‹ La vallée du Darror, voyages au pays çomalisChapitre 5 sur 32 · YOUSOUP MAHMOUD HAMED MAHMOUD · texte numérisé non relu

YOUSOUP MAHMOUD HAMED MAHMOUD

LOBAN MAHMOUD

sachant bien que c'est avec Nour Osman, surtout, qu'il importe que je m'entende. Il est convenu que Ton me construira de suite une grande case confortiible pour que je sois tout à fait chez moi. Mes serviteurs auront une pièce pour eux. Si je veux plus tard rayonner de Merâya sur les points voisins de l'intérieur, le sultan, lui-même, s'offre à m'accompagner.

Je suis ainsi dès mon arrivée soumis au r^ime des promesses. Il n'y a peut-être pas de pays où elles coûtent moins. J'en ai déjà fait antérieurement, sur place, l'expérience.

IJ'Émile-Héloïse qui m'a quitté pour tenter de doubler le cap Guardafui, malgré la violence de la mouHson, est revenu sur Merâya. Le capitaine et ses compagnons descendent à terre pour venir me voir et nouent tout de suite d'excellentes relations avec les naturels.

Je voudrais, certes, être installé plus confortablement, pour les recevoir, en échange de l'hospitalité si cordiale qu'ils m'ont donnée à leur bord. Mais nous devons nous contenter d'un repas des plus sommaires, après lequel chacun, roulé dans sa couverture, essaye de prendre quelque repos.

La nature nous réservait pour cette nuit un spectacle vraiment grandiose.

Vers dix heures, un coup de khamsin épouvantable se lève du N.-E. Le vent, refoulé par les

montagnes, au sud de la ville, soulève le sable en lourds tourbillons qui entraînent sur leur passage, dans une valse échevelée, toutes les cases quMls rencontrent, y compris là nôtre. En quelques instants, il ne reste debout que les forteresses et les mosquées aux murs desquelles sont adossés les Çomalis drapés dans leur grand pagne blanc. Les enfants et les femmes affolés poussent dos cris de terreur. Les nombreux chiens sauvages qui rôdent dans les environs glapissent lugubrement. La lune éclaire cette scène de sa lueur blafarde. Sous cet aspect, Merâya ressemble à un vaste cimetière au milieu duquel se promèneraient les morts, sortis de leurs tombes.

Le lendemain, le sultan décide brusquement, à la sortie du conseil, son départ pour Tohen, petit village aux abords de Guardafui. C'est le moment qu'attendait Ali Nour pour se mettre en route. Il vient en toute hâte me prévenir.

Nous passons la nuit avec mes gens à apporter un peu d'ordre dans mon matériel. Je le confie à la garde de Sementar et de deux de mes serviteurs, le jeune Mohamed et Abdallah.

Comme, au dire de mon guide, notre course doit être de courte durée, j'emporte seulement avec moi quelques petites provisions, une malle contenant papiers et instruments, et mon campement.

Le 23 septembre, au point du jour, nous sommes sur pied ; je vais faire mes adieux à bord de V Emile- Héloïse^ que je ne reverrai plus. Le cœur gros, je

me sépare de nouveau de ces compagnons qui se préparent, de leur côté, à de rudes épreuves. Le faible tonnage du petit vapeur en fait le jouet des moindres lames, et, certes, affronter la traversée d'Aden à Nossi-Bé à cette époque, dans de semblables conditions, est aussi dangereux que de s'abandonner aux populations çomalis !

Me voilà parti. Farah, dans une embarcation, suit par mer avec mes bagages.

Au sortir de Merâya, je longe la plage et le sentier tracé à travers les vastes steppes, dont le sol, formé de sable rougeùtre, est recouvert d'une végétation rabougrie. Ouarsamah m'accompagne; nous devons rejoindre le sultan, qui a pris les devants

avec ses gens.

Je le retrouve au villa«e de Guesli. Il assiste au débat du chirki ou conseil et juge quelques différends.

•le mo repose une heure ou deux à cette première halle et repaies pour Bender Felek.

D'après les instructions dWli Nour, comme il nous est intoixlit de passer dans le territoire du port dWlloulah, avec le(|uel le sultan est en guerre, nous doublemns par mer Bas Felek et la ville ennemie, pour atteindre Bouah. I-à, nous pourrons sans doute nous pnunuvr des chameaux |>our le transport de mes bagages et nous enfoncer dans Tintérieur, pour ununer Bei^y^uel a\ec une caraxane constituée.

Le bouire sur lequel nous prenons place le lendemain de bon matin, porte, outre sa cargaison, quatre-vingt-deux passagers. Chacun se case où il peut. On hisse avec force cris la grande voile, et l'embarcation prend péniblement la mer.

Les hostilités avecAUoulah sont actuellement circonscrites entre quelques familles notables, car, à mon grand étonnement, nous mettons en panne par le travers de la ville, et dix hommes vont chercher à terre des outres pour faire la provision d'eau au puits de Bouah.

Depuis que je n'ai vu AUoulah (1878), ce port a tout à fait changé d'aspect.

Son chef, Yousouf Ali , en se déclarant indépendant du sultan des Medjourtines, s'est constitué un petit sultanat. Des forts blancs, crénelés, à trois étages, s'élèvent au milieu de cases qui paraissent plus propres et plus spacieuses que dans les autres villes de la côte.

Sur l'un de ces ouvrages de défense, flotte un pavillon rouge avec un croissant blanc surmonté d'une étoile. Ce n'est plus le pavillon musulman de la libre Medjourtine ; c'est le drapeau du vice-roi d'Egypte, dont Yousouf a sans doute accepté le protectorat pour en imposer à ses ennemis (4).

Bouah, où nous débarquons, est une vaste arène de sable au bord de la mer. Dans le sud, une grande

(1) Les Medjourlines n^ont jamais voulu, en effet, reconnaître le |irotectorat que l'Angleterre a accordé à TEgypte par ie traité secret d'août 1877, sur la côte orientale, jusqu'aux dépendances du sultan de Zanzibar, c'est-à-<lirc jusqu'au « pays des Bénadirs. »

chaîne cic montagnes court sur Merâya ; à Fesl, se ih*esse le mont Ouregsmah, au pied duquel fait tache un petit tx)is d'acacias ; à Touest, dans le lointain, le cap Ras-Felek se profile à la suite d'une lonsfue dune moitié rocheuse, moitié sablonneuse. et au pi*emier plan apparaît une petite oasis d'une tiXMitaine de palmiers.

Partout, ù peu de profondeur du sol, sont creusés des lix>us dans le siible* où Ton puise une eau excellonUv Toul aupixî^s. des nuées de perdreaux prennent

Dés la descente à terre, qui a lieu presque à la na^e. des jïix>U[>es se sont formés. Les vieillards lV>nl leurs iXHH>mmandations à ceux qui poursuivent la IraNCi^éi^ el Ton élimine les l>ouches inutiles pentlanl que les emlxux^ations s'approvisionnent d'eau. \u nu>ment de la sé)Kiration« les adieux changent tle caractéiv el se terminent par une rLxe sanglante, <^ Tissue tle laquelle un homme i*este sur le terrain, nuMiellemenI frappé.

Mi \tuir el le sullan me quittent |>our rejoindre le villn^o tle Hérîde, |Kir \oie de terre.

Nt>us comptions, je Tai diU lix>uverà Bouah des chanuNiu\, el ^amter toul dix>il Bei^uel sans passer par (iuaitiafui. Nos t^spérances sont déçues. Nous parliiNuis a\tv Farah |H>ur la même destination t|ue num ^uide. dans une jHMile Ixirque, tandis que Ouarsamah suivra le sulian et s;i tix>upe afin d'avoir

tous les renseignements possibles sur les fameux vestiges des premiers habitants du pays çomali qu'on doit nous montrer.

Nous sommes six dans cette frêle embarcation, dont la voile se déchire à la première manœuvre. Le même coup de vent nous pousse à la plage, et, sans Faîde de quelques hommes, je chavirais complètement avec mon petit matériel.

Trois vieillards, qui se rendent à Tohen et qui ne peuvent faire le chemin à pied, avaient pris place à mes côtés. En présence du mauvais temps, ils préfèrent attendre un peu d'accalmie pour reprendre la mer. Je leur confie la garde de mes bagages ; quant à moi, je suis décidé à poursuivre ma route.

Je m'aperçois, en faisant débarquer mes armes et quelques petits accessoires, que j'ai laissé à bord du boutre ma boîte d'herborisation et divers autres objets.

Farah va me les chercher. Comme il tarde à venir, je prends les devants, seul, espérant qu'il me rattrapera bientôt.

Je double la pointe d'Ouregsmah, et rentre dans le grand cirque formé par les monts El Kalot et Addé; dunes de sable, lagunes desséchées, fourrés de broussailles et de tamarins : triste et lugubre solitude troublée seulement par les appels des chiens sauvages.

J'avance avec peine sur le terrain mouvant. Bientôt la nuit me gagne. En vain j'interroge le lointain pour découvrir un feu qui me révèle une case. J'ai

marché qualrè heures sans atteindre le village, qu'on m'avait cependant dit être très proche.

Je m'arrête pour passer la nuit sur la plage. Une soif ardente me dévore, et je commencée regretter de m'être mis en route trop à la légère. Accroupi sur le sable, je cherche à me distraire en regardant se jouer dans les vagues phosphorescentes qui meurent à mes pieds, des myriades de petits poissons. Parfois, celte petite armée, dispersée tout à coup par la venue de l'ennemi qui les poursuit, ressemble à une pluie d'étoiles filantes fuyant sur le trajet d'un météore lumineux.

J'entends chanter; c'est Farahqui me rejoint. Peu s'en est fallu que, nialgré lui, il ne parte pour les Indes, car, chassé sur ses faibles ancres, le boutre, au moment même où il s'y trouvait, avait failli prendre le large.

Sans le savoir, nous sommes à côté du sultan et de son escorte, et à une centaine de mètres à peine de Bôridé. A notre réveil seulement nous nous en apercevons en voyant les misérables huttes,moitié en planches, moitié en chaume, qui forment ce petit village.

(^est un cantonnement provisoire de bédouins établi, depuis une quinzaine d'années, au pied du Gcbel-Addé dont la pointe plonge dans la mer.

LA, on 1862, fut massacré tout l'équipage d'une embarcation anglaise, sur l'instigation d'un na-

turel encore vivant; cet homme, très redouté dans le pays, était absent lors de mon passage.

Après quelques heures de repos, nous nous mettons en route vers Dama, petit port du versant nord-ouest de Guardafui.

Comme mes bagages ne me sont point encore parvenus, je laisse Farah pour les escorter et se rendre directement à Tohen.

Deux pirogues, chargées d'une véritable grappe humaine, nous portent de l'autre côté du Gebel-Addé, dans une petite crique, pour éviter un passage impraticable par terre.

Nous escaladons les falaises pour les suivre ensuite par un sentier à pic, véritable corniche de cent mètres d'élévation au-dessus de l'abîme. J'hésite parfois à mettre un pied devant l'autre, me cramponnant aux rochers. On m'a complètement débarrassé de mon sac, de mes armes et de mes chaussures, car le moindre faux pas me précipiterait dans le vide.

Notre file indienne avance avec lenteur, se mettant parfois à quatre pattes, pour passer sous des blocs énormes retenus comme par enchantement au-dessus de nos tètes. A un moment, nous dominons un campement de pêcheurs de requins. Les formes humaines qui courent sur le sable blanc autour de leurs huttes, vues de si haut, ressemblent à des termiles sortant de leurs nids.

Celle marche pénible el dangereuse ne dure pas moins de deux heures (1).

Nous voici mainlenanl en face d'une immense déchirure de rochers, s'ouvranl sur une lagune aride. Au milieu de pierres noircies comme par le feu, d'où s'élèvent quelques arbusles épineux el quelques olibanum , se Irouve une source d'eau chaude, légèrement sulfureuse.

L'eau refroidie est parfailement potable. Un Çomali va la puiser, en rampant dans un trou où il disparaît

tout entier.- Au coucher du soleil nous sommes à Dama.

(1) CVsldans les grottes de ces montagnes du Gebcl-Addé que vécut, miraculeusement nourri par la main de Dieu, Darot, Arabe féroce. Diaprés la tradition, il fut le prédicateur de Tislamisme dans le Çomal, vers Tan 85 de

* 'j^îfuraî Toccasion de revenir, dans le chapitre de mon ouvrage exclusivemont consacré aux origines, sur cette légende curieuse, car l'un des descencluils de Darot, Harti ou Jabarti ben Ismaïl, est considéré comme le i^èrc des quatre fils, Medjourtine, Déchichi, Ouarsanguéli et Dolbohante, euxmêmes pères des quatre tribus de ce nom, dont Thistoire conserve les descendances ci-dessous:

^ ,, . , < UsFarah Polbohanle LesNaieyah

( Les Ba-MedjoarliD

Ouarsanguéli J Les Bogueslébé

( Les Bridour

Déchichi ( Les Hoùgar

ou 1 Les Rer-Haji

MourHassen ( Us Mogador

Oui fusioané avec les lledjourttiMS. — Habitent Bonr Gabea. Bender Baad el Bender-GAsem.

ce •*)

Les Noleiss

{ Les ( LesBadir

LOsmauMahmondi Les Baîaroub

^ M V j W^« Ali-Esa )

Esa Mahmoud \ ^es Abonbèkre-Ksa j

iHabîlent le littoral, les Tilles, on Bender

5 3 "' Medjourtine ( ^

Les Hamanlé

Les Ali Odaouereh Les .Hamed Odaouereh

Bédouins

Habitent Bender-Ziyaddah

Autres tribus çomalis Medjourlines,

Sala Jibraîl Ali Jibrall Ali Sélinan Souacron Ismaël Sélimao HoûgarSéliman Abder Hamed

Chalé Duégué Kaskeradé Leikassé Aoùr Tabieh Ouèdel Mègar Guésé Gottled HaouA-Ouartamah

Rer Mahmoud

Rer Bédian

AmartiOnak

HabarU Onak

Taballah

Gamaaor

Arabs

Dama et le port voisin d'Olok sont deux agglomérations de misérables huttes servant de pied à terre aux pêcheurs ou aux marins qui viennent reconnaître Guardafui, soit de l'Arabie, soit de Socotora.

Ces deux mouillages sont excellents, quelle que soit la mousson qui souffle ; malheureusement, il n'y a pas d'eau, et les naturels sont obligés d'aller s'approvisionner à Tohen, au moyen de petits ânes employés au transport des outres.

Le sentier de Dama à Tohen traverse des dunes de sable et quelques mamelons couverts de broussailles sur lesquels paissent de maigres troupeaux de moutons et de chèvres.

Chemin faisant, je ramasse quelques coquilles terrestres d'espèces nouvelles (1). Mes guides appellent mon attention sur une série de sépultures anciennes, mais ces tas de pierres n'offrent rien de particulier qui doive arrêter mes observations.

Le Tohen, qui donne son nom au village, est un torrent de peu de largeur. Du haut d'un petit plateau dominant la vallée qu'il traverse, j'embrasse à vol d'oiseau le cours de son lit, en ce moment à sec.

Etroitement encaissé d'une part par la chaîne de Guardafui mourant à Ras-Assir, de l'autre par les montagnes de Ras-Chenaref, continuation des montagnes de Merâya, le Tohen court de l'ouest à l'est au milieu d'une végétation fort clairsemée, mais qui

(1) Hélix çomaliana, //. Tiani, H. Tohenica, H. Pisinaformis, H. desertella, Bulimus labiosus. — J.-B. Bourguignat.

repose nos yeux fatigués par la réverbération des sables ou du sol aride au travers desquels nous avons marché jusqu'ici.

De nombreux campements de bédouins profitent de ces ombrages.

Avant de se déverser dans la mer, le Tohen forme une petite mare alimentée par une source d'eau très bonne. C'est aux abords de cette flaque qu'est le village, pauvre amas de huttes construitesavec les épaves des navires naufragés et recouvertes en macoutis (1) de palmier. Il n'y a ni fort, ni mosquée en pisé comme dans les autres ports, bien que les habitants soient assez nombreux. On sent qu'ils sont là pour ainsi dire à l'affût de quelque sinistre maritime leur apportant de riches épaves.

Un auteur parle môme d'un cheik établi à Tohen qui passerait sa journée à invoquer Mahomet afin que le Prophète, exauçant ses prières, envoie nombre de bâtiments à la côte. Pour ma part, je n'ai pas eu l'occasion de constater l'existence de ce singulier personnage.

Nous nous arrêtons avec le sultan sous un bouquet de damas^ grands arbres au feuillage très épais et dont le bois, fort dur, sert à construire les embarcations {Combratacea^ spec).

Les habitants du village se portent à notre rencontre. L'arrivée du sultan est saluée par quelques coups de feu.

(1) Macouti, Nom employé à Zanzibar pour désigner les toitures des cases en feuilles de palmiers.

Noûr Osm£fn se trouve là pour recevoir son illustre pupille. J'admire avec quelle déférence parle à cet enfant ce vieillard qui, en réalité, est le véritable chef de toute la Medjourtine.

On dirait qu'il veut, par son exemple, assurer à ce monarque de vingt ans dont l'attitude justifie si peu le respect, quelque considération parmi son peuple et ses guerriers.

Je dois d'ailleurs profiter de cette circonstance pour rendre au tuteur d'Osman Mahmoud cette justice, qu'il est le seul homme de quelque valeur que j'aie rencontré parmi ce peuple sauvage. La réflexion qu'il apporte à chacun de ses actes, l'autorité de ses discussions au sein des conseils, révèlent une grande énergie et des tendances à asseoir en Medjourtine une organisation politique solide et capable d'assurer dans ce malheureux pays une tranquillité analogue à celle dont jouissent les populations de la côte d'Arabie, avec lesquelles il est en rapport.

Noûr me questionne très longuement sur le but de mon nouveau voyage, et il me promet sa protection et sonamitié, non toutefois sans hausser les épaules avec un sourire ironique à l'exposé de mes projets.

Sur son instigation, une femme nommée Kadija me donne l'hospitalité dans une des deux pièces de sa case. L'autre est occupée par le sultan lui-même.

La violence du vent qui ne s'est pas calmée depuis notre départ de Bouah, me contraint à attendre mes bagages pendant quatre jours. J'emploie tout ce temps à parcourir la vallée du Tohen, recueillant

çà et là quelques plantes et quelques coquilles terrestres, mais l'absolue sécheresse rend mes récoltes extrêmement difficiles.

Je rencontre, non sans surprise, tout à fait dans le haut du torrent, un petit jardin entretenu par deux esclaves souhaélis. Ils y cultivent des patates. Heureuse trouvaille qui viendra à propos faire diversion au riz bouilli, au mouton et au lait dont se compose habituellement ma nourriture.

Dans le cours de ma conversation avec iNoùr Osman et des vieillards qui me rendent de fréquentes visites, j'apprends qu'indépendamment des vestiges laissés par les anciens à Khor Abdaham et près de Berguel, vestiges que je verrai plus tard, il existe aussi sur le versant N.-O. de Assir (1), tout près d'Olok, des traces d'habitations d'époque fort reculée.

Je pars avec Farah pour cette destination. Après quelques heures de marche, nous voici au sommet du cap Guardafui. A nos pieds les trois ou quatre huttes d'Olok font tache noire sur le sable blanc.

Les ruines sont sur le flanc de la montagne, au bord de la mer, sur un petit rocher de dix mètres de hauteur environ. Le sable les a recouvertes, cl laisse à peine entrevoir les fondations taillées dans le roc sur un plan très régulier.

(1) Nom donné par les indigènes au cap GuardaAii.

Je ramasse tout à côté, dans un petit ravin, des débris de poteries, un fragment de meule de caractère romain, mais je ne trouve rien qui permette d'assigner dès l'abord une date précise à ces vestiges.

Quelques Çomalis d'Olok qui nous ont rejoint, me

Ruines d'Olok.

rapportent qu'on a découvertjadis aux alentours des petites pièces d'argent. Elles représentaient, disaient-ils, un chemburo (un oiseau), et avaient la grosseur d'un écu de trois francs. Mais jamais personne n'a osé fouiller ces demeures des Gallas (1) d'autrefois, des chrétiens, des Farsis^ de peur d'en voir sortir de mauvais génies {cheïtan) .

(1) J'alUre ici Tattention sur ces noms de Gallas et de Farsis donnés par les Çomàlis aux anciens habitants de leur pays avant l'invasion de Tislamisme.

Ces désignations auront leur poids dans les conclusions que je tirerai plus tard de mes découvertes ethnographiques.

Toul au-clessus de ces ruines, à quelques centaines de mèlres, par suite d'éboulements, le rocher est aujourd'hui à pic.

On V voit de nombreuses excavations dont Tune qu'il m'est impossible d'atteindre, à mon grand regi*et, porte des traces de murailles en pierres sèches.

Après avoir relevé soigneusement le plan de ces constructions, je regagne Tohen avec mes guides. Pendant tout le trajet, ils rient beaucoup de me voir chargé, sans s'expliquer pourquoi, d'un sac pesiuit, l'empli des débris que j'ai ramassés. Ces débris pour eux, n'ont pas plus de valeur que les cailloux du chemin, mais aucun se garde bien de m'olTrir de me débarrasser de mon fardeau.

A ma rentrée au village, on assiège ma case pour Noîr mes cix>quis et me demander des explications. Mo \oili\ faisiint un cours d'histoire à des sauvages. Ils no s'intéi'essenl, dans les traditions du passé, qu'ùcollosd'aproslosquelleslespremiershabitantsde leur paNS étaient des Kojri (païens), convertis à Tislamismo jxirJalKirti-ben-lsmaïl, ou chassés comme inlîdélos, sur leur ix^fus d'embrasser cette religion.

La Nuo do mes esquisses, et surtout d'un levé des aboixis du cap, pi\>\oquo quelques réflexions de la part docos esprits inquiets et toujoui^ méfiants, intrigués jKir mes coalises dans la montagne.

Noùr s'olToix*o do calmer leurs appréhensions, car déjù on \oit on moi un espion qui vient prendre des

notes pour faciliter Toccupation de la Medjourtine. Ramasser des coquilles, des plantes, préparer des oiseaux, n'est pour eux, de ma part, qu'un prétexte à des investigations. Je n'en continue pas moins à récolter le plus de documents possibles; mais Ali Noûr et son père veulent gagner Berguel et je dois me disposer à les suivre.

Avant mon départ j'assiste à une scène des plus émouvantes.

Depuis près d'une semaine, les Çomalis se réunissaient chaque jour sous les grands damas^ et les débats du chirki prenaient parfois une allure très animée.

Il s'agissait, paraît-il, du détournement de petits saumons d'or provenant d'un navire brisé à la côte. Un vieux pêcheur les avait ramassés sur la grève, où les vagues les avaient roulés, et les avait gardés sans rien dire.

Or, d'après les coutumes du pays, cette trouvaille devait en partie, sinon en totalité, rentrer au Trésor public, employé à acheter la nourriture des prétendus gardes du corps dont s'entourent dans leurs courses Noûr Osman et le sultan.

De là, grande fureur contre le vieillard qu'on accuse. Pour le convaincre de son méfait, qu'il nie avec énergie, on va le soumettre à l'épreuve du feu.

Près d'un hangar couvert de chaume qu'entoure la foule hurlante et furieuse, un esclave active un brasier dans lequel il chauffe à blanc un morceau de fer.

Le malheureux condamné, agenouillé, marmotte en tremblant des prières. A côté de lui on a placé un baquet d'eau destiné à ses ablutions.

Deux hommes tendent une corde de quatre mètres de long environ.

Le supplicié devra en faire deux fois l'allée et venue, tenant entre ses mains le morceau de fer incandescent. Son innocence ressortira s'il échappe aux terribles brûlures.

Au dernier moment, on lui offre de transiger en avouant sa culpabilité et en donnant au sultan 200 thalaris (environ mille francs) et un esclave. Il refuse et persiste dans ses dénégations obstinées.

Alors la foule s'exaspère. Elle s'impatiente et veut connaître le dénouement de cette inquisition. Le cercle se resserre, et le pêcheur, avec une rare énergie, après avoir invoqué Allah une dernière fois, s'avance pour subir cette atroce épreuve.

A ce moment, un homme avec lequel je me suis lié d'amitié depuis, se jette aux pieds de Noûr et du sultan, demandant grâce.

Mes regards se portèrent sur le jeune Mahmoud (|ui, sans répondre, se brossait tranquillement les dents avec un morceau de bois de addé (\)\ pas la moindre émotion ne se lisait sur son visage. Par bonheur, Noûr, moins indifférent, pencha pour rindulficnce. D'un geste, il arrêta l'exécution, ac-

(1) \éVti Çomalitt, pour conserver la blancheur de leurs dents, les froUent connlHmniont nvoc le boLs du addé {Capparis sodata.) L'essence de cet iirhuMtti it la propriété d*aHs:\tnlr et de fortiiler les gencives.

ceptanl pour son pupille un esclave et 60 thalaris d'amende que lui offrait l'intercesseur.

Au moment où il s'écarte de la foule, ses yeux rencontrent les miens. Avec un sourire malicieux qui semble interroger mes impressions, ii me dit avoir fait grâce au coupable par égard pour moi.

Ce n'est pas la première fois, ajouta-t-il, que le vieillard subissait une épreuve de cette nature. Pour le même fait, il avait déjà été soumis à l'épreuve des charbons ardents, dont il était sorti sain et sauf. Des circonstances aggravantes s'étaient ajoutées à la première accusation. On avait voulu le soumettre une dernière fois au supplice. ]>our tâcher de découvrir l'exacte vérité.

Le sentier qui conduit de Tohen à Berguel passe par la pointe Ras Chenaref; il est aussi difficile et

dangereux que la corniche du Gebel-Addé; aussi, pour éviter ce mauvais pas, je profile d'un boutre c[ui descend sur Mogadoxo et Zanzibar. Le capitaine doit s'arrêter d'abord à Berguel pour atimenler un comploir arabe; il se chargera du. transport de mes bagages.

Inli^riour il'un );ourgui çomali.

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