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CHAPITRE PREMIER

Départ de Marseille. — De Marseille à Aden, à bord du Peï-Ho. — Aden et ses tyi^es. — De Steamer-Point à Aden-Town. — - La ville et ses curiosités. — La colonie française. — M. César Tian. — Préparatifs de départ pour la côte çomali. — Mes serviteurs. — En route à bord de Y Emile- Héloise,

« En avant, doucement », s'est écrié d'une voix brève le commandant; et, tout aussitôt, sous l'impulsion puissante de son hélice, la masse énorme du grand courrier de Chine s'ébranle et se dirige vers la sortie du port.

C'est un spectacle saisissant que le départ de ces superbes paquebots de la Compagnie des Messageries maritimes, auquel assiste à Marseille, chaque quinzaine, une foule compacte groupée au pied du phare de la jetée. Chapeaux et mouchoirs s'agitent.

saluant religieusement le passage de ce petit département qui se détache de la France et cingle vers l'extrême Orient.

J'ai pris place à bord du Peï-Ho. La distribution des drapeaux à nos soldats, le 14 juillet 1880, a entraîné vers le Champ-de-Mars tous les désœuvrés ou curieux du dimanche. Aussi, ce jour-là, le môle semble-t-il désert quand le vapeur le double, et l'écho répond seul au dernier coup de sifflet de la machine.

— De Marseille à Naples, peu de relations entre les passagers. Le mal de mer a cloué bon' nombre d'entr'eux dans leur cabine. Ceux qui ne sont point souffrants deviennent au moins rêveurs et restent en contemplation de longues heures, accoudés sur les bastingages de l'arrière.

A Naples, la venue à bord des musicanli, des marchands de corail et de bimbeloterie de toute espèce, le spectacle des plongeurs qui imitent le phoque, en barbotant pour saisir quelques malheureux sous, a ramené un peu de gaieté.

Quand on se remet en route pour Port-Saïd, chacun se sent déjà en pays de connaissance.

— A rentrée du canal de Suez, on médite comment on profilera du calme des eaux que Ton \a traverser.

Le commandant du Peï-Ho, M. Pellegrin, est un homme charmant. Avec lui, le moindre désir exprimé se réalise qunnd c'esl possible : son uni(|ne souci est de paraître agréable autour de lui.

L'estime profonde du personnel sous ses ordres témoigne de son aménité et de sa droiture.

Le piano est sur le pont. — L'arrière se transforme en une salle superbe de concert ; ofliciers et passagers se font entendre tour à tour. Comme on n'oublie pas que l'abîme sur lequel on glisse a fait bien des veuves et bien des orphelins dans la Compagnie, on a pour ces malheureux une pensée qui se traduit par de généreuses offrandes.

Des intrigues piquantes s'ajoutent à la gaieté qui s'est maintenant franchement emparée de tout le monde. L'air de la mer porte à l'expansion. Quelles jolies bluettes j'écrirais, si je retraçais ici toutes les conversations intimes que j'ai maintes fois surprises le soir, en faisant semblant dé dormir dans les grands fauteuils de rotin adossés aux claires-voies qui vous servent de lit! Ainsi le temps s'écoule, sans que personne songe trop à s'inquiéter des nœuds filés par le lock qu'on jette d'heure en heure.

Sans trop avoir à nous plaindre des chaleurs de la mer Rouge, nous avons dépassé Périm et le détroit de Bab-el-Mandeb. — Aux derniers feux du soleil couchant se découpent dans l'horizon les montagnes arides d'Aden que nous atteignons à la nuit tombante.

La marée basse nous oblige à mouiller en rade.

A Aden, comme à Naples, comme à Port-Saïd, le

pont du bateau est bien vile encombré par les marchands de bibelots de toutes sortes ayant un cachet local. — Ce sont surtout les juiCs, marchands de plumes d'autruche, qui méritent quelqueallention, parce qu'ils sont revêtus de la coiffure et du costume traditionnels des enfants d'Israël. — Quelques-uns d'entr'eux courent api'ès les passagers et les obsèdent pour leur changer l'or européen en monnaie du pays, piastres ou roupies.

— Il est facile de se rendre compte, par l'attitude des Arabes ou des noirs qui essayent aussi de vendre quelques articles à côtéd'eux, du dédain et de l'aversion queprofessentles musulmans pour les juifs.

Rien nedéconcerte pour- ^■:^^:^^^c^'^r'ri-:-'^.'-'\ tant ces malheureux qui ■ -"'--"■;" -"^•''':<" semblent partout voués, en Orient, à la souffrance, et comme stigmatisés, lisse soutiennent tous, ils travaillent, et c'est peul-t^ti"e pour cela qu'il est rare <le trouver un mendiant parmi eux.

Quelques enfants <;omalis, montés sur de petites

pirogues et armés de leurs pagayes, mendient un ou deux peïssaSy qu'ils vont chercher fort adroitement au fond de Teau, au mépris des requins qui infestent la rade. Leurs cheveux, rouges par suite des lavages à la chaux, donnent à ces négrillons un caractère tout particulier.

Les passagers que le soleil meurtrier d'Arabie n'effraie pas, profitent des quelques heures de station du paquebot pour descendre à terre et se rendre, au moyen de méchantes guimbardes (garî) traînées par des chevaux çomalis (que le lecteur me passe ce mot trivial, le seul qui dépeigne bien ces voitures), à Aden-Town, distant encore de Steamer-Point de quatre kilomètres.

Avant cette course, ils s'arrêtent généralement au grand hôtel de l'Univers. Le propriélaire, M. J. Suel, l'a aménagé de telle façon que le confortable n'y laisse rien à désirer. Des galeries spacieuses de cet établissement, on a vue sur la grande place, sur la rade, et comme fond de ce tableau déjà saisissant, se profilent dans le lointain, en lignes noirâtres, les montagnes de l'Yémen. — De Steamer-Point à Aden, la route est encombrée par les indigènes de toute nationalité, Çomalis, Arabes, Indiens, qui vont et qui viennent; les couleurs voyantes de leurs vêtements, tranchant sur la couleur sombre du sol, lui donnent l'aspect de la palette d'un peintre.

A mi-chçmin^ est lé quartier çomali de Mala, attenanlà te douane et au port de même nom. — Une grande*pârlic de ce viîlage sp compose de huttes en i)ois el .en chaume. Les boutres apportant de tous les points de la côle les produits qui constituent le commerce d'Aden, viennentmouillerà Mala. C'est, bien cerUiinement, un des coins tes plus cuneux de la colonie anglaise, car dans celte agglomération de cases vivent passagèrement les naturels de près de quinze tribus de l'Afrique orientale, venus pour accompagner leur marchandise, ou les émigranls de celle même région, que la misère chasse de chez eux.

De là , chaque jour, partcnldcs bandes de pauvresses qui vont bien loin ivm.m- ..iiin^iti iiihini Mn.imic ihiTi* daus Ics cnvirous Pamasiiu mjiriho. ^p^ péniblement quelques

l'agols tic bois ou de l'herbe qu'elles viennent vcndi-e i\ la ville; beaucoup de mendiants encombi-ent les rues.

Mais à côté des malheureux, par suite du contact avec la civilisation arabe, et profitant des facilités que leur procurent les étalages des bazars, hommes et femmes ayant quelqu'aisance mettent une grande recherche dans leur mise. Dans ce milieu surtout se rencontrent des types qui frappent par leur beauté l'attention de l'étranger.

Aden est bâti sur le cratère d'un volcan éteint, dont les bords irréguliers et dentelés sont formés de hauts sommets coiffés de bastions imprenables; ces bastions sont tous réunis entr'eux par un chemin de ronde.

Des nuées de vautours tourbillonnent au-dessus des maisons de la ville, construites d'une manière uniforme, monotone, et dont la blancheur tranche vivement sur les tons gris et noirâtre des roches environnantes.

Pas la moindre végétation ne vient rompre la tristesse de cette terre brûlée par le soleil. Tous les efforts ont été impuissants pour vaincre cette stérilité. La raison en est qu'il n'y a pas d'eau à Aden. Le manque de cet élément a fait naître l'œuvre gigantesque des mains de l'homme qu'on appelle les citernes. Mais ces immenses réservoirs creusés dans le roc, et dont les abords sont seuls favorisés de quelqu'ombrage, ne sont pas alimentés régulièrement chaque année par les pluies diluviennes.

Ce serait d'autant plus beau qu'une journée de pluie constitue une fortune pour les fermiers des citernes, car Feau se vend à Aden, et se vend même très cher. — Il faut, en temps ordinaire, aller à dos de chameaux la chercher fort loin. Elle se distribue aux troupes et aux fonctionnaires par rations.

Bien souvent, lorsque je poursuivais jusque dans les plus étroites et les plus obscures ruelles la recherche des types étranges et des curiosités elhnofçraphiqucs d'Aden et de Mala, les hautes cimes de (^ham-Cham m'ont apparu comme la tour de Babel ; à ses pieds se groupent en effet toutes les races de l'Orient avec leurs diversités de mœurs et de langage.

Ici, le quartier du Banian qui croit à la métempsycose, et dont la charité pour les animaux a construit prés de Cheik-Olhman (1) une maison de refuge ouverte ù toute bôtc malade ou maltraitée.

Des prêtres soignent avec une patience touchante, brebis galeuses, chiens errants, etc. Ils vont même jusqu'à creuser des trous dans la terre qu'ils remplissent de grains pour nourrir les plus petits insecles et les oiseaux.

LA, les Parsis, adorateurs du feu, dont le corps doit êlre, après leur mort, religieusement porté sur les tables de la haute tour du Silence, vaste amphi- IhéAIre garni de dalles exposées aux ardeurs du

(I) \ lIltiKo Hiliu^ oui IV .\«lcn ol Lahailj(\ i|uo les Ani^lais ont dernièrement M('tii'U\ |M»ur ^liMuIro Unirn |uiHHessions mm-s le noixi de IVèmen.

soleil, convergeant vers le même trou. Dans ce trou seront plus tard murés ensemble tous les cadavres desséchés, lorsque chaque table aura reçu son sujet.

Hassan Ali bey, consul otloman d'Aden.

Mais ces Banians, ces Parsis, comme tous les sujets indiens, se retrouvent ailleurs. Ce qui reste spécial à Aden , ce sont les grandes caravanes des jemeli{i) qui viennent apporter les cafés de l'Yémen, les juifs marchands de plumes et changeurs dont

j'ai parle, et le véritable Arabe, grand seigneur au geste solennel, dont Hassan Ali bey est un des types les plus complets.

Consul ottoman, très riche, Hassan Ali est une notoriété. J'ai souvent passé chez lui de longues heures pendant les soirées du Rhamadan, au milieu des siens. Nous causions ensemble du Bar-Hajem (1) où se rendent chaque saison les agents qui trafiquent pour son compte. Tout en mangeant le khat (2), il me racontait ce qui s'était passé sur le littoral depuis mon dernier voyage.

Enfin, le marché qui a lieu deux fois par semaine, le mouvement du bazar, fourniraient à eux seuls matière à tout un volume pour la plume d'un impressionniste.

Mais pour le passager qui ne stationne que quelques heures, tout ce qu'il a pu voir s'efface peu à peu de sa mémoire. Les acteurs qui animaient une toile d'un si vif coloris disparaissent; bientôt il ne reste dans ses souvenirs que les châssis du tableau dans leur affreuse nudité. La colonie anglaise apparaît à ses yeux comme un nid d'aigle encaissé par des rochers dévorés par le soleil.

Chez moi il n'en est point ainsi. Je me rappelle avec plaisir de tout ce que ma curiosité a éprouvé de satisfaction. J'aime beaucoup Aden, où j'ai été

(1) Nom donné par les Arabes aux [lays çomalis.

(2) I.C khat est un arbuslc dont les Arabes mangent les reuiiles tendres avec (gourmandise. — On les apf)orte en bottes, des montagnes de rVémen. — Leur sur, dont le goût ressemble*^ celui des (leurs de capucine, provoque l'insomnie.

rhôle et l'ami des Européens, où j'ai eu les meilleures relations avec les indigènes.

Des recommandations toutes spéciales du Foreign Office m'accréditaient auprès de M. Goodfelow, gouverneur par intérim en l'absence de iM. le général Lock, alors en congé.

J'eus l'honneur de lui élre présenté par M. Delagenières, agent consulaire de France au moment de mon arrivée.

Comme M. le major Hunter, le résident politique, M. Goodfelow, s'intéressait vivement aux études sur la race çomali. L'exploration que j'allais entreprendre devait avoir des résultats précieux à leurs yeux. Toutes les faveurs que je sollicitais des deux fonctionnaires, après une réception des plus gracieuses, me furent offertes avec le plus grand empressement et la plus aimable courtoisie.

Une cordiale hospitalité m'attendait chez M. César Tian. Douze années de résidence à Aden lui ont assuré le doyennat sur le petit groupe que forment nos compatriotes, petit groupe dans lequel, loin de la France, on pense souvent à elle, et qui réserve la meilleure bienvenue à tous les arrivants; qu'il me soit permis d'en apporter ici le témoignage, en exprimant ma gratitude et ma reconnaissance pour l'accueil si bienveillant dont j'ai toujours été Tobjet à chacun de mes voyages.

Une heureuse chance me fît rencontrer chez

M. Tian le capitaine Bonnet, commandant d'un petit vapeur de la maison Roux de Fraissinet, de Marseille, VÉmile-Héloîse.

En partance sur Nossi-Bé, il avait, à plusieurs reprises, essayé vainement déjà de doubler Guardafui. La violence de la mousson (1) l'avait forcé àre\enir sur Aden. Il comptait sous peu repartir et m'offrait place à son bord, jusqu'à la côte çomali.

C'étaitune bonne fortunequi m'évitait une traversée en boutre d'autant plus désagréable, que rien ne peut donner une idée de ces barques infectes et non pontées.

D'une puanteur sans pareille, elles ne permellenl aucune installation commode. On sait quand on part, mais point quand on arrive; c'est un peu le fait de tous les bateaux à voile, et de plus, dans un cas comme le mien, les indigènes exigent pour votre passage des sommes exorbitantes.

Je m'organisai donc en vue de traverser le golfe dWden avec VÉmile-Héloïse.

.rutilisai quelques jours d'attente à essayer mes appareils (robser\ation et mes instruments de pholographie.

•le dédoublai toute ma pacotille pour avoir un slot*l\ de réserse, au cas où je subirais un échec dés le débul de ma campagne: puis je songeai ù constituer mon pi^rsonnel.

A mon grand regret, Bagaro, mon ancien serviteur, malade, ne peut m'accompagner dans ma nouvelle expédition; mais j'ai retrouvé Ali-Farah qui m'a donné, dans mon séjour antérieur chez les Medjourtines, des preuves de fidélité et de dévouement.

Avec lui j'engage trois autres Çomalis : Ouarsamah Sugully, Abdallah-Mohamed, Mohamed-Mohamed.

Ouarsamah parle assez bien français et fera fonctions d'interprète. Le jeune Mohamed-Mohamed écrit Tarabe; ce sera mon carani ou secrétaire, si j'ai besoin de correspondre avec les chefs de l'intérieur ou de transcrire, avec leur véritable orthographe, les noms des pays que nous allons visiter.

Le 12 septembre au matin, mes adieux faits à mes compatriotes, je quittai Aden pour gagner la Medjourtîne.

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