CHAPITRE VII
Départ d'Aden. — Mahet. — Archô. — Lasgoré. — Aspect du pays. — Mohamcd-AbdUFata-Naleyah-el-Did. —- Arrivée du guérad Mohamed- Mahmoud. — Notre entrevue. — Réflexions. — Dispositions pour mon départ dans Pintérieur. — Toujours des difYicultés. — En route. — Guel- Dora. — La folle. — Iskodoubouk. — Amoura. — Daga-Safré. — Abal- Ichaoualé. — Mes espérances. — Le déluge. — Daga-Daoura. — Karin- Ballolo. — Les baôna. — Ouanentab. — Une étrange sépulture. — Bonne et mauvaise nouvelle. — Les grottes du Mogor. — Ferdandec. — Gob-Déro. — Arrêt forcé aux bords du Darror.
Mon séjour à Aden est de courte durée. J'en repars celle fois avec mon fidèle Ali Farah, un Arabe fils d'esclave, gaillard robuste qui aidera au chargement des bagages, et une servante de môme race qui peut me faire un peu de pain (1). Elle sera chargée de ma cuisine, pendant quelques jours du moins, car mon estomac se trouve fatigué du régime qu'il a déjà supporté. J'aurais pu en rompre la monotonie si mes
(t) Los Arabes, comme les Çomalis du littoral, font du pain avec des grains de moutama pités dans un mortier ou écrasés entre deux pierres. La pAtc grossière obtenue de celte manière est simplement cuite sur la cendre ou <lans des petits fours en terre glaise.
ft^nîleurs avaient \ouIu m'accommoder quelques alimeols eti dehors de ceux qui constituent la nuMiiilMH habituelle du Çomali.
Nous arrivons en vue de Mahet, tribu des Haber Guérajîs. Mahet est un village de quelques huttes dominé par un seul fortin en pisé. Dans le sud se dressent les grandes montagnes de Surout qui courent vers Test chez les Ouarsanguélis et vont aboutir à Almédo chez les Medjourtines.
A Test, le pic dWlbieli et la vallée dWrgaân, à Touest, celui d'Edio et la vallée de Gorenti.
Cest à Mahet qu'est mort le cheik Esa, et tous les vieux Çomalis venaient autrefois finir leurs jours dans ce village pour être enterrés à côté du tombeau de ce saint. La légende veut qu'il soit le père des Haber - Guérajis, Haber - tel - Jalo , Haber - Aouel , comme Darot était le père des Medjourtînes, Ouarsanguélis, Déchichi et Dolbohantes.
Une mosquée blanche, surmontée d'un petit dôme, indique sa sépulture aux pieds des montagnes, aussi arides et aussi dénudées que celles d'Aden. La similitude parfaite dans la nature de ces roches volcaniques semble indiquer quelque corrélation dans le système géologique de ces deux points.
La ville était jadis tout autour de ce tombeau. Depuis dix-sept ans elle s'est portée plus à l'est sur les bords de l'Argaân, pour se trouver plus rapprochée de ce pelil cours d'eau.
Ali Hersi, un des vieux de Mahet, est le beau-père du jeune sultan Osman Mahmoud. Je le choisis pouraban.
Quelques Çomalis ont commencé à semer un peu de douro et des oignons sur les bords de FArgaân. Hersi me demanda si je n^avais pas quelques pommes de terre pour en essayer la culture.
Nous restons quelques heures seulement à Mahet. Nous doublons Guésiret Burnt (1); cette île, que les Anglais ont à si juste titre qualifiée de Burnt y File brûlée, est couverte de guano. Les Arabes de Makalla viennent chaque année charger des boutres de cet engrais pour fumer leurs plantations de tabac.
Archô, devant lequel nous passons, a Taspect aussi misérable que Mahet. Ce village est habité par les Çomalis Saâdionis; comme à Mahet, la ville s'est déplacée de quelques centaines de mètres vers Touest. Les ruines d'un fortin indiquent son ancien emplacement.
Un coup de vent des plus violents nous chasse au large, et pendant toute une journée nous essuyons la furie des vagues qui inondent le boutre à tout coup.
Enfin, nous atteignons Lasgoré, port principal de la tribu des Ouarsanguélis.
(1) Burnt esl une désignation anglaise.
Cinq boutres sont au mouillage; Tun d'eux est Je même avec lequel j'ai doublé Ras-Feluk et Alloulah, au mois de septembre dernier. 11 revient de Bombay, où il s'est débarrassé de ses marchandises.
Lasgoré est composé de deux quartiers distants chacun de 600 mètres environ : Haffa-Ougueslébé et Hial-Fatah ou Haffa-Hial-Guérad. Ces deux villages sont à Tembouchure du Gueldora; à gauche de Haffa-Ougueslébé se trouve le cimetière; vers le sud courent les hautes montagnes d'Almedo, dont le point culminant d'Airensit, perdu dans les brumes, n'a pas moins de 1,650 mètres d'altitude.
Mon aban, Mohamed- Abdi-P'ata-Naleyah-el-Did, est le môme qui a hébergé Cruttenden en 1848, lors de son passage; puis Speke, puisHildebrandt. En dernier lieu , il y a sept ans, le major Hunter, appelé à Lasgoré pour demander raison aux naturels du pillage d'un boutrc portant pavillon anglais, a logé chez lui. Mohamed se montre très fier de la confiance des Européens ; aussi fait-il tout son possible pour me roccNoir de son mieux.
Les gourguis de Lasgoré ne ressemblent en rien ù ceux des autres porls que j'ai visités. Ce sont de \rais hameaux où grouillent plusieurs familles; c'est dans Tun d'eux que je m'installe. Mohamed a bien nus son Ibriin ù ma disposition, mais cette tour en pisr t\sl lellenionl délabrée, que j'ai des doutes sur sa solidUe.
C'est la première fois qu'on me voit chez les Ouarsanguélis (1); aussi de nombreux visiteurs et curieux assiègent-ils ma case. Mon domestique m'a déjà fait dans le village la réputation d'un docteur émérite; les malades demandent tous des remèdes.
L'effet de la toile vésicante produit sur eux une impression si étrange, que beaucoup vont consulter le padri, ou prêtre de la mosquée, pour savoir s'il n'y a là aucun sortilège.
L'ammoniaque me procure quelques bons moments de gaîté. Les Çomalis, toujours nu-tête, sont souvent congestionnés, et les soulagements procurés par la respiration de l'alcali à deux ou trois d'entre eux qui souffraient du cerveau, m'amenèrent bien des importuns. Rien n'était plus comique que de voir les premiers qui avaient essayé ce remède, inviter les ignorants à respirer fortement. La secousse éprouvée était tellement vive, que le prétendu malade se roulait par terre, pendant que les autres se tordaient de rire; chacun cependant voulait à son tour les sensations causées par le sambor (nom donné aux odeurs en général).
Omar
Dubès
OUARSANGUELIS
OUARSANGUiLIS
ODGUESLÉIIB
/ Toldja Omar
j Nour Omar
Ali Ismaïl
i Mohamed Omar
Liban
\ Yousouf Omar
Haiendilé
i Hanil
In^jieh
\ Ougarien
f Yousouf Aro
Guérad : Mohamed-Mahmoud-Ali, — 60 ans.
En atlendant la venue du guérad, j'emploie quelques jours à courir les environs de Lasgoré. J'y retrouve les vesliges de l'occupation ancienne accusée par des tumuli et des silex assez nombreux, surtout aux abords de la ville même (1).
Parfois, dissimulé dans les tamarins, je dessinais les groupes des femmes etjeunes filles qui venaient
chercher de l'eau au puits; mais, moins heureux qu'à Merùya, je ne pouvais, à cause des moustiques, y rester le soir à l'affût.
La sécheresse est aussi absolue qu'en Medjourtine. Dans le lit du Gueldora, quelques plantes (2) et quelques re|>tiles. Peu d'oiseaux. — J'aurai sans doute plus de chance quand je ferai l'ascension des hautes montagnes, car il y pleut depuis quelque
<l) Silc\ semblables à ceux <lc BcrgucI, dont J'ai donna les dessins plus.
hnul.
(2j Hyiscx-tnius ffi-aiidijhriif. Fiaiirhet. nov. ftpcc. -^Kyssenia spalulata.
lemps, alors qu'ici il ne tombe pas une goutlc (l'eau.
Mohamed-Mahmoud, prévenu de mon débarquement, arrive le 26 mars vers le soir; il estescorté deses frères et me fait avertir qu'il se rend vers ma case. Je prépare de mon mieux sa réception ; je revêts mon plus beau costume çomali (1) et je vais à sa rencontre, suivi de Farah et de mon aban.
Le guèrad est un bel homme : sa tête est rasée, sa figure encadrée par un collier de barbe blanche a l'air rude; sa lèvre inférieure un peu forte est un signe de famille que je retrouve chez tous les siens. Sans recherche dans sa mise, il porte un vieux sabre rouillé sur lequel il s'appuie en
femme çomali é la (onlalnc
(l> Quelque temps après mon arrivée dans les pays çomalis, pour m'assimiler auUntqueiKissiblc aux indigènes, J 'ado pi ai Jusqu'à leur coslume : le pagTK.sinipIcdrapenvdoppant tout lccoq)s, les sandales et la Tou ta. J'y ajoutai un énorme turl>an, nécessaire pour mo {;aranlir en roule du soleil meurtrier, et c'est dans cet acceutrement fjue j'ai fait presque toul mon voyage.
marchant. — Après les salutations d'usage, nous nous asseyons sur des nattes, à l'ombre du fort.
Je lui expose en peu de mots que je compte profiter de l'aman qu'il m'a envoyé à Bender-Gasem, pour visiter sa tribu. Ses frères, ses lils, comme tous les Ouarsanguélis qui sont venus chez les Medjourtines et qui m'ont rencontré, ont toujours eu l'hospitalité la plus cordiale sous ma case. J'espère qu'il me l'accordera maintenant dans toute la province qu'il gouverne.
Je crois avoir affaire à un homme de la valeur de Noûr Osman, voilà pourquoi je lui parle ainsi; mais mon aban qui est à mes côtés, se penche à mon oreille et me dit ces mots significatifs: « Lui et ses frères ont toujours faim! » — Ce qui veut dire: « Pas de phrases, ne les prends pas par les sentiments, mais par le ventre. »
J'ai compris et je m'exécute, offrant comme bienvenue au guérad, pour lui et ses frères, quatre sacs de riz et quatre sacs de dattes. Je lui donne à entendre que d'autres cadeaux l'attendent, lui personnellement, ce à quoi il me répond qu'il est solidaire de ses douze frères et de ses huit enfants, et que je dois satisfaire chacun d'eux.
C'est un beau début, comme on le voit! Mais enfin le guérad semble disposé à me laisser partir, et j'ai hâte de gagner l'intérieur.
La semaine suivante se passe à combiner mon
itinéraire avec Mohamed -Mahmoud. 11 m'impose son frère Hamed-Mahmoud comme aban et guide, dans l'intérieur; huit de ses frères ou fils formeront mon escorte. Je vais prendre ici des chameaux et des ânes jusqu'à son gourgui de Bar-Hâm, et, là, il se charge de me fournir tout ce dont j'aurai besoin.
En présence des frais qui s'imposent à mon expédition, avec tout le monde que je vais avoir à solder et à nourrir, je tiens à réduire le matériel que je veux transporter, tout en chargeant les bêtes le plus possible.
Mon chamelier qui compte me forcer la carte, après m'avoir demandé presque la valeur des chameaux pour leur location, allègue maintenant que ces bêtes ne peuvent porter qu'un poids dérisoire. Lui-même avait cependant déclaré, la veille, que chaque chameau porterait au moins 75 kilos, et voilà qu'il réduit ce chiffre de moitié. Cet homme qui possède seul, pour le moment, des bêtes de somme disponibles, me met le marché en main et je suis obligé de subir ses conditions draconiennes. J'exprime au guérad tout mon mécontentement; il allègue qu'il ne peut rien sur la propriété du chamelier, mais que s'il m'impose son frère et une escorte aussi nombreuse, c'est pour ma sûreté.
Déjà habitué à ce genre de raisons données partout où j'ai passé, je ne \ois là qu'un moyen adopté par le chef des Ouarsanguélis pour me faire nourrir une partie de sa famille.
Au reste, lui-même, avant de prendre congé de moi, vient chercher ses cadeaux, et ce quMI préfère de beaucoup, dans tout ce que je lui offre, ce sont les provisions de bouche contre lesquelles, au sortir de ma case, il échange tout ce que je lui donne à un Arabe trafîcant. Au dernier moment, il me demande encore deux sacs de riz.
On ne peut se faire une idée de la patience qu'il faut avoir avec les bédouins ; on sent que ces gens rusés et malins n'ont d'autre idée que de vous exploiter. Leurs promesses sont toujours merveilleuses, on n'en connaît jamais la réalisation. Ils demandent un bœuf pour ne pas même donner un œuf, et si on ne leur cède pas, ils usent d'une force d'inertie contre laquelle le voyageur se butte sans pouvoir avancer. En présence des diffîcultés qui m'assaillent dès à présent, voici ce dont je conviens,
Je vais partir avec Ali-Farah et mon nouveau serviteur Mohamed. Ma domestique, déjà inquiète et regrettant d'avoir quitté Aden, et mon aban Mohamed-Abdi, resteront à la garde du matériel que je laisse. Si le guérad me fait à Bar-Hâm l'accueil qu'il m'a promis, j'enverrai ordre de venir me rejoindre, avec de nouvelles provisions, pour aller plus avant. Ma course de Bender-Gàsem à Tigieh est une leçon suffisante.
Il faut dire qu'à partir du jour où le guérad a autorisé mon départ, il m'a laissé mon escorte à