‹ La vallée du Darror, voyages au pays çomalisChapitre 16 sur 32 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Farah revient. — Réponse des chefs medjourtines. — Course à l'ouest de Ja tribu des Ouarsanguélis. — Dabèro. — Horderia. — Retour à Lasgpré. — Mes résolutions. — Projet de retour à Aden. — Comment je me procure le poison des flèches çomalis et le secret de sa préparation. — Un enterrement. — Un coup de chamal. — Un moment d'angoisse. — Départ de Las^oré. — Mahet. — L'olTrande an cheik Esa. — La tempête. — Salouine. — Haïs. — Le secret des tumuli. — Quatorze jour9 sur un boutre.

Enfin, Farah revint de Bossassa, ramené par un boutre arabe. Il me confirma ce qui m'avait été dit ù Durduri. Il ne me fallait point songer à gagner Our-Alet. Les chefs medjourtines réunis en conseil me faisaient savoir que, puisque je n'avais pas eu la patience d'attendre des temps meilleurs à Bender- Gàsem et que je les avais quittés pour passer chez les Ouarsanguélis, je devais rester dans cette tribu et ne plus revenir chez eux .

Étrange susceptibilité de la part de gens qui, après m'avoir bercé de promesses et entravé dans tous mes efforts, me donnaient par cette réponse une dernière preuve de leur incorrigible mauvaise foi!

Quelle résolution de%ais-je prendre? La Medjourtine m*élait fermée, et, d'autre part. Tattilude du guérad à Fararalé m'interdisait de me hasarder encore dans ses possessions.

Il me restait à tenter une incursion vers la vallée du Jid'Ali, dans la tribu des Dolbohantes, à laquelle appartenait mon serviteur Farah.

Mohamed-Abdi-Fatah me fil entrevoir la possibilité, en profitant de la caravane d'un saladin de cette région, de gagner sous peu Hadaftémo, d'où je me dirigerai vers le sud-ouest.

Mais étant payé pour ne plus m'abandonner à de vaines perspectives, je résolus de ne point attendre sur place que ce projet puisse se réaliser, mais bien d'utiliser mon temps en excursions dans les environs de Lasgoré.

C'est ainsi qu'après avoir mis ordre à mes collections et confié un long courrier à un t>outre arabe en partance sur Aden, je louais deux ânes, et, suivi de mes serviteurs, je visitais le littoral de Lasgoré à Horderia.

Cette course, qui ne dura que quelques jours, n'offrit à mes recherches aucun élément nouveau bien important.

Les vallées de Gorad, Goudebar, Lô et Marierer que nous traversâmes, étaient en tous points semblables aux ravins nus et déserts du littoral qui sépare Lasgoré de Bender-Gahàm.

Aux pieds du Goudouden; sommet de la chaîne Mousooulô, ramification des monts Almédo, sur le

bord de la mer, auprès de quelques palmiers, se dressent un fort et uje mosquée en ruines; six huttes groupées aux abords d'une construction en pisé toute délabrée, abritent une dizaine de malheureux nomades.

Ce point, que fon appelle Dabèro, est à certaines époques assez peuplé; les boutres peuvent mouiller très près de terre et cela facilite l'embarquement du bétail qui s'exporte beaucoup de la tribu des Ouarsanguélis sur les marchés d'Aden.

Après avoiF doublé le cap Galouine ou Galoueti, nous atteignîmes Horderia.Il n'y a à Horderia aucune construction. Les indigènes nous y accueillirent mal, aucun ne voulut nous héberger tout d'abord, et comme la plage est dégarnie de toute végétation, nous fûmes obligés de dresser ma tente pour nous garantir d'un soleil meurtrier. Cependant, Farah finit parcoùvaincreun pécheur qui nous donna l'hospitalité et npus procura à grand'peine un peu de lait.

De retour à Lasgoré, nous y trouvâmes le Dolbohante que Mohamed-Abdi m'offrait comme nouvel aban. Mais cet homme émettait des prétentions exorbitantes pour me conduire seulement jusqu'au lieu de son campement habituel, et ne me promettait pas de m'accompagner et de me protéger dans toute la région occupée par sa tribu. D'autre part, parmi ses gens se trouvaient précisément un des cavaliers que nous avions rencontrés pendant notre séjour à

Ogda. Si réellement, comme on nous Tavait dit, il faisait partie des bandes de pillards qui avaient occasionné les alertes continuelles de Fararalé, c'était manquer de toute prudence que de me confier, pour avancer dans le sud, à des guides que je connaissais aussi mal.

Les résolutions que j'allais prendre avaient d'autant plus d'importance que l'époque approchait où le golfe d'Aden serait fermé pour la navigation des boutres, à cause de la violence des vents, et cela pendant une période de trois ou quatre mois. 11 fallait donc, au cas où je suivrais Halo (c'est ainsi que se nommait le Dolbohante), envisager la perspective d'un séjour forcé de près de cent jours encore dans ces parages, mon nouvel aban vînt-il même à me faire défaut. Que si, au contraire, je ne m'arrêtais pas à ce projet, je devais sans retard prendre mes dispositions pour rentrer à Aden.

(^e dernier parti me parut, après examen, le plus sage à prendre. Certes, le courage ne me faisait point défaut, malgré les épreuves que je venais de traverser, et j'eusse persisté si je n'avais écouté que mon désir de pénétrer plus avant dans ces vallées inexplorées et mon regret de quitter ces régions après tant d'efforts, sans avoir atteint le but précis que je me proposais.

Mais je n'avais plus ni provisions, ni ressources: j'étais physiquement et moralement torturé par les

fatigues, et l'expérience me disait que je ne devais attendre aucun secours des indigènes, en cas de détresse et de misère.

Le souvenir de mes voyages précédents, durant lesquels j'avais souffert la faim pendant de longs jours, me revenait alors. Pourrais-je la supporter encore dans l'état actuel de ma santé? Etais-je d'ailleurs ici en sécurité comme chez les Medjourtines? Non, certes, et je ne l'avais que trop constaté à Fararalé.

La raison exigeait donc une retraite en bon ordre, pour ne pas compromettre les résultats déjà acquis de mon expédition et pour que je puisse rapporter du moins les nouveaux documents que je venais de

recueillir.

Il me restait d'ailleurs une légère consolation. Le boutre que je devais affréter allait être obligé, pour gagner Aden, de suivre toutç la côte, pour prendre le vent à l'ouest de Ras-el-Khamzir (1). Il me serait donc permis pendant cette courte traversée d'avoir encore un aperçu de la configuration, du littoral. Je comptais aussi, si la mer n'était point trop mauvaise, mouiller sur divers points.

Dès que Mohamed-Abdi eut vent de mon départ, ses importunilés redoublèrent. Il avait envie de tout ce qu'il voyait dans ma case : mes marmites, mes

(1) Littéralement : le cap Cochon, à cause de la ressemblance frappante avec la t<^te de cet animal, qu'offre ce rocher aux navigateurs venant de Tcsl.

malles, mes fusils; en somme, si je l'avais écouté, je lui aurai fait cadeau de tout mon matériel, en échange de Thospitalité qu'il m'avait donnée chez lui, donnée à condition que je la paye fort cher, bien entendu. Mais je ne cédai point à ses capricieuses fantaisies, et lui fis croire que je me dirigeais sur Berbera pour continuer mon voyage, et que tout ce que j'avais sous la main m'était en conséquence nécessaire.

Il ne m'en obséda pas moins de fréquentes visites, m'amenant chaque fois Halo. Ce dernier, quand il prenait part à nos repas, mangeait d'une façon assez curieuse, en usage, paraît-il, dans sa tribu. Il ramenait son pagne sur sa tête, en faisant comme un capuchon qui lui voilait la face; puis, penché sur le plat de riz, il en absorbait le contenu avec une gloutonnerie effrayante.

Mohamed et mes serviteurs n'en semblaient nullement offusqués, mais se dépéchaient le plus possible pour ne point laisser le temps à l'affamé d'empiéter sur leur part.

Il n'y avait en rade aucune embarcation. Il me fallait donc attendre une occasion pour quitter Lasgoré.

J'en profitai pour faire encore quelques photographies et je passai mes heures de loisir à pêcher avec les Çomalis.

J'avais fait le bonheur de la population du village, armant hommes et enfants de tridents et d'hameçons que j'avais apportés en grande quantité.

Aussi, lors du passage des bandes de thons, de dorades et de bonites, voyais-je plus de cent personnes jusqu'à mi-corps dans l'eau, qui jetaient aux poissons des lignes soigneusement amorcées. 11 n'était pas rare que l'on prît dans une matinée jusqu'à trente-cinq pièces superbes, que les midgans dépouillaient et faisaient sécher au soleil.

Je m'efforçais, malgré l'amertume que j'éprouvais, d'être bon vis-à-vis de tous ces gens-là. Je ne plaignais ni mon temps ni ma peine, voulant que, si mes complaisances pour eux n'étaient point récompensées, les Européens qui me succéderaient dans ces régions puissent du moins bénéficier, auprès de ces naturels méfiants, du bon souvenir de mon passage au milieu d'eux*

Parfois, il est vrai, dans !a personne des plus farouches bédouins, je trouvais quelque reconnaissance. Leur enveloppe sauvage laissait percer encore quelques bons sentiments; j'arrivais même à obtenir, en échange de mes services, des renseignements précieux pour moi.

. C'est ainsi que j'ai pu savoir comment les midgans préparaient le poison pour leurs flèches.

Voici dans quelles circonstances :

Un jour, à Bender-Gàsem, mon domestique vint m'informer qu'il y avait auprès de la grande forteresse du village un campement de bédouins arrivés la veille sur le marché. Ces malheureux, traqués en

roule par les maraudeurs, avaient voulu gagner la ville en toute hâte. A cet effet, ils avaient perché sur le dos des chameaux toute leur marmaille. Mais un soubresaut avait précipité une enfant par terre, et elle s'était fracturé la jambe en deux endroits.

Parvenus à grand' peine à Bender-Gàsem , les parents s'étaient adressés au rebouteur qui avait exigé un cheval ou vingt piastres pour remettre la jambe de cette fillette.

Ces malheureux dénués de toute ressource avaient dû renoncer à cette coûteuse opération, et ils se désolaient aux cris plaintifs que poussait l'enfant à ses moindres mouvements.

J'envoyais bien vite Farah pour les consoler et leur dire que je donnerais tous mes soins à la blessée, et on m'apporta la pauvrette chez moi.

Un gros bambou qui servait de potence à la parle du comptoir d'un Indien me fournit les planchettes, des paquets d'étoupe remplacèrent les coussinets; enfin les bandes de mon coffre à médicaments, enduites de terre glaise imbibée d'eau gommée, sou-« dérent l'appareil. En quelques minutes tout était arrangé de telle façon qu'on pouvait maintenant ramener l'enfant sur une civière, sans craindre de complications.

Les parents me remercièrent, et d'un ton rude le bédouin me demanda si je croyais à la guérison :

— Min Allah! lui répondis-je. In cha Allah! « Elle viendra de Dieu, s'il platt a Dieu. »

Sur quoi, cet homme sortit de ma case en hochant la tête.

A la tombée de la nuit, il revint m'apportant une grande calebasse pleine de lait. Je l'acceptai, non toutefois sans lui offrir un cadeau en échange; il le refusa, et au moment où je portais le vase à mes lèvres, il s'écria : — Min Allah, akim, in cha Allah, ouaouanaxenta ! « Par Dieu, docteur, s'il plaît à Dieu, tout ira bien pour toi ! »

C'était la première fois que je recevais le moindre honoraire pour mes fonctions de docteur, et j'avais cependant soigné bien des malades. iMais je fus encore plus touché, je l'avoue, du vœu que m'adressait ce sauvage avec une si rude cordialité.

Je l'engageai à s'asseoir et le questionnai sur le pays. Il portait son arc et son carquois garni de flèches empoisonnées. Je fis signe à mes serviteurs de nous laisser seuls, et demandai au bédouin, en échange de ce que j'avais fait pour sa fille, de m'indiquer comment il s'y prenait pour extraire le ouabaïo et empoisonner ses armes. Il s'assura d'abord que personne ne pouvait l'entendre, puis il me donna la recette en usage parmi les midgans, et que j'ai déjà rapportée.

Il finit même, non sans beaucoup de mystères, par me vendre le sac précieux qu'il portait avec lui et qui contenait les racines de la plante vénéneuse. Ce sont celles-là même qui ont servi à déterminer, à mon retour en Europe, la nature et les effets de ce terrible poison.

Pendant ces quelques joues- d'attente à Lasgoré, j'eus l'occasion d'assister encore à quelques scènes curieuses et de compléter mes observations sur les mœurs des indigènes.

Parmi ces scènes, celle. qui me frappa le plus, à coup sûr, fut l'enterrement d'une jeune fille, morte des suites de la piqûre d'un serpent. L'accident lur était arrivé pendant <|u'elle. puisait de l'eau à la fontaine, la veille au soir. Et pioins. de deux heures avait suffi, tant est terrible l'effet du venin, pour enlever à la vie cette créature pleine de santé et d'une beauté remarquable.

La morte avait été cousue dans un linceul blanc. Au point du jour, un grand nombre d'indigènes drapés dans leurs plus beaux pagnes se rendirent à la case où reposait la malheureuse victime. Le corps fut hissé sur un brancard porté par six hommes qui se relayaient d'instants en ^ instants, de façon à ce que presque toute la population masculine du village puisse rendre ce suprérpe hommage à la pauvre défunte.

En avant et en arrière du cortège, deux femmes,

placées chacune d'un côté du brancard, tenaient élevé sur leur main un daberàd ou brûler-parfums, dans lequel fumaient l'encens et le mourkoud:

Ni chant, ni démonstration bruyante, rien que la cadence sourde des pas des porte^rs et de l'escorte, accompagnée de la triste mélopée musulmane : « Là illah, iliah Allûh ! y> \ nvocation monotone prononcée presque ù demi-voix par tous les assistants! Le

cortège avait un aspect vraiment imposant, et je fus saisi de la ressemblance qu'en offraient les dispositions et l'ordonnance avec les cérémonies funèbres des Grecs et des Romains, telles que nous, les décrivent les anciens auteurs.

Les premiers coups du chantai (vent violent de l'ouest), qui commençait à souffler, me firent redouter un instant de ne pouvoir rentrer à Aden.

Aussi était-il temps qu'un boutre arrivât pour me sortir de cette perplexité fâcheuse.

Le 31 mai, un bagala chargé de grains qu'il était allé. chercher à Makalla, vint mouiller devant Lasgoré. Il ne fallut pas moins de quatre heures pour le débarrasser de sa cargaison. Pendant ce temps, le capitaine vint m'imposer les conditions auxquelles il me prenait à son bord.

Heureusement pour moi, le loisir ne lui fut pas laissé d'accroître ses prétentions déjà exorbitantes; la rade de Lasgoré, en effet, n'offre aucun abri sérieux pendant la période où le golfe reste fermé. Il était donc nécessaire au nahouda de gagner sans délai soit Berbera, soit Boulhar, pour ne point rester trois mois en danger de perdre son boutre et de ne réaliser aucun gain.

Nous pûmes donc tomber d'accord ; il fut convenu qu'en dehors du fret en espèces, la nourriture de l'équipage serait à ma charge pendant la traversée, estimée à quatre jours environ.

Marché conclu, on transporte mes colis à bord, parmi lesquels une petite cage dans laquelle je détenais prisonniers quatre petits oualà ( Macrocelides Revoili) , jolis rats munis d'une espèce de trompe, qu'un berger m'avait apportés le matin même.

Nous devions lever l'ancre le lendemain à la première heure. Mais nous avions compté sans un retour du chamal. La plage roule des lames furieuses; le vent déferle avec violence; à un moment, le gardien qui veille d'habitude dans l'embarcation appelle au secours. Une bosse vient de casser. Il n'y a plus qu'une ancre pour retenir le bagala, qui tangue avec violence.

Les Çomalis se précipitent à la nage, accostent le boutre après maints efforts. Les plus courageux plongent pour retrouver l'ancre perdue. Vains efforts; encore quelques instants, et la mer aura eu bien vite raison du dernier câble.

De terre, je suivais avec anxiété les manœuvres. Mes colis, mes notes, mes documents, qu'allaient-ils devenir? Tout devait-il être perdu?

Je le crus un instant quand je vis le boutre, se cabrant une dernière fois, briser la seule amarre qui avait résisté jusque là et devenir le jouet des lames.

Mais, en pareil cas, les Çomalis montrent combien ils sont bons marins. Malgré des vagues énormes, montés sur de faibles barques, ils se sont

hasardés au large pour mouiller deux ancres nouvelles, et après s'être assurés qu'elles restent bien assujetties, les voilà halant à tour de bras pour ramener le bagala à une place où il n'aura plus rien à craindre.

Il nous fallut encore attendre quarante-huit heures que la mer fût calmée. Le gouvernail demandait quelques réparations que les forgerons du pays exécutèrent assez adroitement.

Enfîn, le 2 juin, vers le soir, nous nous embarquons. Une faible brise gonfle notre voile et le boutre se met en route après que l'équipage tout entier a demandé au Prophète de nous assurer un heureux voyage.

Il ne nous fallut pas moins de quarante-huit heures pour atteindre le travers de Mahet.

Un mal de mer épouvantable me clouait au fond du boutre dans une immobilité absolue; l'air embras érendait notre navigation insupportable, et j'avais presque décidé de descendre dans ce petit port pendant quelques heures, lorsqu'une rafale s'éleva brusquement. C'était le signal certain d'une bourrasque : et, en effet, mon nahouda, vieux loup de mer expérimenté, donna ses ordres avec calme, puis réunissant dans sa main quelques grains de riz, de moutama et quelques dattes, les jeta à Peau en adressant une invocation au cheik Esa.

Il est d'usage, paraît-il, chaque fois que Ton passe

devant la sépulture de cet ancêtre, dont les Çomalis vénèrent et redoutent la mémoire, de calmer ainsi le courroux de ses mânes. Naturellement, celle offrande misérable est accompagnée -de prières.

iMais les mânes d'Esa ne se calmèrent point, au contraire; quelques minutes après nous étions entraînés au large, rudement secoués par la violence des lames, et la nuit nous gagna, alors que nous avions presque perdu la terre de vue.

Le lendemain nous luttions encore conlre les vagues. Notre embarcation sans lest roulait et tanguait à faire peur. Un moment un coup sec se fil entendre; les haubans de tribord venaient de se rompre; l'écoute cassait à son tour, et la voile, fouettant sous le vent, faisait voler dans le vide une poulie énorme qui, atteignant deux hommes, les mettait dans un état désespéré.

Le premier émoi passé, on amena la voile comme on put, et la tempête empêchant toute autre manœuvre, on se laissa aller à la grâce de Dieu.

Celle situalion crilique dura cinquante-quatre heures. Lorsque la Icmpêlc fut calmée, nous étions près de Haïs, pclil port de la tribu des Habar-lel- Jalo.

Il ne nous fallut pas moins d'une demi-journcc pour nous mettre en mesure de hisser tant soil peu la voile, afin de prendre le vent et de gagner la pelile crique de Salouine, le marsaJ ou port de

refuge, comme disaient les indigènes. Mais dans quel état se trouvaient alors mes colis, désarrimés, se promenant au fond du boutre, quelques-uns entièrement défoncés! Nous n'avions pas de lest, il fallait en faire à tout prix. Nous serrâmes donc la terre au plus près.

Il y avait en rade de Haïs trois boutres que nous voyions très bien, mais nous ne pûmes doubler la petite île noire qui sépare Salouine de Haïs, et nous dûmes mouiller là en attendant le lendemain.

Le vent, qui s'éleva encore très violent, au coucher du soleil, nous donna de grandes inquiétudes. Nous avions deux ancres à bord seulement, et il ne fallait point les exposer toutes deux à la fois. D'autre part, nous étions mouillés sur fond de sable et nous sentions fort bien que le boutre chassait encore.

Aussi, est-ce avec une joie véritable que nous saluâmes le point du jour, et accueillîmes quelques moments d'accalmie qui nous permirent enfin d'assurer notre situation.

Je n'en pouvais plus, j'étais exténué; mais il était • nécessaire de donner l'exemple, et je me joignis à quelques hommes pour aller à terre faire du lest, de l'eau et du bois.

Je gagnai d'abord Haïs. Ce village, d'aspect tout misérable, est composé de huttes dans le genre de celles de Mala^ le village çomali d'Aden.

Un fortin en pierres garde les gorges absolument

arides et désolées du Dahagag, ù rembouchurc duquel Haïs est placé.

A l'époque où nous y arrivons — vers le milieu de juin — les naturels redoutent tellement les chaleurs et surtout le vent du sud-ouest, qui vous essouffle et vous aveugle tant il entraîne de sable dans ses tourbillons, qu'ils • se sont retirés dans la montagne. A peine reste-t-il quelques Çomalis et quatre traficants arabes qui m'assurent que ce coin désolé est cependant un débouché important pour les gommes, les encens et le bélail.

J'avoue que j'avais peu la tête à écouter leurs démonstrations. Je cherchai abri dans une case déhiisséc, oùje m'endormis profondément, espérant puiser dans le sommeil l'oubli de toutes les misères que j'avais supportées depuis mon départ de Las-

gore.

Mon nahouda avait hûle de partir, craignant encore quelque bourrasque et trouvant que nous avions quitté Lasgoré à une époque déjà trop tardive.

H m'avertit donc qu'il allait faire son lest ce jour môme à Salouine, et que nous lèverions l'ancre vers la nuit tombante. En môme temps, il demandait main-forte pour cette opération à quelques Çomalis de la localité.

J'avais été frappé en débarquant à Salouine, comme aussi en venant à Haïs, des agglomérations

nombreuses de lumuli qui se rencontraient dans ces parages.

Fidèle à mon système d'investigation, j'interrogeai les indigènes pour savoir si on n'avait jamais rien trouvé aux abords de ces tas de pierres.

Je renouvelai ces questions, sans grand espoir, je l'avoue, après tant d'expériences négatives, d'obtenir aucune réponse satisfaisante. Or, contre mon attente, l'un des naturels du pays me déclara que sa curiosité ayant été éveillée par une grande stèle qui marquait un de ces tumuli, malgré le cheîtan ou mauvais esprit dont les superstitieuses légendes de sa religion le menaçaient, il n'avait point hésité â fouiller les vestiges de l'occupation Galla et Pharsi.

Ses recherches avaient misa découvert, disait-il, des débris de cuivre ou de bronze (seufeur)^ des morceaux de poteries cassées (fijiajin) quelques perles en cornaline, enfin des restes d'os calcinés, {dombas aga lafo).

On imaginera sans peine quelle attention je prétais au récit d'Ali-Shebel, — c'est ainsi que s'appelait cet homme, — et quelle émotion me causa cette révélation inattendue. Ainsi, le hasard allait peutêtre me fournir, presqu'au terme de mon voyage, la clef de ce problème ethnographique qui s'était imposé à mes observations, dès mes premiers pas sur le sol çomali, et dont je poursuivais vainement la solution depuis de longs mois.

A ce moment-là, j'oubliai toutes mes fatigues. Tout ce passé de tribulations et de mécomptes que

je venais de traverser s'effaça comme par enchantement de ma mémoire, pour faire place au seul désir de retrouver à tout prix l'emplacement de ces sépultures et d'y continuer, par tous les moyens possibles, les fouilles commencées parla main inexpérimentée d'un indigène.

Je devais toutefois prendre quelques précautions.

Si Ali-Shebel, poussé par sa cupidité ou sa hardiesse, avait surmonté pour son propre compte les craintes que la superstition lui inspirait, il lui était du moins resté l'obligation de se mettre en garde contre le fanatisme de ses congénères. Que dirait-on maintenant si on le surprenait s'associant au « chien de chrétien » pour violer le secret de ces tombeaux?

Aussi ce ne fut point sans peine que je le décidai à m'accompagner.

Pour éviter d'éveiller les soupçons, nous dûmes renoncer à nous munir d'aucun instrument qui eût révélé le but de notre excursion.

Nous quittâmes Haïs aussitôt, et, nous détachant avec l^\u*ah et Ali-Shebel du sentier que nous suivions au bord de la mer, nous gagnAmcs le \ersanl ouest de la colline de Mojilin.

C'était vers le milieu du jour, par une chaleur lorride; je n'avais point de chaussures, mais j'avançais quand même, au milieu des rochers, a\ec* une fièvre dont rien ne saurait donner l'idée.

Après une demi-heure de marche environ, nous

nous arrc^lA mes ù Tiibrî (riine encoignure de rochers, auprès d'un las de pierres, circonscrit d'une couronne et marqué par une stèle. Ali-Shebel me montra les quelques blocs qu'il avait réussi à déplacer et plusieurs débris d'émaux \erts ornés de fleurs rouges qu'il avait laissés sur la place.

Kn dé|)it du soleil de plomb qui nous darde de ses rayons, je donne le premier l'exemple. A nous trois, nous avons bien vite enlevé le sable et les |>ierres avec nos mains, et je retrouve, enfouis dans le sol, des fragments semblables à ceux que mon guide venait de me montrer.

Tels furent les précieux éléments que nous fournirent ces premières fouilles, fort sommaires d'ailleurs, puisque nous étions dépourvus de toule espèce d'outils.

Mais ces constatations suffisaient déjà h vérifier l'exactitude des assertions de mon guide. Aussi, au lieu de regagner nos gens à Salouineenconlournanl la pointe de Mojilin, passon.s-nous parle sommet du cap. Sur toute notre route, nous trouvons des tumuli semblables, malheureusement encombrés par les éboulements du .sol.

Au sommet de la colline, sur un grand plateau, des débrisd'amphores, des roches calcinées révèlent les traces d'une ancienne station qui dut être jadis un poste où Ton fai.sait des signaux aux navigateurs, ou bien un lieu de sacrifices!

Quand nos regards plongent dans la cricpie de Salouine, l'agglomération des tumuli nous apparaît

comme un village, tant ces amoncellements de toutes formes sont nombreux.

Mais le temps nous presse. Le soleil a presque quitté Thorizon : d'autre part, une trop longue absence pourrait réveiller les soupçons. Nous rejoignons donc nos compagnons, renonçant pour ce soi^ là à continuer nos recherches.

Mon nahouda voulait partir le lendemain dèsFaube, et on comprend aisément que je désirais, moi, tout au contraire, rester à Haïs encore quelques jours. Cependant nous nous exposions, si nous n'avions pas gagné Ras-el-Khamzir sous peu, à ne plus pouvoir du tout traverser le golfe. Aussi étais-je assez embarrassé pour répondre aux bonnes raisons que me donnait mon capitaine, devant bien me garder de lui laisser deviner le vrai motif de mon retard. Je dus prendre pour prétexte l'état de ma santé, et, ù force de promesses, il consentit à rester encore vingt-quatre heures. Le mauvais temps se fit mon complice et m'en accorda quarante-huit qui ne furent point perdues.

Le lendemain j'étais à Salouine dés le point du jour; mais Ali-Shcbel m'avait recommandé de redoubler de prudence, et nous n'avions amené n\cc moi que mon deuxième serviteur Mohamed.

Pour aller plus vite en besogne, j'avisai un lumulus

sur le versant de la montagne. Les eaux de la pluie Pavaient débarrassé du sable et de la terre qui l'obstruaient; ce serait autant de moins à faire pour nous, avantage à considérer, puisque nous en étions réduits à gratter la terre avec nos mains.

Sous cet amoncellement, comme aux alentours, je découvris des émaux, des poteries émaillées, des perles, du bronze, divers autres objets, enfin des poteries rouges vernies, communément dites poteries de Samos.

Je venais de trouver les preuves manifestes du passage ou de l'occupation de civilisations anciennes sur le littoral et dans l'intérieur des pays çomalis.

Y avait-il là ou dans les environs quelque inscription qui pût déterminer plus précisément l'époque de cette occupation? Les recherches auxquelles je me livrai sur place n'amenèrent aucun résultat à cet égard ; mais comme Ali-Shebel m'assurait que de l'autre côté de la montagne auprès du « tas de pierres des femmes » (arouelo aga heuram)^ il existait des caractères tracés sur une grande roche, je laissai le champ de mes observations de Mojilin pour gagner cet endroit. Sur le versant sud de la colline, à El-Osbolé, sur le sentier qui conduit de Haïs à xMahet, nous trouvâmes, en effet, dans une petite excavation, les signes ci-dessous, sans importance, et, à côté, la signature d'un Européen venu, il y avait longtemps, à Haïs : Théodore de Heuglin, sans doute.

— 2ftO —

Dans rentraînemeni de ma joie, j*a\aîs dépense toutes mes forces, et je ne tardai pas à me ressenîi» de l'ardeur que j'avais apportée â mes recherches. Le soir n'était pas encore tombé que mc^ guiile^ me ramenèrent au village les pieds ensiinglanti^ d souffrant d'une fièvre cruelle.

JÊMV

Signes d^RI-OsIml^ (|>

La fatigue ne m'arrêta poinl cependant, et le lonilomain, dans une troisième excursion, je trouN;ii encore sur le sol quelques débris.

Mais il fallait absolument oarfiV \f^« i j . , , Hciiiir. .Mon nahouda ne

\oulail plus attendre; et d'autre i^-^..i -^ i

"^ part je me demandais SI je pourrais continuer «^.^«^ i

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I »K.H^.IsMV »lv \W,i^{m. on ia->7, sans cloute.

sans ôlrc obligé de se cacher. Tout ce que je pouvais recueillir à la dérobée et avec des procédés de recherche aussi sommaires, — je l'avais en mains.

Je dus donc me résignera abandonner Salouine et les trésors ethnographiques que recelaient sestumuli.

(]omme pour accroître mes regrets, juste au moment de mon départ, quelques indigènes m'affirmèrent qu'il y avait, à deux jours de marche, dans la montagne, une grande inscription taillée dans le rocher et qu'à divers points on avait trouvé des habitations souterraines.

Ils ajoutaient qu'un pécheur arabe, établi, quelques années auparavant à la petite île Noire, aux pieds de Mojilin, avait, d'un coup de filet heureux, ramené du fond de la mer un vase rempli de monnaies d'or, et s'était enfui à Makalla avec ce précieux trésor.

Toujours d'après leurs dires, à Chilao, en remontant vers Berbera, des bédouins auraient ramassé des bracelets de bronze et des perles (1).

Je notais tous ces renseignements, ces témoignages verbaux formant un précieux complément aux vestiges que j'avais recueillis et que je m'étais empressé de renfermer au plus profond de mes malles, après les avoir classés el élicjuelès.

yVvec bon venf, il faut, pour traverser le golfe d'Aden, au maximum, quaranle-huil heures. —

,t I S|K*ko nvnit (U\\i\ i*oruoilli <1<« Homblaiiles inrlicntions.

Notre passage de Haïs à Karîm et de Karim à Aden, sans toucher terre, dura quatorze jours. Cela seul suffit à donner une idée des dangers que nous courûmes.

Un boutre, qui faisait voile à nos côtés, s'abîma sous nos yeux. Quant au nôtre, par moments enlevé comme une coquille de noix et porté sur la crête des vagues, il descendait avec une rapidité vertigineuse au fond des gorges étroites qui se creusaient dans les flots.

Je n'oublierai jamais les deux mortelles semaines que je passai accroupi au fond de cette maudite barque. Désemparés, sans vivres, sans eau, nous étions tantôt furieusement ballottés par les lames, tantôt condamnés à l'exaspérante immobilité du calme plat.

Cependant, durant ces longues heures d'angoisse, la pensée qui me torturait le plus cruellement après le souvenir de mon pays et des miens, c'était que je pouvais perdre en un instant le fruit de tant de travaux et voir disparaître avec moi ces précieux témoins d'un Age passé, appelés peut-être à jeter un jour nouveau sur l'histoire du pays que je venais de jiarcourir.

Quand nous arrivâmes en vue de Cham-Cham, depuis trois jours nous n'avions plus une goutte d'eau, et complètement anéanti par la fièvre, les vomissements et le spleen du mal de mer, j'en étais réduit

à me mettre de moment en moment sur la langue quelques gouttes d'acide acétique ou quelques pincées de bicarbonate de soude, pour alimenter ma salivation et empêcher ma langue et mon gosier de se dessécher complètement.

Quelques heures après mon débarquement, en l'absence de M. C. Tian, j'étais confortablement installé dans la maison de MM. Morand-Fabre. Son directeur habituel, M. É. Bertrand venait de partir en congé pour la France. Il était remplacé par M. Charbonnel, dont les bons soins m'aidèrent à réparer promptement les désordres de ma santé.

Je ne veux point terminer le récit de mon voyage sans remercier de leur excellent accueil et de leurs aimables attentions M. E. Biard, consul de France, nommé peu de jours avant mon arrivée à Aden, ainsi que MM. les officiers de l'aviso le Bisson et des paquebots des Messageries maritimes le Godavery ot le Dupleix.

Par leurs délicates prévenances et leurs cordiales sympathies, mes honorables compatriotes surent me faire goûter, d'avance, comme une part de la joie que je devais éprouver quelques semaines plus lard, en mettant le pied sur le sol natal !

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