre appelé gié. Cet arbre dont Téc urce est lisse porte un feuil-
lage serré. Les Ijranches s'enchevôlrenl les unes dans les autres el forment une sorte de bouquet impénétrable.
Des bédouins nombreux nous circonviennent et demandent à manger; Tun d'eux est couvert de blessures qu'il a reçues dans les escarmouches des jours précédents.
Deux de mes hommes, restés en roule, nous rejoignent à midi a\ec une petite caravane qui vient gi'ossir la nôtre et profiter de notre escorte.
De Lasdcro, nous atteignons Cher-Gouben, puis un grand plateau qui forme une arène aussi vaste et aussi désolée c|ue celle de Bender-Gàsem. Au sud et sud-est se dressent les monts Almèdo, à Test une chaîne de mamelons mourant vers Ras Hadadah, à Touest le massif de Karin (monts Almescate).
Nous passons les deux torrents de Garas Seghir et celui de Garas Khebir. La nuit nous surprend dans le lit de ce dernier.
Trois grandes caravanes (|ue nous avons croisées en chemin, nous annoncent le voisinage des pillards. Nous campons militairement; les tours de garde sont distribués et nous entravons les chameaux, de crainle qu'ils ne s'éloignent.
Toul prés de là se \oienl Irois pierres rondes de t|ualre-\ ingls kilogrammes en\ iron. Les Çomalis onl la superslilieuse crovance qu'elles se meuvent d'elles-mêmes. On me montre en divers points les
cmplacemenls où maintes fois on les a circonscrites. Hlles ont change de place malgré ce, et Ton me fait suivre sur le sol les traces de leur passage.
La nuit, les bédouins qui mendient nous réveillent plusieurs fois en sursaut. Notre attitude les tient en respect.
Au matin, de Garas Seghir nous gravissons un petit mamelon; nous retombons après deux ou trois kilomètres dans une vallée dont les eaux se déversent aussi dans le Dagàan. C/est celle de Barrorou Dounkale, ainsi désignée parce qu'elle est remplie d'arbres de ce nom produisant une gomme vénéneuse. Après Barror nous gagnons le torrent Matar Jefflé. Je relève notre roule sud-est. Jusqu'à présent pas de végétation : une affreuse stérilité.
Nous voici dans le grand lit du Dagàan, qui prend ici le nom de Karin, au pied de la roche abrupte de Gebbel Daïer (la montagne des singes).
Trois grandes vallées s'ouvrent devant nous; dans chacune trois oasis avec de hauts palmiers {nagal). Ce sont les trois ruisseaux de Karin. Karin Saré aux pieds des monts Almèdo, Karin Ossé au pied du [>ic du même nom qui fait partie des monts yVlmescate, et que nous voyons de Bossassa. Entre les deux, Karin Dahà, dans le lit duquel nous allons entrer.
Nous faisons halte à l'oasis de Karin Dahà, auprès d'une grande flaque d'eau. En dehors des damas, des euphorbes arborescents, habertâha^ et autres plantes qui la bordent, tout est mort aux alentours, el pas un oiseau, pas un insecte n'animent le paysage.
Pendant que mes gens reposent, je mets ordre à mes notes, et je ramasse quelques rares sujets pour mes collections.
Nous nous dirigeons ensuite vers le sud-est; à un moment nous nous trouvons dans la grande arène de Meninguel, par le travers des deux points culminants, AlmèdoctAlmescate, le Mont-Noir et le Mont- Blanc, qui donnent leur nom aux deux chaînes auxquelles ils appartiennent. Le sol est partout crevassé, raviné; les roches qui en sortent prennent parfois une teinte ferrugineuse. A Test court au milieu de palmiers étôtés le lit du Karin Ossé. On dirait une ligne de chemin de fer, bordée par ses poteaux télégraphiques. — V l'ouest, Almèdo vient de se casser brusquçiment pour faire place à la grande vallée de Guel-Rado (1) qui court chez les Ouarsanguélis. A l'horizon, vers le sud-est, les trois oasis de Daber Koudda el des deux Haàg, surplombent le lit du Karin Ossé.
Nous gravissons un petit col. Dans le lointain, la silhouette de mamelons déchiquetés se découpe aux rayons du soleil couchant, comme les ruines d'un vieux castel. Les terrains qui nous environnent sont tous des exhaussements argileux, au milieu desquels je ramasse des turitelles et des pterodontes ainsi que diverses autres pétrilications appartenant aux couches crétacées.
Quelques bédouins se portent à notre rencontre au lit du Garoffo. Ils exigent en menaçant (|u\)n leur
\)Gi4cL chanuMU. rjio, nourriture, .sans» doute parce i\uv. de notnbrruv Iroupcauv (lo rhimoaux lrv)uvonl la dp (grands pâluraf^es.
donne à manger. Notre chef de caravane leur jette en pâture quelques grains de moutama dont ils se montrent peu satisfaits, et ces intrus s'accroupissent aux abords de notre campement. H nous est nécessaire, après les craintes de la veille, de nous tenir sur nos gardes, d'autant plus que ces malheureux ont des mines vraiment peu rassurantes. Ils ne répondent pas franchement aux questions que mes hommes leur posent. Un moment nous croyons qu'ils font partie des pillards qu'on nous a signalés et qu'ils vont profiter de l'obscurité pour nous attaquer. Ces appréhensions étaient déjà de nature à troubler notre repos. La fraîcheur de la rosée et le grognement des fauves, dont l'un d'eux s'approcha si près de nous que nous vîmes ses yeux briller dans l'obscurité, achevèrent de nous priver complètement de sommeil.
Le 20 décembre, nous rejoignons, par un chemin assez tortueux passant par un petit col, le lit du Karin Ossé à Kakadla. Les abords de la rivière sont parsemés de tumuli; quelques-uns affectent les formes que j'ai signalées à Berguel. A cet endroit la végétation est plus fournie et se compose encore de grands damas, d'euphorbes arborescents et de mégad. L'écorce pilée de ce dernier arbuste est employée par les naturels pour saupoudrer leurs plaies.
Le Karin remonte vers le sud-est, recevant do nombreux ravins comme affluents. Les troncs d'arbres
c|ui rencombrent dénotent combien son cours doit être impétueux au moment des grosses pluies.
Nous nous arrêtons tout |)rès de la source de Massai, à l'ombre d'un énorme angeL Les environs sont jonchés de \estiges laissés par les nombreux nomades qui y ont stationné depuis les temps les plus reculés.
L'arrivée de quelques bédouins qui nous importunaient et qui convoitaient déjà nos provisions, nous décida à partir au plus tôt pour aller camper aux abords du gourgui d'un chef ouarsanguéli, Vïleh. Aïleh faisait partie de la caravane d'Hassen, que j'avais reç;ue chez moi à Bender-Gàsem, la même c|ui, à son retour, avait passé par tant de péripéties.
Ses fils et ses guerriers armés, la bride de leur cheval autour du cou, se tiennent prêts à tout événement. Ils gardent leurs troupeaux, interrogeant la plaine des hauteurs voisines, car ils ne se croient pas en sûreté. La veille encore, ils ont eu à se défendre contre une dizaine de pillards.
Aïleh semble d'autant plus content de nous \oir, (|ue nous représentons pour lui un renfort en cas d'attaque. Aussi nous donne-t-il tout ce qui peut nous être nécessaire pour notre campement et notre repas du soir. Quelques petits cadeaux me procurèrent le moven de voir sa nombreuse famille et de noter un fait très singulier. Aïleh et tous ses enfants étaient d'une couleur marron rougeàtre, un
(le ses fils m^me «riin ronge cuivré. Pourtant la mère (le ses enfants t'-taitd'iin noir d'éht'ne (1).
T;|H' ilr Kitcrrirr oiinntanituV'li,
Nous |)as.s(»ns la niiil sur la défensivo. L'odeur de
(I O n'p-il |>ns li*! h- seul cas «le rp gonw <|ur j'ai oI»9(m-\^. — J<! linote en pAHNiinl, pnn-o <|iio J'ntirni i'i rappi'ofhor pluK laivl ilo fHto p.irljculiii-il^' il'nuIroM 41ltsrrv.il iiin« annliiftu<'H rnilr» plus :iu huiI.
la viande rôlîe nous amène la visite de hyènes, chacals el autres fauves qui se disputent les entrailles des moutons égorgés. 11 fait très froid, mon thermomètre marque 15^,5, soit 12 degrés de différence depuis notre départ de Bender-Gàsem.
En quillanl cette région et la naissance du lit du Karin, nous démasquons un mamelon et nous nous trouvons en face d'une vallée immense qui court dans le lointain, débouchant de l'ouest au sud des monts Almèdo. C'est celle du Darror, vaste torrent desséché qui prend naissance aux monts Hadaflèmo, chez les Ouarsanguélis, et se déverse dans l'Océan indien près de Haffoùn. La grande vallée dans laquelle il coule est encaissée entre les monts de Karkar quise dressentau sud devant nous, et les hautes montagnes d'Almèdo et d'Almescate, ces dernières faisant un coude brusque à Tigieh du sud-est vers l'est.
Nous laissons à notre droite la vallée d'Oubabès,à notre gauche celle d'Hânam. Tout autour de nous la xègèlation est brûlée par la sécheresse. Ça et h\ cfuelques gourguis autour desquels paissent de maigres troupeaux. Le sol pierreux et effrité, cou- \erl en maints endroits de cailloux noirs silicatisés, me rappelle celui de la vallée de Modié.
Vm roule nous rencontrons deux bédouins accroupis derrière un tas de pierres, leur arc à la main; ils chassaient les antilopes chevalines iWies grenou. N'oici de ((uelle manière :
Comme ces animaux sont très difficiles à approcher, les Çomalis, quand ils veulent les tuer, se blottissent commodément derrière un affût dit oudabdés, pendant que les rabatteurs amènent les antilopes ù portée de leurs terribles flèches empoisonnées. L'animal touché fait encore quelques centaines de mètres, mais l'agitation de la course accélérant la circulation du sang, hâte l'inoculation du poison; aussi la bête ne tarde-t-elle pas à succomber. Les chasseurs qui se sont élancés sur ses traces peuvent la rejoindre au moment où elle agonise et la sacrifier ainsi suivant le rite musulman, en lui coupant la gorge.
Mohamed Noûr, un des fils de Nour Osman et gouverneur de Bender-Gùsem, se trouve à Tigieh. Mon chamelier et mes hommes désirent, avant que nous gagnions Karkar, aller l'informer de notre passage et le consulter sur Tétatdu pays. Cette résolution me contrarie vivement, car une caravane qui s'est jointe ù la nôtre se dirige directement vers les montagnes. Je ne vois pas en outre la nécessité de faire un crochet pour rendre visite à ce chef auquel je vais être obligé d'offrir des cadeaux et qui, peut-être, mettra de nouveaux obstacles à mon voyage. Mais je ne puis décider mes gens à revenir sur leur projet et dois me résigner à cette désagréable corvée.
Nous trouvons Mohamed assis au pied d'un arbre, entouré de (juelques Çomalis Dolbohantes. A l'ap-
proche de ma caravane, il ne se lève même point. 11 se contente, quand je me trouve en sa présence, de me reg;arder en fronçant le sourcil, et continue sa conversation qui paraît très animée.
Je connais Mohamed depuis longtemps. Jesîlis que cet héritier de Noûr Osman est un type parfait de bédouin dans la plus mauvaise acception de ce mol. (îrossier, fanatique, il est inaccessible à tout raisonnement et n'a rien de cette civilisation relative qui rend les relations avec ses oncles et son père possibles, sinon plus fructueuses.
Donc, sans trop prendre garde à sa réception, je vais choisir un emplacement où nous pourrons camper auprès de ses gourguis, en attendant que nous avons tous deux un entretien.
A peine sommes-nous installés, qu'une nuée de malheureux criant famine nous circonviennent de toutes parts. \ous n'avons pas assez de provisions pour les distribuer ainsi ù ce troupeau d'afTamés. Nous sommes obligés de refuvser et de nous^mellre sur la défensive, essuvant toutes sortes de menaces el d'imprécations.
I/arrivée de Mohamed nous débarrasse un peu de ces importuns qui vont s'asseoir tout près de là, .se promettant bien de revenir à la charge.
Si tu m'avais fait prévenir de la >enue, mo dil brusquement Mohamed, en m'abordant, je l'au-
rnis répondu de rester î\ Bender-dnsem. Q^^'^^î^'^^lu (aire ici ?
Te snluer, lui répondis-je, el te sachant seul
maître de ce passage de la Medjourtinc, te demander de me laisser atteindre les montagnes de Karkar et m'enfoncer vers le sud.
— Karkar est là devant toi, dit Mohamed sans autre périphrase, il te faudrait quarante-huit heures pour l'atteindre, mais je réponds de ta vie et je ne te laisserai pas aller plus avant. Pour t'escorter il te faudrait au moins deux cents hommes, et tu en as à peine vingt! La vallée du Darror est sans ressources ; les Çomalis y meurent de faim; partout on pille, on fait des razzias. Tu m'as vu il y a quelques instants parlant encore avec des Dolbohantes, d'une attaque que nous avons subie hier au soir! Et puis tu observes tout, tu noies tout dans la région que tu traverses, et tu amèneras plus tard des soldats qui s'empareront de la Medjourtinc! »
Tout cela est dit sur un ton de violence irritée et en termes qui me semblent prévenir d'avance toute discussion.
S'il y a du vrai, en effet, en ce qui concerne la situation désolée du pays et les dangers qui en rendent le parcours difficile, l'allusion de Mohamed au caractère de mes investigations est bien plus encore le vrai motif de son opposition imprévue à mon passage.
Malgré la vive contrariété que ce refus me cause, je réponds avec calme à Mohamed ; je lui fais valoir sans me décourager que je puis renforcer mon escorte, que je décharge d'avance sa responsabilité qu'il met en cause. Je lui assure qu'il se trompe sur
mes intentions, que la manière dont je vis dans son pays, en respectant les coutumes et montrant ia confiance la plus absolue aux naturels, prouve que j'y viens en ami et non point avec l'idée mauvaise de trahir plus tard l'hospitalité qu'il me donne.
Mais ce discours ne parait produire aucun effet sur l'esprit sauvage de mon interlocuteur, qui y réplique par les mômes déclarations obstinées, sans prendre seulement la peine de leur donner une nouvelle formule.
Pendant ce colloque j'observe la ligure de mes guides et de mes chameliers. Ils ne me paraissent point très étonnés de l'interdiction dont Mohamed frappe notre voyage, et en me reportant à l'insistance qu'ils ont mise à m'amener auprès de lui, je me demande si ce n'était point là une manœuvre concertée dès Bender-Gàsem, ou si le respect seul dû à ce farouche personnage les immobilise dans un silence aussi complet.
Toutefois, comme on ne sait jamais avec le Çomali si son plus ferme refus ne cédera pas devant un cadeau, et n'est même pas fait pour le provoquer, je fonde quelque espoir sur les présents et les provisions que j'offre à Mohamed. Ce tribut aidant, le temps portera-t-il conseil? Je m'en flatte. Chacjuc fois cependant qu'il allonge la main pour recevoir quelque chose, Mohamed ne m'octroie, pour tout remerciement, qu'un dédaigneux sourire.
Medjourlines, Dolbohanles, Ouarsanguélis, campent tous par petits clans à Tigieh. Ils ont fui les Esa Mahmoud qui ont envahi la vallée du Darror et qui ont razzié presque tous leurs troupeaux.
La misère la plus atroce sévit parmi ces malheureux que j'ai occasion de voir le jour suivant. Dans un campement je trouve une dizaine de femmes, amaigries parla faim, qui faisaient bouillir dans une marmite en terre des feuilles de harmo {cissus carfîosus)^\eur seule nourriture, pendant que les enfants dévoraient des racines de bois de golalla. Toutes les mains se tendaient vers moi sur mon passage, accompagnées de cette phrase : a Aban sadarot issi.ï) Seigneur, donne à manger. — Les hommes, accroupis, écoutaient la lecture du Coran, et me regardaient d'un air sinistre.
J'avais bien apporté de Bender-Gàsem des perles, des étoffes et divers objets pour les donner comme cadeaux, afin d'obtenir les bonnes grâces de ces sauvages, mais c'est le cas de le dire, « le moindre grain de mil aurait mieux fait leur affaire.» Leur misère était telle que quand il arrivait à un saladin (1) de tuer une brebis, m'affirmait un midgan, les mendiants affamés se disputaient les entrailles de la bête, comme des chiens.
Il me revint alors à la mémoire d'avoir autrefois rencontré, en 1878, sur la route de Gandala à Bender-Khor, un groupe de bédouins faisant griller sur
(I) Nom clonn^' chez les Çomnii» par les pauvres aux riches.
la cendre chaude des rognures de peau fraîches qui constituaient, avec quelques gorgées d'eau saumâtre, leur seule nourriture. Je nie trouvais ici en face d'un témoignage analogue de la misérable condition des indigènes de l'intérieur.
J'observai cependant encore de nombreux troupeaux. Mais mon guide me fit remarquer qu'ils n'étaient composés que de femelles. Les détruire, c'était se priver définitivement de toute ressource, au cas môme où les pluies féconderaient le sol.
Aussi je comblai de joie ces malheureux en tuant quatre gazelles que je leur donnai, et les effets de mes armes à longue portée les plongèrent dans un réel élonnement mêlé de crainte (1).
L'altitude de Mohamed Noûr est devenue plus grossière et plus insolente, maintenant qu'il a reçu tout ce qu'il m'a été possible de lui offrir. Un moment, fatigué de ses obsessions, et voyant vaine toute instance auprès de lui pour obtenir passage, je donne ordre de lever le camp, décidé à revenir sur Bender-Gàsem.
Mais à |)eine les chameaux sont-ils chargés et prêts i\ se mettre en route, ((uc Mohamed intervient. Les mémos appréhensions, me dit-il, qui l'empêchent de
(1) A mon (l<>part de Franco, lo Goiivornemonl m'avait confié quatre pol Us mousquclons module Gras. .le les faisais porter par mes serviteurs. Mais* paresseux comme (les couleuvres, ils les accrochaient aux selles des chameaux, préférant ne porter que leurs lances, plus léjîêivs.
me permettre ma marche en avant, il les a pour mon retour. Aussi veut-il lui-même me reconduire à Bender-Gàsem. Son intention n'est pas de rester campé à Tigieh ; il veut se rapprocher de la ville et ma caravane fera route avec la sienne.
C'était un coup adroitement combiné pour bénéficier du reste de mes provisions.
Mais, comme pour m'accorder un semblant de faveur, il me fait amener un cheval sellé et me donne cinq hommes d'escorte pour me conduire dans la vallée du Darror. Pour la première fois j'enfourchais une monture. Enveloppé dans le pagne qui me servait de costume, j'étais bien mal à mon aise sur cette selle çomali dont le plat favorise singulièrement les excoriations. Ma bête avait les allures assez douces, mais le sol pierreux lui faisait faire de nombreux faux pas et m'obligeait à une grande attention ; mes guides, au contraire, habitués quotidiennement à sauter à cheval à la moindre alerte, passaient intentionnellement aux plus mauvais endroits. Un soleil de plomb ajoutait aux charmes de cette excursion.
La végétation de la vallée du Darror est aussi misérable que celle du lit du Karin ; elle est seulement composée d'acacias, d'arbustes épineux etd'aloès. Pas d'herbes, pas de plantes, aussi haut qu'il leur a été possible d'atteindre, les chameaux ont dévoré les pousses des arbres, à défaut d'autre nourriture, ne respectant que les courgettes des galfons (1).
(1) Cucumis Fi guet.
Je rencontre çà et là quelques gourguis misérables, habités par des gens sales et dont la physionomie annonce la souffrance. Parmi ces types, ceux qui me frappent le plus sont des Dolbohantes, dont la peau bistre pâle tirait parfois sur la couleur chamois.
Un petit temps de galop nous amène jusqu'en vue du fleuve, sur un petit mamelon, à peu près à trois kilomètres. La silhouette des montagnes de Karkar se détache sur un ciel sans nuages et se dessine avec ses sommets de Baléio, Bour-Teïé, Dagal- Ouré, Meïgabo, Aour-Dama et Djeddel. Dans cette région habitent les Esa Mahmoud, ces pillards si redoutés qui, depuis quelque temps, désolent tout le pays. Ce sont les hôtes les plus misérables de cette contrée, et la famine les a cruellement éprouvés.
«N'aie aucun regret, me dit un de mes guides, de ne pas franchir le Darror pour arriver jusqu'à eux. Alors même qu'ils te verraient sans bagages et sans provisions qui tentent leur misère, ils ne considéreraient en toi que le chrétien foulant leur sol ravagé par la sécheresse, et ils te tueraient comme un impur qui attire les malédictions du Prophète. »
A notre retour à mon campement, je trouve mes gens très surexcités. Mohamed et quelques Çomalis, non contents des vivres que je leur ai déjà donnés, sont venus en demander d'autres. Mes serviteurs les leur ont refusé, car il nous reste peu de chose et il faut songer à ne pas manquer de provisions pour le retour.
Je prends alors le parti de faire comprendre aux
importuns que je suis fatigué de leurs sollicitations et que j'approuve l'attitude de mon chamelier. Mohamed se retire, en maugréant, mais les mains vides, et je donne ordre qu'on se tienne prêt à partir demain dès l'aurore, irrévocablement; nous détalerons sans bruit pour regagner Bender-Gàsem.
Malgré toutes nos précautions, notre départ est éventé. Au moment où ma caravane se met en route, elle se trouve triplée par les malheureux qui comptent profiter de nos ressources! Presque tous sont des serviteurs de Mohamed, qui nous rejoint aussi avec son personnel ; mais de crainte que l'on ne mette son troupeau à contribution, il a laissé le bétail en arrière avec une grande caravane de Doïbohantes et de Ouarsanguélis, qui doit sous peu arriver à Bender- Gàsem.
Je comptais sur mon fusil pour subvenir à la nourriture de tout le monde. Aussi nous convenons de gagner Massai en chassant, et je fus assez heureux pour abattre une antilope dite grenou. Un peu plus loin une balle disputait encore à un aiglon une petite gazelle qu'il enlevait dans ses serres.
J'abandonne la plus grosse de ces deux pièces, afin de me débarrasser d'une partie des bédouins, et le soir, à notre campement, je constate avec plaisir qu'il n'en reste que quelques-uns. Leur présence nous empêche de fermer l'œil. Elle se complique du défilé d'une caravane de Ouarsanguélis de plus de 500 chameaux, qui déserte Our Alet et gagne la vallée de Dagâan entre Bender-Gàsem et Bender-
Ziadah. Femmes et enfanlsr suivent péniblement; les hommes, dispersés en tirailleurs, battent la campagne comme pour interroger les abords de la roule.
De Massai à Kakadla, nous suivons le lit du Karin, rencontrant sur divers points des gourguis déjà installés par la caravane qui nous précède. Je m'arrête auprès de l'un d'eux pour acheter un peu de lait que m'apporta dans un déchi une petite bédouine ravissante. C'était une vraie beauté sous ses haillons de peau, que cette jeune fillette dont les cheveux flottaient en petites tresses fines, sur ses épaules et ses joues étirées par la faim.
Mohamed devient tellement exigeant que nous avons ensemble une assez vive altercation, sur laquelle il me quitte brusquement, me laissant, disait-il, me débrouiller tout seul. En réalité, il désirait précipiter sa marche pour aller voir l'emplacement où il établirait ses gourguis. Pour moi, qui voulais .sur ma route moissonner autant que possible, il me fallait à chaque point faire de longues haltes et arrêter parfois mes gens pour prendre un tour d'horizon avec mes appareils photographiques. Je laissai donc partir Mohamed, fort peu inquiet d'être privé de sa protection et trop heureux de me débarrasser de ce parasite.
Nous faisons halte à Kakadla, auprès d'une flaque d'eau alimentée par une petite source qui s'échappe du milieu du lit du Karin,
NDER-GASEM
"■•**"» { Ain,»,
J'espère pouvoir y capturer quelques-uns des oiseaux qui prennent leurs ébats sur les damas. Je me mets donc en chasse avec un de mes domestiques porteur de mon petit fusil, lorsqu'arrivés auprès d'un tronc d'arbre énorme, un craquement de branches mortes se fait entendre et nous voyons une masse informe s'agiter derrière des broussailles.
Je me mets sur la défensive, m'attendant à l'apparition de quelque fauve. A ma grande surprise, je me trouve en face d'un homme, véritable squelette, aux cheveux démesurément longs, vêtu seulement d'un chiffon sale et sp relevant péniblement en s'appuyant sur un grand bâton.
Cet homme, à peine âgé d'une trentaine d'années , nous regarde d'un air hébété. Mon domestique échange avec lui quelques paroles , auxquelles il répond en bégayant et en contournant la bouche comme s'il était paralysé.
Il semble effrayé de me voir, mais ne fait aucun geste pour se mettre en garde. Nous constatons alors, et il nous le confirme, que ce tronc de dama lui sert d'habitation ; pas une natte, pas le moindre ustensile, rien; un simple lit de feuilles sur lequel une peau de mouton qui lui sert de messagid pour faire ses prières. Quelques morceaux de bois de^olalla mâchés figurent sans doute les restes de son dernier repas.
Cet étrange homme des bois surpassait de beaucoup, comme type primitif, les nomades troglodytes que j'avais rencontrés dans la chaîne du Mogor.
De Kakadla, nous gagnons Haâg. Le sol environnant cette oasis de l'arène de Meninguel est argileux; en maints endroits je rencontre des exhaussements chargés de pétrifications; mais à part deux ou trois spécimens recueillis aux bords d'une petite source qui coule au milieu de hauts palmiers, je ne trouve aucune plante.
Nous nous abritons dans une énorme crevasse pour passer la nuit. Un clan de midgans, suivi de quelques chèvres et d'une génisse, s'établit à nos côtés.
La lueur de nos feux nous amène quelques bédouins errants, dont un essaya maladroitement de nous voler un paquet de cordes. Gela suffit pour mettre tout le monde sur pied, mais le voleur avait eu le temps de s'enfuir dans les taillis du Karin, et la présence d'autres rôdeurs empêcha qu'on se mette ù sa poursuite.
De Haûg nous atteignons Daber-Koudda, en suivant le lit de l'Ossé, dans lequel en maints endroits les palmiers nains forment des fourrés épais et impénétrables. Une eau limpide court au milieu des joncs.
Tout au pied d'un mamelon, un assez grand nombre de tas de pierres ou de tumuli annonce, comme à Massai, une ancienne station de nomades.
Nous quittons le Karin Ossé pour le rejoindre un peu plus loin, après avoir passé par une série de petits cols absolument arides. Nous longeons Almescate, laissant a l'ouest Gebbel-Daïer, et devant nous s'ouvre la vallée de Barror, puis la vallée de Dagûan. Chemin faisant, je remplis un sachet de cette
gomme vénéneuse dite dounkale^ non sans observer toutefois que les chameaux dévorent la feuille de Tarbuste qui la produit. Cet arbuste, de petite taille, a l'écorce grise et luisante; la feuille est d'un vert foncé. Quand on pratique la moindre incision, il s'échappe du tronc une sève blanchâtre, presque laiteuse, qui s'épaissit peu à peu à l'action de l'air.
Notre halte à Barror, au coucher du soleil, nous procure l'occasion de chasser les petites gazelles (sagaro)^ selon l'habitude des naturels.
Il paraît qu'à cette heure ces animaux y voient très peu. Un homme, conduisant par le licol un chameau qui masque derrière lui le chasseur, son arc bandé dans les mains, s'avance lentement vers la gazelle. La bête, rassurée par la présence du chameau, ne s'effarouche pointet se laisse approcher de très près. A la distance convenable, le chasseur décoche une flèche, et l'arme silencieuse donne tout le loisir de recommencer si l'animal n'est pas atteint; mais il est rare qu'au premier coup le bédouin, extrêmement habile, ne touche le but qu'il vise.
Le lendemain 27, je laisse ma caravane arrêtée dans le lit du Balada, sous la surveillance de Ouarsamah , qui l'accompagnera. Je prends les devants pour gagner avant le soir Bender-Gàsem, et, surtout, pour ramasser sans être vu un crâne çomali que j'ai aperçu auprès d'une sépulture.
Quelques heures après, je me retrouvai de nou-
veau cUiiiH ma case au milieu de mes serviteurs. Sans repondre un mol aux curieux qui ne cessaient d'aller et de venir autour de moi, je restai longtemps rêveur, lecœur serré commedans un étau. Une fois de plus, la route du sud venait de se fermer devant mes tentatives. Aucun danger réel n'avait cependant entravé mes efforts. Seule, Topposition systématique d'un chef çomali venait de détruire de nouveau mes espérances.