‹ La vallée du Darror, voyages au pays çomalisChapitre 18 sur 32 · j ltcndrr · texte numérisé non relu

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des blocs de rochers irrégulièrement disposés el assez distants les uns des autres. Dans fenceinte ainsi formée, des tumuli circulaires encadrent symétriquement un énorme amoncellement de petits cailloux représentant une pyramide tronquée dont les parois sont revêtues de plus grosses pierres.

La base supérieure de ce tronc de pj ramide atteint une superficie de 60 métrés carrés.

(Vêlait lu, sans doute, un ancien camp. Sur les terrassements formés par les massifs, résidaient les chefs qui exerijaienl autour d'eux leur surveillance.

Aux alentours, gisaient des monceaux de détritus de coquillages (clovisses) et des ossements de poissons, puis des squelettes de tortues gigantesques enfouis à peu de profondeur dans ces mômes détritus. Tout signalait en ces lieux le passage d'une peuplade ichthyophage.

Des silex, des amulettes en coquillages percées de deux trous pour être suspendues, des poteries, du fer, du bronze, jusqu'à des éclats de bombe, s'y rencontraient également, fournissant les preuves d'une occupation successive de peuplades d'un âge différent et d'une civilisation inégale, antérieure à la conquête moderne de la côte orientale signalée par les débris de projectiles.

Sur le parcours de Berguel à Bender-Khor, dans l'intérieur de la Medjourtine, à Dadaballo, à Deïlah, à Goumayo, à Dagagnad, à El-Guel, à Bour-Chérad, dans les petites vallées aux abords des sources, se

relrouvenl partout les traces du passage de ces peuplades riveraines.

A Golfi, Bio-Kololla, dans Tarène de Bender- Gàsem, dans le lit du Karin, à MassaU se dressent des amoncellemenls de pierres semblables.

Si, passant de la tribu des Medjourtines dans celle des Ouarsanguélis, nous arrivons à quelques heures de Bcndcr-Gàsem, auprès d'Alleyah, un vaste champ s'ouvre à nos conjectures.

Dans une arène jonchée de tumuli s'élèvent les ruines de deux tours carrées construites Tune à côté de Taulre sur la môme base et emplàtrées en différents endroits d'un ciment fort dur.

Aux environs de Lasgoré, dans la vallée de Guel- Dora, sur les sommets d' Aïrcnsit, de Mana, de Yaffar (1,050 m. altitude), dans la vallée du Darror, à Bar- Hûm, à Rhât, toujours ces mômes tumuli.

A Hafdûr, prés de Rhût, point déjà visité par Spekc, je retrouve ce mélange d'amoncellements de pierres et de ruines de constructions en pierres sèches dont le plan ci-joint peut faire apprécier le caractère curieux. On remarquera, entre autres, Fagcncemcnt compliqué des pièces qu'elles de\ aient contenir.

Partout il m'a été impossible, à cause de la méfiance des naturels, de faire la moindre fouille dans ces tumuli. Une seule occasion m'a été offerte par hasard de réaliser mon désir.

On sait dans quelle circonstance j'ai opéré et quels résultats j'ai obtenus à Haïs, clans la tribu des Habar-tel-Jalo.

Mes fouilles dans un tumulus marqué d'une pierre levée m'avaient fait trouver presque à la surface du sol :

1** Des débris de verreries ;

2"* Des fragments d'émaux divers;

3"* Un masque en verre filé;

4*^ Des baguettes d'émail de diverses couleurs, dont une ornée d'étoiles;

5** Des fragments d'émaux ornés de grecques;

G** Des débris de poteries recouvertes d'une couche de vitrification verte et bleu clair;

V" Un fragment de vase en albâtre;

8*" Des perles en cornaline, en améthyste, en verre, et même en os;

9*" Des débris de vases en pierres et d'amphores;

10** Des clous;

11° Des poteries rouges, recouvertes d'un vernis de môme couleur, dites vulgairement poteries de Samos.

Avant d'analyser ces découvertes de Haïs, je dois parler des constructions d'Olok et de Khor Abdaham, auxquelles leur caractère assigne une place ici, bien que ces découvertes se rattachent au début de mon voyage, contrairement ù celles-ci, qui le clôturent.

J'ai souligné les deux tours carrées revêtues de ciment, d'Alleyah, prés de Bender-Ciàsem, au milieu de tumuli de toutes sortes. J'ai aussi appelé spécialement l'attention sur le plan des ruines d'ïïafdàr, constructions en pierres sèches d'une régularité vraiment curieuse (page 221).

Les vestiges d'Olok et de Khor Abdaham sont loul différents.

A Olok, sur le versant N.-O. du cap Guardafui, à fleur du sable qui les encombre, sortent les murs de constructions taillées dans le roc (page 41).

Auprès d'elles, j'ai ramassé des débris d'amphores, de poteries et de meules de moulin en lave.

A Khor Abdaham, sur la route de Tohen à Bergucl (Océan indien), les naturels m'ont arrêté sur une petite hauteur, au fond d'une crique, devant les traces d'une construction dont il ne reste que les soubassements émergeant à 50 centimètres à peine (lu sol (page 52).

Les assises sont formées d'apparaux parfaitemenl assemblés. Dans le milieu de l'une des deux pièces qui forment le plan de ces ruines, sort de la terre cl du sable qui l'encombrent une corniche et ses moulures, (rois filels simples en retrait de deux cenlim êtres.

A' (juelques pas de là, sur un petit tertre, s'élèvent «•uissi les assises d'une construction qui n'a pas plus (le(l(*u\ mètres carrés.

L'ensemble de ces vestiges me ferait croire, par leur disposition, que jesuisen présence d'un temple*

en dehors de Tenceinte duquel aurait été dressé un petit autel.

A toutes les questions que, dès le début de mon exploration et de mes recherches, j'ai adressées aux naturels en face de ces vestiges, il m'était partout répondu :

« Ce que tu vois devant toi est l'œuvre des Gallas, des Pharsis, des païens d'autrefois (/ro/ri mm aowe/). » Mais là se bornait le savoir de mes guides ou des vieillards du pays. Ce qu'ils affirmaient par leur réponse, c'est que tout cela n'était point leur œuvre, mais celle de leurs ancêtres, des païens, des Gallas, des Pharsis, races qui vivaient dans les pays çomalis au moment de la venue de Jabarti-ben-Ismaïl, leur père, le prédicateur de la religion islamique.

A quel peuple peuvent se rapporter les silex taillés trouvés dans les pays çomalis?

Les plus anciennes figurations se rattachant aux peuplades de la pointe N.-E. de l'Afrique, telles que les peintures du tombeau de Rekmara, et celles du temple de Deir el Bahari, nous montrent les habitants du pays de Poun, le Çomal actuel, en possession des métaux.

Le chef qui arrive en suppliant devant l'émissaire égyptien a la jambe droite protégée par une sorte d'armure que Marielte-Bey compare au dangabor des habitants de Bongo.

Il porte à la ceinture un poignard. Ce poignard

s'est conservé chez les habitants de Brawa et cte Magadoxo, chez les Çomalis Tounîs et Bimals.

Il y a donc lieu d'admeltre que Tàge de pierre. dont j'ai recueilli tant de vestiges, est anlêrieur au xvii® siècle avant noire ère, date des peintures que je viens de citer.

Je me suis longtemps demandé* si tous les tumuli que j'avais rencontrés n'étaient pas des monuments de la môme période. Celte supposition était à priori tout à fait vraisemblable.

Mais j'avais recueilli sur ces monuments la légende (les arouèlo aga heuram^ ou tas de pierres des femmes.

« Autrefois, disait la légende, le pays était gouverné par une reine conquérante. Cette reine, pour s'assurer la domination de son rovaume, ordonna la mutilation des enfants mules. A sa mort, les hommes refusèrent de Tenlerrer. Les femmes se chargèrent do celle triste besogne et l'ensevelirent sous un tas de pierres.

» Depuis lors, le mauvais génie de celle reine réside dans lous les tumuli construits à l'image de cette nnli(|ue sépulture. C'est ce génie que les femmes (^omalis vont consulter quand elles ont à se prononcer pour un mariage. C'est encore lui auquel elles ad ressent leurs invocations, de peur que leurs enfnnls \iennenl nu monde privés de leurs parties sesuellos.

» Aussi, chaque fois qu'elles passent auprès de ces tumuli, jettent-elles chacune une pierre dessus ou à côté, non sans avoir préalablement eu soin d'embrasser le sol et de faire une prière pour conjurer le mauvais esprit. »

J'avais conclu de ce récit que les tumuli que je rencontrais étaient simplement des agglomérations se rattachant à la légende des arouèlo aga heuram.

J'ai trouvé depuis un texte de Strabon sur les troglodytes habitant le littoral (1). « Ils vont nus, dit le géographe, couverts de peaux, armés de bâtons. Les femmes s'entourent le cou de coquillages pour se défendre des maléfices. Quelques-uns se circoncisent à la manière égyptienne. Ils ensevelissent leurs morts en leur attachant le cou et les jambes avec des rameaux de paliure, puis ils jettent sur le corps des pierres, en riant et se réjouissant, jusqu'à ce qu'il soit tout couvert et qu'on ne puisse plus l'apercevoir. »

J'ai supposé alors qu'il y avait nécessairement un lien entre les constructeurs de tumuli et les troglodytes de Strabon.

La situation du camp de Berguel et certains détails recueillissur ses alentours m'ont montré, en outre, à côté des troglodytes, les ichthyophages connus des anciens.

J'ai souligné plus haut la position, aux abords de

'I) Strabon d'appas Arlémiclore.

la lafçune d'eau salée de Berguel , de monceaux de coquilles de clovisses, de squelettes de tortue et d'ossements de poissons.

Or, voici ce que dit Arlcmidore, cité par Stral>on :

a II est quelques tribus ichthyophages qui enlreliennent des coquillages charnus dans des fondrières et des mares remplies d'eau de mer; ils les nourrissenl avec du fretin et s'en font une ressource quand le poisson est rare, ou quand ils ne peuvent pas pécher, à cause de la violence de la mer.

» Leurs demeures consistent dans des cavernes ou des cahutes recouvertes, dont les poutres ou les solives sont des os de cétacés et des arêtes revélus de feuilles d'olivier,

» Les chélénophages, ajoute le môme auteur, cou- \ rent leurs cabanes d'^écailles de tortues. Ces écailles sont de telle grandeur, qu'ils s'en servent quelquefois on guise de bateaux. »

On voit que nos découvertes sont le commentaire littéral des descriptions que l'antiquité avait consacrées aux populations de l'extrême Orient africain.

Ces troglodytes et ces ichthyophages, constructeurs |)robables d'une partie des tuinuli du pays çomal, ne sont cependant pas les auteurs de toutes ces accumulations. Les tumuli de liais sont bien posiérieurs; la simple énumération des objets qu'ils nous f

on! donnés suffit à le prouver sans aucune hésitation.

Avant crexposer les comparaisons que ces objets »

peuvent suggérer, j'ai ù dire quelques mois encore des bas-reliefs de Poun, dont je place la scène aux abords de Brawa.

Le poignard du chef des indigènes est absolument semblable h celui qui est encore en usage aujourd'hui chez les naturels de la région de Brawa, Magadoxo, etc.

Les huttes figurées dans les bas-reliefs de Deir el Bahari sont coniques. La forme conique est usuelle chez les Çomalis Bimals, Kablallahs, Tounis, etc., du bassin de la Guèbi.

Mais une chose m'intrigue : les huttes sont bâties sur pilotis, d'après la représentation, puisqu'on n'y parvient que par une échelle. Serait-ce la figuration de huttes avoisinant des marais ou des lacs? Dans cette hypothèse, les débordements annuels de la Guèbi et le lac où elle se perd près de Brawa ser\ iraient bien mes identifications. Seraient-ce des terrassements de cailloux assez élevés pour qu'on se .servît d'une échelle inclinée pour y arriver, et sur les- ([uels reposaient les huttes, que le sculpteur égjptien a voulu représenter? Malheureusement, à l'époque où je visitais Brawa et toute la côte orientale, je ne m'intéressais pas h la question que je traite en ce moment; peut-être aurais-je rencontré ces mômes terrassements en pierres, ce qui aurait aidé a la confirmation de mes hypothèses.

•l'ajoute que ce qui a surtout encouragé les idées (|ue j'émets aujourd'hui sur les environs de Brawa comme point de débarquement de l'expédition égyp-

tienne, c'esl que dans ces parages, plus que sur aucun autre point du littoral, arrive en quantité considérable /'^in^i, la m\rrhe, dont il est si loniTuement question dans les produits rapj>ortés par les na>ignteurs égyptiens. J'ajouterai que là aussi seulement arri\e de /'iVo/re. En revanche, les ports avoîsînanl (îuardarui exportent une quantité insignifiante de myrrhe et pas une défense d'éléphant.

Revenons aux tumuli de Haïs. J'ai déjà dit qu'ils contenaient des émaux, des fragments de poteries, de fibules, des perles, etc.

Les poteries émaillées de bleu et de \erl, et le masque en émail, avaient été jugés |>ar Tillustre et regretté M. de Longpérier, comme datant de l'époque des Ptolémées, tandis qu'il désignait comme purement romains les autres fragments d'émaux et les poteries rouges.

Depuis cette analyse, qui remonte aux premiers jours de mon arrivée en France, j'ai trouvé dans la collection du musée des Antiques, au Louvre, un fragment d'émail grec absolument identique aux miens, et dans un lot de verres émaillés venant des fouilles de Pompéi (1), comme aussi dans les collections des antiquités grecques du musée de Rouen, les mêmes dessins et la môme pAtc de verre que dans les fragments que j'ai rapportés des pays çomalis.

On est surpris d'abord de voir ces éléments, a|)-

(1) .le» (lois ces ômaux à roblijçeance de M. le docteur Salviali, le r^jî^nôralcur de la mosaK|ue do Venise, qui a bien voulu me les faire panenlrapK^ nos aimables raus<»ries du ('onj^rès j^éoffraphique de 18HI.

parlenanl à des époques si différentes, enfouis à la môme place. Mais où les ai-je trouvés? Au pied de la colline de Mojilin,dans la crique de Salouine, sur remplacement probable de la colonie de Mosylon(i)

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lâTS.

Pcmilioii de Mosylon 8Ur les caries uncicnncSf d*aprc8 d'Anville et Gottelin.

dont nous parlent les auteurs anciens (2), à l'embouchure du ruisseau de SaL

(l)Dans la cartcdu Përiplcdela mer Erythrée, Mosylon osl ma ix|uê comme étant situé entre Bour-Gat)cn et Bender-Baad, à Test de Has-el-IIamar.

I)\\n\ille, t. Illf page 01, et Gosselin, livre !•% ont discuté cette position et dit (fue Mosylon devait se trouver prés de Mahet. Mes découvertes confirment cette dernière hypothèse.

(2) A mundi emporio si orientem versus navigaveris, post bidui item ve Iridui cursum proxime scquitur Mosyllum, in Jittore impetuoso.

lni|)ortantureo jam dicta mercis gênera ac vasa argentea et pauciora et merces vitreœ.

Exportatur his ex iocis cassiir vis plurima (quapropter cliam majoribus navigiis emporium indiget), et alla odorifera et aromata porro macrotu deterius Mundicoto, Ihus transfretanum, cbur >ero et myrrha rarius. (Péri]p\e de la mer Erythrée.)

El CCS auteurs anciens nous citent prccisémenl parmi les matières crimporlation, celles qui se retrouvent dans mes fouilles (I) !

Les analogies ne sont pas moins frappantes que celle que nous fournissait tout à l'heure la position du camp des ichthyophages de Berguel par rapport aux données d'Artémidore.

Il est profondément regrettable que les circonstances ne m'aient pas permis de faire de plus longues fouilles au sein de ces monumenls si particulièrement intéressants.

Passons aux ruines des constructions.

Les objets que j'ai ramassés auprès de celles d'Olok sont des débris d'amphore, de poteries, de meule de moulin en lave. Toutes ces choses seraient romaines, suivant M. de Longpérier.

Mais aucune inscription, aucun caractère nedéJinit ces constructions taillées dans le roc, malgré la régularité parfaite de leur plan. Etait-ce là le poste romain d'Olok établi dans cette baie de refuge toujours calme, désignée dans le Périple de la mer Erythrée par ces mots : Statio boreœ obnoxia ?

Si, à Khor Abdaham, je n'ai trouvé autour des ruines de ce que je suppose être un petit temple

(1) Importantur in hune locum i)i*a'lcr ca quo; modo momoravimus tuïûcx sal mulUje, saga Arsinoeticœ a fullonibus pr<cparata tincta que pocuta, mcliephta pauca. ferrumque paulum numismatis aurci et argcnti.

aucun débris, le fragment de corniche avec moulure émergeant de terre, la disposition des pierres, son rapprochement avec d'autres monuments (l) aideront à conclure en faveur du caractère grec.

Serait-ce l'un de ces temples établis entre Bas Haffoûn (le Notu-Céras des anciens) et Zeyla dont nous parle Strabon (2)?

Aucune inscription ne nous le confirme. 11 n'en est pas moins hors de doute que les (irecs et les Romains ont séjourné dans VAromatica regio, où leur influence semble même .s'élre exercée avec une certaine force.

Les Çomalis ont en effet conservé dans leurs us et coutumes des souvenirs de leurs relations avec ces peuples ; je vais essayer de faire ressortir tout ce que j'ai trouvé chez eux de vestiges de ce contact avec les puissances civilisatrices des temps anciens.

C'est par les bas-reliefs et les peintures du temple de Deir-el-Bahari, à l'Assassif (3) et du tombeau de Rekmara (4) à Scheikh-el-Qournak, que la race de

(1) Tombeau de Pydna. Histoire rotnaine de Duruy.

(2) Les temples de Carymothus, Pythangelus, Lycha et Pylholaùs.

(3) Aug. Mariette-Bey. Deir^l-Bahari. Documents topographiques, histo^ riques et ethnographiques recueillis dans ce temple pendant Us fouilles. Leipsig, 1837. Grand in-4. Atlas in-fol.

(4) Hoskins' travels in Ethiopia . London, 1835, în-4. 328 pages. Planches. Wilkinson. Topography of Thèbes. ]..ondon, 1835. In-8, 151 pages. Customs of the ancient Egyptians. T. I, pi. IV. London« 1837. In-8.

E.-T. Hamy. Observations ethnologiques sur les peintures de la tombe de Rekmara à Scheik-abd-el'Qpurnak. Thèbes. Bulletin de la Société d'Anthropologie. 2« série, t. X. Pages 214-224. 1875.

Poun s'est fait connaître aux ethnographes, dans son type et dans ses mœurs. C'est dans les reproductions de ces deux monuments que j'ai cherché les points de contact entre les habitants de Poun et les Çomalis modernes.

Ces points de contact sont nombreux, et l'identilc des deux peuples ressort indiscutable des comparaisons de mes documents avec ceux que Hoskins, Wilkinson et Mariette nous ont fait connaître.

En ce qui concerne les types physiques, je constate que, tout d'abord, par leur ensemble, les proportions et les formes générales des gens de Poun et des Çomalis sont identiques. Les artistes égyptiens ont représenté les premiers comme de haute taille, déformes élancées, larges des épaules, étroits des hanches, offrant une couleur qui varie du brun foncé au rouge clair.

Les seconds sont aussi grands, élégamment tournés, dilatés des épaules, relativement efflanqués, et j'ai signalé au cours de ma relation de voyage qui précède les variations chromatiques considérables qu'offre leur peau. La nuance rouge a plus particulièrement attiré mon attention dans la région des Fararalé, aux abords du Nogal, chez les Dolbohantcs. La gamme des couleurs s'élève quelquefois jusqu'au bistre et jusqu'au chamois. Les cheveux des guerriers çomalis, longs, frisés par mèches couvrant les épaules; la tête rasée des vieillards et leur barbe clair-semée sur les joues, pour ne pas dire nulle, se terminant par une bar-

biche en croc ramenée en avant, sont tout à fait conformes aux données des monuments ^yptiens.

Le profil facial habituellement droit, parfois un peu incliné, le nez tanldt droit et tantôt aquilin, au lobule plus ou moins développé, aux narines plus ou moins laides, la bouche mince ou charnue, aux lèvres plus ou moins saillantes, se montrent aussi bien dans mes photographies que sur les planches de Mariette.

Enfin, j'ai eu Foccasion de constater à diverses

reprises, chez les femmes, l'existence de la stéalopygie qui défigure à un si haut degré la célèbre reine de Poun. Il m'a été impossible de rapporter des copies fidèles des spécimens tout à fait extraordinaires que j'ai plusieurs fois aperçus.

Les deux sujets que j'ai seulement pu photographier avaient, l'un dix-neuf ans et l'autre vingt (i).

Ainsi que me le fait remarquer M. le docteur Hamy, elles semblent non seulement présenter un développement exagéré de certaines parties basses du corps, mais offrir, l'une d'elles surtout, la véritable stéatopygie si fréquemment observée chez les femmes boschimanes.

On constate, en effet, sur la photographie, bien mieux encore que sur l'esquisse qui en a été tirée, la présence à la face externe des cuisses, de masses fibro-graisseuses tout à fait identiques à celles des Boschimanes, masses qui se prolongent en avant et en bas, jusqu'à pendre à distance des genoux.

Les deux sujets sont en môme temps remarquablés par l'exagération des courbes dorso-lombaires de la colonne vertébrale, qui devient véritablement ensellée, pour me servir des expressions que Duchenne de Boulogne a appliquées à celle déformation.

La reine de Poun et sa fille, dont les formes plus juvéniles tendent cependant déjà à se rapprocher de celles de sa monstrueuse mère, ont toutes deux

(1) Voir le n« 3 de la Revue d'Ethnographie.

la tête frisée en petites nattes, ceinte de bandeaux, le cou orné de colliers, le bas du corps couvert, à partir de la taille, par un ample jupon. Or, les jeunes filles çomalis se tressent les cheveux en petites mèches fines et les femmes se coiffaient de même, avant l'importation des étoffes dont elles s'enveloppent aujourd'hui. — Une bandelette terminée en arrière par des lanières de cuir découpé, ou par une queue de cheval, leur ceint le front.

Elles portent au cou des amulettes de gros coquillages ronds (calottes des diverses variétés de cônes très abondants sur le littoral) qui rappellent, au moins dans l'intérieur, les colliers des princesses de Poun, et s'enveloppent de peaux de mouton tannées et assouplies qui offrent la couleur jaunâtre, tout à fait analogue à celle des jupons du bas-relief de Deïr-el-Bahari.

Le costume des hommes a des rapprochements non moins frappants. J'ai déjà parlé du poignard et de la jambière métallique du chef de Poun, et signalé la persistance de l'emploi de ces deux pièces sur des formes peu différentes jusqu'aux temps actuels.

Comme sa femme et sa fille, ce personnage porte un collier où se voient enfilées trois pièces. Quelques Çomalis de l'intérieur portent encore aujourd'hui de petits paquets d'écorce de gallol destinés à conjurer les maléfices et à préserver de la piqûre redoutable de certains serpents ; mais cet ornement n'est d'habitude composé que d'une seule pièce,

comme nous le voyons au cou des serviteurs du vieux chef de Deïr-el-Bahari.

L'un des personnages marquants du Poun a décoré son bandeau d'une plume d'autruche plantée debout sur le côté droit de la tête. — Or, il est à remarquer qu'aujourd'hui encore chez les Gallas, chez les Çomalis, et dans presque toutes les tribus de la pointe nord-est de l'Afrique, il est d'usage, en mémoire d'une action d'éclat, de se piquer des plumes d'autruche dans les cheveux. C'est surtout s il a tué un blanc que le guerrier se montre la tête ainsi ornée. Bien plus, certains Gallas, ceux en particulier que j'ai vus à Kismayo, à l'entré du Djoub, portent comme ornement de parade une sorte de diadème en plumes blanches ou noires, retenu au menton par une attache.

Les bracelets de fer ou de corne sont tous en usage chez les Çomalis du littoral. Chez ceux voisins de la Oucbi et du Djoub, on porte encore aux mains et aux pieds des anneaux d'ivoire fendus, que me rappellent, d'une manière frappante, les objets indéterminés jusqu'ici que l'émissaire égyptien, Hosor, pèse dans sa balance, sur un des bas-reliefs de Deïr-el-Bahari.

Si nous passons à l'examen des armes, des ustensiles, etc., nous constaterons que dans l'armemenl la massue droite, la massue courbée et l'arc à triple courbure des naturels d'aujourd'hui, ne sont autres

que ceux des anciens habitants de Poun; — que les paniers actuels en paille tressée et les calebasses qui servent à contenir la graisse et le lait, ont la même forme et la même couleur que celles représentées sur les fresques <le Rekmara.

Les bédouins paquettent encore leurs ânes comme les paquetaient les serviteurs du chef de Poun venant au-devant du chef égyptien.

Haches çomalis.

Enfm les Çomalis habitent tous des huttes, et j'ai fait observer précédemment que j'ai retrouvé la forme de celles des monuments de Deïr-el-Bahari en me rapprochant de Brawa et de Téquateur, dans mes précédents voyages de 1878-1879.

De cet ensemble de curieuses observations, il résulte donc, sans aucun doute, que la population actuelle de l'extrémité orientale de l'Afrique se présente au voyageur à peu près sous le même aspect qui avait si fortement frappé les envoyés de la reine Hathasou, dix-sept cents ans avant notre ère!

Les Çomalis ont été cependant quelquefois modifiés, sinon par une sujétion momentanée à l'Egypte, du moins par la longue fréquentation de leurs côtes par les navires qui les ont ensuite visitées et exploitées.

Un petit nombre d'objets plus ou moins assimilables à ceux que l'Egypte leur avait fait connaître sont encore entre leurs mains.

Je citerai d'abord la hache, simple coin de métal fiché verticalement dans son manche de bois, et qui se rapproche assez de celle des soldats de l'armée égyptienne, pour qu'on puisse supposer que la forme actuelle dérive de celle que les soldats ont autrefois apportée.

Il paraît en être de même du carquois çomali, carquois cylindroïde, de diamètre moindre au milieu qu'aux extrémités, et qui ressemble tout à fait à celui de l'infanterie d'Egypte sous la dix-huitième dynastie.

Les vestiges de l'occupation pardes colonies grecques d'une partie des rivages de la terre çomali sont naturellement plus importants que ceux qu'y a laissés le commerce intermittent des Egyptiens (1).

J'ai précédemment rappelé ce que dit le Périple

(i) Les Phéniciens ouvrirent la navigation du golfe à^Aoualites, \\ existe encore aujourd'hui la tribu des Haber-'Aouel.

Les habitants du littoral entre le cap Ras Felek et le cap GuardaCui s'appellent les Souacron. Or, en grec, 2Iou«xpov veut dii«e p^heur de sanglier de mer, pOcheur de requin.

delà mer Erythrée du commerce et delà colonie de Mosylon (MooyXov). J'ai reproduit en partie les descriptions qu'Artémidore a consacrées aux peuplades ichthyophages, descriptions qui expliquent si parfaitement mes découvertes du camp de Berguel.

Je ne reviendrai point sur les comparaisons suffisamment développées alors. Je veux seulement, à propos des établissements grecs, résumer brièvement une hypothèse qui me paraît acceptable, au moins dans ce qu'il y a de plus général, hypothèse suivant laquelle j'attribue à l'élément grec introduit au Çomal, sous les Plolémées, un rôle assez important pour avoir élevé parfois le type çomali jusqu'au voisinage de ceux qui sont propres aux races les plus élevées dans l'échelle humaine; pour avoir suffisamment blanchi le teint de certains groupes relativement peu éloignés par l'habitat, pour qu'on puisse rattacher à ces races Gallas de Prichard les individus plus ou moins exceptionnels dont on a mentionné la présence dans certains massifs montagneux du bassin du Haut Nil.

S'il faut en croire les indigènes, mon hypothèse trouverait une éclatante confirmation chez les Habachi-habiedj qui vivent aux confins de la Ouebi, tout près des Ougadines.

Or, les yeux sur la carte, reportons-nous à l'histoire des Ptolémées. Nous y lisons que des colons sont venus s'établir dans le haut du fleuve Ouebi et habiter la contrée de Niloptolemeia, afin d'exploiter les richesses du pays et d'y chasser l'éléphant.

Il ne serait pas impossible que ces colons aient descendu le cours du fleuve vers le sud-est, et qu*ils soient devenus les pères des Habachi-habied.

Ce qui est bien certain, c'est que les Çomalis disent aujourd'hui, avec mépris, qu'autrefois Us étaient Gallas (1). Ils complètent d'ailleurs ces assertions en afHrmant que l'invasion de l'islam a chassé tes infidèles dans la région du Nogal et vers le sud.

Amulette en coquillages, du camp de Berguel.

Quoi qu'il en soit, les traficants grecs venus sur la côte ont apporté en tr'au très objets d'échange \esayon de Suei (Sagum Arsinoeticum). — Les naturels ont adopté cette nouvelle mode. Au lieu des costumes de peau, ils vont porter la toge dans laquelle ils se drapent fièrement, en imitant de leur mieux les allures des marchands qui la leur ont vendue.

A la massue, à la hache et à l'arc se juxtapose-

{\) Il est fait mention de celte expression de mépris, dans le rapport de Cruttenden que j'ai signalé dans mon avanl-propos.

des prosélytes, les convertit à l'islamisme, et refoula dans l'intérieur tous ceux qui refusaient d'embrasser sa religion.

Il épousa alors Doubarra, fille de Dogolla, sœur du roi de Dur. Quand il mourut, il fut enterré entre Rhât et Ogda, dans la tribu des Ouarsanguélis.

Son fils Harti eut quatre enfants: Dolbohanle, Déchichi, Medjourtine et Ouarsanguéli, qui ont été, dit la légende, les pères des quatre tribus actuelles du même nom, établies à la pointe orientale du continent africain.

Par Jabarti-ben-Ismaïl et les navigateurs arabes pénètre dans le Çomalun courant sémite qui modifie peu le type des populations qu'il rencontre.

L'islam, dans les prières, les cérémonies religieuses et la vie intérieure des riverains, amène les us et coutumes prescrits et spécifiés par le Coran.

L'influence arabe a peu de prise chez l'homme. Elle ajoute au costume des quelques haji ou prêtres le turban, qui les distingue des autres naturels.

La femme riche adopte les bijoux en argent, les bracelets, les boucles d'oreille et le grand collier (Kartassia çomaliad, ou djilbet).

Mais ces bijoux, que l'on peut voir fabriquer aujourd'hui encore à Aden, semblent plutôt être de caractère juif, bien qu'ils soient importés dans le Çomal par les Arabes seulement.

Aucune industrie ne prend naissance du contact

avec les navigateurs ou trafîcants arabes. Ce sont ces derniers qui, pendant leurs stations sur le littoral, construisent, moyennant redevance en argent ou en produits du pays, les grands boutres, érigent les mosquées et les greniers en pisé.

Le caractère belliqueux des naturels n'a retenu qu'une chose de ces leçons d'architecture, le mode de construction des forts en briques séchées au soleil.

Leur fanatisme et leur religion pour les morts a copié sur les Arabes certaines sépultures, dont les stèles blanchies à la chaux sont couronnées d'une boule imitant le turban.

Mais l'introduction dans le Çomal de ces constructions et de ces coutumes a fait époque et remonte seulement à la venue, chez les Medjourtines, à Merâya, d'un Arabe, Fatah-Abdi, dont les petits-fils sont encore très jeunes.

Il ne reste plus qu'un élément tout à fait arabe qui est le harnachement du cheval çomali, selle, bride, mors.

Quelques mots de même origine se sont bien glissés dans l'idiome, mais malgré cela, le Çomali reste toujours avec son caractère antique, plein d'archaïsme, qui le fait tenir beaucoup plus de l'Egyptien, du Grec et du Romain que de l'Arabe.

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