‹ La vallée du Darror, voyages au pays çomalisChapitre 13 sur 32 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Moyen employé \yav les bédouins [>our se procurer du feu. — Le Darror. — Ma caravane se désorganise. — Les désertions commncccnt. — Bar-Hâm. — Ogda. — Triste situation. — Abandon de mon escorte. — Les rôdeura dolbohantes. — Alertes nouvelles. — Le tombeau de Darot. — En route vers Fararalé. — La Guébi. — Aux pieds des monts de Karkar. — Réception du guérad. — La vallée de Fararalé. — Invasion des Dolbohantes. — Panique générale. — Pourparlers avec Mohamed-Mahmoud.

Une éclaircie nous permet, au moyen de ma tente, d'organiser un abri plus sérieux sous lequel se réfugient onze personnes. Mes allumettes, la mèche de mon briquet, tout a été mouillé ; nous avons recours à un bédouin pour nous procurer du feu, qu'il éclaire selon son système, avec deux petits morceaux de bois.

Chaque bédouin porte dans son carquois deux petites baguettes dites madag^ dont une en bois dur et l'autre en bois plus tendre. Dans cette dernière, il pratique avec son couteau un petit godet creux, laissant une échancrurc sur les bords. Puis, tenant entre ses deux pieds le morceau de bois

tendre, il place verticalement le morceau de bois dur dans le godet et lui imprime, en le frottant dans ses mains, un mouvement de rotation rapide. Les deux bois s'échauffent, se carbonisent et donnent une petite poussière noirâtre fine qui s'échappe par Téchancrure et vient se lasser tout à côté. Il arrive un moment où le feu se communique à cette poussière qui s'allume comme de Tamadou. Il suffit alors de débris de feuilles et d'herbes sèches pour l'activer.

Il nous fallut bien du temps pour obtenir un résultat, car personne n'avait songé, au début, à abriter de la pluie quelques broussailles. Mais d'habitude ce procédé pour avoir du feu est excessivement rapide.

Il fait très froid pendant la nuit; un vent glacial souffle avec violence et ajoute ses sifflements aux grondements du Darror qui entraîne dans sa course des troncs d'arbres et d'énormes cailloux.

Par moments, on entend comme un coup de ciinon dans le lointain. C'est le bruit produit par la chute d'une parcelle des rives du fleuve, qui, minée par la violence du courant, s'engloutit dans les eaux.

En quelques heures, alors qu'il était complètement à sec, son lit s'est rempli à pleins bords, et nous craignons un moment d'être encore obligés de changer de place pour fuir une inondation.

Nous voyons avec plaisir apparaître le soleil, le

lendemain matin. Nous étalons par terre tout mon matériel et tous mes effets pour les faire sécher. Le Darror diminue insensiblement. La terre avait tellement soif qu'elle n'a pas gardé trace de cette pluie torrentielle. Cette ondée a néanmoins chassé de leurs demeures fourmis, scorpions et serpents, qui se promènent de tous côtés, et me permettent de faire ample moisson.

La discussion qui s'est élevée la veille, entre mon aban et mon chamelier recommence, et ce dernier s'obstine dans ses résolutions. Il ne veut pas aller plus loin que Bar-Hâm. Il faut donc prendre nos mesures pour ne pas rester à cette station, puisque nous devons rejoindre le guérad. Il est alors convenu que deux de mes hommes d'escorte iront immédiatement à Sol pour chercher de nouvelles bétes de somme, et après avoir accepté cette décision, je m'éloigne un peu de mon campement, pour chasser dans les environs.

Chemin faisant, je rencontre deux bergers qui gardent une manade de 500 chevaux : jolies botes, quoique petites, mais encore sauvages. Je leur demande pourquoi les Çomalis ne mènent pas sur les marchés de la côte toutes ces montures qu'on v achèterait sans doute; à quoi les utilisent-ils donc, puisque je n'ai pas encore rencontré une agglomération de deux cents hommes dans l'intérieur ?

Ils me répondent que je verrais dans mon voyage des manades bien plus nombreuses encore; que le Çomali a pour habitude de constituer sa fortune

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en troupeaux de toutes sortes de bétail, pour pouvoir marier ses enfants, en donnant à chacun, comme dot, chevaux, chameaux et moutons. « Et puis, ajoutent-ils, quand nous préparons, à l'appel du guérad, une razzia chez les Dolbohantes, jusque chez les Ougadines, chacune des montures que tu vois trouve bien son cavalier. »

Je reviens à mon campement. A ma grande surprise, il n'y reste plus que mon aban, mon chamelier et mes deux serviteurs. Toute mon escorte m'a abandonné, sous le prétexte d'aller chercher des chameaux, emmenant deux de mes propres bétes!

Hamed, mon chef de caravane, m'explique avec embarras qu'à mon départ de Lasgoré, on m'avait donné des chameaux appartenant à un frère du guérad, et que dans le gros de mes bagages on m'*avait ajouté quelques provisions à lui destinées. Il a dû les lui faire porter sans plus de retard, parce que, paraît-il, ce frère n'est plus ni à Bar-Hûm, ni avec le chef des Ouarsanguélis, mais du c6té d'Hadaflémo.

Nous sommes donc obligés de nous ingénier pour paqueter de nouveau mon matériel, et nous nous dirigeons vers Bar-Hâm.

Nous gravissons le versant sud de la vallée du Darror, plaines désertes, terrain gypseux et argileux, détrempé par la pluie et sur lequel les bétes, doublement chargées, se refusent parfois à avancer. J'avais moi-même peine, avec mes sandales, ù poursuivre une fort curieuse espèce de lézard, dont la

queue piate, couverte d'épines et terminée en fouet, m'intriguait beaucoup. Cette espèce {Uromastix batiliferus, L. Vaillant), que je n'ai rencontrée que là, est nouvelle, et le dessin ci-contrc en retrace exactement le type.

Bar-Hâm est une source abondante, légèrement sulfureuse, qui coule entre des blocs énormes de gypse noirci par ses dépôts. Tout auprès se dressent de nombreux tumuli anciens, et quelques sépultures modernes. Le temps qui menace, nous oblige à ne pas nous y arrêter, mais mon chamelier engage une discussion nouvelle avec mon aban et refuse il'aller plus loin.

Bar-Hâm n'offre pas le moindre abri, à part celui d'un grand acacia qui étale son feuillage en parasol, et je vois le moment oîi nous allons encore passer |)ar les mêmes tribulations que la veille. En pareil

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cas, comme il doit être tout aussi désagréable à mon aban et à mes domestiques qu'à moi, de subir une nuit dans les mêmes conditions que celles d'hier, je les laisse se démener, assistant à cette scène sans mot dire. On finit par convenir que nous gagnerons Ogda, point de halte plus voisin. Là, quand le guéra<l m'aura envoyé d'autres bêtes, mon chamelier sera libre de regagner Lasgoré.

De Bar-Hûm, nous passons entre deux petits mamelons et nous nous trouvons en présence de la grande plaine de Chémis (1), sillonnée par un petit ruisseau du môme nom.

Otte plaine est encadrée par une chaîne formée (Kune série de mamelons gypseux, courant vers le sud et faisant un crochet vers l'ouest. C'est entre deux de ces mamelons que se trouve Ogda.

Qu'on se figure une dépression du sol en forme de fer à cheval, naturellement creusé dans tout son pourtour par une galerie circulaire recouverte par des entablements ayant tout au plus une saillie de 50 centimètres, sur divers points de laquelle, auprès de vrais terriers, des murs en pierres sèches emprisonnent les gourguis où parque le bétail, et l'on aura une idée exacte de ce lieu decampemenldes bédouins.

Crest laque nous nousinstallon&pour le mieux, profitant de la plus grande excavation; mais c'est à peine si elle peut contenir nos bagages, et quand Forage

(i) Chémis veut dire soleil on langue comnli. lAibscnco do loiil omhra$;r «Inns rollo plaine d^sorlo oxpliquo |>oul-<Mi*c celle dénomination que les indiî^ènes lui ont donnée.

crève, une nappe d'eau coulant sur nos têtes nous mure complètement dans ce repaire où nous nous tenons accroupis.

Malgré la décision prise à Bar-Ham, mon chamelier me quitte. Hamed, mon aban, sous prétexte qu'il ne peut se résigner à nous voir passer quelques jours dans cette situation fâcheuse, se met à sa poursuite, comme pour le décider à revenir. Mais ni l'un ni l'autre ne reparaissent, et finalement je me trouve seul avec mes deux serviteurs.

Hamed ne revient qu'à la tombée de la nuit, sans aucune nouvelle; une pluie torrentielle et continue nous retient bloqués, sans qu'il nous soit possible de préparer le moindre aliment.

Le lendemain matin, dans le brouillard intense qui nous environne, nous apercevons la silhouette de quelques cavaliers; ce sont des Dolbohantes qui précisément mettent pied à terre tout à côté de nous.

Mon aban m'a recommandé le plus profond silence et nous avons rapidement armé nos fusils. Il écoute, l'oreille tendue, la conversation de ces Çomalis qui peuvent être des ennemis, et qui discutent sur les razzias faites la veille. Ils attendent un dé leurs compagnons qui doit venir les rejoindre, et qui se sera probablement égaré à cause de la brume. Ce quatrième cavalier ne tarde pas à arriver. A sa voix, Mohamed le reconnaît et l'interpelle. Ces hommes se donnent pour des Dolbohantes de la vallée du Jid-

Ali, qui vont à Lasgoré vendre la dépouille d'une autruche.

Après avoir échangé quelques mots, ces bédouins demandent à manger. Mohamed leur refuse, déclarant que nous n'avons aucune provision, et comme ils vs'avancent pour vérifier l'exactitude de cette assertion, mes gens, avec sang-froid, leur montrent nos armes. La vue d'un blanc, à laquelle ils ne s'attendent pas, semble les étonner beaucoup plus. Quoi qu'il en soit, ils se retirent en maugréant, en nous accablant d'injures grossières.

Nos visiteurs font précisément partie d'une horde de pillards qui vient d'enlever un gourguidans le voisinage, comme nous le confirment les fils du guérad qui rallient Ogda. Ils ajoutent que leur père va changer de résidence, qu'il craint de me laisser arriver jusqu'à lui, et que c'est pour cela qu'ils reviennent sans les porteurs que nous attendons.

•le ne puis m'empêcher de leur exprimer combien jo crois peu à toutes ces histoires. Pourquoi, d'autre part, ont-ils emmené, sans m'en demander l'autorisalion, mes chameaux, quand nous étions campés sur U*s bords du Darror? J'exige qu'ils repartent sur le champ pour expliquer à leur père que je ne veux pas rester plus longtemps à Ogda, mais bien le rejoiiulro, (juel (|ue soit Fendroit où il se trouve.

•le reste encore xingt-cjuatre heures sans nou- \ elles, et mon aban* feignant d'être inquiet, me laisse une lV>is de plus seul a\ec mes senileurs pour aller nous cheivher quelque secours. 11 est

inutile de dire combien nous supportons de misères durant ces longues heures d'attente.

Blottis dans ces trous, soit pour nous garantir de la pluie, soit pour nous abriter des ardeurs du soleil, nous n'avions, pour toute distraction, que la visite de serpents qui doublait les charmes de cette singulière résidence.

Le soir, les reptiles étaient remplacés parles hyènes et les chacals dont je tuais bon nombre à l'affût.

Après les Dolbohantes, voilà que les Esa-Mahmoud sèment la terreur dans le clan du guérad. Telle est du moins la nouvelle que vient m'apporter son fils. Son père l'envoie avec deux midgans, à ma garde, parce que je ne suis pas en sûreté. Habile stratagème du chef ouarsanguéli qui essayait déjà de m'intimider pour me forcer à revenir sur mes pas.

Ne pouvant laisser sans crainte la garde de mes bagages à mes serviteurs, j'usais de ces midgans pour chasser avec eux dans la vallée de Chémis, sans trop m'écarter de notre campement.

Mes guides, du haut d'un petit mamelon, me montrèrent dans le lontain, vers l'est, un point dit Gâablé, où, suivant la légende, est mort Darot(l). Pas le moindre vestige apparent ne confirme cette tradition. A perte de vue, tout autour de moi, règne une solitude complète. Sur quelques points, j'aperçois

(1) Le père de Jabarti-ben-Ismaïl.

les murailles en pierres sèches des emplacements habités autrefois par les nomades. La présence de fauves très nombreux dans celte région, oblige les pasteurs à circonscrire leurs gourguis de ces retranchements, pour se garantir de toute attaque et préserver le bétail.

Nous voilà encore bloqués dans nos repaires par une pluie torrentielle. Pendant que je maudis ma situation désagréable, mon aban revient avec une escorte, les chameaux et les ânes que le guérad s'est enfin décidé à lui donner. Il semble inquiet. D'habitude très loquace, il est devenu taciturne. J'augure déjà mal du jeu de sa physionomie.

Nous partons le lendemain dès l'aube. A peine avons-nous démasqué les grands mamelons d'Ogda, que nous sommes dans les vastes pacages de la Guébi. De grands troupeaux de moutons et de chevaux sont en mouvement, conduits par des cavaliers qui remontent vers Bar-Ham.

Nous trouvons cependant çà et là quelques gourguis en place, mais les abords en sont gardés par des guerriers en armes qui viennent à notre rencontre, se tenant sur la défensive.

Nous atteignons le lit de la Guébi. Bien qu'à l'endroit où nous le passons, ce torrent, qui descend des monts Hadaftémo, n'ait pas plus de cinquante mètres de largeur, il est étroitement encaissé dans des gorges qui ont plus de vingt-cinq mètres de

profondeur. Ce passage est d'autant plus difficile que, sur le terrain détrempé par les pluies, bêtes et hommes glissent tour à tour. A un moment, un malheureux âne trop chargé de provisions roule au fond du ravin, et nous avons toutes les peines du monde à remettre ce pauvre baudet en état de reprendre sa route.

Je rencontre tout près de là, à Bourdouré, comme aux abords du torrent de Rahan (Rahan, ruisseau des grenouilles), des tumuli de mêmes formes que ceux que j'ai trouvés à Berguel et à Dadaballo, entre autres une sépulture carrée, avec quatre pierres levées, semblable à celle que j'ai remarquée près de Bender-Gasem.

Nous marchons depuis la Guébi, sur le territoire

des Dolbohantes. Le guërad des Ouarsanguélis s'est établi par invasion à Fararalé, avec sa suite.

Cette vallée de Fararalé s'étend aux pieds de la chaîne de Karkar qui prend naissance à quelques kilomètres vers l'ouest. Ce sont précisément ces mêmes montagnes de Karkar que je n'ai pu atteindre chez les Medjourtines. Elles séparent la vallée du Darror de celle de Sol et du Nogal.

Vingt-quatre heures de marche, à peine, et je pourrais atteindre ce dernier fleuve.

Çà et là dans la plaine, de rares colonnes de fumée m'indiquent l'emplacement des cases. Pas un arbre, pas un arbuste ne nous offre le moindre ombrage, et nous nous arrêtons sur un petit plateau pour y dresser ma tente, en attendant les instructions du guérad.

Mohamed-Mahmoud ne tarde pas à venir vers moi. Dès les premières paroles que nous échangeons, il commence par critiquer toute l'insistance que j'ai mise à ne point rester à Ogda. « Dolbohantes et Esa- Mahmoud nous assaillent quotidiennement, ajoutet-il, et ta présence ici augmentera encore mes inquiétudes. »

Je lui fais observer que le point où vient de s'arrêter ma caravane est exposé aux ardeurs du soleil.

« 11 n'y a pas d'autre emplacement meilleur », me répond-il a\ec brusquerie.

Voilù exactement en quels termes nous nous

abordâmes. Je mis sur le compte de ses prétendues contrariétés la mauvaise humeur apparente de ce chef, dont la réception contrastait déjà tant avec les promesses qu'il m'avait faites lors de notre première entrevue à Lasgoré.

Le soir, il m'apporte un mouton ; mes hommes d'escorte, qui se nourrissent à mes dépens, ont tous rallié. Le guérad, de son côté, amène une dizaine d'invités, ce qui fait que nous sommes plus de trente pour dévorer le cadeau du sultan des Ouarsanguélis. En réalité, il donnait le poisson pour avoir la sauce; mon riz et mes dattes assaisonnent en larges proportions ce rôti, que la voracité de mon domestique aurait seule fait disparaître.

Au moment de se retirer, Mohamed -Mahmoud, simulant une scrupuleuse vigilance, recommande à quatre ou cinq hommes qu'il me laisse de faire bonne garde.

Rien n'était plus étrange que d'entendre, pendant la nuit, le cri des vigies qui s'appellent et se répondent par le mot gato. L'écho, qui répète plusieurs fois ces deux syllabes, me fait croire par moment que je suis dans une forteresse assiégée, où les gardes qui veillent échangent celle phrase : « Sentinelles, prenez garde à vous ! »

En dehors de la visite de quelques hyènes, nous ne sommes nullement inquiétés, et, profitant dès le matin d'un semblant de bonne humeur du chef

ouarsanguéli, j'obtiens de lui un cheval pour reconnaître la vallée de Fararalé jusqu'aux montagnes de Karkar. Il a soin de me demander, d'ailleurs, le payement immédiat de cette faveur, car en même temps qu'il me vante les bontés de la bête, il réclame quelques cadeaux pour sa mère, sa femme et ses enfants.

Tous les cantonnements de Fararalé sont, comme ceux de Tigieh, des agglomérations de huttes à côté desquelles le bétail est campé. Tout autour, paissent les troupeaux gardés par des guerriers en armes, toujours prêts à sauter en selle à la moindre alerte.

Remontant vers l'ouest, nous traversons le milieu de la vallée, jonchée de nids de termites; nous passons une chaîne de petits mamelons très bas, et après avoir franchi la plaine, nous sommes au pied d'une pyramide gigantesque dite Laba-Coran. A quelques pas se dressent à pic les monts de, Karkar, exhaussements en grès, effrités par les pluies, qui n'ont guère plus en cet endroit de 150 mètres de hauteur.

Je touche donc enfin à cette barrière infranchissable à laquelle je me heurte pour la seconde fois, et qui doit me fermer encore le passage dans cette vallée, tant désirée, du Nogal !

En regagnant ma tente, nous rencontrons un mîdgan qui vient prévenir en courant de l'approche des Dolbohantes. Au cri de guerre poussé dès notre arrivée, le conseil se réunit. De tous côtés

débouchent des cavaliers armés de leurs lances. La plupart sont montés à poil , n'ont pour bride qu'une simple corde en écorce, et pour armes que leurs arcs et leurs flèches empoisonnées. Une partie se groupe autour de Mohamed, l'autre s'élance à la rencontre de l'ennemi, qui vient d'enlever les troupeaux d'un gourgui voisin.

Je m'attends enfin à voir de près ces redoutables pillards Dolbohantes ou Esa-Mahmoud, donton me parle chaque jour. Je plie bagage et donne mes fusils à mes gens pour me tenir sur la défensive, en cas d'attaque cette nuit, mais je suis déçu dans mes espérances, car aucune alarme nouvelle ne vient troubler mon sommeil.

Le lendemain matin, cependant, sous prétexte de se rendre compte de ce qu'il est advenu aux guerriers de la veille, comme aussi pour prendre part à une revanche sur les campements dolbohantes de la vallée de Jid-Ali, toute mon escorte m'abandonne etje me trouve encore une fois seul avec mes serviteurs.

Les goums du guérad revinrent à la nuit poussant leur cri de guerre. Ils chassaient devant eux quelques têtes de bétail qu'ils avaient enlevées, pendant que, sur leurs talons, un autre clan de Dolbohantes opérait à Hadaftémo une nouvelle razzia de neuf cents moutons, quatre-vingt-cinq chevaux, et massacrait neuf Ouarsanguélis, hommes, femmes ou enfants, qui avaient fait quelque résistance.

La panique devient générale. En un clin d'oeil les

gourguis sont démontés et les caravanes émigrenl avec tous leurs troupeaux. xMais, si du côté des Medjourtines les Esa-Mahmoud causent quelque inquiétude ; si du côté de l'ouest ce sont les Dolbohanles qui menacent, le sud est libre, et de ma tente je vois devant moi, sur le versant de Karkar, la ligne blanche du sentier de Garabdad qui conduit au Nogal.

Je conserve donc l'espoir d'être bientôt sur les bords de ce fleuve. Mais dans une conversation avec mon aban et Mohamed-Mahmoud, je crois voir une sorte de mésintelligence surgir entre les deux frères.

Vn moment môme, sans que j'aie pu saisir le motif do la querelle, mon aban se retire dans un gourgui, me laissant seul avec le chef ouarsanguéli.

Je profite de celte occasion pour lui soumettre mes projets de m'enfoncer vers le sud et d'atteindre d'abord le Nogal, puis la tribu des Dolbohanles du guérad Farah, à laquelle appartenait précisément mon domestique Ali.

Mohamed se contenta d'une fin de non-recevoir, me prometlant de s'entretenir plus tard avec moi sur ce sujet. Voyant qu'il mettait quelque difficulté ù se prononcer tout de suite, je lui demandai instamment de renforcer mon escorte du nombre de cava-

liers qu'il jugerait convenable, pour me permettre de pousser une première reconnaissance jusqu'aux bords du Nogal et y passer quelques heures. Je comptais de cette façon prendre quelques obser>ations astronomiques qui détermineraient un point du parcours de ce fleuve, pendant que j'enverrais un

courrier prévenir le guérad Farah de mon approche et de mes résolutions.

Le guérad refuse d'accéder immédiatement à mon désir, remettant sa décision définitive au lendemain.

Les caravanes se replient toujours sur de nouvelles alertes de l'ennemi, et le guérad continue à me leurrer de ses promesses.

J'ai voulu dépécher au guérad Farah un midgan porteur d'un message, pour l'informer de mon intention de passer dans sa tribu. Mohamed prévenu a fait arrêter mon courrier sans me rien dire. Ses desseins sont faciles à deviner: je vais, comme à Tigieh avec Mohamed Noùr, me briser aux mêmes résistances !

Il est temps cependant que je sache à quoi m'en tenir, car mes provisions s'épuisent et il me sera nécessaire d'en faire venir de nouvelles de Lasgoré.

Je mande donc mon aban et l'initie à mes projets, le priant d'obtenir de son frère une entrevue dans laquelle se trancherait cette situation équivoque.

Au sourire ironique d'Hamed, je comprends qu'il connaît déjà les résolutions du guérad.

Je ne rapporterai point ici mon entretien avec le chef des Ouarsanguélis. Toutes mes prières vis-à-

vis de cet homme, toutes mes promesses restent vaines ; il ne veut pas me laisser continuer ma route!

Je ne puis demeurer plus longtemps à Fararalé dans Tinaction, exposé tout le jour aux rayons torrides du soleil, torturé par une chaleur qui s'élève jusqu'à 47'' et 48"*. Il me faut donc, en présence de Timpossibililé où je suis d'avancer, songer à revenir sur mes pas, mais en prenant toutefois un autre itinéraire que celui que j'ai suivi pour arriver.

Il y a à Rhât des vestiges fort curieux de l'occupation Galla (1); je vais prendre mes dispositions afin de les visiter d'abord. Pour cela, une nouvelle escorte et des chameaux me sont nécessaires. Le chef ouarsanguéli se charge, dit-il, de me les fournir.

Mon domestique Farah, qui surveille de très près toutes les conversations, ne tarde pas à s'apercevoir que Mohamed-Mahmoud m'a fait venir auprès de lui dans le seul but de me rançonner plus à son aise, et qu'il est décidé à m'y retenir sans me permettre aucune excursion, pas plus à l'est ou à l'ouest, qu'au sud.

Je fais cependant semblant d'ignorer ces desseins, et toutes les fois que le guérad vient me voir, j'obtempère à ses moindres caprices, et suis toujours très aimable avec lui.

(1) Ces vestiges ont été signalés par Spcke. — first footeeps in the East Africa. Bu r Ion.

Enfin, un matin, après bien des instances, il m'amène un chamelier qui n'est autre que l'un de ses frères. Il exige de moi, comme prix de la location de ses bêtes, le double de celui que j'ai payé de Lasgoré ici, et me signifie que je dois regagner cette ville sans faire le moindre crochet. C'est à prendre ou à laisser.

Mon aban Hamed est resté muet pendant tout ce marché, dont j'ai écouté aussi les clauses sans mot dire. Je le prie d'intervenir; mais à peine a-t-il ouvert la bouche, que le guérad lui impose silence et le congédie. L'aban va s'asseoir à quelques pas de nous, continuant à suivre notre discussion.

Je n'insiste pas pour obtenir l'autorisation de visiter Rhât, laissant à Farah et à un homme d'un certain âge qui me témoigne quelque amitié, le soin de me gagner cette faveur.

En même temps que je les envoie tous deux pour accompagner le guérad jusqu'à sa case, je les charge de prendre toutes les informations nécessaires pour qu'au moment de nous mettre en route, nous soyions bien en règle et qu'aucun obstacle nouveau ne surgisse.

Mon domestique ne revient que fort tard ; il a discuté lui aussi avec Mohamed-Mahmoud pour obtenir que nous allions à Khât et de Rhât à Mana. Cet itinéraire n'est pas encore bien arrêté; le guérad viendra demain porter sa réponse. Je dois réclamer en

même temps selles et licols pour les chameaux, car ces bêtes n'ont point de harnachement.

Farah m'explique, en outre, que mon aban a eu avec son frère de violenles altercations, parce qu'il lui a reproché de m'avoir laissé à Ogda dans une situation aussi fâcheuse, et de ne pas m'avoir reçu à Fararalé selon ses promesses de Lasgoré. « Le guèrad ne veut pas que Hamed t'accompagne ; quand tu retourneras, exige-le, me dit mon serviteur, car il défend tes intérêts et mérite la confiance. »

La nuit avait été mauvaise, et dés l'aube, en ouvrant la caisse de mes instruments, placée tout près de ma tête, au moment même où je soulevais un sachet de dattes qui me servait d'oreiller, pour mettre la clef dans la serrure, le corps froid d'un trigonocéphale ( Echis charinata) glissait entre mes mains. Le dangereux animal, attiré sans doute par l'odeur de ces fruits fermentes, avait été mon compagnon de sommeil.

Mohamed-Mahmoud arriva de bonne heure, s'assit avec quelques guerriers aux abords de ma lente et entama une sorte de conciliabule dans lequel se traitèrent en premier lieu des questions locales.

Cependant mon chamelier vient me voir de son côté; il me confirme que les chameaux n'ont ni selles ni licols; il ajoute que je dois m'en procurer ailleurs, et que le prix sera en sus de la location convenue. Je fais observer que j'avais loué mes bêtes garnies absolument comme de Lasgoré à Fararalé, et que le marché qu'il m'avait fait conclure hier res-

semblerait assez à celui que je passerais avec un capitaine de boutre auquel, au dernier moment, je devrais donner les voiles.

De là, discussion dans laquelle je prends le guérad comme témoin. Ce dernier, qui n'avait ditmot jusque là, se met brusquement à m'agoniser de sottises. Mon aban intervient; il est de nouveau congédié et s'éloigne.

Je me contente de lever les épaules devant la fureur de Mohamed et je rentre tranquillement sous ma tente, où j'attends que sa colère soit passée.

Je ne sais à quoi j'étais occupé lorsque Farah me prévient que l'on parle de moi dans le groupe voisin, et m'engage à dresser l'oreille.

J'écoute avec attention, et grâce à la proximité des Çomalis, il m'est possible de saisir chacune de leurs paroles, que me traduit au reste mon serviteur, accroupi à mes côtés.

Le guérad et ses guerriers parlaient de mon retour, et l'on combinait par quel moyen pratique on pourrait s'assurer de mes bagages ; ce qui exigeait sans doute la disparition même de ma personne.

Le moment était venu d'agir résolument et de faire coriiprendre au guérad que j'étais maintenant au fait de'ses déloyales intentions.

Je sortis donc de ma tente et vins m'asseoir à côté de Mohamed.

Le regard farouche avec lequel il m'accueille ne

trouble en rien mon sang-froid, el, ramenant d'un geste mon pagne sur mon épaule, de manière à bien lui montrer que je n'avais aucune arme, je l'interpellai ainsi avec calme :

(c A l'époque où j'étais chez les Medjourtines, tu m'asenvové ton aman. Suivant tes recommandations, je suis venu vers toi en passant par Lasgoré, j'ai satisfait dès mon arrivée à toutes tes exigences ; maintenant que tu as obtenu de moi ce que je pouvais te donner, tu m'empêches d'aller plus avant, invoquant le prétexte mensonger des hostilités avec les tribus voisines qui pourraient compromettre mon escorte. Je ne parle pas de moi parce que ma vie t'importe peu .

» Pourquoi alors as-tu arrêté le midgan que j'avais chargé d'un message pour le guérad Farah?

» Au lieu de m'assurer près de ton gourgui un campement convenable et d'avoir pour moi quelques complaisances, tu m'as placé exprès aux ardeurs du soleil pour me forcer à partir plus vite.

» Lorsque hier, en présence de ton refus de me laisser faire route vers le sud, je t'ai demandé de me permettre de joindre Rhât, vers l'est, ou Jid-Ali vers l'ouest, tu as allégué la présence des Esa-Mahmoud d'un côté, des Dolbohantes de l'autre, et tu m'as enjoint de revenir directement sur Lasgoré.

» Tu devais ici me fournir tout ce dont j'aurais besoin. Tu m'as donné comme cadeau un mouton pour vingt hommes, alors que tu possèdes plus de deux mille lêtes de bétail.

» Tu laisses exiger de moi, par ton frère, que lu

s changeant de canlonnement

m'imposes comme chamelier, pour refaire la même route, le double de ce que j'ai payé pour venir jusqu'à toi ; el, qui plus est, d'accord en cela avec lui, tu acceptes qu'il laisse encore à ma charge la fourniture des cordes et des selles nécessaires au paquetage.

» Mais tout cela n'est rien à côté de tes dernières paroles, que j'ai entendues et fort bien comprises.

» Tu sais que pour t'emparer de mes bagages et pour faire de mes malles ce que tu as fait jadis de celles d'un Européen venu à Lasgoré, il fautt'assurer de ma personne, et peut-être rentre-t-il dans tes projets de m'assassiner. Sache que ma mort déshonorerait ta réputation de guerrier et de fils de Mahmoud- Ali, car je suis seul, et tu m'as donné le aman,

» Puisque mes bagages te tentent au point de te conduire à un tel forfait, il t'est facile d'éviter cette honte. Tiens, voilà 'es clefs de ces caisses que tu convoites, tu n'auras pas à les voler. Laisse-moi seul partir avec mon domestique Farah. Je ne te demande point de me rendre mon aban, ton frère Hamed, que tu éloignes de toi parce qu'il désapprouve ta conduite et ne veut point participer au crime que tu médites! »

En prononçant ces dernières paroles, je jette aux pieds du guérad mon trousseau de clefs, ne quittant point du regard la physionomie assombrie de ce sauvage.

Il m'avait écouté sans mot dire; il se redressa alors presque d'un bond, agitant son sabre qu'il

tenait à la main et protestant avec violence contre mes accusations.

Les phrases s'entrecoupent sur ses lèvres, et en proie à une furieuse colère, il semble se débattre vainement contre l'empire qu'a pris sur lui mon

ferme langage.

A ce moment, il s'opère en moi une réaction subite, et sentant mon interlocuteur faiblir, j'ajoute :

« Veux-tu mon dernier mot : Tu n'es pas le digne lils de ton père, et ton dieu pour loi est Ion ventre. Si on te donnait à choisir entre Allah et une p ha léa (1) de riz, tu prendrais cette dernière. »

C'était là, sans doute, raviver imprudemment l'exaspération du guérad; mais j'avoue qu'il ne me fut pas possible de modérer alors l'expression des sentiments d'amertume dont débordait mon cœur après de si cruelles déceptions et des tribulations si exaspérantes.

A cette injure, Mohamed resta muet, mais des murmures commencèrent à gronder parmi les guerriers.

(( J'ai fini, dis-je alors au chefçomali : réfléchis sur tes actes, et quand ta colère sera passée, viens parler seul avec moi sous ma tente. Rends-moi mon aban Hamed, sans lequel je ne partirai point, et tâche que je quitte Fararalé sans emporter de toi une opinion qui détruise ton namous » (2).

(1) Mesure de capacité pour les grains usitée chez les Ouarsanguclis.

(2) a Réputation. S'Les musulmans se montrent très jaloux de Xeuvnamous.

Et je me retirai en marchant à reculons, craignant d'être frappé par derrière.

Mohamed ne tarda pas à revenir vers moi. Blessé au vif, il veut que je regagne Lasgoré directement. (( Je ne t'accorde plus ma protection, ajoute-t-il, » puisque tu n'as plus confiance en moi. »

Toutefois, il est aisé de reconnaître que ma fermeté a produit sur lui bonne impression. Après quelques explications, en effet, Ilamed son frère parvient à le calmer, et enfin notre itinéraire est décidé, non sans de longs débats, sur Rhât et Mana, toujours avec une escorte aussi nombreuse.

J'offre au guérad quelques petits cadeaux qu'il accepte, mais en me quittant il me jette celte phrase, avec un rire strident et ironique : « Si tu as tes caisses pleines d'argent, lu trouveras partout le aman; sinon, il est inutile que lu te hasardes dans nos pays. »

A peine a-l-il fait quelques pas, que pris sans doute du remords de m'avoir accordé de pousser une reconnaissance vers l'est, il vient me demander ce que je lui donnerai comme aschour{l) en rentrant à Las- «roré. Je fais la sourde oreille à celle nouvelle c\igence, sans rien brusquer toutefois, car j'ai hâte de sortir /iles^ griffes de ce sauvage.

(.1) Aschour veut dire droit, impùt.

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