L-'j^-'â., i M^^ î r'^^in
Tumuli du camp de Bcr^el.
A mi-chemin de Binnah, aux abords d'un torrent, s'ouvre un grand emplacement borné par des blocs de rochers et ayant tout l'aspect d'un camp. D'immenses tumuli en forme de couronnes, d'autres en forme de pyramides tronquées, massifs de petits cailloux maintenus par de grosses pierres, d'autres enfin de formes plus variées, semblent marquer le lieu où se tenait le chef entouré de son état-major. Sur le bord de la mer, àcôté d'une lagune ombragée
par des damas, je trouve des monceaux de coquillages, des détritus de cuisine, des ossements de poissons et de tortues, traces probables du passage d'un peuple ichthyophage. Tout auprès, çà et là dans le camp, des silex, sous forme de couteaux, masses, pointes de flèches, puis des fragments de poterie grossière, du fer, du bronze, enfin des éclats de bombes.
Dans ce mélange de débris de tous les âges, pas un document décisif. Je les ramasse cependant avec soin et relève les formes de ces tas de pierres. Je fouille, en Tabsence de mon guide qui m'a laissé seul, sous un petit amoncellement de cailloux qui simule une sépulture ; j'y découvre à fleur de terre une perle bleue en verre, très petite.
J'ai, depuis, comparé ces documents à mes découvertes postérieures, et une étude attentive m'a amené ù croire que je me trouvais à Berguel, sur remplacement du camp de ces ichthyophages, dont nous parlent Arfémidore et Slrabon. Au séjour de ces peuplades se rapportaient silex, détritus, ossements de poissons et terrassements en pierre. Les autres vestiges : éclats de bombes, cuivre, etc., se rattachent s;uis doute à la conquête de la côte orientale par les Tuivs et les Portugais.
Des pluies torrentielles sur>iennenl et, dans la nuit du H au \K nous subissons un \érilable déluge. Je projette donc de regagner rapidement Merûya
Ty)>cs ilrs silex rccucilliB au camp ûc BorgurI et sur lout \c parrours de mon explora lion.
en traversant l'intérieur de Berguel à Bender-Khor, car je fais de maigres collections en restant dans ces parages.
Il me faut des chameaux pour ma caravane. Noûr Osman se charge de me les procurer, mais son autorité se heurte à toutes "sortes de difficultés de la part des naturels pour les décider à m'accompagner. Tous semblent avoir peur de sortir de leur village. Leur méfiance et leur inquiétude est grande de me laisser pénétrer dans leur pays.
Enfin, à force d'argent et de persuasion, après trois jours de pourparlers, je puis organiser mon départ.
Noûr me recommande à la vigilance de mes guides et me donne comme compagnon de route un des cousins du sultan, le jeune Moussa Mohamed, enfant de 14 ans, qui désire aussi retourner à Merâya. Tous les bédouins de l'intérieur le connaissent, m'assure-t-il, et obéiront à ses moindres désirs.
Le village entier assiste à notre départ et le commente. Ma caravane comprend mon chamelier, un âne, quatre chameaux, leurs quatre conducteurs, quatre hommes d'escorte, mes deux serviteurs et le jeune Moussa.
Peu s'en fallut qu'elle ne s'augmentât encore, car il rcgitrait dans les vues des naturels de me rançonner le plus possible. Aucun de mes suivants, selon les habitudes du pays, ne portait rien en dehors de ses armes; mais, alors que deux hommes auraient parfaitement suffi pour les bétes qui marchaient en file, on m'en imposa quatre. Plus
lard, chez les Ouarsanguélis, on me força à prendre, en dehors de mon escorte, deux hommes par bêle, le conducteur et le chargeur. Les hommes d'escorte se sont toujours refusés, pendant mon voyage, à aider au moindre paquetage.
Prévoyant les difficultés que j'aurais à faire arrêter notre convoi quand je le voudrais, pour ouvrir mes caisses ou faire mes observations, je m'ingéniai pour organiser sur le dos de mon petit âne un bât contenant le matériel nécessaire à mes travaux. Herbier, instruments, bocaux, pinces, marteau de minéralogie, etc.. J'avais tout à portée, et ce système me fut, durant mon expédition, de la plus grande utilité.
Au sortir de Berguel, nous nous dirigeons vers Dadaballo. Dadaballo est une source dont l'eau, d'une limpidité de cristal, se déverse, par une série de petits bassins garnis de mousse, dans le ravin portant le même nom. Les bords de ce ravin, qui va se jeter à la mer, en passant derrière le camp dont j'ai parlé plus haut, sont jalonnés de grands tumuli circulaires et symétriquement disposés.
Le site est des plus étranges et des plus pittoresques, et je commence à déplorer anièrement d'avoir, dans la précipitation de mon départ de Merâya, laissé mes appareils de photographie avec le reste de mes bagages.
Les bédouins marchent généralement du point du jour jusque vers neuf ou dix heures; ils repar-
lent à une heure jusqu'à quatre ou cinq, évitant ainsi les rayons obliques du soleil, qui, d'après eux, fatiguent les chameaux.
Ils dérogent à cette habitude s'ils y sont contraints pour atteindre un point de halte ou pour fuir les poursuites de Tennemi.
Nous nous arrêtons sous les ombrages du torrent. J'accroche à un grand arbre mon sac et ma ceinture. La' végétation, très fournie en cet endroit, me fait espérer trouver quelques insectes. Un anthia (1) superbe m'apparaît, en effet, sur les feuilles mortes qui jonchent le sol.
Je me baisse pour le ramasser. Je recule aussitôt en poussant un cri. Un serpent très court, de la grosseur du bras, vient de s'élancer sur moi, et j'ai senti sur ma main le froid de ses écailles.
La bête hideuse, debout sur la queue, s'est adossée contre l'arbre. Elle a pris une attitude menaçante et balance en sifflant sa large tête en forme de fer de lance. C'est un énorme trigonocéphale(2).
Au dire des naturels, et j'ai pu m'en rendre compte dans la suite, sa piqûre ne pardonne pas.
Revenu de ma surprise, je saisis une de mes armes et broyé la tête de l'animal presque à bout portant. En me retournant, j'aperçois mon fidèle Farah à genoux et marmottant une prière, car il m'a cru piqué par la bête.
Nous quittons Dadaballo. Une pauvre femme
(1) Anthia Revoili (Luca).
(2) Echis charinata, 1res abondant dans les pays çomnlis.
chargée de son enfant et un misérable bédouin, qui comptent vivre en route sur mes faibles ressources, sont venus se joindre à ma caravane.
Nous sommes à Déïlah. Cette région, en se rapprochant de Binnah, s^appelie Aoûr et Gondoli; le sol est pierreux. Une aridité absolue régne partout.
En divers points, mes guides me font voir les vestiges de constructions en pierres sèches dont je relève les formes curieuses.
Nous allons franchir la chaîne du Gorali, qui prend en cet endroit le nom de monts Goumayo.
L'ascension est pénible. Les chameaux se refusent parfois à gravir des pas difficiles et ne posent leurs larges pieds qu'avec hésitation. Mes hommes les harcèlent avec de petits bâtons pointus.
Des cactus gigantesques et de toutes formes constituent la seule végétation qui s'offre i\ nos yeux, mais elle s'accroît et devient plus fournie au fur et à mesure que nous nous élevons.
Tantôt, nous traversons des gorges étroites et de petits cirques formés par des cataclysmes qui ont bouleversé lé sol. Sur d'énormes blocs de rochers retenus entre les escarpements de ces gorges, comme dans un étau, ont pris racine des lianes dont les longues tiges flexibles et garnies de verdure se balancent dans le vide, supportant de longues grappes de nids d'oiseaux.
A cinq cents métrés d'altitude, sur le plateau de Ouncho, se dresse un mamelon rougeâtre en forme de pain de sucre. C'est le pic du même nom, au
pied duquel jaillit une petite source. Les abords en sont garnis de nids de termites, dont l'agglomération ressemble de loin à un petit village de huttes rondes. Quelques fougères poussent dans les anfractuosités des entablements voisins (1).
Nous sommes au sommet du Goumayo et faisons route vers Touest.
Au nord court la grande chaîne des monts Mogor, qui s'amorce au Gorali à l'échancrure dé Berguel, et se continue vers le N.-O. par les deux hauts sommets de Belmok. Au pied de cette chaîne serpente la vallée de Dabané , dont les eaux s'écoulent précisément dans le torrent qui passe derrière le village.
Un parc à moutons, délaissé par des bédou ins, nous offre un abri. Nous nous y arrêtons pour prendre notre repas du soir.
Je voudrais y passer la nuit, mais mon chamelier, Haji Yousouf, me fait observer que nous resterons très longtemps sans trouver d'eau, et qu'il faut gagner ce soir la halte de Sadam.
Le clair de lune suffira à mes observations d'itinéraire. Nous nous remettons donc en route.
Le chemin devient encore plus pénible que celui de Goumayo. Il serpente à pic au bord de grandes déchirures du sol, ravins qui tranchent par l'ombre de leurs enfoncements sur la couleur grise des rochers, et vont se déverser plus loin dans une petite vallée
(1) CheUanthes radiata. — Mett.
Selaginella imbricata. — Sprinfç.
Bc ramifiant au nord à celle du Dabahé, au sud à celle de Daffo, vers Gondoli.
Yoùsouf me détourne quelques instants de la caravane pour me conduire au faîte d'un exhaussement de craie blanche que les naturels appellent Goudaad.
Malgré les brumes, l'horizon qui s'ouvre devant nous est assez vaste. Il laisse à découvert trois mamelons en forme de troncs de cône vers lesquels la caravane se dirige ; ce sont les trois Guérigado.
Sadam est au pied de l'un d'eux. Quelques méchantes broussailles et un seul arbre entourent une flaque d'eau desséchée. C'est là un point de halle des bédouins. Une solitude complète règne autour de nous.
Nous campons. On dresse ma tente, dont je laisse un rideau ouvert. On y arrange mes bagages de telle sorte que la caisse de mes instruments touche ma tête; à gauche et à droite sont mes autres colis qui me servent de table, sur lesquels je dépose d'un côté, mes accessoires d'histoire naturelle, au cas où je capturerais quelque sujet nocturne, de l'autre mes armes, pour les avoir à portée.
Mes domestiques doivent veiller à tour de rôle et couchent à mes pieds.
Aux alentours de ma tente, reposent mon chamelier et mon escorte. Les chameaux et l'âne sont entravés. Tout notre campement est circonscrit par une haie épaisse d'arbustes épineux.
La nuit est froide et les grognements des fauves
se font entendre; parfois à leurs appels les chameaux cessent de ruminer et essayent de se lever, l'âne tend les oreilles et se met à braire, puis tout rentre dans le silence, et les gémissements de l'enfant se mêlent, par intervalles, aux Stapfer Allah de ma sentinelle qui marmotte son chapelet.
Au matin, de Sadam nous gagnons Angoro. La route parsemée de tumuli est si mauvaise, que les naturels eux-mêmes l'ont en plusieurs points désignée par le nom significatif de Dagagnad (chemin des cailloux).
Angoro est une vallée assez fertile, encaissée par deux chaînes de collines formées de stratifications très régulièrement superposées; elle a 600 mètres d'altitude environ au-dessus du niveau de la mer. Très étroite à son entrée nommée Habenit, elle va s'élargissant ensuite, en courant vers le nord-ouest.
Depuis les temps les plus reculés, de nombreux nomades ont dû y séjourner, si j'en juge par les vestiges des emplacements où ils établissaient leurs gourguis. Dans le fond se dressent les deux grands mamelons isolés de Doulbô aux pieds desquels je ramasse un pterodonte superbe (1).
A hauteur de ces mamelons, nous faisons brusquement route vers le nord et descendons par un petit col dans une vallée parallèle et de même nature qu'Angoro, dite Modié.
Nous rencontrons ^en cet endroit une femme con-
,1; Coquillage fossile, Pterodonta titanoda, Boch.
cluisant une chèvre qui vient de mcUre bas. Son troupeau est dans le voisinage ; aussi mes guides allongent-ils la marche, car nous pourrons nous procurer un peu de lait pour notre repas.
J'ai peine à les suivre dans cette descente rapide, et ne puis m'empêcher de m'apitoyer sur le sort de l'enfant de la malheureuse bédouine qui s'est jointe à ma caravane depuis Dadaballo. La tête du petit être, dans les langes en peau qui le retiennent emprisonne derrière le dos de sa mère, reçoit à chaque pas de violentes secousses qui lui arrachent des cris plaintifs.
Nous choisissons, pour passer la nuit, les abords du ravin qui sillonne Ouadi Modié. Ce ravin est la naissance du Khori Togouèni, torrent qui se déverse dans les gorges de Bender Khor et dont nous devons suivre le cours jusqu'à cette ville.
Des femmes gardent seules les gourguis auprès desquels nous arrivons. Leurs maris sont allés porter sur le marché quelques sacs de gomme. Malgré nos instances, elles refusent de nous vendre un mouton ; bien plus, sans raison aucune , elles se mettent ù crier à tue -tête, comme si nous avions voulu leur faire le moindre mal.
En quelques minutes, arrivent des bédouins armés jusqu'aux dents, aux figures sinistres, qui nous circonviennent et s'informent. Haji Yousouf et le jeune Mohamed Moussa les calment par leurs explications.
Penchint ce temps, je donne ordre de disposer
mon campement comme la veille, sans dresser ma tente, toutefois, parce que je me sens gêné par la présence de ces nouveaux venus.
Ils obtiennent cependant des femmes le mouton qu'on nous refusait, mais naturellement ils s'invitent à notre repas pourdévorer la bêteetungrand platderiz.
Nous passons deux jours dans la vallée de Modié. Je parcours les environs en chassant. J'y fais médiocre récolte d'insectes et de plantes, et le contact de l'une d'elles m'occasionne pendant quelques heures un urticaire des plus désagréables (1).
De nombreux bergers viennent successivement nous rendre visite: ils sollicitent toujours quelques cadeaux.
Je laisse à Yousouf le soin de les tenir en respect. Son titre de haji (2) lui donne quelque influence; il en use pour m'obtenir du lait, en échange duquel il récite quelques prières pour appeler la pluie; cette rétribution facile lui permet de se réserver pour lui les cadeaux que je destine à ceux qui me rendent service.
De Modié à El-Guel (le puits des chameaux), nous traversons une série de petits ravins, qui tous déversent leurs eaux dans le Togouèni, et quelquefois de grandes plaines couvertes de cailloux, parsemées de grandes traînées de pierres noires. Partout règne une affreuse sécheresse.
(1) Tragia cannabiana,fiorle.iÏQvi\e,
(2) llaji est une dénomination qui s^applique aux musulmans qui sont allés iï la Mecque. — Chez les Çomalis, ce titre est plus vulgairement donné aux naturels qui savent tant soit peu lire le Coran.
Devant nous, se découpe sur un ciel bleu splendide, la cime du Gebel Aïsemah; à notre droite est un des sommets les plus élevés de la chaîne Mogor, le Gebel Odda.
Après une halte de quelques heures sous les ombrages d'un gob (Zt{iphus spina christi)^ nous atteignons la vallée d'Iram qui court du sud au nord sur El-Guel. Une autre petite vallée, dans laquelle paissent des troupeaux d'antilopes, aboutit aussi au même point. Le confluent de ces torrents s'appelle Kalanorot. Quelques colonnes de fumée nous y révèlent les cantonnements des nomades.
La crainte des serpents, très abondants dans ces parages, inquiète mes guides lorsqu'il s'agit de camper, et les tient en éveil une partie de la nuit.
Les gourguis des habitants d'Kl-Guel sont installés aux abords des puits. Ces puits sont assez profonds; l'eau en est très bonne, mais terreuse. Dans l'un d'eux, un essaim d'abeilles butine sur les fleurs blanches d'un superbe câprier (Capparis Galeata, Vresen.),
Une caravane vient d'arriver de Bender-Khor; elle est conduite par Sheir Markab Osman, le frère de Sementar; après échange de nouvelles de part et d'autre, elle se sépare de nous pour se diriger vers le sud, à Our Alet et Karkar.
Moins heureux qu'à Modié, pendant la sieste de mes gens, je me suis hasardé, en chassant, ù demander à une bédouine un pou de lait; elle
m'a éconduit non seulement de la voix, mais du geste, en me jetant une pierre qui m'a blessé au bras.
D'El-Guel, nous rentrons dans la vallée de Togouèni, laissant sûr notre gauche les monts de Gouraad .
Auprès d'un grand arbre appelé angel^ quelques Çomalis de la caravane que nous avons rencontrée, se sont pris de querelle avec des bergers, à cause d'une outre de lait qu'on leur a refusée.
Haji Yousouf et mes gens sont requis de suite pour juger le différend. Comme dans la fable de La Fontaine « L'Huître et les Plaideurs », le président de ce tribunal improvisé se prononce en me constituant le Perrin Dandin, auquel on attribue l'outre sans mot dire. Une prière générale ratifie ce jugement dont je ne songeai pas à appeler.
Nous passons de Gouraad à Naàsso, de Naàsso au mamelon et dans l'arène de Bour-Chérad. Dans le fond s'engouffre, à travers des gorges étroites, et de 150 mètres de profondeur, le lit du Togouèni. Le torrent, en cet endroit, mesure 1 ,000 mètres de large, et du milieu des galets blancs, sur quelques langues de terre épargnées par la furie des eaux, surgissent de maigres bouquets d'acacias couverts de ronces.
A certains points, dans ces gorges, vivent sous des entablements fermés par des clayonnages de branches, des familles de malheureux bédouins, vrais Troglodytes , aux cheveux démesurément
longs, aux yeux creusés, aux traits tirés par la faim et la maladie. Toute leur personne respire la misère dégradante qui les rapproche de la brute. Ils n'ont que deux ou trois chèvres comme troupeau ; le peu de gomme et d'encens qu'ils récoltent et revendent à des Çomalis (car mes guides m'ont assuré que beaucoup ne venaient jamais jusqu'aux marchés de la côte) ne doit pas suffire à leur nourriture. Des peaux de gazelles tuées à coups de flèches et séchant sur un buisson, semblent m'indiquer que la chasse est leur principale ressource.
Dans leurs repaires, rien comme ustensiles, sinon deux ou trois méchantes marmites en leri-e dans lesquelles ils font bouillir le plus souvent des racines de karankouta. Une méchante natte leur sert de grabat.
Eux seuls sont réputés pour extraire adroitement le poison du ouabaîo (1) dont ils enduisent leurs flèches. Les racines de cette plante (sorte de digitale), triturées avec soin sur des cailloux, sont soumises h l'ébullition. Il se dégage de celte préparation une liqueur noire qui se condense peu à peu. Après l'avoir égouttée dans un récipient, on la mélange avec le suc d'un cactus; il en résulte une substance gluante dont on entoure le fer des flèches, au-dessous de la pointe.
(1) J'ai pu rapporler un sac des racines de celle plante dont les efTels physiologiques, étudiés au Muséum, ont élé décrils par le docteur T. de nochcbrune dans le compte rendu scicnlinque de mon voyage inlilulé : c Faune et Flore des pays çomalis. i
Ces Troglodytes vétusde peau se servent aussi de la fronde et de la hache. Ce dernier instrument, simple coin de fer fiché ou emmanché dans un morceau de bois, a tout à fait la forme d'une hache de silex polie de l'âge moderne.
A notre approche, ces pauvres affamés s'avancent sur la défensive et tendent la main. Je leur donne quelques poignées de riz qu'ils dévorent cru, avec avidité, et, en échange, je jette un coup d'œil dans leurs tanières, que je viens de décrire.
Au fur et à mesure que nous approchons de Bender- Khor, le terrain, formé jusqu'ici de stratifications, présente de nombreux soulèvements volcaniques de teinte noirâtre ou ferrugineuse. Tout à côté d'eux, s'élèvent parfois des roches de grès blanchâtres, lavées par les pluies, et des plus bizarres. On dirait des tas de chaux vive à côté de tas de fer ou de charbon.
Après avoir franchi un pas assez critique, laissant le torrent à notre droite et le gros pâté de montagnes de la chaîne Viogor, nous sommes au pied de Garabtour. Le Togouèni à cet endroit , dit Diismo, s'engouffre dans un entonnoir obstrué par des blocs énormes que ses eaux furieuses ont roulés pendant la saison des grosses pluies. Pour rejoindre le torrent, il faut passer le col de Garabtour par un sentier des plus pénibles, tantôt à pic sur de grandes crevasses, tantôt au fond de ces précipices.
Quand nous sommes au sommet de Garablour, Aïsemah se dresse devant nous dans le lointain, courant vers le sud, et formant un immense cirque noirâtre de plus de 50 kilomètres carrés, boursouflé de mamelons, raviné de toute part, et où il n'y a pas, à la lettre, comme aussi sur toutes les montagnes qui nous entourent, le moindre brin d'herbe. C'est la vallée de Medloô, réceptacle des eaux qui viennent former encore une branche du Togouéni.
A nos pieds, s'ouvre la sortie des gorges de Dùsmo. Les gros blocs roulés par le Togouéni et comme vomis par le ravin, jonchent le sol et s'en détachent comme les stèles d'un grand cimetière musulman.
Une arène immense s'étend devant nous. Au milieu se dresse Bender-Khor ou Bottiala, dont les maisons et les huttes, rangées en cercle et circonscrites elles-mêmes par les deux bras desséchés de la rivière, entourent une grande place couverte de tombes.
La mer remonte par des gorges profondes sur une étendue de cinq milles, et vient baigner le pied d'un fort qui garde ce défilé.
Enfin, à la nuit, nous arrivons à la ville, très fatigués par nos dernières étapes, car nous avons constamment marché, à la rage du soleil, sur les galets du torrent.
Bender-Khor a pour moi des souvenirs. C'est dans cotte ville que, lors de mon dernier voyage, au mépris de mon titre de protégé du sultan, je courus
les risques d'une fort désagréable aventure. Un jeune Çomali, de la famille des Séliman (1), voulait m'empêcher de prendre quelques croquis de la ville, et comme je résistais à ses injonctions, la querelle s'envenima au point que je dus abandonner le terrain.
Ismaël Moussa, qui m'a hébergé à cette époque, me procure une case dont je ferme la porte aux curieux.
Mais le lendemain, dès la première heure, je suis obsédé par de nombreux visiteurs, dont quelques groupes s'introduisent chez moi avec la plus grande insolence. On veut voir le Français qui vient de traverser la Medjourtine, et grand est l'étonnement de beaucoup de naturels qui me reconnaissent pour m'avoir déjà rencontré parmi eux.
Je reste à Bender-Khor quatre jours, après avoir congédié ma caravane et attendant une occasion de regagner Merâya.
Vainement je cherche aux alentours de la ville quelques vestiges de l'ancienne Niloptolemeum(2);je ne retrouve rien. Un moment je croyais, vu sa forme, que le puits avait été creusé par les anciens, mais les Çomalis me détrompent à cet égard, en me précisant la date exacte de sa construction.
(1) Cesl un Soliman de Bcndcr-Khor qui assassina le ^rand-pôrc du sultan acluclf Yousouf Mahmoud, préicndant avoir des droits au sultanat des Mcdjourtincs.
Depuis, il y a hostilité entre la famille des Mahmoud et celle des Séliman. Mais les Séliman se sont contentés, jusqu'à ce jour, de protestations verbales, et n'ont jamais fait valoir leurs prétentions les armes à la main.
(2) C'est ainsi que l'on désigne Bender-Khor sur quelques caries du moyen ii^^c»
La ville est assise sur un exhaussement formé par deux bras du khori. Ses fortins et ses cases entourent le cimetière. Quelques tombes cependant existent aux abords d'une mosquée, lout près du torrent.
Dans le cours de mes promenades, j'a\ais entrevu, à fleur de terre, un crâne dans une sépulture entamée par les eaux; c'était là une pièce à acquérir pour mes collections, mais il fallait être prudent, car les naturels ont le plus profond respect pour les morls, ci une pareille violation m'exposait aux plus jrrands danj^ers.
Voici comment je m') pris pour arri\er a mes ilns.
.le ramassais des petits cailloux noirs, et à plusieurs reprises pendant le jour, je les laissais tomber près de la sépulture, juste devant le crâne luimême; puis, pendant la nuit, profitant du clair de lune et drapé dans un grand pagne comme les Çomalis, je sortis furtivement de ma case et retrouvai facilement Tendroit précis où gisait le squelette. J'eus NÎte fait de dérober les précieux ossements, et de les ra|)porter en secret â ma demeure, où je les cachai ail lond d'une de mes caisses, évitant, pour ne point élre Irahi, juscju'aux regards de mes serviteurs.
Lt* 22, nous partons pour Merâya. l ne eml>aix-alion Uinisiloscend jus(|u'en rade: un bouliv me coiiihiira à destination.
Malheureusement la brise, fort bonne en quittant Bender-Khor, se calme dès que nous avons franchi la barre, et nous devons attendre jusqu'à onze heures du soir avant de mettre à la voile.
Jamais je n'ai rencontré d'être plus grossier que le nahouda ou capitaine de cette barque arabe, qui n'a vis-à-vis de moi ni égards, ni respect. Pour comble de chance,il n'a comme provision que de l'eau corrompue qu'il m'est impossible de boire. lia oublié de s'en munir avant de quitter Bender-Khor, espérant gagner demain matin Merâva: mais le 24 au soir nous sommes à peine par le travers de Djebeur-Seghir.
Ne supportant plus d'être à bord de cette galère infecte, j'intime au capitaine l'ordre de me débarquer avec Ouarsama, mon domestique, laissant Farah à la garde de nos bagages et préférant les fatigues et les hasards d'une route à pied. 11 s'exécute en maugréant et la pirogue nous dépose au pied de Djebeur- Seghir, à Golfi.
A peine s'est-elle éloignée, que nous nous trouvons dans une situation fort critique. Des roches à pic nous barrent le passage. A mi-corps dans l'eau, nous cramponnantaux escarpements, nous franchissons ce mauvais pas ; nos pieds sont en sang, cruellement entaillés par les coquillages et les coraux. Cet obstacle dépassé, nous marchons au hasard. Parfois nous trouvons sur le sable les empreintes des pas de tigres et de fauves. Tout en les examinant, nous ramassons un racloir avec lequel les indigènes récoltent la gomme; plus loin un vieux panier. Ces ob-
jets nous indiquent clairement que l'on vient jusqu'ici. Nous pourrons donc sortir de l'impasse où nous craignons d'être engagés, bien que ne trouvant aucun sentier trayé.
A quelques centaines de mètres en effet de cet endroit, campe comme dans les gorges duTogoucni, dans une grotte, une famille de bédouins ; ils sont accroupis autour d'un feu presque éteint. A notre vue, leur physionomie s'assombrit, et ils se couvrent la moitié du visage avec leurs vêlements de peaux.
J'ai apei^çu tout près d'eux une outre pleine d'eau. Cédant à nos prières, ils nous en donnent quelques gorgées , mais aucun , malgré promesse d'une bonne récompense, ne veut nous conduire à Orbe ou Dourboh, le premier village que nous devons rencontrer sur le littoral. Ils haussent les épaules comme doutant que nous puissions y arriver, et ils nous tournent le dos en disant: « Allez dormir si vous voulez avec les tigres, et qu'ils débarrassent la terre du chien de chrétien. »
Le soleil disparaît; et lorsque son grand disque rougeâtre est complètement noyé dans la mer, le crépuscule nous gagne au moment où nous atteignons le faite d'escarpements à pic au-dessus des flots. Parfois nous faisons de vrais tours de force pour ne point rouler dans l'abîme, glissant sur le terrain qui s'effrite sous nos pas et risque de nous entraîner.
. C/est ilans cette situation fAcheuse. que robscurité
complèle nous surprend ; elle devient telle qu'il faut nous arrêter pour attendre la lune qui ne se montrera que fort tard. Nous nous asseyons sur une roche d'un mètre de large, et restons en éveil, tirant, par intervalles, des coups de feu pour tenir en respect les fauves dont les grognements se font entendre tout près de nous.
Nous doublons Ras Orbe à quatre heures du matin seulement. Là, nous rejoignons un sentier qui serpente en ligne blanche devant nous, sur le versant nord-est du cap et dans la plaine.
Nous le suivons et arrivons à Dourboh au moment où le prêtre appelait à la prière.
Nous frappons à la première case que nous rencontrons. Un jeune enfant nous conduit de suite au chef de village. Il habite la seule forteresse qui existe, de l'autre côté de la lagune qui divise ce petit port en deux quartiers.
On se refuse à croire que nous venons de Golfî et surtout que nous avons suivi le littoral. On nous affirme que ce passage est impraticable. Des accidents si nombreux sont arrivés en cet endroit, tant à cause des fauves que des éboulements du terrain, que les naturels le considèrent comme hanté par les mauvais génies et le redoutent.
Le gouverneur est un brave homme qui se met en grands frais pour nous offrir l'hospitalité. Il est vrai que dans la suite, il eut soin de venir à Merâya pour s'y faire largement rétribuer de son bon accueil. J'en use d'autant plus volontiers que le mal de mer
d'un côté, et le manque de vivres de Taulre, m'ont laissé presqu'à jeun depuis Bender-Khor.
A dix heures du matin, le 25, j'arrive à Merâya après trente-deux jours d'absence. Suivant sa promesse, Sementar Osman m'a fait construire une case plus spacieuse. Ceux de mes serviteurs que j'ai laissés à mon départ, l'ont assez bien aménagée, mais ont dû passer par toutes les fantaisies de mon aban, qui ne m'a pas attendu pour solder les dépenses avec mes provisions. De ce fait, sont fort diminuées les réserves dont j'avais dû me munir, le pays étant dépourvu de toutes ressources.
Le boutre que j'ai abandonné le 24 n'arrive que le 27 à midi, après toutes sortes de péripéties. Entraîné au large par le courant, il a perdu une embarcation. Pendant quarante-huit heures tout l'équipage est resté sans une goutte d'eau. Je n'ai donc pas à regretter d'avoir affronté le chemin de Golfî.
Mais les plaies que je me suis faites aux pieds se sont envenimées et me condamnent à de vives douleurs et à un repos absolu. J'en profite |X)ur mettre quelque ordre dans mes notes et mes documents.