CHAPITRE IV
Aren et Daralel. — Les grandes pluies. — Tentatives pour partir vers le sud. — Opposition systématique du conseil de Merâya. — Ce qu*on pense de moi. — Je quitte Merâya. — Les ennuis de la dernière heure. — Bender-Gèsem. — . Course à Alleyah. — VOppidum Ga^a. ■— Envoi d'un message au chef des Ouarsanguélis. — Sa réponse. — La source de Bio Kololla. — La Caravane d'Hassen Mahmoud et ses péripéties. ~ Les Chirki. — Projets de départ encore entravés. — Ce qu'il m'advint pour avoir protégé un malheureux esclave. — Eclipse de lune. — Préparatifs pour gagner Karkar.
Vers le 3 novembre, remis de mes fatigues et séduit par Tespoir de trouver aux pieds du Karoma quelques inscriptions dont me parlent les indigènes , à côté de vestiges semblables à ceux que j'ai rencontrés dans Tintérieur, je projette une excursion aux deux sources d'Aren et de Daralet , sur le sentier que suivent les caravanes qui vont de Merâya à El-Guel , vers le sud de la Medjourtine.
Aren est un point charmant. Un épais bouquet de verdure dissimule un abri ravissant : d'une grande déchirure dans le roc, à une cinquantaine de mètres
environ au-dessus du sol, s'échappe un filet d'eau qui vient remplir de petits réservoirs. Ce ruisseau disparaît ensuite sous terre pour ressortir plus loin dans une sorte de bassin assez large, entouré de quelques palmiers, et recouvert, par les bédouins, de branches et de ronces pour empêcher les bétes fauves de s'y baigner.
Il me semblait d'autant plus possible qu'il existai des inscriptions à Karoma, que la dénomination de Karomata, affectée à celle région sur les cartes des Ptolémées, est une similitude de noms des plus frappantes.
A part quelques tumulî aux abords des sources, rien ne confirme mes espérances, car les pierres que les indigènes me montrent ~— - -- — ' comme chaînées d'ïnscrip-
Virille rcmmo chnrirAc de bol». , . , i ,
lions, ne sont seulement couvertes que de boursouflures de limonite. .l'ai loulcs les peines du monde à les convaincre que ces prétendus caractères sont simplement dus .'i la nature et non ù la main de l'homme.
Kn revanche, celte course me permet de ramasser
quelques plantes (l)et quelques coquilles terrestres. En rentrant à Merâya, nous rencontrons des bédouins qui récoltent le maïdi (2). Deux d'entre eux sont totalement nus et portent leurs paniers et leurs vêtements de peaux au bout de leur massue. Ils sont escortés d'une vieille femme en haillons, chargée d'un petit fagot de bois.
Mon temps se passe les jours suivants d'une façon assez monotone, et les pluies torrentielles qui arrivent tout d'un coup nous retiennent prisonniers, toujours occupés à protéger nos bagages et à nous accroupir autour du feu. C'est sous ma tente, que j'ai dû dresser dans ma case même, pour nous mettre à l'abri de ce déluge, que jour et nuit brûle notre foyer.
J'ai préféré ce refuge, car les fortins en pisé semblent fondre sous l'action de l'eau et ne m'offrent aucune garantie de solidité.
Nos longues heures de détention s'écoulent en conversation avec Sementar Osman. J'élabore avec lui mes projets d'itinéraires dans l'intérieur et cherche à m'assurer de son concours efficace pour atteindre jusqu'au Nogal. Mais mon aban montre le bout de l'oreille, et je retrouve, dans l'ambiguïté de ses paroles, l'écho des décisions qui doivent avoir été prises en mon absence entre ses frères et lui.
(1) Gloriosa Atyssinica. Ach. Rich. Var. Augustiflora, Xanthodum spicatum. — Vigna tenuis, nov. spec. FYanch.
(2) Le maîdi ou « goinine élémi » est produite par le Boswellia papyrifera.
— SS- II objecte des difficultés insurmontables, demande cinq mille Ihàlaris de cadeaux préalables, soit 25,000 francs. Cette somme payée, ni le sultan ni lui ne s'opposeront à mon départ ; mais ils n'assument aucune responsabilité, car les bédouins, ce que j'ai pu déjà voir, me rançonneront partout sur mon passage, et, peut-être, poussés par la famine, pilleront mes provisions.
Je fais tous mes efforts pour l'engager à prendre lui-môme la direction de ma caravane. A la fin de chacun de nos entretiens, il semble se décider et en profite adroitement pour me demander un cadeau. Il en est de lui comme de ses frères, comme du sultan, qui viennent chaque jour s'asseoir, se faire senir le café dans ma case ; c'est un perpétuel manège de promesses et de rétractations que ces esprits rusés et sans foi mettent en œuvre avec un art merveilleux.
Rien ne peut donner une idée des tortures morales qu'inflige au voyageur ce mirage alternatif d'illusions et de déceptions. Forcé de cacher l'irritation qu'il éprouve, son courage ne tarde pas à s'éner\er dans les attentes stériles, s'il ne s'est point formé à l'école de la patience énergique et résignée.
Lassé de ces tergiversations, et surtout voyant déjà combien, dans un aussi court laps de temps, j'ai dû distribuer de bakchich à droite et à gauche, je profite du passage d'un boutre qui arrive de Socotora pour traiter avec son nahouda, afin qu'il me conduise de suite à Bender-Gàsem. Sur ce grand
marché, au moins, je pourrai peut-être profiter des caravanes dolbohantes et ouarsanguélis qui vont et viennent continuellement, et gagner avec elles les montagnes de Karkar et le Nogal.
Mais à la nouvelle de celte résolution précipitée qui étonne tout le monde, le conseil de Merâya se transporte chez moi. On a décidé de s'opposer à mon départ et on vient me le signifier. Toutefois, Sementar et sa suite se disent prêts à m'accorder tout ce que je demande, à m'organiser ma caravane, mais non sans me prévenir encore avec insistance de tous les dangers et de toutes les difficultés qui m'attendent dans cette expédition.
En présence de ces déclarations, je laisse partir le boutre, auquel je paie un dédit.
J'avais eu bien tort d'ajouter quelque croyance à ces engagements solennels, car le lendemain ils étaient déjà oubliés, et la pluie, qui ne cessait de tomber, me retenait prisonnier, ajoutant encore à la tristesse de mes réflexions.
J'attends avec patience jusqu'au 16. Ce jour-là, le sultan a eu un fils, et, suivant la coutume, quiconque est armé d'un fusil dans le village est venu saluer la naissance de ce futur souverain par quelques coups de feu. Les provisions manquent sur la place; ma réser>e fait encore les frais de la fête, et comme
il est d'usage que les femmes riches, enceintes ou en suites de couches, s'habillent de rouge, c'est moi qui dois fournir aussi la pièce d'étoffe nécessaire à ce costume, avec quelques bijoux accessoires. Mes chasses aux alentours du puits de Merâya (l'aiguade des Cynocéphales des anciens navigateurs), étaient peu fructueuses. Au coucher du soleil, j'y passais de longues heures à l'affût. Singes (1), perdrix lagopèdes, pintades, chiens de montagne (2), chacals, venaient se désaltérer ensemble dans les flaques d'eau laissées aux abords par les naturels en remplissant leurs outres.
J'emmenais avec moi, en cas de rencontre de quelque fauve, deux hommes dont je ne pouvais maintenir la tranquillité. Tantôt ils se dérangeaient pour faire leurs ablutions et leurs prières, tantôt ils se meltaienl à chanter sur un ton monotone une légende du pays. Cela n'effrayait point les animaux altérés, mais m'empêchait le plus souvent d'assister de très près aux ébats curieux de cette ménagerie en liberté.
Sur ces entrefaites, un entretien avec le plus vieux des frères de Sementar, Ismaël Osman, me donne l'explication des craintes qu'on semblait
(1) Cynocophalus Hamailryns. — Les sinjços vivent en troupes nombreuses dans les montn^^nes de MerAya, et c'est sans doute à cause de leur présence que les anciens ont appelé le puits de Mer:\ya, Vaiguade des Cynocéphales.
(2) Canis variegatus.
avoir de me laisser pénétrer de nouveau dans Tintérieur. Ici, comme à Tohen, on ne voit dans mes allées et venues qu'un prétexte pour étudier le pays. Je dois être quelque espion qui devance une expédition, sans quoi je ne prendrais pas autant de notes et de croquis. Je comprends d'autre part, à quelques phrases de mon interlocuteur, que l'on espère m'extorquer la majeure partie des cadeaux que j'ai par devers moi, en me retenant à Merâya et en me berçant le plus longtemps pK>ssible de vaines promesses.
Ces éclaircissements achèvent de m'édifîer; bien décidé à ne plus tenir compte d'aucune objurgation, j'envoie Ouarsama à Guesli pour me louer une grande embarcation qui me conduira à Bender-Gàsem.
Mes pourparlers avec le nahouda ne durèrent pas moins de deux jours. A chaque instant il revenait sur les conventions prises, et le prix de location augmentait. Il fallut l'intervention du sultan, auquel j'exposai devant le conseil tout l'odieux d'une semblable attitude vis-à-vis de son protégé, pour faire cesser ce manège, auquel je sus plus tard que mon capitaine s'était livré, à l'instigation de quelques naturels désireux d'entraver encore mon départ.
Le 20 novembre au matin, tous mes colis sont embarqués, sauf mes provisions de riz et de dattes. Sementar Osman prétend que j'aurai toute facilité pour m'en procurer à Bender - Gàsem , aux comptoirs arabes qui y sont assez nombreux, et que je dois bien à Merâya, après toutes les bontés qu'on a eues pour moi, ce dernier cadeau; au
reste, cela disposera les esprits en ma faveur. Quant à lui, il viendra sous peu me rejoindre à Bender-Gàsem pour me conduire à Karkar, comme il me l'a promis.
11 faut bien s'exécuter par force, sinon de bonne grâce, pour me débarrasser de ces importuns, dont les exigences sont plutôt dues à l'extrême misère qu'à leur rapacité. Leur nature, en effet, n'est pas foncièrement mauvaise lorsqu'on sait ménager leur susceptibilité toujours fort vive, et leur fierté me fait supposer qu'ils ne cherchent qu'à pallier de prétextes la nécessité dans laquelle ils sont de mendier.
En dehors des gommes et des autres marchandises d'échange, il n'y a pas, dans cette pointe nord-est de l'Afrique, la moindre céréale ni le moindre fruit (1). Lorsque la sécheresse stérilise le sol, ainsi que cette année, par exemple, les troupeaux se réfugient tous sur les hauts plateaux, et les Çomalis du littoral restent ainsi privés de leurs seules ressources, le bétail et le laitage.
De Merâya, nous atteignons rapidement par mer l'embouchure du Khori; puis nous passons devant Gandala, au pied du Gebel Aïsemah, Ras Antareh, Bour Gaben, Bender Baad el Ras el Hamar, tous points que j'ai antérieurement visités et décrits (2).
(i) Les bédouins cependant semblent très friands des figues du « bcrde » (ficus religiosa).
(2) « Voyage au cap des Aromates. »
Bender-Gàsem est le marché le plus important de la Medjourtine. C'est là que viennent, de Tintérieur, les grandes caravanes de Ouarsanguélis et de Dolbohantes échanger leurs marchandises (1).
La ville est composée de deux quartiers appelés Arabs et Harti. Sa population se divise en trois castes : les Déchichis, les Osman Mahmoud, les Arabs.
Derrière la ville s'étend un cirque immense compris entre le cap Ras el Hamar et le torrent de Raess à l'est, le torrent de Balada à l'ouest, et dans le sud un gros massif de montagnes dont les sommets appartiennent à diverses ramifications.
On me donne la case du gouverneur, alors absent. Le pays est en pleine hostilité avec les Dolbohantes. Le matin même vient d'arriver sur le marché le bétail provenant d'une razzia faite dans cette tribu.
Je serai donc forcé d'attendre avant de profiter d'une occasion , et comme on m'indique l'existence auprès d'AUeyah, à quelques heures de Bossassa (2), d'une série intéressante de tumuli, je me dispose à aller les visiter.
AUeyah est un village de la tribu des Ouarsanguélis ; cette tribu est séparée de celle des Medjourtines par la lagune de Bender Ziadah (3).
(1} Voir la statistique commerciale à la fin de ce volume.
(2) Nom que les bédouins domient à Bender-Gàsem.
(3) Les bédouins appellent cette ville Gaoù.
' Je trouve une certaine hésitation de la part de cèiix que j'invite à m'accpmpagner sur le territoire de leurs voisins. Enfin, avec forces promesses, je décide un homme influent. Moussa Mehad, auquel j'ai rendu quelques services, à me conduire sur les Heux.
Il me procure un chameau qui portera mes instruments et quelques provisions, quatre hommes d'escorte, et nous voilà en route.
Nous traversons le lit du Balada et atteignons un
site rocailleux formé de quelques rochers effrités,
sur. lesquels se jouent, aux ardeurs du soleil, de gros lézards.
Cette espèce curieuse {Agama rupelli) . vit en quantité considérable dans les montagnes de Mcrâya. — Très gracieux de forme, l'animal, chaque fois qu'il craint quelque danger, change de couleur comme un caméléon ; sa collerette se gonfle, la tête prend un mouvement d'oscillation de droite à gauche, tandis que la queue se redresse en arrière, tout comme celle d'un scorpion.
Nous tombons dans une vallée peu profonde en contre-bas, où serpente un cours d'eau qui débouche d'une gorge assez étroite. C'est le Dagûan. Sur ses bords se dresse une case abandonnée qui sert d'abri soit aux pasteurs dans la saison des pluies, soit aux pécheurs de requins. Cette halte s'appelle Bel Noùr (1);. tout, auprès est un puits recouvert de branchages, et de pierres.
(I) Bct Noùr, la maison de Noùr.
De l'autre côté du Dagâan jusqu'à Bender Ziadah, les grandes steppes arides sont couvertes de plantes de duffenoud et osbolo. Les feuilles de ces arbustes absorbent les buées salines de la mer, et lés bédouins en marche, pendant les grosses chaleurs, ont rhabitude d'en tenir quelques fragments dans leur bouche, pour alimenter leur salivation.
C'est à Bender Ziadah qu'en 1878, sur les ordres d'un chef, nommé Haji Aoued, on m'avait pris un album contenant presque tous les croquis de mon voyage. C'est précisément lui-même qui vient à notre rencontre. Il me reconnaît non sans déplaisir, et comme, malgré mes hommes et mon aban, je crains qu'il ne m'arrive encore quelque accident fâcheux, j'accepte, de préférence à celle qu'il m'offre, l'hospitalité chez un trafiquant indien, refusant ma porte à tous les importuns. Je fais une exception toutefois pour Mohamed Goudoub, ce brave garçon qui m'avait protégé autrefois dans ma mésaventure, et je lui témoigne ma gratitude par un cadeau.
De Bender Ziadah à Alleyah, la végétation est toujours misérable. En nous abritant d'un grain qui nous surprend, sous les entablements de profondes crevasses du sol, je puis me rendre compte que le terrain est formé jusqu'à une quinzaine de métrés de profondeur par des puddings de coraux et de coquillages.
La silhouette du fort et la mosquée blanche d'Alleyah se détachent dans le lointain sur le ton rougeâ- Ire des collines et de la chaîne de Ras Hadadah,
Je m'aperçois bien vite que les craintes qu'on m'exprimait à Bender-Gàsem n'avaient d'autre but que de m'imposer quatre hommes d'escorte, car on nous reçoit amicalement.
Je questionne les vieillard» de la localité sur les prétendues inscriptions anciennes qu'on signale aux abords du village. Il n'en existe point, mais en revanche on me conduit de suite à un emplacement peu éloigné, jonché de lumuli ronds et carres. Une
Tunluli;il'A<lcyah.
construction formée de deux tours démolies, emplâtrées de ciment, sur une même assise en pierres sèches, constitue le plus important de ces vestiges, que les naturels attribuent comme je l'ai dit aux Gallas.
Je ne rencontre là aucun débris caractéristique. Mais la présence du ciment révèle déjà le passage en ces lieux d'une race de civilisation supérieure à celle des naturels autochthones.
L'affirmation qu'on avait trouvé autrefoisdes poteries {Jtjiajin) et surtout un grand mortier en pierre dont on me montre les morceaux, encourage mes hypothèses. Ai-je besoin d'ajouter que l'on m'oppose
loujuurs le même refus quand je sollicite la permission d'opérer quelques fouilles?
Mes études postérieures m'ont amené à présumer queje me trouvais là en présence de VOppidum Ga^a des anciens, qui a donné dans la suite son nom à Bender-Gàsem.
J'observe de nouveau combien sont soigneuse* ment choisis les endroits où ont stationné ces peuplades primitives : dans la plaine, au bord de la mer,
oppidum Ciua.
à l'abri d'une petite chaîne de collines, aux portes d'une grande vallée qui court vers les hautes montagnes des Ouarsanguclis. Cette station des mieux comprises est comme à l'entrée d'un grand vomitoire d'où débouchaient les bédouins de l'intérieur apportant aux navigateurs les produits de leur pays.
Je dessine quelques croquis et prends quelques vues photographiques; cette dernière opération intrigue beaucoup mes guides. Après quoi, je me dispose à regagner Bender-Gàsem.
Mais puisque me voilà sur le territoire des Ouarsanguélis, et que de Karkar ou du N(^al, si Je puis
atteindre ce fleuve, en remontant vers l'est, je tomberai de nouveau dans cette tribu, d'après les indications que je recueille (1), jedétache Farah, porteur d'une lettre au guérad, afm d'obtenir de lui l'aman et pouvoir me dire partout son protégé.
On ne peut nous indiquer où se trouve ce chef, mais cette diffîculté n'arrête point mon fidèle serviteur, qui part à sa recherche, me donnant un témoignage nouveau de dévouement et d'obéissance. Il emporte pour tout bagage son bouclier, son sabre, ses deux lances, sa gourde à ablution, quelque peu de riz. — Il espère rencontrer partout hospitalité, dit-il, sous les gourguis des nomades, et me revenir bientôt.
A notre rentrée à Bender-Gàsem, nous trouvons tout le monde sous les armes. Un courrier vient d'accourir informant que les Dolbohantes ont envahi la vallée du Darror. Une cinquantaine de guerriers désirent ce soir même se porter à leur rencontre.
Les jours suivants se passent en alertes continuelles qui maintiennent toute la population sur le qui-vive, et personne ne veut consentir à me conduire à Karkar.
Je me renseigne sur le pays auprès des caravanes qui arrivent. On me répond que la sécheresse la plus
(1) J*ai reconnu plus tard que c'était là une fausse indication, car le territoire des Ouarsanguélis est limité par la Guébi. ~ Les Dolbohantes seuls, vers le sud-est des Ouarsanguélis, occupent les abords du Nogal, la région du H août.
absolue continue à régner partout. Les pluies qui sont tombées à Merâya ont été locales. Aussi la misère est-elle atroce et pousse-t-elle au brigandage. Les bédouins se pillent continuellement entre eux. Il faut donc me résigner, malgré le peu de ressources des environs arides et desséchés de l'arène de Bender-Gàsem, à y chercher sujet à mes études.
A chaque pas que je faisais en dehors delà ville, j'étais constamment suivi par une bande de gamins que je distribuais ^'à et là pour récolter le plus possible. — Mais à ma rentrée, en échange des complaisances de ces enfants, père, mère, frères, ne manquaient point de venir mendier quelques redevances, à tel point que je renonçai à ce système qui n'était nullement compensé par l'acquisition du moindre résultat important. — Décidément, tout était mort dans le champ de mes excursions! — Pas d'oiseaux, pas de plantes, quelques rares insectes ; tout cela ne me dédommageait point de mes fatigues.
Farah me revient avec une réponse écrite favorable du guérad des Ouarsanguélis. Le message m'accorde l'aman avec force considérants, à la condition que je rentrerai dans sa tribu en débarquant à Lasgoré (1). Le pays n'est pas sûr, le guérad ne
(1) Las, puiU, gorio, bois. Lasgoré est une corruption de Lasgorio, parce qu'autrefois le puits qui est aux abords de la ville était recouvert de buissons et de branchages défendant son approche. Ce mot Las, qui rentre dans plusieurs mots çomalis, porterait à les écrire en deux parties; ce serait leur véritable orthographe.
se porte garant de ma personne que si j'obéis à ses ordres.
Voici la teneur de cette lettre, dont je reproduis ci-contre le fac-similé :
Au respectable docteur ie sage Georges Révoil, le Français: que Dieu le dirige^ ainsi soit-il, et qu'il lui donne longue vie. Salut à ceux qui suivent la bonne route tracée par le Coran.
Voici ce que nous avons à te /aire savoir. Nous avons reçu ta lettre et compris le contenu. — Tu nous dis nous avoir écrit diverses fois y mais nous n*avons reçu que la lettre que nous a portée le nahouda Salah-Abdi-Salah, Nous lui avons remis une réponse en lui disant : Fais parvenir cette lettre à Bender- Merâya, Nous n'avons plus reçu d'autres nouvelles.
Tai su que tu désires parcourir le territoire des Ouarsanguélis, et que tu demandes l'aman (inviolabilité), en même temps que nous t'enverrons chercher par un membre de notre famille.
Il n'y a pas de mal à ça; quant à ta demande de l'aman, nous te l'accordons dans tout notre territoire.
Il est venu des Européens dans notre pays. Ils ont tous d'habitude débarqué à Lasgoré. — Nous te ferons débarquer en cet endroit; comme les autres voyageurs, tu arriveras toi aussi à Lasgoré, et selon ton désir nous te ferons parcourir notre pays en toute sécurité^ du levant au couchant, en tous sens.
C'est ce que nous te faisons savoir : salut.
Celui qui demande des prières.
Le sultan Mohamed Mahmoud-Ali, guérad, chef des Ouarsanguélis.
^-lUlt
— lOG —
Celte bonne nouvelle me procurait une vraie joie, mais le semblant d'aménité du chef ^omali dissimulait, comme on le verra dans la suite, l'idée de percevoir tout d'abord, à Lasgoré, sur ma pacotille, mes droits de passage dans l'intérieur, pour entraver ensuite brusquement mon itinéraire.
Sur la route de Bender-Gàsem à Bender-Baad, aux pieds des mamelons qui forment le prolongement du cap de Ras El Hamar, de l'autre côté du torrent de Haess, est une source d'eau chaude appelée Bio Kololla. Cette source, dont je fis le but d'une excursion, sort du milieu d'un bouquet d'arbres par un filet de la grosseur du bras. Les terrains qui l'environnent sont des soulèvements volcaniques, mélangés de quartz, de limonite, de mica-schiste et de puddings ferrugineux. Sa température est de 37*, mais au dire de mes guides, elle s'élève parfois à tel point qu'il est impossible d'y plonger la main. Quelques campements abandonnés aux alentours indiquent les stations fréquentes des caravanes. Aucun être vivant cependant, lors de ma visite, ne troublait la profonde solitude de celte région affreuse par sa sécheresse et sa stérilité.
Le 12 décembre, une grande /r^/^i(l)ouarsanguéli
(1) l^n çomali. t ka(ila » veut dii'C caravane.
arrive sur le marché. Elle est conduite par un des frères du guërad, Hassen, et quelques guerriers, ses parents. — Les précautions quMls prennent pour camper tout auprès de la ville révèlent certaines craintes de leur part, même ici ; ils sont restés sur le qui-vive pendant toute leur route.
Je m'empresse de les inviter, au nombre de dix, à considérer ma case comme la leur. J'égorge deux moutons, et, après les avoir reçus de mon mieux, je leur demande de joindre ma caravane à la leur pour gagner Karkar, où ils doivent se rendre sous peu. De là, j'espérais que Hassen se chargerait de me conduire auprès de son frère, m'évitant ainsi, par sa protection, de passer par Lasgoré.
Tous firent mine d'y consentir. Pendant qu'ils se frottaient le corps avec la graisse des moutons engloutis en un clind'œil, et dégustaient mon café, préalablement bien sucré, accroupis en rond sur les nattes, ces dix hommes tenaient leur conciliabule la plupart du temps à voix basse, mais avec le soin de me bercer par intervalle d'une promesse, m'engageant à prendre mes dispositions pour les suivre.
Je donne aussitôt l'ordre à un guerrier influent d'organiser mon départ. Mais comme par un fait exprès, lesEsa Mahmoud (du clan desMedjourtines), qui avaient traqué les Ouarsanguélis pendant leur marche, font leur apparition jusqu'aux portes de Bender-Gàsem, tombent à l'improviste sur les gardiens des chameaux de la caravane, les garrottent et partent avec leur razzia. Moins de deux
heures avaient suffi pour exécuter cet habile coup de main.
Les plus vaillants s^élancentà leur poursuite, pendant que Hassen et ses compagnons viennent chez moi, confier à ma garde une soixantaine de livres de plumes d'autruche, qu'ils ont peur aussi de se voir enlever et qu'ils veulent cacher à un acheteur arabe, pour faire quelque spéculation.
Ce conflit entre les Ouarsanguélis et les Medjourtines devait forcément amener un chirki ou grand conseil. La sentinelle placée sur la tour de la citadelle appela tous les habitants de Bender-Gàsem par le cri souvent répété de Gàto! (habille-toi). La population entière fut bien vite sur pied. Assis ou levés, groupés par petits clans, les Medjourtines formaient un demi-cercle faisant face aux Ouarsanguélis restants, et le plus vieux d'entre eux, prenant la parole, invoqua d'abord Mahomet pour apporter ses lumières au milieu de cette étrange assemblée. Puis la discussion s'éleva sur la situation actuelle et chaque décision prise fut suivie d'une prière. Il fut question de mon départ dans cette réunion, maison exigeait des Ouarsanguélis qu'ils assumassent toute responsabilité de ma personne. De mon côté, je devais en décharger les Medjourtines.
Ce n'était qu'une comédie, et la preuve, c'est que je consentis à toutes ces formalités. Mais, au dernier moment, alors que j'étais prêt, on me refusa mes chameaux et quelques hommes d'escorte que je voulais avoir, au moins jusqu'à Karkar, en attendant
que j'aie fait plus ample connaissance avec mes fiouveaux guides.
Hassen partit donc sans moi, avec sa caravane, réorganisée tant bien que mal.
Le soir même elle se repliait, à moitié dévalisée, sur Bender-Gàsem. Les Esa Mahmoud, cachés à Las- Dèro (1), l'avaient surprise; six hommes sont restés sur le terrain, et, après cet exploit, les pillards sont allés camper précisément à Bio Kololia.
L'exaspération des habitants est à son comble, car non seulement la tranquillité est troublée, mais les intérêts commerciaux du pays sont lésés. Si cet état de choses se prolonge, les caravanes ne viendront plus sur le marché.
Il est nécessaire que cet état de choses finisse. Nouveau chirki. On dépêche des courriers à Noûr Osman et au guérad. Le conseil décide que la caravane d' Hassen partira demain avec une escorte de deux cents hommes, et qu'en cas d'attaque, les coupables dont on s'emparera seront exécutés sur la place de Bossassa.
Toutes ces délibérations, des plus animées, se terminèrent encore par une invocation au Prophète, et comme en pareille circonstance les haji ne manquent jamais de hiendier quelque chose, l'un d'eux se présente dans le milieu du rond et demande un tob (2) pour solde de ses prières.
(1) Le Puits des Gazelles.
(2) Vêtement çomall composé de deux lés de colonnade blanche cousus, d*une longueur de huit coudées ou doudouns.
Sous prétexte que je dois en bénéficier, puisque j'ai l'intention de pénétrer dans Fintérieur, c'est à moi qu'il s'adresse de préférence, et je satisfais volontiers à son exigence. Mais au Jieu de venir seul dans ma case, il se flanque de deux acolytes, haji comme lui, et tout aussi misérables, que je suis obligé de vêtir, en échange de toutes les bénédictions du ciel qu'ils appellent sur ma tête.
Malgré les précautions prises, la caravane d'Hassen se trouve encore arrêtée. Un homme est venu en toute hâte chercher du secours. Cette fois je me joins à quelques guerriers, avec mes serviteurs. Lorsque nous arrivons sur les lieux, l'action est terminée : les Esa Mahmoud se sont retirés, laissant six hommes sur le terrain. L'un d'eux se tord encore dans les souffrances de l'agonie, le corps traversé par une lance restée dans la plaie.
J'ai déjà dit, en racontant la scène dé Tohen, où l'on avait condamné un vieillard à subir l'épreuve du feu, qu'il avait échappé au supplice en donnant, comme amende, un esclave et 50 thalaris.
Un autre fait auquel je fus mêlé et dont le dénouement, comme on va le voir, faillit être fâcheux pour moi, me donne l'occasion de parler ici de la condition et de l'origine de ces esclaves.
Les esclaves, chez les Çomalis, ne sont point des prisonniers de guerre. Ce sont des Souhaélis achetés à des boutres arabes, quelquefois même sur la
côle, à répoqueoùles trafiquants descendent vers les marchés de Zanzibar. Leur prix étant assez élevé, en posséder est un luxe; aussi le nombre en est-il restreint.
Les abid, ou bidé, c'est ainsi qu'on les désigné, sont considérés absolument comme des bétes de somme, alors même qu'ils ont été convertis à l'islamisme et qu'on les a mariés, à défaut d'une femme de même race, à une pauvresse tnidgane ou bédouine, pour spéculer sur les enfants qui naissent de cette union.
Leur condition est des plus misérables, car leurs maîtres sont déjà pauvres ; mais habitués dans leur pays à la fatigue et au travail, ils s'ingénient assez facilement pour chasser et pêcher; s'ils étaient maîtres du sol, ils en tireraient, sur certains points, bien meilleur parti que les Çomalis, dont la paresse et l'insouciance n'ont d'égal que le fanatisme.
Un de ces malheureux est depuis longtemps attaché au service d'un vieillard paralytique ; fatigué par les exigences de son maître, il a refusé d'obéir à un ordre qu'on vient de lui donner.
Quatre hommes se sont saisis de lui et le traînent brutalement sur la grande place, au pied de la citadelle. Ils l'attachent sur le dos à un vieux canon (1), pendant que la foule vocifère. Les cordes en écorce, serrées avec violence, déchirent ses chairs. On doit le laisser ainsi, la figure exposée aux rayons torrides du soleil.
(i) Pièce provenant du naufrage de quelque navire, sans doute, et hors d'état de service*
Le spectacle de ce supplice me révolte, et j'essaie vainement de ' ih'iriterposer entre la victime et ses bourreaux.
L'infortuné comprend mon intention, m'encourage en me criant d'une voix suppliante: Akim! Akim! docteur ! docteur (1)!
Je n'écoute plus alors les menaces que l'on m'adresse et me précipite pour desserrer ses liens; mais deux bras vigoureux me saisissent et me repoussent, mettant en lambeaux la grande chemise arabe qui me sert de costume. Au même moment, mes domestiques arrivent et m'entraînent hors delà foule, qui m'eût fait sans doute un mauvais parti. Elle m'accompagne jusqu'à ma case de ses huées et de ses plus grossières insultes.
Des groupes nombreux stationnent devant ma porte, commentant ma conduite, et quelques instants après, le conseil tout entier s'introduit chez moi.
Un de ses membres me demande avec insolence si je suis venu dans son pays pour en transformer les us et coutumes : « Si tu veux, ajoute-t-il, t'intéresser au sort des esclaves, achète-les ce qu'ils ont coûté et fais-en ce que tu voudras, mais sache que chez nous un abid est moins qu'un chien et que nous te considérerons comme tel si tu prends leur défense. »
(1) Les soins constants que j*ai donnés partout aux malades durant lo cours de mes voyages m*ont valu ce t'ilre des indigènes. J*ai omis de dire, dès le début de cet ouvrage, que le sultan, h notre première entrevue, m'avait baptisé du nom de Fahia, trouvant que le mien était trop difficile i\ prononcer.. Il n'y eut' pas de fête pour ce baptême, mais il ne Ait pas moins consacré par un cadeau.
Je me contente de sourire à celle inju-re et me borne à demander ce qu'il adviendra de ce malheureux. On me répond froidement qu'on va le bloquer dans une des citadelles et le laisser mourir de faim. VFadressant alors à mes interlocuteurs : « Cet homme vaut 80 thalaris, leurdis-je, soit la valeur de treize sacs de riz ; or, pour un seul, il n'est pas un de vous ici présents qui ne ferait marché de ses croyances. Je suis donc bien assuré d'avance que cet esclave ne mourra pas. Mais puisque vous jugez à propos, parce que je me suis intéressé à ce malheureux que vous torturez brutalement, de m'insulter avec la dernière des grossièretés, en me comparant à un chien, sachez bien ceci : « A partir d'aujourd'hui, je ferme ma porte à tous vos malades qui viennent solliciter mes soins et à tous les mendiants qui, du matin au soir, crient famine devant ma case; et je n'attends plus qu'une occasion prochaine pour quitter votre pays, en emportant tout le mépris que vous m'inspirez. »
Ces paroles, prononcées d'une voix ferme et calme, paraissent produire l'effet que j'en attendais.
A dater de ce moment, la conversation prend un ton moins acerbe et je finis par obtenir comme satisfaction que le prisonnier soit rendu à la liberté. Je demande qu'on me l'amène de suile. Je panse ses plaies. Je lui donne un linge pour remplacer sa fouta{\) toute lacérée, ne quittant pas du regard les
(I) I^a foula pst un K^ do loilc ou dp colonnade qui sorl de jupe.
Çomalis qui m'cnlourenlel dont les figures railleuses et coquines semblent nous envelopper, le palienl el moi, dans un même dédain ironique.
Cei incident a beaucoup ému la population; mais la constance de mes soins vis-à-vis des pauvres et des malades que je ne cesse de secourir, a raison des mauvais instincts de ces natures brutales, et, dés le soir même, l'impression défavorable causée par mon intervention était effacée.
Dans la nuit du IG au 17 se produit une éclipse totale de lune, qui me sert fort heureusement à vérifier les dates de mes observations antérieures.
Mes éphémérides m'ont permis d'annoncer l'approche et la durée de ce phénomène, ce qui ne manque pas de causer une certaine admiration sur l'esprit superstitieux des indigènes, qui se montrent de plus en plus intrigués en présence de mes instruments el de mes études.
Des courriers sont venus annoncer que la caravane d'Hassen a pu passer, l-a route paraît libre. Ii)n conséquence, j'insiste auprès dWli (luésso pour organiser mon départ. Je double la somme que j'ai promise tant à lui quVi mes chameliers et à mes hommes d'escorte. A tout prix, je veux partir.
Il m'apporte, dans le milieu de la nuit, une réponse favorable. Sans perdre de temps, je prends mes dis-
positions pour quitter Bender-Gàsem dès le lendemain et voici ce que je combine. J'emporterai avec moi mes instruments, des cadeaux et des provisions. Je laisserai ici mes bagages sous la garde d'un Indien, Ismâël Fangassa, qui pourrait, dans la suite, en cas d'accidents, les faire expédiera Aden (i). Si j'ai la bonne fortune de gagner le Mogal, suivant que je m'avancerai vers le sud ou que je reviendrai \ers l'est chez les Dolbohantes et chez les Ouarsanguélis, je me ravitaillerai sur Bender-Gàsem par les caravanes ou ferai transporter, par un de mes serviteurs que j'enverrai exprès, mes bagages à Lasgoré.
De cette façon, même en cas de pillage, il me restera encore un matériel suffisant |>our continuer mon expédition.
Nous commençons donc à emmagasiner au fort les caisses que je compte laisser, mais les soldats du gouverneur interviennent ef paraissent froissés du manque de confiance que j'ai dans leur probité. r( Tu es, me disent-ils, l'hôte du gouxerneur, sois sans crainte, on respectera scrupuleusement loul ce qui t'appartient. »
lilnfin, le 18 au matin, ma caraxane Nient charger devant ma case ; les curieux nous encombrent ; les commentaires vont leur train, et un moment mêrtie, on veut nous empêcher de nous mettre en route.
(1) Ismaiïl Fan«;assa était, à Bender-Gàsem, l'agent de la maison Hajl-Lala, d'Adcn et Bombay. Musulman, il avait épousé une femme çomali et tenait en main une jurande imrtie du commerce do la Medjourlinc, gfommes, encens et plumes d'autruches.